Décolonisation et conflits post-coloniaux en Afrique. Quelques remarques préliminaires
p. 541-554
Texte intégral
1Les études approfondies des circonstances historiques récentes de la dissolution de l’Empire colonial français nous amènent à examiner de plus près et dans une perspective historique plus large, certaines des plus désolantes séquelles de la décolonisation : les nombreux conflits post-coloniaux, internes ou entre Etats décolonisés, en Afrique et en Asie. Après quelques remarques générales, l’analyse présentée ici concernera essentiellement l’Afrique, pour des raisons pratiques, encore qu’on ne puisse éviter de tourner le regard vers l’Asie, car le processus de décolonisation ne peut être clairement compartimenté entre les continents. Sans doute, l’Inde et le Viêt-nam constituent-ils les exemples classiques des diverses façons d’associer la décolonisation et la violence. Pour des raisons historiques, la décolonisation de l’Asie a précédé celle de l’Afrique d’une dizaine d’années.
2A ce point, il est nécessaire de définir un dénominateur commun aux conflits nationaux ou internationaux nombreux et variés, en Afrique et en Asie, depuis la décolonisation, dont certains auraient pu déclencher un conflit général. Les coups d’état, guerres civiles, révolutions et contre-révolutions, les guerres internationales (non déclarées) entre et parmi les Etats postcoloniaux, successeurs des Empires coloniaux européens, exigent un minimum de catégorisation historique applicable à tous. Sinon, la masse confondante des « mauvaises » informations ne peut être maîtrisée et les possibilités d’analyses raisonnées, permettant la mise en évidence de solutions politiques rationnelles, sont inexploitées.
3Il suffit d’un simple coup d’œil pour voir que des mécanismes comparables entrent en jeu : un grand nombre de ces jeunes Etats ont été projetés dans des conflits violents dont l’origine remonte souvent à leur histoire pré-coloniale. Les facteurs de déclenchement immédiats peuvent être sociaux, économiques ou politiques, mais bien souvent, les conflits actuels entre les belligérants ont leur préfiguration dans l’histoire pré-coloniale, quelles que soient les modifications apportées par la décolonisation1. Et les précédents historiques sont fournis par l’Europe : le déclin et la chute des Empires ottoman et austro-hongrois avant et après la Première Guerre mondiale peuvent fournir des analogies structurelles pour une meilleure compréhension de ce qui se passe présentement dans une bonne partie du Tiers Monde, depuis la décolonisation.
4Les Empires ottoman et austro-hongrois d’une part, les Empires coloniaux européens d’autre part, mettent en évidence un ensemble de structures politiques quasi-universelles et relatives aux Empires, qu’ils soient grands ou petits. On observe des structures et mécanismes similaires dans la formation et la chute des Empires, de type classique comme de type colonial moderne2. Mieux, le plus vaste des Empires coloniaux modernes : l’Empire britannique, comprenait, comme pièce maîtresse, avec les Indes britanniques, l’un des grands Empires traditionnels : l’Empire mogol, avec toute sa mystique et sa permanence.
5Les Empires de type classique, tout comme les Empires coloniaux, profitaient d’une situation de vide du pouvoir qu’ils comblaient, partiellement ou totalement, conquérant d’autres structures politiques, parfois même d’autres empires paralysés par des conflits internes ou soumettaient des sociétés fragmentaires « barbares » ou semi-barbares en leur imposant souvent, pour la première fois, des structures sociales et politiques « modernes » pour l’époque. Après les inévitables destructions, pendant et immédiatement après la conquête, les Empires renforçaient leur nouvel ordre de paix, tel les modèles classiques anciens et modernes de la « Pax Romana » et de la « Pax Britannica ». De même on pourrait évoquer la « Pax Sinica », « Pax Mongolica », « Pax Ottomanica », ou, pour la présente étude, la « Pax Colonica ». De grands pouvoirs impérialistes ont souvent aussi constitué des centres civilisateurs, étendant les frontières de la civilisation en conquérant des pays et populations moins développés, de la conquête de la Nubie par l’Egypte des Pharaons à l’expansion de la Russie tsariste dans le Caucase, l’Asie Centrale et l’Extrême-Orient. La plupart des grands Empires traditionnels s’assignaient une « mission civilisatrice ».
6De même, les Empires coloniaux européens modernes conservaient l’ambivalence de tous les grands Empires : destruction ou restriction des anciennes libertés et structures, respect de l’ordre et de la paix impériale, d’une part, soumission des peuples conquis aux centres « modernes » de civilisations techniquement et matériellement « supérieures », d’autre part. Au sujet des Indes anglaises, Marx a décrit en de remarquables articles, avant même la grande mutinerie indienne de 1857, l’impact modernisateur de l’ordre colonial britannique en Inde et l’a accueilli favorablement3. La paix dans les Empires était néanmoins très relative : les guerres aux frontières ou au-delà de celles-ci étaient tout aussi chroniques que les soulèvements des conquis contre le conquérant ou les conflits entre les « nations » conquérantes et dominantes. La « pacification » impériale ne supprimait de manière violente que les conflits survenant parmi les peuples conquis.
7Le déclin et la dissolution des Empires impériaux et coloniaux libérèrent et réactivèrent le potentiel de conflits, ancien ou récent, de la désintégration de l’éphémère Empire d’Alexandre, à la chute de l’Empire romain d’Occident et à la fin des Empires ottoman et Habsburg. En provoquant la « dissolution des Empires coloniaux » (Franz Ansprenger) la décolonisation a créée des « Etats successeurs » dans lesquels des structures plus anciennes se sont réinsérées, celles-ci étant modifiées par l’action du défunt Empire ou par de nouvelles migrations ou conquêtes. Il était alors possible que de nouvelles « nations » se constituent ; ainsi le territoire de l’Empire romain servant de base aux nouveaux Etats de l’Europe médiévale. Des analogies avec la situation coloniale moderne peuvent être trouvées en Amérique latine du Nord et aussi, depuis la Seconde Guerre mondiale, en Asie et en Afrique où le processus de « construction » de nations (« nation building ») constitue l’un des objectifs urgents, mais aussi une source de conflits pour le Tiers Monde.
8Le terme « d’Etat successeur » fut utilisé d’abord – si l’on met à part les royaumes diadoques – pour les Etats nouveaux et agrandis de l’Europe Centrale et du Sud-Est qui se constituèrent après la Première Guerre mondiale avec la disparition de trois Empires dynastiques : Russie tsariste, Autriche-Hongrie et Empire allemand. Mais dans un sens plus général, ce terme pourrait aussi s’appliquer utilement aux « Etats successeurs », de l’Empire ottoman au xixe siècle (Grèce, Serbie, Roumanie) et au xxe siècle (Bulgarie, Albanie, Etats arabes, Palestine/Israël). Aujourd’hui aussi des Etats ex-coloniaux du Tiers Monde peuvent être considérés comme des « Etats successeurs » des précédents Empires coloniaux, en Amérique, en Asie et en Afrique.
9Par conséquent, le concept « d’Etats successeurs » post-coloniaux s’applique aux Empires ottoman et austro-hongrois en tant que précédents pour une meilleure compréhension des mécanismes inducteurs de conflits lors du déclin et après la dissolution des Empires dynastiques multinationaux, pour peu que leur histoire ait plus (Autriche-Hongrie) ou moins (Empire ottoman) donné lieu à des recherches. La connaissance de la complexe Question d’Orient4 avec ses nombreuses ramifications, l’éveil des nouveaux mouvements nationaux et des nouveaux Etats, l’imbroglio des relations entre les Etats successeurs depuis leurs victoires, en particulier après la Première Guerre mondiale, donne la clef d’une meilleure compréhension d’événements comparables survenus en Asie et en Afrique depuis la Seconde Guerre mondiale. Le triomphe du principe d’autodétermination, lors de la chute des Empires dynastiques en 1918, devenait l’aspiration suprême des mouvements anticolonialistes et anti-impérialistes dans les colonies, à partir de ce moment et surtout après la Seconde Guerre mondiale, ces idées étant particulièrement reprises par les mouvements pan-africains et nationalistes en Afrique. La conséquence logique de l’autodétermination, la « balkanisation » de l’Afrique, fut considérée comme un facteur secondaire inévitable, que l’on espérait pouvoir maîtriser en faisant appel à un principe plus large qui étendrait les différences « nationales » au Pan-Africanisme, compris comme une unité continentale ou « raciale » pour les futures nations africaines5. Mais cet espoir s’étant avéré illusoire au cours des vingt dernières années, il serait urgent d’alléger les conséquences négatives de l’éclatement, suivant des voies nationales, et de la « balkanisation » de l’Afrique, que l’on a constatée immédiatement après la dissolution des fédérations coloniales de l’A.O.F. et de l’A.E.F. en Afrique francophone du Sud-Sahara, dans l’élan de la victoire anticoloniale.
10Un des principaux mécanismes du déclin et de la dissolution des Empires ottoman et austro-hongrois fut la combinaison de deux différents principes politiques qui devait engendrer tensions et conflits : conserver des Empires dynastiques tout en appliquant, du moins partiellement, le principe moderne du nationalisme démocratique et parlementaire. Les jeunes Ottomans et les jeunes Turcs de l’Empire ottoman, les Magyars après le compromis de 1867, adhéraient au gouvernement des Turcs et Hongrois basé sur une structure multinationale, dynastique et impériale, dans laquelle eux-mêmes, en tant que nations gouvernantes se trouvaient en minorité. En même temps, ils tentaient désespérément de donner à leur principe de l’autocratie de la minorité une nouvelle base de légimité en transférant la version occidentale ou française du nationalisme turc et magyar à leur propre Empire, grand ou petit. Le principe français et jacobin de la « nation une et indivisible » fut tourné par une assimilation répressive des « nationalités » soumises au gouvernement de la nation impériale, associée à un centralisme strict qui s’opposait à tout autonomie des différentes nationalités ou minorités.
11Or, l’assimilation par la force provoque invariablement la résistance des opprimés qui, dans ce cas particulier, réagirent par un nationalisme propre engendrant de nouveaux conflits de formes variés. Cette évolution débuta dans l’Empire ottoman, après l’abolition formelle du système du « millet » en 1856, et avec l’établissement du « dualisme » dans la monarchie habsbourg en 1867, par le partage du gouvernement entre les Allemands en Autriche et les Magyars en Hongrie. Le renforcement de la turquisation et de l’islamisation, en particulier par les jeunes Turcs6, au nom de la démocratie et du parlementarisme constitutionnel (dans l’intérêt prédominant des Turcs au pouvoir) d’une part, la magyarisation sous un système parlementaire hongrois qui se trouvait complètement monopolisé par l’aristocratie magyare, d’autre part, poussèrent inévitablement quelques minorités au moins dans l’opposition.
12Dans l’Empire ottoman, les Arméniens réagirent plus massivement et leur répression s’accentua jusqu’aux terribles massacres de 1895-96 et 1915-16 qui ont toujours empoisonné les relations entre Turcs et Arméniens depuis lors. Dans la Double-Monarchie, la politique de magyarisation renforcée dans le cadre d’une Grande Hongrie presque souveraine, créa en particulier un antagonisme entre Roumains de Transylvanie, Slaves méridionaux, au nord, et surtout Croates catholiques. Ceux-ci avaient cherché aide auprès de l’Autriche des Habsburg contre l’expansion ottomane depuis la défaite hongroise de Mohacs en 1526. Par la suite, ils s’intéressèrent de plus en plus aux nouveaux Etats successeurs en formation qui avaient fait sécession de l’Empire ottoman au xixe siècle : Roumanie et Serbie.
13Au tout début du xxe siècle, ils devinrent de puissants irrédentistes menaçant l’existence même de la Double-Monarchie7. Le résultat fut une paralysie intérieure en Autriche-Hongrie qui, jointe à la question orientale et à la montée du mouvement des Slaves méridionaux8, constitua en partie les conditions immédiates de la Première Guerre mondiale que l’attentat de Sarajevo, le 28 juin 1914, provoqua9.
14Dans l’Empire ottoman les différences de religions traditionnelles avaient été canalisées uniquement grâce au système du millet (autonomie culturelle limitée, sans base territoriale). Du fait des contraintes émanant de l’extérieur comme de l’intérieur – défaites, en particulier contre la Russie, durcissement et oligarchisation du système culturel du millet, impact des influences occidentales (les débuts de l’industrialisation, du nationalisme et du mouvement constitutionnel) le système du millet tomba en désuétude10 et fut formellement aboli en 1856 au cours de réformes d’inspiration occidentale. En conséquence, les anciennes différences de religion se trouvèrent rapidement politisées et nationalisées, les allégeances à une religion ou à une église se transformant en nouvelles allégeances nationales. Les guerres d’indépendance contre l’Empire ottoman dans les Balkans étaient contemporaines de scènes d’égorgements entre des communautés religieuses qui, pendant des siècles, avaient vécu ensemble de façon relativement pacifique et harmonieuse. Grecs orthodoxes et Turcs musulmans pendant la guerre d’indépendance grecque (1821-29), Turcs musulmans et Slaves méridionaux orthodoxes (Bulgares et Serbes) pendant l’insurrection, les guerres de 1876 et la huitième guerre Russo-Turque de 1877-7811. Au Liban, en 1860 un sanglant conflit triangulaire faisait rage entre Arabes (Musulmans/Chi’ites, Druzes, Maronites) : il affectait également les Juifs, constituant ainsi un sinistre précédent historique à l’actuelle guerre civile qui, depuis 1975, relève du conflit général du Moyen-Orient.
15Des développements similaires intervinrent parmi les Chrétiens des Balkans pendant et après leur victoire sur l’Empire Ottoman : les églises orthodoxes parmi les Grecs, les Serbes et les Bulgares furent les précurseurs des mouvements nationaux qui surgirent sous l’influence de la Révolution française, de Herder et du romantisme allemand, et du panslavisme russe. Les Serbes et les Bulgares s’opposèrent à la prédominance grecque grâce aux institutions ecclésiastiques et la sécession de l’Exarchat en 1870 fut le berceau du nationalisme bulgare. Plus gravement encore, les Grecs, les Serbes et les Bulgares émirent des revendications territoriales antagonistes pour la formation de leur Etat « national », car elles s’appuyaient sur différentes périodes de la conquête et du gouvernement impérial sur la Macédoine tant disputée. C’est à propos de la question macédonienne que surgirent des guerres internationales dans les Balkans (guerre Serbo-Bulgare de 1885 et les deux guerres balkaniques de 1912-13) lesquelles contribuèrent à la formation de la déflagration de juillet 1914 ; elles se trouvèrent absorbées par la Première Guerre mondiale (la Bulgarie se joignant à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie contre la Serbie, en 1915).
16Après la disparition de l’Empire ottoman et de l’Autriche-Hongrie, les contradictions internes de ces pays furent reportées sur la plupart des Etats successeurs, y compris, plus au Nord, la Pologne. Mais, comme dans L’Apprenti sorcier de Goethe, les problèmes se multiplièrent du fait de la fragmentation. Quelques-uns des Etats successeurs « nationaux », nouveaux ou agrandis, avaient, en miniature, des structures comparables à celles des Empires dynastiques précédents : une nation gouvernante, s’efforçant de renforcer l’unité « nationale » sur les « minorités » peu consentantes, produisait ainsi tensions et situations instables dans des régions qui contribuèrent à provoquer la Seconde Guerre mondiale.
17Appliquées aux conflits post-coloniaux du Tiers Monde, depuis la Seconde Guerre mondiale, particulièrement en Afrique, le tableau suivant apparaît dans ses grandes lignes, à la lumière des catégories historiques dégagées dans l’analyse précédente : mise en place puis disparition d’une « Pax imperialis » et ses conséquences sur les « Etats successeurs ». Une des conditions de l’expansion occidentale réussie outre-mer depuis 1492-98 environ, comme du Scramble for Africa de la fin du xixe siècle, fut la situation générale de vastes parties du monde, en Amérique, Asie et Afrique. Généralement, les Européens exploitèrent un vide relatif du pouvoir. Là où existaient des structures étatiques plus ou moins élaborées, ou même des Empires traditionnels, ceux-ci se trouvaient généralement affaiblis par une situation interne chaotique, due à la paralysie propre aux Etats indigènes, au déclin ou à des crises internes, au moment de l’affrontement avec l’Occident, tôt (Inde, xviiie siècle) ou tard (Chine, xixe siècle). Les guerres civiles, les conflits de succession au trône, les soulèvements des populations assujetties contre leurs conquérants, contribuèrent à préparer le chemin de l’expansion occidentale. Comme dans d’autres conquêtes historiques, les Européens étaient souvent mêlés, en outsiders, à des querelles internes en tant qu’alliés de l’un ou l’autre des participants aux guerres civiles, voire même en tant que « libérateurs » ou « protecteurs » des peuples asservis, ou simplement en tant que médiateurs pour le rétablissement de la paix, celle-ci s’avérant précéder la « Pax Colonica ». En Afrique, l’abolition du commerce des esclaves et la suppression de l’esclavage, s’ajoutant à l’expansion des missions chrétiennes et les tout débuts de l’industrialisation, jouèrent un rôle prédominant12. En ce sens, la protection de l’une des principales victimes du commerce des esclaves, la population Ibo de l’est et du sud de l’actuel Nigeria ou même les Africains du centre (Fanti/Ga de la Côte de l’or, actuel Ghana) contre les Etats africains chasseurs d’esclaves, fut déterminante.
18La « Pax Colonica » cependant, n’était pas en mesure de résoudre, de façon constructive, les nombreux conflits et tensions autochtones. Les pouvoirs coloniaux ne parvenaient qu’à les contrarier et à les « geler ». A ne considérer que l’Afrique, les pouvoirs coloniaux avaient été grandement ignorants du substratum historique des régions dans lesquelles ils s’établissaient. D’ailleurs, la période relativement courte de gouvernement colonial incontesté à l’intérieur de l’Afrique – à peine plus d’une génération, de 1884-85 (pour prendre la conférence africaine de Berlin comme date symbolique) jusqu’en 1914 – ne laissa pas aux colonisateurs suffisamment de temps pour acquérir les connaissances précises dont ils auraient eu besoin. Ils se montrèrent incapables d’élaborer des méthodes permettant de résoudre de façon constructive cette multitude de conflits anciens, locaux ou régionaux, car toute solution aurait entraîné une prise de position pour l’une ou l’autre des parties et des solutions de compromis n’en auraient satisfait aucune, à long terme.
19Les Puissances coloniales se trouvèrent donc amenées, tout bien considéré, à se pencher sur ces problèmes autochtones, espérant ainsi préserver la paix et l’ordre, récemment instaurés dans les colonies, au moindre coût pour la « partie impériale » : « l’impérialisme au rabais »13 tel a été le principe qui a prévalu chaque fois que c’était possible. Ainsi, les Puissances coloniales soutenaient généralement sur place les élites et leurs pouvoirs traditionnels.
20Privées de quelques unes des bases de leur autorité (capture et commerce des esclaves, partout où ces éléments tenaient une place dans la structure du pouvoir traditionnel, et esclavage domestique), ces élites virent leur position désormais garantie par le pouvoir colonial, mais soumis à celui-ci comme à un suzerain. En quelques parties de l’Afrique de l’Ouest, des chefs traditionnels acquirent même, grâce au colonialisme, plus de pouvoir sur leurs sujets ou sur des territoires, tel le Sultanat de Sokoto qui s’étendit sur de vastes parties du « Middle-Belt » n’ayant encore jamais été conquises par la cavalerie peule, dans le Jihad pré-colonial. En Côte de l’Or, les chefs traditionnels devinrent encore plus autocratiques qu’ils n’avaient jamais été sous un gouvernement coutumier basé sur une constitution (non écrite), prévoyant plus de partage du pouvoir. En effet, bien des chefs traditionnels bénéficiaient d’une certaine marge d’autonomie plus ou moins étendue et plus ou moins définie, laquelle était vaguement systématisée, en quelques parties de l’Afrique britannique, sous forme de « gouvernement indirect » (« Indirect Rule »). Mais, sous la contrainte des circonstances, une sorte de gouvernement indirect non officiel était appliqué dans la plupart des autres Empires coloniaux, du moins au niveau villageois, là où la présence coloniale directe et la pénétration étaient les moins effectives.
21Des exceptions de toutes sortes au « gouvernement indirect » peuvent être trouvées partout où le pouvoir colonial tentait de détruire sciemment les structures du pouvoir indigène, afin de faire place à des colons blancs, en procédant à des annexions et confiscations de terres, particulièrement en Afrique du Sud (y compris les Allemands dans le Sud-Ouest africain-Namibie) et en Algérie ; également, à une moindre échelle, en Afrique allemande de l’Est (Tanganyika), au Kenya, en Rhodésie du Nord et du Sud (Zambie, Zimbabwe) en Angola et dans le Mozambique. De telles tentatives provoquèrent toutefois, tôt ou tard, une résistance armée, qui une fois déclenchée, après la Seconde Guerre mondiale, prit très rapidement des formes modernes d’organisation avec des armes, fournies par l’étranger. Ces luttes s’amplifièrent jusqu’à devenir de véritables guerres nationales de libération, quand la volonté coloniale de transformer les territoires africains en « Pays de l’homme blanc » fut défendue par le pouvoir occidental. Ainsi « le gouvernement direct » et l’aliénation du sol africain constituèrent le fondement des guerres de libération anticoloniales et du conflit, toujours non résolu, en Afrique du Sud et en Namibie.
22La civilisation représentée et répandue par les Européens, la « Pax Colonica », c’était le genre de vie occidental, reposant sur la technologie et l’industrialisation14. Sa propagation en Afrique par le colonialisme entraîna des développements économiques, sociaux et politiques complexes qui, contrairement aux intentions des pouvoirs coloniaux, dépassèrent les limites étroites du « gouvernement indirect » et son but originel de maintenir le nouveau statu quo, le pouvoir traditionnel modifié par le pouvoir suzerain de l’Etat colonial. En particulier, la suppression de l’esclavage domestique et de ses préalables (capture et commerce des esclaves), suivie de près par la christianisation et la pénétration de l’industrie, changea les sociétés africaines de façon subtile mais radicale et détruisit partiellement les structures traditionnelles, de même que l’industrialisation et la modernisation avaient détruit la plupart des aspects de la société rurale traditionnelle en Europe.
23Deux générations suffirent pour que le système colonial soit discrètement entamé par la dialectique de la « Pax Colonica » et la propagation des influences modernes, dialectique que l’impact dramatique de deux guerres mondiales stimula. Un exemple classique est celui des Ibo ; les conséquences à long terme amenant à la fois la fin du régime colonial et les conflits postcoloniaux au Nigeria sont évidentes : dans la période pré-coloniale, particulièrement au xviiie siècle, les Ibo avaient constitué l’un des objectifs habituels des raids et du commerce des esclaves pour les Yoruba, à l’ouest, et les Peuls (Fulani) Haoussa au nord. Le régime colonial et le christianisme signifiaient, pour les Ibo, la protection contre l’esclavage. Mais le pays Ibo était traditionnellement surpeuplé. Les Ibo utilisèrent au maximum les possibilités de modernisation offertes par les missions chrétiennes et le gouvernement colonial. En l’espace de deux générations, et particulièrement entre les deux guerres mondiales, les Ibo qui, parmi les grands peuples du Nigeria, en constituaient le plus fragmenté, devinrent le plus dynamique, économiquement et socialement, surpassant à la fois des Yoruba et les Peuls/ Haoussa, plus conservateurs. Au début de la décolonisation, les « nouveaux arrivants » descendants d’anciens esclaves Ibo, s’étaient emparés de nombreuses positions-clefs dans une société en voie de développement et de modernisation, même hors du pays Ibo, particulièrement dans le Nord, encore en grande partie arriéré. Simultanément, les Ibo, individuellement et collectivement, prirent une place majeure dans l’anticolonialisme naissant au Nigeria15. Leur intransigeance pour obtenir autant de centralisme que possible dans un état national indépendant sous la conduite du Sud, plus avancé et plus modernisé, provoqua des ressentiments dans le Nord. L’arrogance et la mentalité de « nouveaux riches » de bien des Ibo contrastaient violemment avec le souvenir de leur statut d’esclave à l’époque précoloniale. Les tensions sociales survenant normalement dans les villes en expansion prirent la forme d’une rivalité rigoureuse entre les communautés « tribales ». Ainsi se trouvèrent rassemblées la plupart des circonstances expliquant le rôle des Ibo dans l’origine de la guerre civile nigérienne ou guerre du Baiera. Ce n’est probablement pas un hasard si le premier historien nigérien (et africain) formé à l’occidentale, K.O. Dike, dont le travail de pionnier a ouvert l’historiographie moderne sur une histoire authentiquement africaine16, était un Ibo, qui s’engagea personnellement si fort en faveur du Biafra, qu’il vit encore en exil.
24De même, le régime colonial européen altéra de façon subtile mais profonde la hiérarchie des relations traditionnelles entre les populations africaines dans la vaste ceinture Savane, Sahel et Sahara, qui va de l’Atlantique au Soudan. Les paysans noirs de la savane s’ouvrirent plus volontiers aux chances de modernisation apportées par les missions chrétiennes et l’Etat colonial européen que les Arabes ou les nomades, Berbères et Touaregs du Sahara, handicapés économiquement, socialement et politiquement par la suppression des raids, du commerce des esclaves et de l’esclavage domestique. Fondamentalement, on retrouve ici un antagonisme sud-nord, similaire à celui existant plus au sud, par exemple au Nigeria (côte contre intérieur du pays).
25Les différences entre l’islamisme et le christianisme approfondirent et exacerbèrent les vieilles oppositions historiques, reposant, ici aussi, sur le conflit universel et traditionnel entre sociétés de paysans sédentaires (noirs, dans ce cas particulier) et nomades (à peau claire). Dans les nouveaux Etats « nationaux » existant tant en savane que dans le Sahel et au Sahara, des représentants des paysans noirs du Sud, autrefois méprisés, prirent le commandement et continuent d’administrer aux fiers nomades du désert une sorte de revanche historique sur des siècles de raids esclavagistes.
26Les anciens seigneurs du désert sont maintenant réduits à la position de minorités marginales et haïes qui, à leur tour, combattent une sorte de discrimination exercée à leur encontre. Ce type de tensions et conflits est devenu, pour le moins, le point de départ de la guerre civile au Tchad, qui dure depuis 196617 et dont l’excessive longévité, grâce à l’intervention étrangère, de la Libye en particulier, a changé entre-temps la nature.
27Un autre ensemble de complications est constitué par les conséquences de la « modernisation », de l’industrialisation à ses débuts, quels que soient la lenteur et les détours avec lesquels elle s’est infiltrée de l’intérieur vers la côte. Le changement social, issu du pouvoir colonial, dépasse rapidement les missions chrétiennes et leurs écoles ou les actions variées du gouvernement colonial. Le développement des infrastructures, à la fois traditionnelles et modernes, favorisait les marchés intérieurs, alors en cours de développement, et constituait un lien avec les marchés internationaux, également en cours de développement, d’abord pour les produits agricoles et plus tard également pour les matières premières d’Afrique. Parallèlement, les biens de consommation en provenance des pays industrialisés entraient en Afrique en quantités croissantes, avec des conséquences économiques ambivalentes : d’un côté, le déclin de l’artisanat, de l’autre, le bond en avant des industries locales, particulièrement pendant les deux Guerres mondiales, alors que l’importation de biens de consommation était sérieusement réduite18.
28Une des complications de la situation est que tous ces développements se sont effectués dans le cadre des unités de l’administration coloniale qui préfigurent (comme dans le cas de l’Amérique latine) les frontières des « Etats nationaux » futurs. Il y a ici une différence avec le cas de l’Inde qui, par ailleurs, présente d’instructifs parallèles : en 1856, au terme de la conquête du Penjab et un an avant la grande mutinerie de 1857, la domination britannique avait accompli pour les Indiens l’unité « nationale » du sous-continent dont les Empires Ashoka et Mogol constituaient les précédents. Cependant, les pouvoirs coloniaux découpaient complètement l’Afrique, (en toute honnêteté, il faut reconnaître que les douzaines d’unités administratives coloniales étaient de loin moins nombreuses que les innombrables unités politiques existant dans l’Afrique pré-coloniale, avec leurs tensions et conflits internes). Dans tous les cas, et cela est bien connu, les puissances coloniales opéraient des regroupements ethniques hétérogènes, populations ou parties de population, dont les langue, culture, religion et les structures socio-politiques, étaient fort différentes. Les nouvelles unités coloniales et administratives, à l’intérieur de leurs frontières généralement arbitraires, établissaient le cadre formel des futurs Etats nationaux et la marche vers l’indépendance devait se poursuivre à l’intérieur des nouvelles frontières coloniales, devenues ultérieurement « nationales ».
29Les fondements hétérogènes des anciens territoires coloniaux « nationaux » rendaient les désaccords inévitables dans le processus de la « construction de la nation » après l’indépendance, pour peu qu’il fallût décider qui en prendrait la direction, quelle tradition historique et quel ensemble de valeurs culturelles deviendraient prédominantes et comment le revenu national serait réparti. Le fait de conserver le langage du précédent pouvoir colonial comme langage « national » et comme langue véhiculaire pour les membres du nouvel Etat national, débouchait sur des conséquences pratiques : cela empêcha l’Afrique de retomber dans l’isolement culturel et intellectuel et évita le problème épineux d’avoir à décider lequel des langages africains en compétition dans un Etat « national » considéré, pourrait ou devrait devenir la langue nationale reconnue. L’Inde (et, plus près de nous, la Belgique) ont montré comment le problème des langues peut diviser les sociétés et les Etats.
30Historiquement, les anciennes tensions et conflits potentiels hérités de l’ère pré-coloniale étaient conservés même s’ils se trouvaient parfois considérablement modifiés par l’application, relativement brève, de la domination coloniale sur l’Afrique. Le front commun anticolonial du nationalisme africain, n’avait que momentanément dissimulé ces différends internes. Mais, ici encore et comme il est de règle en histoire, les conflits internes devaient éclater, tôt ou tard, après que la victoire ait été remportée et que l’ancien ennemi ait disparu. Dans quelques pays d’Afrique tels que le Nigeria et le Ghana, des indices des conflits futurs pouvaient être décelés entre le début de la décolonisation et l’indépendance elle-même.
31Ici encore, les précédents de l’Empire ottoman à son déclin sont instructifs : les différences religieuses traditionnelles se politisèrent en un processus complexe de changement économique, social et intellectuel sous l’impact massif de la révolution industrielle qui libérait des énergies nouvelles et destructrices engendrant de nouveaux conflits selon les anciennes lignes de fracture. L’exemple de l’Inde, au moment tragique de l’indépendance nationale (triomphe du nationalisme et explosion de massacres entre Musulmans et Hindous), peut aider à expliquer, du moins de façon abstraite, ce qui se passa (et se passe encore) en Afrique, de façon atténuée, et que de semblables explosions de violence – guerres civiles, massacres – mettent en évidence.
32Dans la phase finale de la décolonisation et surtout depuis l’indépendance nationale, les solidarités ethniques (« tribales ») souvent renforcées par des liens religieux, furent politisées par la dynamique du développement économique et social19. En particulier les villes, du fait de leur expansion rapide, devinrent des centres et des foyers de tensions nouvelles, parce que là, des membres de nombreuses populations ou « tribus » se rencontraient et devaient coexister. A nouveau, le cas du Nigeria est particulièrement instructif, peut-être en raison de l’étendue de ce pays, des débuts précoces et du caractère affirmé des parties en cause20. Du fait de l’industrialisation rapide, des besoins élémentaires de travail et de logement dans les centres industriels et les villes, les conflits sociaux prirent un caractère politique explosif. Le principe de loyauté et d’assistance mutuelle en vigueur dans la famille, au sens large, et dans les unités tribales de la société rurale traditionnelle débouchait presque automatiquement sur le « tribalisme » dans les circonstances nouvelles de l’industrialisation. Là où manquaient les emplois et les logements, l’aide mutuelle entre parents et relations s’opposa aux obligations d’autres unités tribales. La transformation des « unions tribales » dans les villes, particulièrement à Lagos, en partis politiques à base régionale revendiquant une audience nationale prit place au Nigeria en 1944 et 1951, d’abord dans le Sud puis dans le Nord. De nouveau, les Ibo occupèrent la première place en fondant le National Council of Nigeria and the Cameroons en 1944, à Lagos21. Au même moment, les premiers conflits urbains se produisirent dans les villes du Nigeria, d’abord les Yoruba contre les Ibo à Lagos (à l’origine territoire Yoruba) à la fin des années quarante, puis également les Ibo et Yoruba contre les Peuls/Haoussa musulmans dans le Nord.
33Ce qui pouvait ne paraître alors, d’un point de vue historique, que regrettables douleurs d’enfantement de nations nouvelles, constituait en réalité les premiers symptômes de violents conflits à venir.
34Les tensions communales ou régionales pouvaient atteindre des dimensions « nationales » dans la période de préparation de l’indépendance, dès lors qu’elles étaient liées à la lutte pour la direction politique dans les Etats en formation. Et là, les traditions et revendications remontant à l’histoire pré-coloniale produisent un formidable choc en retour : dans la lutte pour la domination politique sur le futur Nigeria, le Nord menaça de faire sécession, si le Sud, plus évolué, prenait la direction du pays ou imposait un gouvernement centralisé. L’un des principaux porte-parole du Nord, le futur Premier ministre fédéral du Nigeria, Abubakar Tafawa Balewa, fit en 1947 une discrète allusion historique, en forme de menace voilée, au fait que dans ce cas « les populations du Nord reprendraient leur conquête interrompue en direction de la mer »22. Depuis lors, le Sud craignait le mouvement des Peuls-Haoussa comme le Jihad, « interrompu » par l’intervention des missionnaires britanniques en faveur des Yoruba d’Ibadan en 1840, et bien des gens du Sud interprétèrent la domination politique du Nord sur la Fédération depuis 1959 comme la réalisation pacifique de cette menace indirecte de 1947. De même, les représentants des Ashanti au Parlement exigeaient la direction politique du futur Ghana, en raison du plus grand pouvoir économique des Ashanti (or, cacao). Provoqué au cours d’un débat parlementaire fiévreux, devenu rapidement incontrôlable, un porte-parole ashanti ajouta même sa version à l’argument de « la conquête interrompue » : « si les colonialistes ne nous avaient pas arrêtés, nous Ashanti aurions conquis les populations côtières »23. Ainsi, les conquêtes de l’ère précoloniale interrompues du fait de l’intervention coloniale, devaient constituer la justification d’une domination politique dans les futurs Etats successeurs post-coloniaux.
35Il y a d’autres confrontations, Chrétiens/« Animistes » du Sud contre les Arabes nomades du Sahara dans la vaste ceinture formée par la Savane, le Sahel et le Sahara qui s’étend du Sénégal au Soudan ; « Créoles » et « Américo-libériens » contre l’arrière-pays en Sierra-Léone et Libéria ; Matabélé contre Mashona en Zambie ; Hutu contre Tutsi au Rwanda et au Burundi ; Buganda contre les peuples nilotiques d’Ouganda (constituant au moins partiellement l’arrière-plan des coups d’état, guerres civiles et massacres en Ouganda) ; l’antagonisme (devenu historique) des descendants des anciens esclaves (noirs, pour la plupart) contre l’aristocratie arabe des Oman, à Zanzibar, qui amena la révolution de 1964.
36Dans quatre Etats africains étudiés en profondeur par Albert Wirz (Soudan, Nigeria, Tchad, Zaïre)24, la politique et l’attitude générale des nouvelles élites dirigeantes d’alors, ne firent qu’exacerber une situation déjà potentiellement explosive, elles devinrent rapidement des oligarchies corrompues et intéressées qui remplacèrent les oligarchies coloniales. Elles se permettent des dépenses ostentatoires dans les villes, entraînant une polarisation sociale croissante et poursuivent la politique coloniale en concentrant les investissements dans les centres urbains et industriels aux dépens de la brousse accablée par la pression croissante des impôts sur une population agricole déjà plus pauvre et s’appauvrissant davantage. Dans les régions relevant d’une « ethnie » (tribu) autre que celle de l’oligarchie au pouvoir, les représentants du nouvel Etat agissent souvent avec une arrogance quasi-colonialiste, traitant les provinces de la périphérie ou de la brousse en ennemies ou presque : les « minorités » originaires du sud dans le Nord du Tchad, et celles originaires du nord dans le Sud du Soudan. En Nigeria, l’autoritarisme des trois principaux peuples dans trois régions (Yoruba à l’Ouest, Ibo à l’Est et Haoussa/Peuls dans le Nord) amena les nombreuses minorités dans l’opposition et leurs révoltes (par exemple, les Tiv de la zone centrale) exacerbèrent les conflits existant entre les trois grands peuples, au point de les amener au bord de la guerre civile.
37Un chapitre d’histoire embrouillé et très particulier est celui des conflits à l’intérieur et autour de l’Ethiopie, parce que l’Ethiopie impériale, comme puissance dynastique et conquérante, a bien des points de ressemblance avec l’Empire ottoman, et cette histoire se poursuit après le coup d’état révolutionnaire de 1974. Le conflit sans fin avec l’Erythrée et le conflit avec la Somalie au sujet de l’Ogaden, démontrent comment, dans la corne de l’Afrique, la distinction entre conflits internes et externes peut devenir illusoire25.
38Outre les conflits internes, l’Afrique est déchirée par les conflits internationaux externes, pouvant entraîner des guerres non déclarées. C’est généralement le choc des revendications territoriales, au nom parfois, d’une conquête historique, qui met le feu aux poudres ; il en est ainsi des revendications du Maroc sur la Mauritanie et une partie du Mali en 1960, récemment aussi sur une partie du Sahara occidental dont la totalité avait été temporairement marocaine du fait de la conquête de l’Empire Songhaï en 1591. Des contestations de frontières, tracées ou modifiées par les pouvoirs coloniaux, sont d’autres sources de tension, ainsi en Algérie et Maroc, Libye et Tchad. La revendication d’une « grande Somalie » sur le nord-ouest du Kenya et sur l’Ogaden conquis par l’Ethiopie dans la dernière phase de son expansion impériale, repose néanmoins sur le principe moderne de l’autodétermination, encore qu’un Etat national somalien, comprenant tous ou la plupart des Somaliens n’ait jamais existé. Un problème semblable est posé par les Evhé, divisés entre le Togo et le Ghana.
39Dans sa charte, l’O.U.A. a garanti le principe de la préservation de toutes les frontières existant en Afrique, car une importante révision de frontière quelque part, provoquerait une ruée de revendications pour des changements de frontières. L’Afrique peut être « mal partie »26 du fait du colonialisme, mais le statu quo actuel est préférable à toute autre alternative : il est impossible qu’elle retourne à des frontières pré-coloniales, car alors le phénomène de la « balkanisation » et sa fragmentation seraient encore plus importants. Dans l’Afrique pré-coloniale, il n’y avait guère de divisions nettement marquées ou de frontières politiques stables.
40Entre temps, des mouvements de population considérables avaient eu lieu, en particulier vers la côte et les centres urbains et industriels, rejetant les anciens modèles « tribaux » dans une confusion si totale que des catégories supra-« tribales » furent nécessaires pour éviter ou résoudre les tensions sociales. Toutes les revendications pour le rassemblement des groupes ethniques divisés par les frontières coloniales, devenues nationales27, soulèveraient ces problèmes : où les regrouper ? dans lequel des nouveaux Etats post-coloniaux ou même dans quel Etat « national » qui leur serait propre ? La possession, revendiquée à grand bruit, des matières premières nécessaires aux industries modernes est devenue le plus souvent le véritable enjeu de maints conflits internationaux, tandis que les arguments tirés de l’histoire sont de simples prétextes idéologiques justifiant les revendications territoriales.
41« Les Etats nationaux » ex-coloniaux, en Afrique, aussi « artificiels », fragiles et précaires dans leur existence menacée qu’ils puissent apparaître maintenant, sont devenus, en dépit des imperfections, le cadre le plus pragmatique pour le développement politique et social. Les problèmes généraux émanant de mécanismes universels, brièvement exposés ci-dessus, sont suffisamment complexes et sérieux. La croissance démographique générale, la crise économique mondiale depuis 1973 et les effets de deux sécheresses désastreuses au cours des quinze dernières années dans de vastes parties de l’Afrique, ont aggravé les difficultés économiques et sociales. Mais les frontières « nationales » héritées de l’Etat colonial sont réellement devenues, après la décolonisation, beaucoup plus rigides et difficilement pénétrables qu’elles n’avaient jamais été à l’époque coloniale. Des migrations sur une vaste échelle couvrant de longues distances – transhumance traditionnelle des éleveurs nomades entre Savane, Sahel et Sahara – et les migrations de main-d’œuvre se trouvent interrompues par les Etats successeurs post-coloniaux. Au-delà de la fidélité « tribale » traditionnelle, apparaît une nouvelle loyauté « nationale », sans solidarité pratique vis-à-vis des Africains « étrangers ». Les minorités « étrangères » sont souvent traitées en ennemies, et détournent sur elles les tensions internes, sociales et politiques, comme l’a démontré l’expulsion en masse des Indiens de l’Ouganda, des Nigériens du Ghana et des Ghanéens de Nigeria. Sous la pression croissante de la faim et de la pauvreté, les conséquences négatives des nouvelles frontières « nationales » se feront vraisemblablement sentir avec plus d’acuité, et augmentant encore les occasions de conflits pour les « Etats successeurs » post-coloniaux en Afrique.
Notes de bas de page
1 A titre d’introduction, voir Imanuel Geiss : « Historische Voraussetzungen zeitgenössischer Konflikte », in Fischer Weltgeschichte, vol. 36, Das Zwanzigste Jahrhundert III, Weltprobleme zwischen Machtblöcken. Frankfurt/Main 1981, p. 29-100.
2 Pour des analyses plus complètes voir Samuel N. Eisenstadt : The Political Systems of Empires. The Rise and Fall of the Historical Bureaucratic Societies, New York 1963, 1969 ; Robert G. Wesson : The Imperial Order, Berkeley 1967 ; pour une discussion plus poussée qu’il n’est possible ici, voir I. Geiss : War and Empire in the Twentieth Century. The Thomas Callander Memorial Lectures 1982, Aberdeen 1983.
3 Kark Marx : Die britische Herrschaft in Indien. Die künftigen Ergebnisse der britischen Herrschaft in Indien. Mew, vol. 9, pp. 127-133, 220-226.
4 M.S. Anderson : The Eastern Question 1774-1923. A Study in International Relations. London, 1978.
5 I. Geiss : The Pan-African Movement, London 1974.
6 Feroz Ahmad : The Young Turks. The Comittee of Union and Progress in Turkish Politics 1908-1914, Oxford 1969.
7 A.J.P. Taylor. The Habsburg Monarchy 1809-1918. A History of the Austrian Empire and Austria-Hungary. London 1948, (nombreuses éditions postérieures) ; Robert Kann The Multinational Empire : Nationalism and National Reform in the Habsburg Monarchy, 1848-1918, 2 vol., New York 1964.
8 Dimitrije Djordjevic : Révolutions nationales des peuples balkaniques, 1804-1914, Beograd 1965.
9 Vladimir Dedijer : The Road to Sarajevo, London 1967.
10 Kemal H. Karpat : « The Social and Political Foundations of Nationalism in South East Europa after 1978 : A Reinterpretation », in Ralph Melville/Hans-Jürgen Schröder, ed. : Der Berliner Kongress von 1878 : Die Politik der Grossmächte und die Probleme der Modernisierung von Südosteuropa in der zweiten Hälfte des 19te Jahrhundert, Wiesbaden 1982, pp. 385-410.
11 Kemal H. Karpat. ibid., pp. 397 et suivantes.
12 Suzanne Miers : Britain and the Ending of the Slave Trade, London 1975.
13 Ronald Robinson : « European Imperialism and Indigenous Reactions in British West Africa, 1880-1914 », in H.L. Wesseling, ed. : Expansion and Reaction. Essays on European Expansion and Reactions in Asia and Africa, Leiden 1978, p. 143.
14 S.N. Eisenstadt : « European Expansion and the Civilization of Modernity », in H.L. Wesseling, ed. : Expansion and Reaction, pp. 167-186.
15 Pour l’ensemble du problème, on consultera James S. Coleman : Nigeria. Background to Nationalism, Berkeley, 1958 ; pour une étude plus détaillée du pays Ibo, voir Audrey C. Smock : Ibo Politics. The Role of Ethnic Unions in Eastern Nigeria, Cambridge (Mass.), 1971.
16 K. Onwuka Dike : Trade and Politics in the Niger Delta 1830-1885. An Introduction to the Economic and Political History of Nigeria, Oxford, 1956, nombreuses rééditions.
17 Albert Wirz : Krieg in Afrika. Die nachkolonialen Konflikte in Nigeria, Sudan, Tschad und Kongo, Wiesbaden, 1982 : « Tschad : Tyrannei aus Ohnmacht », pp. 293-425.
18 A. G. Hopkins : An Economic History of West Africa, London, 1973, nombreuses rééditions.
19 A. Wirz : Krieg in Afrika, p. 523 : « La décolonisation a débouché sur une politisation des solidarités ethniques ».
20 Voir ci-dessus note 15.
21 Richard L. Sklar : Nigerian Political Parties. Power in an Emergent African Nation, Princeton (N.J.), 1963.
22 R.L. Sklar : Nigerian Political Parties, p. 98, n° 25 ; A. Wirz : Krieg in Afrika, p. 96.
23 Dennis Austin : Politics in Ghana 1946-1960, London, 1966, p. 179.
24 Voir ci-dessus note 17.
25 Colin Legum/Bill Lee : The Horn of Africa in Continuing Crisis, New York, London, 1979.
26 René Dumont, L’Afrique est mal partie, Paris, 1962, nombreuses rééditions.
27 A l’avenir, on pourra consulter le volume collectif annoncé pour fin 1984 : A.J. Asiwaju, ed., Partitioned Africans. Ethnic Relations across Africa’s International Boundaries, 1884-1984, London, 1984.
Auteur
-
Imanuel Geiss
Brême
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