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    Plan détaillé Texte intégral Simmel esthèteSimmel inconséquentUn théoricien inconstantLe métaphysicien et le phénoménologueUne théorie latenteUne théorie évolutionnisteLe retournement des années de maturité Notes de bas de page Auteur

    Simmel, le parti-pris du tiers

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Georg Simmel : toujours à suivre1

    Donald N. Levine

    Traduit par Anne Le Goff

    p. 381-399

    Texte intégral Simmel esthèteSimmel inconséquentUn théoricien inconstantLe métaphysicien et le phénoménologueUne théorie latenteUne théorie évolutionnisteLe retournement des années de maturité Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Peu d’auteurs ont laissé un héritage dont la valeur a été aussi contestée que celui de Simmel. Je me propose de passer en revue cinq manières dont les sociologues caractérisent habituellement l’œuvre de Simmel, et de tirer de leurs analyses averties ce qui pourra constituer une base pour avancer vers ce que cette œuvre peut encore nous enseigner, pour découvrir les points de départ qu’elle peut fournir à de nouveaux genres d’enquête.

    Simmel esthète

    2Pour certains commentateurs, tout d’abord, l’œuvre de Simmel est frivole, dépourvue de sérieux intellectuel. On l’a qualifiée de « sociologie esthétique pour salons littéraires » (von Wiese, 1910 : 3), on l’a trouvée « sinueuse » [wandlungsreich] (Troeltsch, 1921 : 211). On a vu « souvent comme un jeu dans ces exercices éblouissants » (Aron, 1935 : 7) ou simplement bons à « l’amusement des salons » (Collins, [1985] 1994 : 117). David Frisby (Frisby, 1981) décréta que Simmel était un « flâneur », un « sociologue impressionniste2 ». De telles assertions, qui convergent dans un étiquetage esthétisant de Simmel font de lui un homme de lettres précoce, qui passe avec agilité d’un sujet à l’autre et en livre des morceaux choisis, mais dont l’œuvre manquerait d’une perspective sérieuse sur le monde.

    3Bilan : Les commentateurs n’ont pas pris le temps de se confronter sérieusement à Simmel.

    4Leçon : Bien qu’il soit facile d’ignorer le dédain excessif de telles réactions, on peut considérer que la sensibilité esthétique de Simmel fait partie intégrante de sa perspective et de la leçon qu’il peut nous transmettre.

    Simmel inconséquent

    5On pense parfois que Simmel n’a pas laissé d’empreinte durable sur la pensée sociale du XXe siècle. Selon Raymond Aron, Simmel a eu « beaucoup d’admirateurs et peu de disciples » (Aron, 1981 : 7). Aron avait raison ! Simmel lui-même savait qu’il ne laissait pas de disciples, et que c’était bien ainsi. J’entends cela au sens où son engagement pour le développement intellectuel autonome des étudiants le préservait d’imposer une voie à suivre3.

    6Cependant, ne pas avoir de disciples ne signifie pas ne pas exercer d’influence. L’influence de Simmel pourrait bien être souterraine. Erich Przywara comptait Simmel parmi ces personnalités « importantes et oubliées » qui « sont aujourd’hui des puits auxquels on tire secrètement de l’eau sans risquer que personne ne les découvre » (Gassen et Landmann, 1958 : 2244). Si l’on se livrait à une étude de citations pour mesurer la fréquence des reprises sans attribution explicite, Simmel figurerait sans nul doute en tête de liste5.

    7Mais même ainsi, l’incidence de Simmel sur des courants importants de la philosophie et de la sociologie du XXe siècle est facile à avérer, et cela, alors que, comme l’a justement remarqué Jürgen Habermas, « Simmel n’a pas recouvré, après la Deuxième Guerre mondiale, que ce soit en République fédérale ou en Amérique, une présence intellectuelle qui eût pu évoquer l’influence qu’il avait à son époque » (Habermas, 1994 : 112). Son influence sur la critique culturelle au XXe siècle fut immense, principalement à travers Lukács, Bloch, Kracauer, Benjamin, et Adorno6. Et si l’on considère les figures centrales de la sociologie du XXe siècle que sont Weber, Lukács, Park, Moreno, Wirth, Hughes, Merton, Coser, Goffman et Coleman, le constat que nous avions fait il y a quatre décennies demeure correct : « Georg Simmel se trouve dans la position inaccoutumée d’être le seul intellectuel européen à avoir eu une influence palpable sur la sociologie aux États-Unis tout au long du XXe siècle » (Levine et al., 1976a : 813) ; voir également (Levine et al., 1976b) et (Levine, 1971 et 1997).

    8Bilan : Une perception limitée et restrictive.

    9Leçon : Il importe d’accorder plus d’attention à l’influence de Simmel et à la valeur de son œuvre.

    Un théoricien inconstant

    10Comment, dès lors, interpréter l’œuvre complexe de ce sociologue si important et si influent ? Trois points de vue s’imposent. Selon le premier, la perspective intellectuelle de Simmel s’est radicalement déplacée avec le temps. Le second voit en lui un penseur essentiellement philosophique et non empirique. Le troisième, enfin, le considère comme un théoricien manqué, dont les idées avaient de la valeur mais manquaient d’une théorie cohérente, systématique. Soumettons ces trois interprétations à l’examen critique, en nous demandant à quel point elles s’accordent avec l’état de nos connaissances et dans quelle mesure elles rendent justice à ce qui est le plus important chez Simmel7.

    11La première tentative sérieuse d’interprétation synthétique de l’œuvre simmelienne fut celle de Max Frischeisen-Köhler en 1919. Connue par la suite comme l’interprétation tripartite, elle distingue trois phases dans l’œuvre de Simmel : celle-ci commencerait par une phase darwiniste positiviste, passerait par une phase néokantienne, pour finir dans une philosophie de la vie bergsonienne. Ce schéma a été repris par de nombreux chercheurs, dont Nicholas Spykman (1925), Lewis Coser (1956) et Julien Freund (1981), ainsi que par une personnalité aussi importante pour la renaissance des études simmeliennes que Michael Landmann.

    12Considérer l’œuvre entière de Simmel, ce que facilite la Georg Simmel Gesamtausgabe (GSG), nous force à mettre en doute cette analyse. Pour suggestif que soit le schéma tripartite, qui nous pousse à appréhender de manière réfléchie le corpus de Simmel comme totalité, il dissimule ce qui est peut-être le trait le plus caractéristique de la carrière intellectuelle de Simmel : la frappante continuité d’attitude, de thèmes et d’interlocuteurs, tout au long de son œuvre.

    13Siegfried Kracauer, qui fut son proche élève, saisit parfaitement l’attitude de Simmel :

    Quiconque s’est tant soit peu familiarisé avec le monde de pensée de Simmel se trouve rapidement saisi par une atmosphère intellectuelle ou spirituelle caractéristique, qui l’enveloppe de façon presque physique. On est frappé par l’unité essentielle de toutes les œuvres du penseur et on prend alors conscience qu’il résout de la même manière les problèmes les plus nombreux et divers .
    Kracauer, [1920] 1995 : 231

    14Quant aux thèmes, même un chercheur aussi sensible aux éléments darwiniens présents chez le jeune Simmel que l’est Heinz-Jürgen Dahme conclut que, pour la sociologie de Simmel au moins, « il est surprenant de noter la constance de la problématique simmelienne, jusque dans le choix des mots, dès lors que l’on compare les premières esquisses programmatiques et les dernières reformulations » (Dahme, 1988 : 33). Parmi ces continuités, on trouve la fascination pour les conséquences de l’introduction de l’argent, l’objectivation des genres artistiques, des relations sexuelles, des sources de l’individualité, le malaise de la modernité et bien d’autres thèmes. On pourrait écrire une biographie captivante de Simmel en suivant l’un ou l’autre de ces thèmes clés. Quant aux interlocuteurs, j’ai montré que, du début à la fin, Simmel se confrontait avant tout aux figures de Kant et de Goethe (Levine, 2012).

    15Bilan : On relève une continuité sous bien des aspects dans l’œuvre de Simmel. Mais si l’on rattache sa pensée aux positions intellectuelles de trois auteurs différents (Darwin, Kant, Bergson), on fait de son œuvre une chose essentiellement dérivée, et on s’interdit de saisir ce qui fait toute l’importance de sa perspective originale. Cela nous empêche finalement de chercher à expliciter le soubassement conceptuel de sa perspective.

    16Leçon : Ceci étant dit, il est possible – comme je le concède plus bas – de déceler un glissement important dans un aspect majeur de la perspective plus tardive de Simmel.

    Le métaphysicien et le phénoménologue

    17Pitirim Sorokin proposa une autre approche interprétative : d’après lui, « appeler les sociologues à revenir à Simmel, c’est les renvoyer à la métaphysique » (Sorokin, 1928 : 506, n. 26). Sorokin, comme bien d’autres lecteurs, déplorait l’absence, dans la sociologie de Simmel, de notes de terrain, de notes de bas de page, de statistiques et de données recueillies de façon systématique. Or il suffit, pour répondre au commentaire dédaigneux de Sorokin, de rappeler que les écrits sociologiques de Simmel ont posé les bases de douzaines de traditions de recherche empirique (Levine et al., 1967a, 1976b). On peut néanmoins l’utiliser pour dégager trois moments au sein de l’entreprise sociologique de Simmel.

    1. Cette remarque nous rappelle d’abord que, bien que Simmel soit à juste titre considéré comme l’un des principaux fondateurs de la sociologie universitaire, sa vocation était en effet celle d’un philosophe (voir par exemple sa lettre à Célestin Bouglé du 13 décembre 1899, Simmel 2005 : 342).

    2. Cela met en exergue l’insistance de Simmel sur les nécessités, pour la recherche des phénomènes sociaux, d’aller au-delà de l’empirie. Sur ce point, il exprime silencieusement son désaccord avec Comte et les nombreux disciples de celui-ci au sein du mouvement positiviste allemand, selon lesquels seules des assertions vérifiables empiriquement valent en sciences sociales. Au contraire, soutient Simmel, toute discipline requiert deux types d’enquête qui vont au-delà de ce qui peut être déterminé empiriquement. En premier lieu, au fondement de toute discipline se trouvent les hypothèses épistémologiques qui dirigent les recherches empiriques. Ensuite, au-delà de chaque discipline, il y a le contexte humain et historique plus large auquel elle se rapporte, poursuivant des questions qui ne peuvent jamais recevoir de réponse mais que l’esprit humain ne peut cesser de poser8.

    3. Le commentaire de Sorokin nous invite également à examiner de plus près la méthodologie de Simmel ; il nous donne la possibilité de poser un œil neuf sur ce que Simmel fait réellement dans ses recherches, notamment sociologiques. Or, en disant cela, on ouvre une enquête complexe sur un type de questions épistémologiques dont les sociologues ne sont guère familiers. Pour aborder ces questions, je préciserai d’abord la formulation que j’ai proposée initialement, puis je recourrai à deux autres ressources cruciales, celles offertes par Siegfried Kracauer et Gary Backhaus.

    18Je soutiens depuis longtemps qu’on peut définir avec précision l’orientation méthodologique de Simmel en empruntant les termes de la matrice sémantique de Richard McKeon. En bref, la méthode de Simmel est d’« extraire du monde du flux un phénomène délimité, fini ; d’examiner la multiplicité des éléments qui le composent ; et d’identifier la cause de leur cohérence en dévoilant sa forme » (Levine, 1971 : xxxi).

    19De manière générale, sa méthodologie contraste avec deux autres traditions méthodologiques majeures des sciences sociales : d’abord avec la conception globale du processus socio-historique dans sa totalité que l’on trouve dans les approches marxistes et les perspectives évolutionnistes, ensuite avec un système théorique construit à partir de catégories d’application universelle, ainsi que s’y sont efforcés des théoriciens comme Talcott Parsons, Robert Merton, George Homans ou Peter Blau.

    20Cette conception de la méthodologie de Simmel fut développée et approfondie dans un article lumineux de Gary Backhaus, « Simmel as an Eidetic Social Scientist » (1997), qui jette une nouvelle lumière sur la méthodologie de Simmel. Conscient lui-même de ce que ses essais sociologiques étaient vulnérables à la critique positiviste, Simmel introduisit son recueil d’essais sociologiques, la Sociologie de 1908, de la manière suivante : « Il nous faut ici assumer le terme de démarche intuitive – même si l’on est très loin de la démarche spéculative et métaphysique –, en parlant d’une disposition particulière du regard qui permet d’opérer cette distinction […] » (Simmel, 1999 : 529). Backhaus démontre que la méthode décrite par Simmel revient en fait à rechercher les « essences eidétiques » telles que les prône Husserl. Or, il est inhérent à une telle méthode non seulement qu’elle résiste à la subsomption sous des systèmes théoriques plus larges – qu’il s’agisse de systèmes déductifs englobants ou d’amples systèmes dialectiques d’histoire macroscopique. Cela implique aussi précisément le genre de procédure intuitive que Simmel reconnaissait suivre, une procédure, dit Backhaus, qu’Husserl a passé sa vie à fonder philosophiquement mais que Simmel a suivie pour ainsi dire spontanément. En outre, Simmel a assorti sa quête des essences eidétiques d’une recherche de la vérification empirique classique, combinaison que Merleau-Ponty s’attachera plus tard à défendre. En conséquence, Backhaus nomme cette approche « science sociale eidétique ».

    21Dans cet ordre d’idées, il sera également précieux de nous rappeler les idées de Siegfried Kracauer, dont l’essai « Georg Simmel », paru dans Logos en 1920, est certainement l’un des commentaires les plus lumineux jamais écrits sur l’œuvre simmelienne. Par rapport aux commentaires précédents, Kracauer prend conscience du fait que Simmel ne cherche pas seulement à identifier diverses formes – sociale, personnelle, culturelle – mais qu’en général, sa manière de procéder pour assurer sa prise sur leur eidos est de débusquer les phénomènes dont l’incarnation de structures analogues a pour effet d’engendrer des régularités légales. Il met par exemple en lumière les similitudes entre les propriétés structurelles des œuvres d’art et celles de certaines organisations sociales ; entre les propriétés de l’économie et du système légal ; entre celles de l’art et du jeu ; entre celles de l’aventure et de l’amour10.

    Bilan (1) : Une œuvre métaphysique ? Oui, en partie.
    Leçon : Cette thèse nous amène à chercher ce qui est légitimement philosophique dans l’œuvre de Simmel.
    Bilan (2) : Une œuvre scientifique également ? Oui. Mais en quel sens, au-delà de la stimulation qu’elle exerce sur nombre de traditions de recherche empirique ?
    Leçon : Scientifique d’une manière nouvelle sur le plan épistémologique ? Oui, précisément ; et c’est notamment à comprendre cela que s’attelle le genre de travail théorique que l’on mène ici.

    Une théorie latente

    22Ainsi, pour certains, la position intellectuelle de Simmel est discontinue et son œuvre substantielle consiste à proposer des représentations empiriques simplement eidétiques d’une série de types phénoménaux discrets. S’oppose à cela une conception qui voit dans son œuvre l’expression d’une perspective théorique cohérente, appliquée sans discontinuer tout au long de sa carrière. Depuis « The Structure of Simmel’s Social Thought » (1959) jusqu’à présent, j’ai soutenu qu’il y avait implicitement, dans l’œuvre de Simmel, une perspective analytique cohérente et j’ai cherché, étape par étape, à identifier et articuler cette structure, d’une manière très proche de ce que Peter Baehr a récemment fait pour Raymond Aron (2013).

    23La tâche est loin d’être achevée. Le résultat de mes publications antérieures est d’avoir compilé un ensemble croissant de notions ordinaires qui constituent l’orientation implicitement théorique de Simmel. Parmi ces notions, on trouve les ensembles suivants (avec la référence aux textes où je les ai étudiés en détail) :

    1. la distinction entre formes et contenus (Levine, 1959, 1971) ;

    2. la distinction entre formes et processus vitaux (Levine, 2012) ;

    3. la distinction entre culture, société et personnalité (Levine, 1971, 2008) ;

    4. le concept central d’interaction réciproque (Levine, 1971) ;

    5. le principe du dualisme (Levine, 1959, 1971, 1991) ;

    6. la dimension de la distance (Levine, 1959, 1971, 1991) ;

    7. un paradigme analytique qui relie les relations sociales, les rôles sociaux, les collectifs sociaux et les schémas dynamiques sociaux à des variables particulières (Levine, 1991) ;

    8. une conception de l’expérience humaine marquée par la créativité, la fragmentation et le conflit (Levine, 1971).

    24Bilan (1) : Tous ces concepts et distinctions sont fort utiles à Simmel – et à nous-mêmes – dès lors qu’il se tourne vers l’analyse de phénomènes substantiels tels que le conflit, l’échange, le secret, le fait d’être étranger, la soumission, et ainsi de suite11.

    25Leçon : Reste la tâche de reconstruire la structure simmelienne dans toute sa portée.

    26Bilan (2) : Est-ce le fin mot de l’histoire ? On croit souvent que ces thèmes familiers représentent la totalité de la production sociologique de Simmel, qui offre ce que l’on pourra nommer une analyse synchronique et se trouve alors rangée dans la catégorie de la sociologie formelle.

    27Leçon : Néanmoins, on prête rarement attention à une autre branche de la sociologie de Simmel : l’analyse historique macroscopique. Il la décrit, dans son ultime publication sociologique, comme l’étude sociologique de la vie historique. Cela comprend sa monographie de 1890, Über sociale Differenzierung, qui n’est toujours pas intégralement traduite en français, et son ouvrage, à ses yeux le plus important, la Philosophie de l’argent (Simmel, [1900] 1987). Dans une lettre à Célestin Bouglé, il présente ce livre comme un effort pour « comprendre la totalité de l’existence historique et sociale » (Simmel 2005 : 525). C’est pourquoi je voudrais maintenant souligner l’importance de ce document.

    Une théorie évolutionniste

    28Le corpus de la pensée de Simmel qui s’inscrit dans ce genre n’a jamais fait l’objet d’une analyse systématique. On peut, pour commencer de le faire, utiliser le concept d’évolution socio-culturelle. On distingue alors deux thèmes majeurs. Le premier est le processus évolutionniste de différenciation sociale, thème central que Simmel emprunta à Spencer et n’abandonna jamais. L’un des aspects majeurs de ce modèle est le processus d’individualisation. Du début à la fin, Simmel resta toujours pris dans l’analyse des différents types d’individualisme et des processus qui les faisaient advenir. Son dernier mot sur ce point parut dans le fragment posthume « L’individu et la liberté », dans lequel il analysait les deux principaux types d’individualisme qui avaient évolué aux XVIIIe et XIXe siècles.

    29L’autre thème majeur de la grande analyse historique de Simmel apparaît dans son travail sur l’évolution de la culture. Dans cette partie de son travail, il identifie deux processus principaux. Le premier consiste dans l’émergence de formes culturelles – que j’ai appelées proto-formes et formes objectivées (1971) – issues de l’action créatrice des personnes et des groupes. Le second consiste dans la distinction de divers univers de formes culturelles – les « mondes », comme il les appelle : la religion, la science, l’art, l’histoire, le sens commun, et ainsi de suite. Le thème principal de la perspective évolutionniste de Simmel pourrait être formulé dans les termes de l’évolution concurrente entre, d’une part, l’individu différencié, possédant des capacités d’autonomie accrues, d’autre part, des formes culturelles différenciées qui s’objectivent et acquièrent pour ainsi dire une vie en propre.

    30La combinaison de ces deux processus principaux – l’individualisation issue de l’évolution sociale et l’évolution des formes culturelles – donne une structure interprétative globale qui informe les analyses plus tardives de Simmel. Les deux phénomènes sont liés en ce que, pour Simmel, le terme de culture désigne primairement le fait de se cultiver, comme dans le sens du terme en français, de sorte que la personne pleinement développée apparaît comme une personne dont la nature a été ainsi cultivée. Pour ce faire, les humains ont besoin de créer des objets culturels. Le processus historique mondial d’individualisation est ainsi en même temps un processus qui rend disponibles, pour le développement individuel, des objets culturels en nombre et de variété croissants. La structure complexe de l’ère moderne est le résultat de l’évolution concurrente de ces deux éléments : l’individu différencié et qui possède des capacités d’autonomie accrues ; des formes culturelles différenciées qui s’objectivent et prennent, pour ainsi dire, vie en elles-mêmes.

    31À l’ère moderne, comme l’observait déjà Simmel en 1900, l’expérience de la culture opérée par les formes culturelles se trouve perturbée. Du fait de la division du travail et d’une économie hautement monétisée, les objets culturels sont produits d’une manière telle que la subjectivité humaine se trouve subordonnée à des processus de production objectivés et à un rendement qui excède la capacité des sujets humains à les absorber. Dans la Philosophie de l’argent de 1900 et même dans un article de 1908 sur la culture, Simmel se contentait de noter que cette condition posait certaines difficultés, qu’elle créait certaines « dissonances » au sein de la vie moderne. En 1911, en revanche, il la désignait comme une condition « tragique ». La tragédie de la culture vient du fait que, bien que les humains doivent produire des objets culturels pour accomplir le désir de se cultiver qui leur est inhérent, la production incessante de nouvelles techniques et de divers objets culturels crée la situation problématique qui caractérise l’homme moderne : l’impression qu’il a d’être cerné par un nombre infini d’éléments culturels qui ne sont pour lui ni dépourvus de sens ni finalement dotés de sens. Leur masse le déprime ; incapable de tous les assimiler, il ne peut non plus simplement les rejeter, puisqu’en définitive ils appartiennent bien, potentiellement, à la sphère de son développement culturel (Simmel 2001 [1911] : 219 sq.). Si cette situation est tragique, c’est donc parce que les forces qui visent à annihiler le sujet humain émanent des strates les plus profondes de l’être créateur du sujet lui-même.

    32Avec l’avancée de la décennie, Simmel commença à envisager la situation avec une inquiétude croissante. Dans un article paru en 1916 dans la Frankfurter Zeitung, Simmel pousse plus avant son analyse du dilemme entre le désir de complétude du sujet et les évolutions incontrôlées de la culture objective. En effet, cet article identifie trois dangers. Le premier est l’érosion de la culture personnelle du fait de la prolifération d’innombrables objets culturels. Le deuxième est la subordination des fins personnelles à des technologies élaborées objectivement, dynamique qui se trouve préfigurée dans les analyses que fait Simmel de la sophistication des échanges monétarisés dans son livre sur l’argent. Enfin, le troisième est la fragmentation de la vie, à cause de la séparation croissante des sphères objectivées de la vie. Ce dernier thème reprend l’une des dynamiques évolutionnistes les plus anciennes chez Simmel, touchant aux manières dont la différenciation sociale croissante intéresse l’individu à une pluralité de sphères qui s’entrecoupent. Alors qu’auparavant, le fait d’avoir de multiples affiliations semblait avoir essentiellement des conséquences positives, comme moyen de renforcer l’individuation, le processus de fragmentation semble emporté vers un dangereux dénouement. Simmel diagnostiqua alors une véritable crise dans la condition de la culture moderne : « on peut assigner à la culture hautement développée […] la formule suivante qui scelle son destin : elle est une crise perpétuelle. Cela veut dire qu’elle veut dissoudre dans ce qui est absurde et plein de contradiction la vie dont elle provient et qu’elle est censée servir. […] [E]n chacun de nous, qu’il en soit ou non conscient, [cette crise] est la crise de sa propre âme » (Simmel, 1990 : 291). L’évolution inexorable des formes culturelles les amènerait à un point où elles étoufferaient et briseraient l’individu, rendant impossible une vie qui soit autre qu’opprimée et fragmentée.

    33On croit souvent que ce diagnostic est le dernier mot de Simmel sur la modernité. Il constitue, comme nous l’avons vu, la suite logique des hypothèses et des affirmations qu’il a émises sur l’évolution sociale et culturelle. Cette interprétation de la conception de la modernité qui est celle du Simmel de la maturité est largement partagée ; Wilfried Gessner, dont le livre Der Schatz im Acker [Le trésor dans le champ], paru en 2003, fait à ce jour autorité sur les idées de Simmel sur la culture, n’en est pas le moindre représentant – pour ne pas mentionner ma propre opinion à l’époque.

    34Il me faut pourtant contester cette lecture, qui n’est tout simplement pas étayée par les faits. Elle prive en outre la sociologie contemporaine d’une découverte dont la valeur heuristique est énorme – une découverte qui offre une perspective nouvelle sur la modernité et permet de donner sens à des faits qui n’ont pas encore été analysés par la science sociale contemporaine.

    Le retournement des années de maturité

    35En 1917, Simmel révisa son article sur la crise de la culture. Les changements reflétaient les points défendus dans un article intermédiaire de fin 1916, « Transformation des formes culturelles », où Simmel pose que « [l]a vie créatrice produit constamment quelque chose qui n’est pas, en soi, la vie ; quelque chose contre lequel elle ne manque pas, d’une manière ou d’une autre, de se heurter fatalement, quelque chose qui lui réclame son indépendance » (Simmel, 2012 : 305). Alors que les changements en question peuvent sembler mineurs, ils incarnent en réalité un diagnostic entièrement neuf de la culture moderne12. Ce diagnostic émergea dans sa version complète en 1918, dans l’un des essais les plus puissants jamais écrits par Simmel, « Le conflit de la culture moderne ». Simmel y décrit le dilemme qui se trouve au centre de la culture moderne non comme l’oppression du sujet subjectif par les formes multipliées de la culture objective, mais comme l’assaut mené par le déchaînement de l’expression crue des énergies vitales du sujet contre la possibilité même de formes objectives13. Toute l’histoire de la culture, écrit Simmel dans cet essai, a pris la forme d’une oscillation perpétuelle entre des périodes où les formes culturelles correspondent aux énergies vitales de la période, et des moments de changement culturel où ces énergies trouvent les anciennes formes inadéquates et créent par conséquent de nouvelles formes. Ce qui caractérise la condition culturelle de l’ère moderne, c’est le fait que cette rébellion périodique, sous l’inspiration d’un engagement global à l’égard de la Vie en tant que telle, a commencé d’attaquer la légitimité de toute forme culturelle. Ces remarques auguraient la série d’évolutions culturelles qui allait traverser le siècle commençant, du mouvement Dada des années 1920 au dripping de Jackson Pollock dans les années 1940, aux happenings des années 1960, à la confusion des genres saluée par Clifford Geertz dans les années 1980, jusqu’à l’envie d’improvisation aléatoire du présent. Comment ce radical changement d’orientation est-il arrivé si rapidement, et que peut-on dire du statut des deux positions dans la pensée de Simmel ?

    36Ce changement dans les réflexions simmeliennes sur la culture émergea dans deux articles publiés en février 1916. Dans l’article sur « La crise de la culture », Simmel observait que la guerre avait aidé à résoudre la crise de deux manières. Elle permit tout d’abord aux gens de contourner dans une certaine mesure la culture objective : « Derrière le soldat, c’est tout l’appareil de la culture qui sombre, pas seulement parce qu’il est obligé de s’en passer, mais parce que dans la guerre le sens et l’exigence de l’existence reposent sur un résultat dont la valeur, dans notre conscience, ne passe pas par l’intermédiaire des objets » (Simmel, 1990 : 275).

    37En outre, la guerre fournit l’un de ces moments historiques où l’unité dynamique fondamentale de la vie se réaffirme contre les formes culturelles qui l’entravent et l’oppriment. En réponse aux pathologies de la culture moderne, « avec [cette guerre et] sa puissance d’unification, de simplification et de concentration en un seul sens » (Simmel, 1990 : 291), la vie est entrée en révolte contre « cette dissolution et cette errance de l’existence culturelle [qui] ont atteint un certain maximum » (ibid. 291). « D’innombrables organismes qui avaient commencé à se figer et à s’écarter du mouvement créateur sont de nouveau entraînés dans le flot de la vie. » (ibid. 288). À cet argument sur la manière dont l’expérience de la guerre a ramené les gens aux fondamentaux de l’existence, Simmel ajouta l’observation qui devait reconfigurer son ultime diagnostic de la modernité. Ce fut l’accent qu’il plaça sur le concept même de vie qui, depuis Nietzsche, imprégnait une multitude de sphères, notamment l’art, la philosophie et la religion.

    38Six mois plus tard, dans le Berliner Tagblatt, Simmel modifia son analyse de la question en introduisant dans l’équation un élément marxien. L’article « Transformation des formes culturelles » incorporait l’analyse dialectique du développement économique faite par Marx, comme oscillation entre des périodes où les formes de production sont adaptées aux forces économiques, et des périodes où les forces économiques ne peuvent être contenues dans ces formes et par conséquent les font éclater. Simmel adapta et étendit ce modèle dialectique à la production de toutes sortes de formes culturelles. Pour Simmel, il y a un conflit historique inexorable entre la vie, dans son expansion et son jaillissement toujours plus fort, et les formes d’expression de la vie, historiquement situées, qui persistent dans leurs formes rigides. Dans « Le conflit de la culture moderne », Simmel a injecté dans ce modèle la primauté du principe de vie, tel qu’il l’avait trouvée dans les écrits de Bergson et dans les immédiatetés existentielles de l’expérience de la guerre.

    39Comment réconcilier, dans leur apparente contradiction, les deux diagnostics de la culture moderne que Simmel proposa en l’espace de quelques années ? La manière la plus simple est sans doute de nier la contradiction, pour accorder à cette double perspective une valeur diagnostique. On pourrait dire que, sous l’angle de la tragédie-de-la-culture, Simmel ne considère le sujet que comme consommateur de culture, tandis que, sous celui du conflit-de-la-culture, il pense au sujet comme producteur. C’est juste. On peut également noter que les deux points de vue représentent la psychologie du sujet d’une manière assez proche : un sujet profondément ambivalent à l’égard de la culture. Dans la perspective de la tragédie-de-la-culture, le consommateur est avide de culture, y voyant le moyen de son accomplissement psychique ; mais il se trouve également hostile aux formes de la culture parce que, dans les faits, dans leur forme solidement objectivée et par leur envergure, elles frustrent le désir du sujet de les intégrer comme moyen d’accomplissement spirituel. Dans la perspective du conflit-de-la-nature, le sujet vital trouve les formes trop contraignantes et souhaite s’en débarrasser complètement, pourtant, il est avide de ces formes parce que, sans elles, il lui est impossible de s’exprimer lui-même de manière créative : ainsi, le sujet ne peut vivre ni avec ces formes culturelles ni sans elles.

    40Cependant, minimiser la contradiction entre les deux diagnostics de la culture moderne que donne Simmel peut nous amener à perdre de vue les éclaircissements les plus utiles que sa théorie ait à nous offrir. Comme je l’ai soutenu ailleurs (Levine, 1991 ; 1995), Simmel considère que le trait le plus fondamental de l’ordre moderne, c’est sa tendance à différencier et à promouvoir des caractéristiques opposées. Ainsi, pour Simmel, concernant le développement de l’individualité, l’ordre social et culturel moderne libère des forces qui à la fois accroissent et menacent les possibilités d’individualité authentique. Et il en va de même avec les formes de la culture. L’hypertrophie des formes culturelles représente la face de la modernité qui apparaît dans l’objectification croissante : l’expansion indéniable et apparemment irrépressible des marchandises, des constructions symboliques, des systèmes d’information, des normes légales, etc. Le triomphe de la vie sur les formes de la culture représente la face de la modernité qui s’exprime dans l’expression toujours plus directe de la subjectivité : l’érosion des formes de politesse, le penchant pour les raccourcis dans la communication, la confusion des genres, la libération de la sexualité, etc. Le premier pas, pour rendre justice à la profondeur de l’interprétation que donne Simmel de la culture moderne, serait de garder à l’esprit ces deux ordres de processus et de les prendre comme point de départ.

    41Cette dimension du cadre simmelien peut éclairer sous un jour nouveau deux phénomènes de la modernité globale largement médiatisés ces dernières années. Ce sont d’abord les révélations sur l’étendue de la surveillance qu’exerce sur les médias de communication privés un gouvernement invisible des services privés, puis l’étendue des manifestations prolongées, spontanées et informelles comme le mouvement Occupy Wall Street à New York et ceux modelés sur celui-ci. Les deux phénomènes étaient inattendus, et chacun d’eux semble presque venir en réaction à quelque chose qui est lié à l’autre.

    42Le mouvement Occupy a balayé le monde, avec les manifestations hautes en couleur du Zuccotti Park, mais aussi sous des formes plus dramatiques au parc Taksim d’Istanbul ou sur la place Tahrir du Caire. Bien entendu, cela fait deux siècles que les manifestations populaires sont apparues sur la scène de l’histoire moderne. Mais ce qui est apparu si nouveau avec ces occupations, c’est le refus obstiné d’accepter toute direction formelle et de produire ou de proclamer tout document. De fait, nombre d’observateurs sympathisant par ailleurs avec les manifestants ont été frustrés, voire exaspérés par le manque d’objectifs clairement énoncés.

    43Par ailleurs, quelque temps après le mouvement d’Occupy Wall Street, des révélations crédibles ont mis au jour l’étendue du dispositif d’espionnage mis en place par le gouvernement américain, portant sur les relevés téléphoniques et les courriels de larges populations. Cette activité est issue de l’énorme expansion de la technologie de surveillance électronique. Or, cette technologie représente le point culminant de processus séculaires que Simmel associa à l’hypertrophie de la culture objectivée et à la subordination des valeurs personnelles à des technologies élaborées objectivement, du fait de l’idolâtrie que portait aux moyens absolus une mentalité hyperrationaliste. Quel meilleur symbole de cette tension que les rituels qui, durant les vicissitudes du mouvement Occupy, ont surgi pour rendre hommage à la vie de Steve Jobs ? Le dernier mot de tout cela n’est pas encore dit – pour Simmel, tant que va la vie, il n’y a jamais de dernier mot. Mais l’antinomie entre les forces de surveillance et les forces d’occupation manifeste, de façon frappante, le potentiel à la fois prédictif et analytique de la théorie évolutionniste de Simmel.

    Notes de bas de page

    1  Version brève pour servir de (non) conclusion au volume Simmel, le parti-pris du tiers, parue en version longue en anglais dans D. Levine, Social Theory as a Vocation (Levine, 2014).

    2  Cela ne l’a pas empêché de produire une large recherche sur Simmel, ainsi que des traductions majeures. Voir Frisby, 1989, 1992, 1994, et 2002.

    3  En quittant Berlin en 1914, Simmel demanda à Martin Buber ce qu’il avait laissé à ses étudiants, et Buber lui répondit : « Vous nous avez appris à penser » – ce qui sembla satisfaire Simmel (Gassen et Landman, 1958 : 222). C’est conforme à ses conceptions pédagogiques (Levine, 1991 ; Amat dans ce volume).

    4  Petra Christian évoque Simmel comme l’homme derrière le rideau, le « souffleur » (Christian, 1978 : 11, n. 2).

    5  Parmi ceux qui se sont largement inspirés de Simmel en se contentant d’une reconnaissance de pure forme ou sans reconnaissance du tout, on citera Buber lui-même, Martin Heidegger, Norbert Elias, Karen Horney, Louis Wirth et Erving Goffman. Voir (Levine, 1997, 2014, chap. 4).

    6  David Gross résume bien cette tradition lorsqu’il écrit : « Aujourd’hui une Kulturkritik rigoureuse est pour ainsi dire impensable sans une fondation méthodologique dans toute la tradition allemande, [à commencer par] le travail de Simmel dans les années 1890 » (Gross, 1982 : 98).

    7  En considérant ces conceptions, on pourrait s’attacher à une autre clef de voûte de l’épistémologie simmelienne. Bien que Simmel eût établi la légitimité de perspectives multiples dans tous les domaines de la connaissance, il considérait également que certaines perspectives étaient mieux adaptées à certains sujets qu’à d’autres. S’il fut sans doute le premier philosophe (aux côtés de Dilthey) à proposer une forme de ce que l’on a appelé pluralisme méthodologique, cela ne signifiait pas endosser une position de relativisme absolu, selon laquelle n’importe quelle construction herméneutique est aussi valide qu’une autre. En premier lieu, une perspective donnée peut ne pas convenir à certains sujets qui excèdent les limites de ce qui est adéquat. Lorsque les objets deviennent microscopiques ou extrêmement larges, remarque Simmel, ils cessent d’être des sujets de peinture convenables ; des événements triviaux et sans conséquences ne conviennent pas en eux-mêmes comme centre de l’attention des historiens, pour laquelle des événements « historiques » sont plutôt ceux dont les conséquences sont significatives (Simmel, 1989-1991). Qui plus est, le traitement d’un sujet d’une manière donnée peut simplement ne pas rendre justice à ses traits les plus importants. En outre, dans tous les cas, la facticité des objets pose des limites à la manière dont ils peuvent être représentés (Levine, 2012).

    8  « Toute province de la recherche comporte deux limites où le mouvement de la pensée passe de la forme exacte à la forme philosophique. Les postulats de la connaissance en général ainsi que les axiomes de chaque domaine en particulier reportent leur présentation et leur vérification plus loin, vers une science plus fondamentale. […] Alors que le commencement du domaine philosophique marque en quelque sorte la limite inférieure de l’exact, sa limite supérieure passe là où les contenus toujours fragmentaires du savoir positif demandent à être complétés de concepts conclusifs, afin de constituer une image du monde et de référer à la totalité de la vie. […] Cette démarche provisoire reste indispensable néanmoins vis-à-vis de maintes questions, de ces questions qui relèvent surtout des valorisations ainsi que des connexions les plus générales de la vie l’esprit, et ne nous ont permis jusqu’à présent ni de répondre exactement ni de renoncer à le faire. » (Simmel, 1987 : 13-14). Le premier interprète américain de l’ensemble de l’œuvre de Simmel, Nicholas Spykman, l’avait bien compris. Il organisa son manuel sur Simmel en trois sections, l’une sur l’épistémologie, l’autre sur la science sociale et la dernière sur la philosophie sociale et la métaphysique sociale (Spykman, [1925] : 2004).

    9  « Man muss hier das Odium auf sich nehmen, von intuitivem Verfahren zu sprechen, – so weit es auch von der spekulativ-metaphysischen lntuition abstehe – von einer besonderen Einstellung des Blickes… » (Simmel 1992 [1908] : 29).

    10  « Il ne manque jamais une occasion de montrer que certaines des caractéristiques essentielles d’un objet (qu’elles soient formelles ou structurelles) ne sont pas seulement réalisées par l’objet même dans lequel elles ont été découvertes, mais encore par toute une série d’objets » (Kracauer, 1995 : 235).

    11  Ces notions servent aussi dans ses excursions vers des thèmes humanistes tels que la sculpture de Rodin, la peinture de Rembrandt, le rôle de l’acteur dramatique ou la cité de Venise.

    12  Gessner remarque bien cela mais, à mon avis, il ne reconnaît pas l’étendue et les implications du tournant.

    13  Toutefois, Habermas a mal compris ce que disait Simmel ici, lorsqu’il soutint que feu Simmel épousait l’« irrationalisme » (1985 : 170, 198).

    Auteurs

    • Donald N. Levine

      Professeur à l’Université de Chicago

    • Anne Le Goff (trad.)
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    1  Version brève pour servir de (non) conclusion au volume Simmel, le parti-pris du tiers, parue en version longue en anglais dans D. Levine, Social Theory as a Vocation (Levine, 2014).

    2  Cela ne l’a pas empêché de produire une large recherche sur Simmel, ainsi que des traductions majeures. Voir Frisby, 1989, 1992, 1994, et 2002.

    3  En quittant Berlin en 1914, Simmel demanda à Martin Buber ce qu’il avait laissé à ses étudiants, et Buber lui répondit : « Vous nous avez appris à penser » – ce qui sembla satisfaire Simmel (Gassen et Landman, 1958 : 222). C’est conforme à ses conceptions pédagogiques (Levine, 1991 ; Amat dans ce volume).

    4  Petra Christian évoque Simmel comme l’homme derrière le rideau, le « souffleur » (Christian, 1978 : 11, n. 2).

    5  Parmi ceux qui se sont largement inspirés de Simmel en se contentant d’une reconnaissance de pure forme ou sans reconnaissance du tout, on citera Buber lui-même, Martin Heidegger, Norbert Elias, Karen Horney, Louis Wirth et Erving Goffman. Voir (Levine, 1997, 2014, chap. 4).

    6  David Gross résume bien cette tradition lorsqu’il écrit : « Aujourd’hui une Kulturkritik rigoureuse est pour ainsi dire impensable sans une fondation méthodologique dans toute la tradition allemande, [à commencer par] le travail de Simmel dans les années 1890 » (Gross, 1982 : 98).

    7  En considérant ces conceptions, on pourrait s’attacher à une autre clef de voûte de l’épistémologie simmelienne. Bien que Simmel eût établi la légitimité de perspectives multiples dans tous les domaines de la connaissance, il considérait également que certaines perspectives étaient mieux adaptées à certains sujets qu’à d’autres. S’il fut sans doute le premier philosophe (aux côtés de Dilthey) à proposer une forme de ce que l’on a appelé pluralisme méthodologique, cela ne signifiait pas endosser une position de relativisme absolu, selon laquelle n’importe quelle construction herméneutique est aussi valide qu’une autre. En premier lieu, une perspective donnée peut ne pas convenir à certains sujets qui excèdent les limites de ce qui est adéquat. Lorsque les objets deviennent microscopiques ou extrêmement larges, remarque Simmel, ils cessent d’être des sujets de peinture convenables ; des événements triviaux et sans conséquences ne conviennent pas en eux-mêmes comme centre de l’attention des historiens, pour laquelle des événements « historiques » sont plutôt ceux dont les conséquences sont significatives (Simmel, 1989-1991). Qui plus est, le traitement d’un sujet d’une manière donnée peut simplement ne pas rendre justice à ses traits les plus importants. En outre, dans tous les cas, la facticité des objets pose des limites à la manière dont ils peuvent être représentés (Levine, 2012).

    8  « Toute province de la recherche comporte deux limites où le mouvement de la pensée passe de la forme exacte à la forme philosophique. Les postulats de la connaissance en général ainsi que les axiomes de chaque domaine en particulier reportent leur présentation et leur vérification plus loin, vers une science plus fondamentale. […] Alors que le commencement du domaine philosophique marque en quelque sorte la limite inférieure de l’exact, sa limite supérieure passe là où les contenus toujours fragmentaires du savoir positif demandent à être complétés de concepts conclusifs, afin de constituer une image du monde et de référer à la totalité de la vie. […] Cette démarche provisoire reste indispensable néanmoins vis-à-vis de maintes questions, de ces questions qui relèvent surtout des valorisations ainsi que des connexions les plus générales de la vie l’esprit, et ne nous ont permis jusqu’à présent ni de répondre exactement ni de renoncer à le faire. » (Simmel, 1987 : 13-14). Le premier interprète américain de l’ensemble de l’œuvre de Simmel, Nicholas Spykman, l’avait bien compris. Il organisa son manuel sur Simmel en trois sections, l’une sur l’épistémologie, l’autre sur la science sociale et la dernière sur la philosophie sociale et la métaphysique sociale (Spykman, [1925] : 2004).

    9  « Man muss hier das Odium auf sich nehmen, von intuitivem Verfahren zu sprechen, – so weit es auch von der spekulativ-metaphysischen lntuition abstehe – von einer besonderen Einstellung des Blickes… » (Simmel 1992 [1908] : 29).

    10  « Il ne manque jamais une occasion de montrer que certaines des caractéristiques essentielles d’un objet (qu’elles soient formelles ou structurelles) ne sont pas seulement réalisées par l’objet même dans lequel elles ont été découvertes, mais encore par toute une série d’objets » (Kracauer, 1995 : 235).

    11  Ces notions servent aussi dans ses excursions vers des thèmes humanistes tels que la sculpture de Rodin, la peinture de Rembrandt, le rôle de l’acteur dramatique ou la cité de Venise.

    12  Gessner remarque bien cela mais, à mon avis, il ne reconnaît pas l’étendue et les implications du tournant.

    13  Toutefois, Habermas a mal compris ce que disait Simmel ici, lorsqu’il soutint que feu Simmel épousait l’« irrationalisme » (1985 : 170, 198).

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    Levine, D. (2017). Georg Simmel : toujours à suivre. In D. Thouard & B. Zimmermann (éds.), & A. Le Goff (trad.), Simmel, le parti-pris du tiers. Paris: CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.52672
    Levine, Donald N. « Georg Simmel : toujours à suivre ». In Simmel, le parti-pris du tiers, édité par Denis Thouard et Bénédicte Zimmermann, traduit par Anne Le Goff. Paris: CNRS Éditions, 2017. doi:10.4000/books.editionscnrs.52672.
    Levine, Donald N. « Georg Simmel : toujours à suivre ». Simmel, le parti-pris du tiers, édité par Denis Thouard et Bénédicte Zimmermann, traduit par Anne Le Goff, CNRS Éditions, 2017, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.52672.

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    Thouard, D., & Zimmermann, B. (éds.). (2017). Simmel, le parti-pris du tiers. Paris: CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.52312
    Thouard, Denis, et Bénédicte Zimmermann, éd. Simmel, le parti-pris du tiers. Paris: CNRS Éditions, 2017. doi:10.4000/books.editionscnrs.52312.
    Thouard, Denis, et Bénédicte Zimmermann, éditeurs. Simmel, le parti-pris du tiers. CNRS Éditions, 2017, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.52312.
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