Ni holisme, ni individualisme. La troisième voie de la sociologie chez Simmel
p. 89-112
Texte intégral
Introduction
1Les concepts d’holisme et d’individualisme forment une des oppositions constitutives de la sociologie comme science. La signification de ces concepts est en première ligne descriptive, car ils fournissent un moyen de classification des théories et représentent en même temps un clivage polémique entre écoles sociologiques. L’individualisme prend comme modèle la physique moderne et essaie d’expliquer l’ensemble de la société à partir de ses composants atomiques. Le holisme, à l’inverse, fonde la sociologie sur l’analyse des structures établies qui dans leur existence ne dépendraient pas de la volonté des acteurs sociaux. Les deux approches prennent en charge la distinction théorique entre l’action individuelle et la structure sociale, tout en privilégiant l’une au détriment de l’autre. Pourtant la question de leur influence réciproque constitue un problème fondamental de toute science sociale auquel la théorie sociologique est appelée à donner une réponse.
2La « science positive » de la société, comme la conçoit Auguste Comte en façonnant le mot de sociologie, naît de la nécessité d’affronter la crise de la société moderne (Comte, 1883). Elle doit être capable d’expliquer comment les structures sociales se maintiennent et comment les acteurs arrivent à s’en faire les porteurs tout en se réalisant (ou pas) dans les liens sociaux. La question du rapport entre la créativité de l’action sociale et sa capacité de cristallisation dans des processus d’institutionnalisation se pose ainsi de manière centrale, de même que la question des conflits qui surgissent entre les formes sociales établies, les processus de leur reproduction et ceux qui visent à les remplacer. La problématique caractéristique de la théorie sociologique devient par conséquent celle de l’« être en vigueur » (Geltung) des ordres sociaux, à savoir la question du fondement de la validité des structures sociales qui se (re)produisent au quotidien par l’entremise de l’action des individus. Ceci vaut pour l’ensemble des « régularités » de l’agir social : les habitudes, les mœurs et les normes juridiques, telles que Weber les analyse dans les catégories fondamentales de la sociologie (Weber, 1980 : 14 – 16). Le complexe des ordres sociaux issus de l’agir et se maintenant à travers le temps en reproduisant leur forme constitue la sphère de ce qu’on appelle techniquement la « normativité sociale ». La sociologie doit être capable de rendre compte de la façon dont cette normativité se construit, se reproduit ou est mise en cause à travers les interactions sociales. Parmi les analyses classiques de cette problématique, il convient de rappeler l’enchaînement des concepts de validité, légitimité et légalité chez Weber (Weber 1980 : 19), l’analyse durkheimienne de l’effervescence collective (Durkheim, 1912 : 323 s.) ou encore la notion de « double contingence » chez Parsons (Parsons, Shils 1951 : 16) et chez Luhmann (Luhmann, 1993 : 156 s.). Simmel défend à cet égard une position différente qui fait l’objet de la présente reconstruction.
3L’intérêt de la sociologie pour la question de la normativité sociale s’explique par son arrière-plan historique qui lui suggère de mener une double analyse de la logique des structures et de celle de l’action sociale (Dahme, Rammstedt, 1984 : 456 s.). Les tensions sociales de la modernité qui conduisent à la naissance de la sociologie se retrouvent ainsi dans la distinction épistémologique entre holisme et individualisme méthodologique et lui confèrent une signification éthique. Les questions de la justice sociale, de l’aliénation et des risques d’une crise globale de la civilisation moderne prennent place d’emblée parmi les préoccupations des sciences sociales naissantes. C’est la question sociale ou Soziale Frage dont discutent les sociologues allemands (Tönnies, 1907). Parmi ces derniers, Simmel se montre particulièrement sensible au problème de l’intégration de la structure sociale et de l’agir individuel. Il cherche à comprendre comment relier ces deux dimensions de la réalité sociale dans une dialectique de l’action réciproque (Simmel, 1917). Ce faisant, il distingue les questions épistémologiques et éthiques relatives à cette tension. En sociologue engagé dans la bataille pour établir la sociologie en « science positive » dans l’Allemagne wilhelmienne, il s’efforce d’analyser les questions de l’« aliénation sociale » du point de vue strictement descriptif sans prendre position dans le débat normatif (Simmel, 1989 [1900] : 617 – 654 ; Simmel, 1992 [1908] : 42 – 61). Une fois achevée son analyse sociologique suivant les règles de la « neutralité axiologique » (Tönnies, 1911 : 26), il aborde la question normative du rapport entre l’action individuelle et la structure sociale dans ses études d’éthique sociale (Simmel, 1913 ; Simmel, 1917 : 122 s.). Dans les deux cas, Simmel développe une « troisième voie » de la sociologie au-delà de la dichotomie méthodologique entre holisme et individualisme. Un premier pas pour en comprendre la signification consiste à analyser la sémantique caractérisant le débat sur l’opposition entre le holisme et l’individualisme sociologique. Il n’échappe pas à un observateur attentif que cette sémantique change fortement de signification selon les débats nationaux. Pour discuter le paradigme de Simmel au regard du débat sociologique français, il est donc nécessaire d’exposer d’abord les caractéristiques saillantes de ce dernier, pour montrer ensuite les éventuelles résonances que peut y trouver le projet simmelien d’une sociologie qui se place au-delà de la dichotomie entre individualisme et holisme.
Les concepts de holisme et d’individualisme
4Depuis ses débuts chez Auguste Comte, la sociologie française entend affronter les pathologies de la vie sociale moderne. Émile Durkheim développe son programme sociologique sur la nécessité de reconstruire un tissu de liens moraux capables de ressouder les sociétés complexes, ébranlées par la division du travail qui favorise l’expression des intérêts égoïstes individuels (Durkheim, 1893, Chap. III.1 ; Durkheim, 1950). Durkheim érige les « faits sociaux » en concept central de la sociologie, et en clame l’indépendance par rapport aux idées et opinions des chercheurs (Durkheim, 1895 ; Durkheim, 1912 : 40 s.). Pourtant, à la différence de ses collègues allemands (Tönnies, 1911 ; Weber, 1917), il n’envisage pas que le sociologue s’abstienne de tout jugement de valeur sur ses objets de recherche. En effet les analyses qu’il mène des développements et des pathologies des sociétés s’articulent dans un diagnostic qui n’exclut pas les appréciations normatives (Durkheim, 1895 : Chap. 3). Sous cet angle, l’opposition entre le concept d’individualisme et d’holisme sociologique suit la distinction que l’éthique sociale opère entre l’orientation égoïste de l’agir individuel et son encadrement dans des représentations morales collectives. Après Durkheim, on rencontre différentes tentatives pour surmonter l’opposition entre holisme et individualisme méthodologique ; des tentatives qui se caractérisent par la prise en compte des aspects descriptifs et normatifs de la question.
5Ainsi dans une étude intitulée « Ni holisme, ni individualisme méthodologique. Marcel Mauss et le paradigme du don », Alain Caillé présente la pensée de Marcel Mauss comme étant susceptible d’affranchir la sociologie de la dichotomie entre individualisme et holisme. Seule la théorie du don et du symbolisme de Mauss serait selon lui capable de surmonter l’opposition entre ces deux grands paradigmes, pour inaugurer une « troisième voie de la sociologie » (Caillé, 1996 : 194). À la scène originaire de la théorie sociologique (Farzin, 2014) qui postule une condition de « double contingence », vouée à être surmontée par une « orientation normative réciproque » de l’agir (Parsons, 1951 : 16), se substitue chez Mauss la dialectique du don. « Ego » et « alter » ne se libèrent pas de la condition d’incertitude sur les attentes réciproques en s’orientant, comme le veut Parsons, selon des « valeurs communes ». Le lien social provient de la « relation de confiance » produite par la pratique rituelle du don. Une fois postulée cette dernière en référence à la théorie de Mauss (Mauss 2007), le problème de la double contingence ne se poserait plus de la manière présupposée par Parsons. Du contractualisme classique, la sociologie passerait ainsi à l’analyse des pratiques sociales. Les résultats de l’analyse sociologique des données de la recherche ethnographique menées par Mauss en tant que dialectique du don (Karsenti, 1997), requièrent, pourtant, de mettre au centre de la réflexion théorique de la sociologie la question de l’« être en vigueur » (Geltung) des ordres sociaux dans le quotidien de l’agir social.
6Un autre sociologue français qui insista sur la nécessité de surmonter la dichotomie entre l’analyse des structures sociales et celle de l’agir social est Pierre Bourdieu. Depuis sa formation, il se trouvait au croisement de deux courants intellectuels antagonistes : la phénoménologie et le structuralisme. Pour dépasser cet antagonisme, Bourdieu a développé sa « théorie de la pratique » (Bourdieu, 2000). Il s’agit de surmonter la théorie mécanique de l’action sociale qui caractérise les conceptions le plus fortement holistiques en sociologie et en ethnologie. La praxis ne peut pas disparaître derrière l’analyse des structures sociales conformément à l’adage objectiviste selon lequel là où il y a une règle, l’agir s’ensuivrait automatiquement. Par-là, Bourdieu formule une critique implicite du holisme durkheimien première manière tel qu’il est exposé dans les Règles de la méthode sociologique (Durkheim, 1895). La conception mécanique du monde social ne saurait satisfaire la recherche sociologique parce qu’elle lui soustrairait tout ce qui l’intéresse en tant que pratique. Elle évacuerait surtout les conflits relatifs à la répartition des ressources et à l’interprétation des règles, qui mettent au centre de l’attention l’agir des individus et des groupes sociaux. La critique de Bourdieu s’adresse aussi à la méthode ethnographique de Lévi-Strauss : une théorie mécanique de l’agir et une perspective purement objectiviste risquent d’aboutir à un structuralisme naïf. Comme le montrent les études empiriques de Bourdieu, un canon sévère de règles ne conduit pas à une praxis sociale uniforme (Bourdieu, 1979 : Chap. 2). Aux règles symboliques s’attache une marge d’interprétation, que les acteurs utilisent dans leur agir stratégique. Une concentration de l’attention sur le seul fonctionnement des structures rend alors invisibles les rapports de pouvoir caractérisant la vie sociale. Ce qui est décisif au quotidien, ce sont les pratiques sociales qui doivent selon Bourdieu constituer l’objet de la recherche sociologique. Mais la perspective subjective seule, telle que la propose la phénoménologie, n’est pas suffisante pour la compréhension de l’agir. Par conséquent, il s’agit d’étudier les « conditions de possibilité » de l’expérience doxique, c’est-à-dire de l’« évidence du monde ». Il ne peut donc, selon Bourdieu, y avoir passage du structuralisme à la tradition microsociologique, car cette dernière n’est pas capable de tenir suffisamment compte du versant institutionnel de la réalité sociale. La praxéologie doit pouvoir penser la structure et la praxis sociale ensemble. Par conséquent elle a pour objet non seulement le système de relations objectives que construit le mode de connaissance objectiviste, mais les relations dialectiques entre ces structures objectives et les dispositions structurées dans lesquelles elles s’actualisent et qui tendent à les reproduire, c’est-à-dire le double processus d’intériorisation de l’extériorité et d’extériorisation de l’intériorité : cette connaissance suppose une rupture avec le mode de connaissance objectiviste, c’est-à-dire une interrogation sur les conditions de possibilité et, par là, sur les limites du point de vue objectif et objectivant qui saisit les pratiques du dehors, comme fait accompli, au lieu d’en construire le principe générateur en se situant dans le mouvement même de leur effectuation (Bourdieu, 2000 : 235).
7La théorie de l’habitus, c’est-à-dire du système de dispositions qui sont inhérentes à l’agir, tire son origine de cette nécessité. L’habitus fournit un mécanisme pratique qui adapte l’agir aux exigences de la structure sociale et permet sa reproduction au quotidien. Cette théorie vise à fonder la possibilité d’une science des pratiques qui échappe à l’alternative entre le finalisme et le mécanisme, en d’autres termes à l’alternative entre l’individualisme et le holisme.
8La perspective analytique de Bourdieu est pourtant avant tout celle d’une théorie de la reproduction sociale. L’habitus se forme pendant la socialisation grâce à la répétition d’expériences cohérentes et prend par la suite des caractéristiques qui rappellent le concept de « masque de caractère » de Marx. On arrive ainsi à une structuration des rôles sociaux capables de se reproduire selon des processus consistants. Sur ce point, on constate une différence majeure avec le programme sociologique de Simmel. Pour ce dernier, la plasticité des relations sociales est beaucoup plus étendue et la précarité des structures établies beaucoup plus aiguë. La différenciation fonctionnelle des sociétés complexes requiert d’expliquer la tension entre l’agir et les structures sociales sans recourir à des notions solidifiées telles que celle d’habitus. La capacité de reproduction des structures sociales est alors considérée comme une question ouverte à laquelle on ne peut répondre que de façon empirique. Simmel conçoit le maintien des formes sociales comme le produit du conflit quotidien entre la logique de l’action et celle des structures sociale. Il propose d’étudier le recouvrement des deux par une reconstruction formelle de leurs conditions de possibilité indépendamment de leurs contenus. Le problème épistémologique qui caractérise la sociologie de Simmel est par conséquent d’expliquer comment relier la perspective de l’individualisme et du holisme, c’est-à-dire la théorie de l’agir et celle de la structure sociale. Sa réponse se trouve dans la théorie des « a priori » de la sociologie (Simmel, 1992 [1908] : 42 – 61).
9La tension qui traverse le débat sociologique français indique que la question des différents paradigmes sociologiques susceptibles de surmonter la dichotomie entre l’individualisme et le holisme est à poser de façon systématique. Les deux positions individualiste et holiste se caractérisent pour leur rigidité métaphysique : l’une hypostasiant l’existence de la société comme tout, l’autre celle de l’individu comme substance métaphysique ultime. Mais de la sorte, que l’on ne peut pas expliquer comment les liens sociaux se mettent en place, se reproduisent ou bien se dénouent. C’est une carence de la théorie sociologique sur laquelle la critique de Simmel est très claire, comme il l’écrit dans un passage méthodologique de la Différenciation sociale :
Le concept de société n’a manifestement de sens, que s’il se trouve de quelque façon en opposition avec la simple somme des individus (Einzelne). (…) Ce qui existe de façon tangible, ce ne sont que les êtres humains. (…) Cependant si l’individualisme dirige cette critique contre le concept de société, il suffit simplement d’approfondir d’un cran la réflexion, pour voir qu’il prononce en même temps ainsi sa condamnation .
Simmel 1989 [1890] : 126 s.1
10L’opposition du holisme et de l’individualisme met en évidence les deux dimensions ultimes du social que la théorie sociologique doit prendre en compte : l’action et la structure sociale. Il n’y a de structure sociale que là où l’action sociale des individus en actualise les règles dans des pratiques quotidiennes et il n’y a d’action sociale que là où un cadre d’action commune est établi, quelle que soit sa légitimation. Pour le dire avec Weber, cela vaut indépendamment du mode de légitimation de ce cadre structurel par les acteurs : pour des raisons égoïstes, c’est-à-dire orientées par l’intérêt (zweckrationales Handeln), altruistes, c’est-à-dire orientées par les valeurs (wertrationales Handeln), ou simplement agnostiques (Unterlassen oder Dulden) (Weber, 1980 : 1-122). Au cours du temps, les sciences sociales ont oscillé entre les extrêmes de la théorie de la structure et de l’action sociale en essayant de réduire l’une ou l’autre à une quantité négligeable. À cet égard, il suffira de rappeler le feuilleton des dernières décennies sur le rapport de filiation entre le structuralisme et le poststructuralisme (Susen, 2015). La situation d’incertitude qui caractérise la réalité sociale actuelle met, en revanche, la sociologie devant la nécessité de fonder une théorie de l’action réciproque passant entre la structure et l’action sociale et se focalisant sur les problèmes de la légitimation de la première par la dernière (Geltungs- und Legitimationstheorie ; Fitzi, 2015). Cela implique un effort de construction théorique pour surmonter la dichotomie entre le holisme et l’individualisme. Pour ce faire, Simmel devient un auteur de référence.
11La perspective théorique proposée par celui-ci est fort différente de celle longtemps imposée par sa réception canonique en France. Simmel a été stylisé en champion de l’individualisme y compris méthodologique dans sa double acception éthico-politique et sociologique (Boudon, 1979, 1990 ; Freund 1983). Si l’on se penche cependant sur le travail proprement sociologique de Simmel, on remarque que sa position est beaucoup plus complexe. Il se donne en effet la peine de construire son argumentation du point de vue méthodologique de la neutralité axiologique (Wertfreiheit ; Tönnies, 1911 ; Weber, 1917), qui est celui de la sociologie classique allemande (même si dans ses analyses sociologiques Durkheim y recourt lui aussi). À partir de là une définition des limites méthodologiques du holisme et de l’individualisme sociologique devient possible, de même que le développement d’un parcours théorique qui en dépasse la dichotomie. Une fois établie une nouvelle base de réflexion épistémologique qui fait du processus de socialisation (Vergesellschaftung3) son épicentre, on peut aborder les questions normatives qui y sont reliées, mais qui relèvent d’une autre discipline, à savoir non plus la sociologie, mais l’éthique sociale. Afin de répondre aux questions qui nous préoccupent, il importe par conséquent de reconstruire les aspects saillants du travail théorique que Simmel développe en sociologue.
La troisième voie de la sociologie simmelienne
12Lorsque Simmel s’est engagé dans la fondation d’une sociologie scientifique en Allemagne, il était au courant du débat sociologique en France et en Angleterre. Saisir son parcours théorique présuppose qu’on prenne en compte le paysage assez complexe de la réflexion sur la société européenne dans la seconde moitié du XIXe siècle. C’est un travail de reconstruction historique qui demanderait un cadre bien plus vaste que la présente étude. Pour donner un aperçu de l’arrière-plan sociologique auquel Simmel fait référence, il est pourtant utile de rappeler le travail de conceptualisation et de systématisation terminologique conduit auparavant par Ferdinand Tönnies. Son œuvre constitue un prisme dans lequel la pensée philosophique du droit naturel moderne, le modèle hegelo-marxien ainsi que la recherche anglaise et allemande sur l’histoire du droit s’entrecroisent. La typologie des concepts sociologiques introduite par Tönnies représente dans la culture sociopolitique allemande le passage de la théorie philosophique de l’État (Staatswissenschaft) à la sociologie. C’est une grille de réflexion dont Simmel tient beaucoup plus compte qu’il ne l’admet et dont son œuvre sociologique s’efforce de surmonter les dichotomies.
L’arrière-plan historique de la théorie sociologique
13La grande époque de la « sociologie classique allemande » débute en 1887 avec l’ouvrage de Tönnies : Communauté et société, Gemeinschaft und Gesellschaft. Abhandlung des Communismus und des Sozialismus als empirische Kulturformen (Tönnies, 1988). Tönnies s’efforce d’y trouver une médiation entre les théories de l’école rationaliste et celles de l’école historique du droit, dont l’opposition avait caractérisé la pensée sociale au début du XIXe siècle en Allemagne (Tönnies, 1955 : 463 ; Mannheim, 1984). Les formes de l’association qui trouvent leur codification dans les institutions du droit ne seraient donc à voir ni comme le produit d’une rationalité abstraite, comme peuvent l’affirmer les doctrines du droit naturel, ni comme le résultat d’un processus historique accidentel dépourvu de toute logique. Dans sa démarche, Tönnies adopte la conception évolutionniste introduite par la formule d’Henri Sumner Maine : « from status to contract », selon laquelle la cellule constitutive des sociétés anciennes est à chercher dans la famille alors que celle des sociétés modernes est représentée par l’individu (Maine, 1861 : 168). À partir de cette lecture, l’opposition entre holisme et individualisme juridiques se laisserait surmonter par des raisons « d’évolution historique ». Il s’agirait de décrire le changement d’orientation du modèle institutionnel fondé sur le droit romain vers un modèle fondé sur le droit révolutionnaire adopté par le Code Napoléon et introduit en Allemagne dès 1807.
14Dans l’élaboration théorique de Tönnies, l’opposition des formes du droit ancien et moderne est reformulée sociologiquement. Il en dérive une dichotomie entre les types de vie en commun fondés sur les structures du lien familial et ceux produits par l’évolution moderne du marché, c’est-à-dire par le modèle de production capitalistique. Cette dichotomie trouve sa systématisation dans l’opposition entre la communauté et la société. Selon Tönnies, ces deux formes de l’association cohabitent dans une certaine mesure à chaque époque historique, même si, en raison du développement du capitalisme, l’âge moderne voit les formes sociales fondées sur les liens contractuels entre les individus prendre le dessus. Tönnies développe une approche du lien social qui s’inscrit dans une perspective de théorie de la structure sociale : communauté et société sont essentiellement deux types d’agrégation et non d’action sociale. On peut alors se demander dans quelle mesure une dialectique entre holisme et individualisme se laisse entrevoir dans cet arrière-plan théorique de la réflexion sociologique de Simmel. La réponse est double. On peut, d’un côté, parler d’une théorie de l’action chez Tönnies, si l’on se penche sur les analyses de la deuxième partie de l’ouvrage de 1887 où il expose sa typologie des « formes de la volonté » caractéristiques des modalités de la vie en commun de type communautaire ou sociétaire (Tönnies, 1988 : 73 s.). D’un autre côté, on peut discerner chez Tönnies une opposition entre holisme et individualisme, si l’on confronte les concepts de communauté et société entre eux.
15La théorie des formes de la volonté représente sans doute la partie de Communauté et société qui est la plus difficile à comprendre. Tönnies essaye de donner un fondement aux types du lien social communautaire ou sociétaire en les appuyant sur une opposition entre une « volonté organique » (Wesenwillen), qui règle les liens de parenté et les relations sentimentales, et une « volonté arbitraire » (Kürwillen), produit du calcul et de l’intérêt individuel (Tönnies, 1988 : 73). La théorie des structures sociales est ainsi complétée par une théorie de l’action individuelle qui s’inspire des anthropologies rationalistes du XVIIe siècle. Tönnies distingue une motivation de l’agir « orientée par le consensus » d’une motivation « orientée par la négociation » (Fitzi, 2015 : 263-271), même si cette distinction n’est pas aussi explicite que chez Weber. À y regarder de plus près, holisme et individualisme s’entrecroisent dans les définitions que donne Tönnies de sa typologie sociologique. La communauté constitue le domaine où les structures de parenté façonnent le lien social. Ici les êtres humains restent toujours connectés, même s’ils veulent se séparer les uns des autres (Tönnies, 1988 : 8 s.). La société, en revanche, est le domaine de l’interaction où les individus sont par principe divisés entre eux, même s’ils s’associent de façon contractuelle pour atteindre des buts communs (Tönnies, 1988 : 34).
16Dans l’ouvrage éponyme de Tönnies, on ne repère, toutefois, pas de moyens théoriques pour surmonter l’opposition entre les formes du lien communautaire et sociétal. La dialectique entre le holisme et l’individualisme qu’on y peut lire reste prisonnière d’une conception évolutionniste du devenir social qui procède de la communauté vers la société. La prédominance des formes du lien social fondée sur la volonté arbitraire au détriment de celles qui sont fondées sur la volonté organique résulterait simplement du « cours progressif de l’histoire ». Seul son développement pourra donc montrer si des formes de solidarité communautaire (peut-être grâce au mouvement coopératif) peuvent ressurgir un jour dans une société capitalistique fondée sur la logique atomistique de l’intérêt individuel. Cet aspect du modèle sociologique de Tönnies en limite la portée analytique parce qu’il entremêle l’analyse sociologique à une philosophie de l’histoire. Par conséquent, l’opposition analytique des catégories sociologiques peut être réinterprétée dans la perspective de programmes politiques opposés, qui blâment le progrès sans solidarité ou la décadence de la société moderne, nourrissant dans les deux cas la nostalgie de la communauté. Comme l’observera Plessner, l’opposition théorique irrésolue dans l’ouvrage de Tönnies prête le flanc à l’idéologisation des catégories sociologiques (Plessner, 1924). C’est l’aspect de l’œuvre de Tönnies qui en bâtira le succès pendant les années mille neuf cent vingt et en fera, au grand dam de l’auteur, le point d’appui pour le développement de l’idéologie de la communauté du peuple (Volksgemeinschaft) (Freyer, 1931).
La théorie de la différenciation sociale
17Ayant rappelé les principes de la sociologie de Tönnies, nous pouvons revenir à notre question initiale. Nous nous demanderons si la construction théorique de Simmel permet de surmonter les dichotomies sur lesquelles repose la systématisation catégorielle de Communauté et société. La première œuvre sociologique de Simmel, De la différenciation sociale, Über sociale Differenzierung, est publiée en 1890, c’est-à-dire seulement trois ans après celle de Tönnies. Il y a pourtant une grande distance entre les deux. Simmel s’appuie sur une lecture critique de Spencer et développe une conception particulière de la différenciation sociale attentive autant à la structure qu’à la personne sociale. Cette démarche lui permet de dissoudre les dichotomies conceptuelles de Tönnies dans la dynamique qui caractérise le processus de différenciation sociale (Simmel, 1890 : 139 s.). Comme c’était la règle dans la prose scientifique de son époque, Simmel ne fait nulle mention de Tönnies ; les références à son œuvre de systématisation conceptuelle n’échapperont pourtant pas à l’exégète attentif.
18Avec le « paradigme de la différenciation sociale » de Simmel, les dichotomies entre la communauté et la société ainsi qu’entre la volonté organique et la volonté arbitraire se dissolvent dans la logique quantitative de transformation de groupes sociaux indifférenciés en groupes sociaux complexes (Simmel, 1890 : 140). Les catégories substantialisées de la première sociologie allemande vont être transformées par le concept d’action réciproque et la prise en compte des degrés de différenciation sociale. Les hypothèques héritées de la philosophie de l’histoire, encore présentes dans les théories de Spencer et de Tönnies, sont ainsi neutralisées. Selon Simmel, on peut observer l’existence de groupes sociaux « plus ou moins complexes » et décrire les propriétés qui caractérisent tant leur structure que la personnalité de leurs membres. Le traitement du processus historique de la société moderne ainsi que de ses implications éthiques sera, en revanche, développé ailleurs, par exemple là où Simmel analyse les Tendencies in German Life and Thought since 1870 (Simmel, 2010 [1902] : 167-202).
19Les groupes sociaux indifférenciés se caractérisent par un petit nombre de membres qui exercent une variété de fonctions assez limitée. Par conséquent, la structure de leur personnalité n’est pas très complexe, puisque l’échange avec une multiplicité de porteurs de rôles sociaux leur fait défaut. Les liens que les acteurs entretiennent se limitent essentiellement aux autres membres du groupe, de sorte que ce dernier peut aisément exercer son contrôle sur l’ensemble de la personnalité de ses composants. Les contacts avec l’extérieur sont plutôt rares et le cas échéant, gérés par le groupe dans son ensemble. Avec la croissance quantitative du groupe, en revanche, les fonctions exercées par chaque membre se spécialisent, de sorte que chacun dépend plus fortement de l’ensemble du groupe mais moins de ses composantes particulières. On trouve là une conception proche de la solidarité organique de Durkheim (Simmel, 1890 : 140-143).
20La personnalité des membres du groupe devient de plus en plus complexe au fur et à mesure que les contacts se multiplient. Dans le même temps, la multiplication des rapports avec l’extérieur renforce l’indépendance par rapport à l’entourage immédiat. En raison de ce processus de différenciation parallèle de la structure sociale du groupe et de la personnalité de ses composantes, les groupes originaires se dissolvent progressivement pour laisser place aux faisceaux de liens sociaux qui caractérisent les sociétés complexes (Simmel, 1890 : 169 s.). Au terme de ce processus de différenciation, peuvent se développer des formes du droit qui se fondent non plus sur le principe du groupe originaire, à savoir de la famille dans le droit romain, mais sur l’idée que la « société » se fonde sur une interaction entre des « individus », comme le prévoit le droit (révolutionnaire) moderne.
21Avec la théorie de la différenciation de Simmel, on dispose d’une grille d’analyse sociologique des différentes formes historiques d’agrégation sociale qui présente des caractéristiques inédites par rapport à son arrière-plan épistémologique. D’un côté, elle ne s’appuie pas sur des couples de concepts oppositionnels comme ceux rencontrés chez Tönnies. De l’autre, elle surmonte la dichotomie entre le holisme et l’individualisme, parce qu’elle analyse les rapports de détermination réciproque entre le groupe social différencié et la personnalité de ses membres (Simmel, 1890 : 173 s.). Au centre de l’analyse sociologique, se trouve alors la dialectique entre les rôles sociaux exercés par les individus et les caractéristiques de leur personnalité, au point d’intersection entre la structure et l’action sociale. C’est cette redétermination de l’objet de la sociologie qui lui permet de surmonter la dichotomie entre l’individualisme et le holisme sociologique.
La théorie du processus de socialisation (Vergesellschaftung)
22Simmel ne se contentera pourtant pas des résultats de son premier travail de construction théorique. Dans ses recherches sur l’argent en tant qu’institution essentielle à l’intégration des sociétés complexes, il étudiera l’impact du développement de l’économie de marché sur la dialectique des rôles sociaux et le façonnement de la personnalité individuelle (Simmel, 1900). Le prolongement des chaînes causales de l’agir, l’autonomisation des moyens en but de l’action sociale, la croissante difficulté des acteurs sociaux à donner un sens à l’ensemble des rôles qu’ils ont à exercer : tels sont selon Simmel les symptômes de la crise des sociétés complexes. Il dresse ainsi un portrait de l’aliénation moderne qui ne concerne pas seulement le prolétariat industriel, mais la société dans son ensemble (Simmel, 1989 [1900] : 617 – 654). Par conséquent, une double tâche s’impose à la sociologie en tant qu’étude scientifique de la société. Elle doit, d’un côté, comprendre quelles sont les structures qui caractérisent le fonctionnement de la société moderne et, de l’autre, expliquer les mécanismes qui gouvernent la dialectique entre les rôles sociaux et le façonnement des personnalités individuelles.
23C’est encore une fois une appréciation parallèle des deux problématiques de la structure et de l’action sociale qui caractérise la construction théorique de Simmel après la Différenciation sociale. Étant donné que ni la société en tant que « totalité », ni ses « composantes atomiques » ne peuvent constituer l’objet de la sociologie, seules les formes de l’action réciproque entre les acteurs sociaux seront prises en charge. Partant de là, Simmel se lance dans l’analyse d’une multiplicité de variations empiriques de la dialectique entre la structure et l’action sociale pour en décrypter les mécanismes. Il en résulte une vaste sociologie des processus de socialisation (Vergesellschaftung) en tant qu’analyse des « formes de l’action réciproque » (Formen der Wechselwirkung) entre les acteurs sociaux. Une fois achevé ce travail grâce à une longue série d’études spécifiques, publiées dans différentes revues, Simmel cherchera à savoir « comment » les acteurs sociaux peuvent se faire les porteurs de liens sociaux, ce qui le conduira à une théorie des « a priori de la relation sociale ». Ces deux lignes de recherche (l’analyse des formes du lien social et l’épistémologie sociologique) seront reliées dans les textes composant la Sociologie de 1908 avec l’alternance typique entre les chapitres et les excursus.
24Une fois laissés de côté les concepts substantialistes de société et d’individu, Simmel se penche sur la façon dont les acteurs sociaux se rapportent les uns aux autres. Il étudie d’abord dans leur status nascens les processus qui institutionnalisent les régularités de l’action sociale en leur permettant de devenir des « formes objectives » de la Vergesellschaftung (Simmel, 1992 [1908] : 33). Pour en saisir la durabilité, la sociologie doit montrer que les mêmes formes se laissent repérer dans des contextes motivationnels et symboliques fort différents (Simmel, 1992 [1908] : 20). Il faut donc, selon Simmel faire abstraction des motifs ou des buts qui déterminent les comportements des acteurs sociaux et que Weber étudiera dans sa typologie de l’action sociale (Weber, 1980 : 12), pour se concentrer sur les « formes typiques » de l’interaction sociale (Simmel, 1992 [1908] : 19). Ces dernières seront décrites en tant qu’elles établissent des mécanismes pérennes de coordination de l’action sociale.
25Il en résulte une « géométrie de l’espace social » dont Simmel expose la typologie dans sa Sociologie de 1908 (Simmel, 1992 [1908] : 26). Suivant la méthode de l’épistémologie kantienne, il sépare la forme de l’interaction sociale de son « contenu », c’est-à-dire de ses motivations et ses buts, comme il le postule dans son essai programmatique intitulé le « Problème de la sociologie » (Simmel, 1894 ; 1897). Ce sont donc les formes de l’« être ensemble », celles qui relient les acteurs sociaux dans un être « pour, avec ou contre les autres », qui font l’objet de l’analyse sociologique (Simmel, 1992 [1908] : 18). Rappelons ici brièvement quelques formes de la socialisation au menu de la Sociologie de Simmel : la domination et la subordination ; le conflit ; le secret et la société secrète ; le croisement des cercles sociaux ; le pauvre et l’étranger comme figures de l’exclusion ; les formes de l’autoconservation du groupe ; la fidélité et la gratitude, c’est-à-dire la dialectique du don ; les formes spatiales du lien social ; la signification du nombre pour les formes de vie collective.
26Avec l’étude de l’action réciproque, Wechselwirkung, entre les acteurs sociaux, on peut établir une théorie des processus de socialisation (Vergesellschaftung) qui se situe entre les extrêmes ontologiques de l’individu et de la société et permet de surmonter l’opposition entre holisme et individualisme. L’objet de la sociologie consiste dans ce qui se passe « entre » les acteurs sociaux. Il faut donc en étudier les conséquences tant sur les individus que sur la société dans son ensemble. C’est pourquoi Simmel reprend dans sa Sociologie le texte sur la Différenciation sociale qui analyse l’influence du croisement des cercles sociaux sur le développement de la personnalité individuelle (Simmel, 1992 [1908] : 456-511). Il n’en reste cependant pas à la dialectique entre la structure et l’action sociale comme paradigme de la différenciation. Après avoir dégagé les formes qui structurent l’action sociale, il cherche à expliquer quelles sont les conditions qui permettent aux individus de s’en faire les porteurs. Donner un fondement épistémologique à la sociologie qui permette de surmonter la dichotomie entre le holisme et l’individualisme signifie alors expliquer par quels moyens les acteurs sociaux construisent dans leur interaction une représentation objective de ce qu’ils appellent leur « société » (Simmel, 1992 [1908] : 41). C’est pour cela que, dans la Sociologie de 1908, Simmel joint à l’analyse des formes du processus de socialisation une étude des catégories de la conscience permettant aux acteurs sociaux de se relier socialement.
La théorie des a priori de la relation sociale
27Dans la Sociologie de 1908, la théorie des formes de socialisation, Vergesellschaftung, représente la ligne d’analyse la plus directement orientée vers la dimension structurelle des sociétés complexes. À elle seule, cette théorie n’arrive pas toutefois à fonder l’épistémologie sociologique que Simmel se propose de développer, parce qu’elle ne pose pas la question de l’être en vigueur (Geltung) des structures sociales, c’est-à-dire de leur légitimation par l’action sociale. L’intérêt pour la question de l’être en vigueur représente un élément commun aux théories des représentants de la deuxième génération de sociologues, dont Simmel fait partie avec Durkheim et Weber. Il s’agit de donner une réponse sociologique au déclin de la croyance positiviste dans le progrès induit par les crises économiques de la seconde moitié du XIXe siècle (Dahme, Rammstedt : 1984, 456 s.).
28À la différence de Weber qui fonde la théorie de l’être en vigueur sur l’analyse de la sphère motivationnelle des acteurs, la théorie de l’être en vigueur de Simmel procède d’une épistémologie qui se réfère à la théorie kantienne de la connaissance (Simmel, 1992 [1908] : 42-61). Elle met au centre de l’analyse l’expérience de la relation sociale dans la conscience des acteurs sociaux et pose la question des conditions a priori de possibilité de cette expérience. Il ne s’agit en aucun cas d’une variation du « psychologisme » dans la mesure où l’objet n’est pas l’interprétation des processus psychiques empiriques qui accompagnent l’action sociale, mais l’étude des conditions formelles de la conscience qui permettent aux acteurs sociaux de se concevoir comme participant du lien social4.
29Suivant ce modèle kantien, la fondation épistémologique de la sociologie doit examiner les conditions préalables à l’être social des individus. Son but est de reconstruire les configurations formelles de l’action réciproque sociale selon les modalités d’après lesquelles elles se représentent dans la conscience des acteurs sociaux (Simmel, 1992 [1908] : 37). La question, pourtant, qui se pose, est de savoir quel est le chemin à suivre pour appliquer l’épistémologie kantienne à la problématique de la socialisation (Vergesellschaftung). Dans son évaluation critique de la connaissance scientifique moderne, Kant tenait compte du fait qu’après la révolution copernicienne la « nature » devait être vue comme une image produite par les facultés de la connaissance humaine.
30S’agissant de la société, on rencontrerait, selon Simmel, une problématique épistémologique similaire, parce que la société n’existe que sous la forme d’une représentation collective, c’est-à-dire comme un produit de l’activité humaine. Mais à la différence des sciences naturelles, dans le domaine du social, ce n’est pas le sujet de la connaissance qui se représente seul son objet, car l’image des liens sociaux est produite par l’interaction de l’ensemble des acteurs sociaux entre eux. Une épistémologie de la sociologie qui suit le paradigme kantien doit donc pouvoir détecter de quelles formes de conscience les individus doivent disposer pour participer à la production de cette représentation collective, qu’ils appellent société (Simmel, 1992 [1908] : 41).
31La sociologie de Simmel présuppose donc deux démarches méthodologiques, car elle relie l’analyse de la structure et de l’action sociale au questionnement sur les conditions de possibilité des formes de l’action réciproque dans la conscience des acteurs sociaux. D’un côté, elle doit subsumer l’interaction sociale sous les différentes formes de la Vergesellschaftung et, de l’autre, elle doit rapporter ces dernières aux catégories de la conscience qui constituent les conditions préalables de leur possibilité. Les plus élémentaires de ses catégories forment selon Simmel les trois « a priori de la sociologie » (Simmel, 1992 [1908] : 47-59). Ceux-ci désignent les formes élémentaires de la conscience qu’ont les acteurs de « participer à une relation sociale », telle que toute relation sociale doit les présupposer pour garantir sa persistance.
32La conscience de participer à une relation sociale émane selon Simmel de la perception réciproque des acteurs, de sorte que l’autre reste toujours un vis-à-vis, dont il faut se faire une image, mais sans jamais en avoir une connaissance complète. La façon dont l’image de l’autre se forme dépend ainsi de la distance sociale qui existe entre les acteurs sociaux, comme le montrent de façon paradigmatique les images fortement stéréotypées de l’exclusion : celle de l’étranger et du pauvre (Simmel, 1992 [1908] : 764-771 ; 512-555). La construction typologique de l’autre ne se produit pas, toutefois, en fonction de préjugés ou d’erreurs de cadrage, mais en vertu d’ajustements produits par la nécessité de disposer d’une image cohérente des acteurs sociaux avec lesquels on interagit. Certaines généralisations, typifications et même certains stéréotypes qui contrebalancent la connaissance imparfaite de l’autre, s’imposent ainsi à la perception sociale. C’est le premier a priori de l’épistémologie sociologique (Simmel, 1992 [1908] : 47).
33Chaque acteur social est ainsi confronté à une multitude de différentes images de lui-même, qu’il doit personnifier, et à une multitude de rôles sociaux dont il doit satisfaire les attentes. Sa personnalité ne consiste pourtant pas seulement dans l’empreinte symbolique des rôles sociaux qu’il doit exercer, puisqu’elle existe aussi indépendamment d’eux en tant que sujet de liens sociaux. L’épistémologie sociologique doit donc prendre en compte le fait que chaque acteur social subit une duplication des contenus de sa conscience. D’un côté, il perçoit son image stéréotypée, multiforme et fragmentée de membre du groupe social et, de l’autre, il se voit en tant qu’être unitaire indépendant des rôles sociaux, qui se constitue en tant que sujet de la relation sociale. L’état de tension qui en dérive constitue selon Simmel la deuxième précondition de l’interaction sociale dans la conscience des acteurs sociaux et avec elle le deuxième a priori de l’épistémologie sociologique (Simmel, 1992 [1908] : 51).
34La réflexion sur la problématique de l’intégration entre les domaines socialisés et non socialisés de la conscience des acteurs sociaux représente la contribution majeure de Simmel à une épistémologie sociologique de l’être en vigueur des structures sociales, c’est-à-dire de leur légitimation par l’action sociale. Son fondement théorique réside dans l’idée que la société se compose d’une multiplicité de processus de socialisation dont les acteurs sociaux sont les porteurs ou bien les pivots. Le problème épistémologique qui se pose dans cette perspective, dérive du fait que les individus ne sont pas de purs et simples appendices du social, qui s’adapteraient de façon fonctionnelle à ses régularités. Ils représentent plutôt un facteur de contingence pour la persistance de la structure sociale, car ils se constituent en unité en tant qu’êtres vivants, sujet de conscience et acteurs de la relation sociale indépendamment des rôles sociaux qu’ils exercent. Les fondements épistémologiques de la sociologie doivent, par conséquent, prendre en compte ces deux dimensions du social ainsi que leur représentation dans la conscience des acteurs sociaux pour les relier dans une théorie sociologique de l’être en vigueur des structures sociales.
35Simmel traite de cette question dans l’excursus de la Sociologie intitulé « Comment la société est-elle possible ? ». Dans la mesure où les acteurs sociaux arrivent à relier les dimensions socialisées de leur personnalité avec celles qui ne le sont pas, ils vont, selon l’épistémologie de la sociologie de Simmel, réussir le pari qui leur permet de prendre part aux liens sociaux. Ceci ne vaut pas seulement pour la socialisation primaire et secondaire comme la majorité des paradigmes sociologiques le présupposent. C’est un processus quotidien qui permet aux acteurs de faire partie de la société et aux structures sociales de subsister et de se reproduire. L’épistémologie de la sociologie de Simmel saisit ainsi la condition préalable qui permet l’intégration réciproque de la structure et de l’action sociale. Elle réside dans le fait que les acteurs sociaux doivent être capables d’intégrer la conscience de leur être social avec la conscience de leur être individuel dans une synthèse dotée de sens. Ce travail d’imputation de sens, qui est étroitement lié à la question du conflit entre culture objective et culture subjective (Simmel, 1989 [1900] : 617 – 654), constitue le troisième a priori de l’épistémologie sociologique de Simmel, (Simmel, 1992 [1908] : 59). Sur cette base Simmel édifie sa théorie de la fonction socio-structurelle de la culture, que pour des raisons de place, nous ne développerons cependant pas ici.
La dialectique entre individu et société comme question normative
36Alain Caillé a insisté sur la dimension normative de la dichotomie entre individualisme et holisme sociologique. Expliquer la société à partir de l’action ou de la structure sociale, signifierait opter pour une conception normative du social qui serait fondée soit sur l’idéal éthique de l’égoïsme soit sur celui de l’altruisme. On ne peut pas nier que cette démarche normative soit présente de façon plus ou moins consciente dans plusieurs théories sociologiques, y compris les théories fondées sur le type idéal de l’homo œconomicus comme celles du rational choice (Becker, 1976 ; Coleman, 1990). Suivant la méthodologie de la neutralité axiologique, Simmel, toutefois, rompt avec cette logique dichotomique présente à son époque dans l’œuvre de Tönnies. La tâche de l’épistémologie de la sociologie est de montrer quelles sont les conditions a priori de l’existence des objets d’un domaine de l’expérience qui est celui des liens sociaux des acteurs et que ceux-ci appellent société. Grâce à cette démarche, Simmel arrive à surmonter la dichotomie méthodologique entre le holisme et l’individualisme sociologique.
37Pour Simmel, les conséquences normatives de la structuration des sociétés complexes sont, en revanche, à discuter à part, car elles ne font pas partie du domaine de la sociologie en tant que science positive, mais relèvent de l’éthique sociale (Simmel, 1989 [1900] : 9−14). Toutefois, à différence de Weber, Simmel ne renvoie pas tout simplement la question normative à la praxis, comme le fait par ailleurs Marx lorsqu’il intègre étude de la société capitaliste et action politique. Selon Simmel, il ne s’agit pas simplement de constater le « polythéisme des valeurs », car il y a un débat à mener sur l’orientation éthique des acteurs sociaux qui vivent dans les sociétés complexes. Il importe de prendre en compte la fragmentation de la personnalité individuelle produite par la multiplicité des liens sociaux ainsi que les conflits normatifs entre la logique des différents rôles sociaux. L’éthique sociale des sociétés complexes est, par conséquent, à fonder sur l’analyse du troisième a priori de la sociologie. Dans cette perspective, l’option normative de Simmel est de type individualiste, mais elle ne prône pas l’égoïsme moral. La responsabilité de résoudre la tension entre l’être social et l’être individuel des acteurs sociaux incombe au sujet moral isolé. Il dispose, pourtant, de toute sa liberté de jugement éthique. Il peut être égoïste ou altruiste, sa tâche primaire reste, néanmoins, de sortir de l’aliénation de la subjectivité moderne, c’est-à-dire d’en surmonter le caractère structurellement fragmentaire (Simmel, 1916/17).
38Le sujet moral doit prendre en main son destin, c’est-à-dire affronter le conflit entre les domaines sociaux et individuels de sa personnalité pour en réaliser une synthèse personnelle. Le style de vie du milieu social d’appartenance peut l’aider dans sa tâche, en lui fournissant l’habitus de synthèse le plus approprié (Simmel, 1989 [1900] : 591 s.), mais c’est à l’individu de faire le travail continu pour réaliser le troisième a priori. La question normative centrale des sociétés complexes n’est donc pas celle d’un passage de l’égoïsme à l’altruisme social, éventuellement par intermédiaire du pari du don, mais celle de surmonter l’aliénation pour réaliser le troisième a priori dans les pratiques quotidiennes. C’est ce que Simmel appelle la « loi individuelle » (Simmel, 1913). Les biographies des grands artistes en donnent le modèle. L’individualité moderne doit pouvoir devenir l’« œuvre d’art d’elle-même ». La question de la ligne de démarcation entre l’égoïsme et l’altruisme reste ainsi aux marges de la réflexion normative de Simmel. Il y a, bien sûr, une dette de l’individualité envers la société qu’il faut honorer avec un comportement loyal. Elle s’explique grâce à l’analyse de la ligne temporelle du vécu individuel qui demande au sujet moral de se relier de façon cohérente à son passé. Pourtant, selon Simmel, il n’est pas possible d’aller plus loin en restant dans le cadre des sociétés complexes. Pour l’individualité moderne, le but normatif fondamental à achever reste celui de ne pas se perdre dans la fragmentation sociale de sa personnalité (Simmel, 1916/17). C’est dans cette modalité qu’on retrouve chez Simmel la question éthique classique de la conduite de vie en tant que moyen – ou bien projet – pour en assurer la réussite. Le cadre de l’action que la modernité propose au sujet moral n’est pourtant pas celui d’une phronesis aristotélicienne, mais celui de l’aliénation marxienne.
Notes de bas de page
1 « Der Begriff der Gesellschaft hat offenbar nur dann einen Sinn, wenn er in irgend einem Gegensatz gegen die bloße Summe der Einzelnen steht… Was greifbar existiert, sind doch nur die einzelnen Menschen… Allein wenn der Individualismus diese Kritik gegen den Gesellschaftsbegriff richtet, so braucht man die Reflexion nur noch eine Stufe zu vertiefen, um zu sehen, daß er damit zugleich sein eigenes Urteil spricht. »
2 Cf. Weber, 1980 : 1, 12. En ce qui concerne les fondements de la théorie transnormative de la validité chez Weber voir Fitzi, 2015 : 237-296.
3 J’utilise la traduction canonique du terme Vergesellschaftung introduite par l’édition française de la Sociologie de Simmel de 1999.
4 Simmel consacre de longs passages du premier chapitre de la Sociologie à la « critique du psychologisme » en faisant implicitement référence à l’herméneutique de Dilthey. Le fait de recourir à l’épistémologie kantienne lui permet de surmonter le reproche d’« individualisme psychologique » qu’on pouvait adresser à sa théorie sociologique avant la publication de la Sociologie de 1908. Il s’agit dans ce cas d’une confrontation directe de Simmel avec Durkheim. Par des raisons d’espace, la discussion de cette question ne peut pas être développée ici.
Auteur
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Gregor Fitzi
Co-directeur du Centre for Citizenship à l’Université de Potsdam
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