Commentaires sur l’industrie lithique
p. 99-104
Note de l’auteur
Note portant sur l’auteur1
Texte intégral
observations sur les silex de la collection laval
1Les 32 pièces de silex en possession de Mme Laval2 ont été données au regretté Monsieur Laval, instituteur à Montignac, par les inventeurs de la grotte, MM. Ravidat et Marsal. D’après leur témoignage, ils ont été recueillis entre 10 et 15 cm de profondeur dans la terre argilo-sableuse de l’Abside, le long des parois, et, [pour] le plus grand nombre, vers l’embouchure du Puits. La collection Ravidat-Marsal, exposée dans la salle des guides de la grotte, comprenant silex et sagaies, provient du même endroit. Vers le Bison à 7 flèches de l’entrée de la Nef3, étaient déposées sur le sol quelques lames. Sous la Biche-Vache de la Nef, un crayon d’ocre usé et une palette. Dans les cavités latérales du Diverticule des Félins, des lamelles en silex étaient déposées, d’après Ravidat.
2En septembre 1953, l’abbé Glory4, en déblayant la chambre basse située sous le rocher sur lequel est peint le Cheval inversé, en vue d’aménager le diverticule final du Diverticule axial dont le plafond recèle quelques gravures5, a fait les observations suivantes. Ce diverticule était comblé aux deux tiers de la hauteur par un remplissage comprenant trois couches géologiques.
3De bas en haut : [c’est d’abord] une zone d’argile brun foncé jaune orangé, feuilletée, compacte, contenant des fleurs de manganèse à l’état colloïdal. Cet ancien sol, archéologiquement stérile, semble être le niveau trouvé par les Hommes préhistoriques. Il est surmonté par une couche de terre argilo-sablonneuse, jaune pâle, d’une épaisseur moyenne de 15 à 20 cm. Elle contient des restes de débris archéologiques : bois carbonifié et carbonisé ; morceaux d’ocre de couleurs ; palette en pierre ; silex taillés et débris de taille. Les végétaux carbonifiés sont répartis dans toute la couche depuis la base jusqu’au sommet. La troisième couche est homogène, argileuse de couleur châtain, épaisse en moyenne de 2 à 3 cm, mais elle peut atteindre 10 à 20 cm dans les coins laissés libres par les sables le long des parois.
4Dans les endroits de la grotte où la décalcification a joué d’une façon spéciale ou dans les gours du puits6, un dépôt de calcite flottante ou submergée s’est accumulé, la couche argilo-sablonneuse est remplacée par une couche de carbonate mou du type kaolin ou mondmilch (fond de la Nef, début du Diverticule des Félins, fond du gouffre de la galerie des Félins) ou par une couche de strates de fines cristallisations sèches et crissantes (fond des gours de la salle des Taureaux, fond des gours du Passage). Dans ces dépôts carbonatés se trouvent également silex et particules de bois carbonifiés.
5Cette allure générale du remplissage de la grotte de Lascaux dans les horizons qui avoisinent la surface du sol a été modifiée ou bouleversée au voisinage des cheminées et des fissures qui y ont accumulé des déblais, des éboulis descendus des parties supérieures (fond de la galerie des Félins, fond de la galerie du Puits) ou se sont vidées dans les cavités inférieures.
6Quand j’ai visité la grotte le 20 septembre 1940, une dizaine de jours après la découverte, j’ai noté dans mon carnet de route, à l’époque, que M. Laval m’avait montré 37 silex lamellaires, trouvés dans une terre d’ocre rouge mélangée à du charbon de bois, à 0,10 m de profondeur dans l’Abside, au seuil du Puits. Le petit grattoir sur éclat et des lames, m’a dit alors M. Peyrony père7, avec ces retouches en dos abattu, se trouvent à la fin du Périgordien et au Magdalénien ancien. À Laugerie-Haute, il y en a 45 % du matériel lithique environ.
7Les silex de [la collection] Laval peuvent se diviser en six catégories :
les lamelles à dos abattu, à retouches serrées et très abruptes ;
les lamelles à bord pourvu d’une frange d’écaillures très fines ;
les lamelles à bulbe dont le bout a été aménagé ;
les éclats retouchés en grattoirs ;
les pointes à bout utilisé ou bord utilisé ;
les burins.
8Ces silex ont été examinés à la binoculaire du laboratoire de la station biologique des Eyzies, avec l’aimable autorisation de M. le Professeur P.-P. Grassé, au luminoscope, au microscope pourvu d’un grossissement de 40 à 60 fois dans notre laboratoire. À part 5 pièces, toutes ont conservé des mouchetures, raclures, parcelles et même paquets d’ocre de couleur de teintes différentes : [1 – ] ocre rouge brun, rouge carmin, rouge sanguine, rouge vif ; ocre rosé, sans doute mélangé à du carbonate ; [2 – ] ocre jaune vif et jaune passé, ocre brune ; [3 – ] noir manganèse. Ces teintes correspondent à celles des peintures de la grotte.
9Le lustrage des denticules de certains silex montre qu’ils ont été frottés, sans doute sur des minéraux de peroxyde de fer, comme celui, gros comme une noisette, qui fut trouvé. Ces lamelles ont dû servir aussi à malaxer la pâte et à la placer sur les parois ou sur les palettes, car leurs parties dorsales ont conservé des paquets de ce mélange. Vues au microscope, ces particules colorantes sont réparties également dans toute la masse de teinte uniforme, alors que le minéral brut présente de nombreuses variétés de granulations comprises entre le rouge vif, le brun rouge, le rouge violacé. Il s’agit probablement d’une pâte préparée dont on ignore le ciment mais [c’était une] pâte plastique puisqu’elle a conservé l’empreinte d’un doigt sur une peinture de la Nef. La couleur ne semble pas cependant avoir été tamisée, car elle contient des petites granulations quartzeuses dues au mélange des teintes, peut-être.
10On raclait ces silex avec leurs bords, mais aussi avec leur bout grossièrement aménagé ou naturellement écaillé par la pression exercée par le coloriste. Le seul silex qui puisse présenter des indices de burinage est la pointe no 30. L’extrémité a été écaillée et légèrement lustrée par l’usage.
OBSERVATIONS SUR LES NUCLÉUS
Escalier
11Sous l’escalier, débris de nucléus, ravivage. Gris moucheté avec cortex. Couche 1. 26 décembre.
12Nucléus en silex marron, très cacholonné, beige. Extrait d’un rognon siliceux garni de son cortex sur la moitié de sa surface. L’angle du plan de frappe avec les côtés porte des esquilles d’utilisation comme racloir. Concave. Escalier 2,40 m.
13Escalier. Renne, près débris triédrique de nucléus avec cortex. Silex marron.
14Escalier. Renne. Large éclat avec bulbe très saillant, habillé de son cortex. Extrait d’un nucléus.
15Escalier. Renne8. Éclat du même genre. Silex gris noir.
16Escalier. Renne. Gros éclat avec bulbe conique très saillant. Silex gris noir.
Cheval renversé
17Nucléus quartier silex marron d’un rognon siliceux recouvert au 2/3 du cortex.
Passage
18Petit nucléus polyédrique. Silex marron.
19Tétons d’un rognon en silex brisé perpendiculairement pour obtenir un plan de frappe. Silex blanc gris.
Nef. Blasons
20Gros nucléus polyédrique gris noir. Quartier coniforme d’un rognon avec cortex. Empreinte de 6 enlèvements lamellaires autour d’un côté du plan de frappe. Longueur : 75 mm.
21Déchet de nucléus noir, utilisé comme écrasoir ou percuteur. Longueur : 65 mm.
22Gros nucléus polyédrique, allongé, marron. Longueur : 45 mm.
SILEXOLOGIE
Sas no 2. Éboulis moyens
23– 5 lames atypiques. Noir gris, cacholong blanc beige ;
24– 2 lames atypiques marron ;
25– 2 éclats.
Passage
26– 5 gros éclats, quartiers de nucléus avec cortex, noir et marron ;
27– débris d’un petit nucléus conique à lamelles, noirâtre ;
28– 6 lames noir et marron atypiques de 6 cm, peu épaisses ;
29– 5 lames noir et marron atypiques de 4 cm.
30Le reste : 18 éclats et débris de lames, noir et marron.
Nef
31– 3 grandes et épaisses lames de débitage, noir et marron. Longueur : 100 mm ; largeur : 32 mm ; épaisseur : 15 mm ;
32– 4 lames de débitage. En moyenne larges et plus minces. Longueur : 82 mm ; largeur : 38 mm ; épaisseur : 10 mm ;
33– 3 éclats de débitage, gris beige ;
34– 8 lames noires épaisses et minces. Longueur moyenne : 60 à 70 mm ;
35– 6 petites lames plus minces et plus étroites, une blanchie. 50 mm x 15 mm x 5 mm ;
36– 5 déchets divers. Lames et éclats ;
37– 1 trièdre de calcite épointé par l’usage, en cristal translucide épais. Longueur : 80 mm.
38– 2 déchets de ravivage noir.
Cheval inversé
39– les 3 lames9 ;
40– 5 lames peu épaisses, 2 à 3 facettes, entières avec bulbe. 3 à 5 cm. Noir ;
41– 3 débris : 2 diaphyses et 1 épiphyse10 de lames minces, larges (2 à 3 facettes ; 4 à 6 cm ; noirs et marrons) ;
42– 3 petits débris marron et noir : base et diaphyse de lames et lamelles ;
43– 3 débris et éclats quelconques ;
44Trois pièces portent des petites échancrures d’utilisation.
Puits 1940
45– 1 grande lame noire ;
46– 1 débris de nucléus utilisé comme rabot ;
47– 5 petits éclats noirs, gris, blanc ;
48– 5 lames courtes, minces : 4 marron et 1 noire, avec trace peinte ;
49– 3 débris de lame et éclat ;
50– 2 lamellicules11.
Puits 1960-1961
51– 3 déchets de taille, silex marron avec cortex, lames, éclat. 3 cm ;
52– 1 lamelle, noir. 4 cm ;
53– 12 petits éclats noir et marron ;
54– 1 débris trièdre calcité.
Déblais
55– 1 grand éclat noir, cortex ;
56– 2 lamelles, noir et marron, déchets de taille (cortex) ;
57– 1 lame marron, épaisse ;
58– 2 débris de lames marron ;
59– 6 petits éclats, noir, gris, marron.
Remarques concernant les autres objets
60– 2 nucléus polyédriques aux Blasons, qui prouvent que l’on a débité du silex dans la grotte ;
61– 1 nucléus polyédrique et 1 nucléus subcirculaire provenant de dessous l’Escalier, entre les deux effondrements (fouilles février 1958) ;
62– 1 pièce à coches sur éclat (fouilles février 1958, sous l’Escalier) ;
63– 1 burin polyédrique sur éclat allongé (fouilles février 1958, sous l’Escalier) ;
64– divers éclats (fouilles février 1958, sous l’Escalier). Ces derniers objets, hors série, n’ont pas été incorporés dans le tableau VIII. La totalité de l’outillage de Lascaux, si l’on inclut ces dernières pièces, se ramène à 303.
65Une autre liste, en note, fait état de :
1 lame outrepassée ;
1 retouchoir sur talon ;
1 lame à talon en éperon ;
1 « bec de serpette » (Nef) (classé par moi dans les perçoirs12).
RÉPERTOIRE TYPOLOGIQUE DES SILEX DE LASCAUX
66Voir tableau VIII.
INDICES TYPOLOGIQUES
671. Indice total de grattoirs IG = 5,9 % ;
682. Indice total de burins IBt = 9,6 % ;
Tabl. VIII – Répertoire typologique des silex de Lascaux.


693. Indice total de burins dièdres IBd = 4,8 % ;
704. L’indice lamellaire L (nos 85 à 90 de la liste typologique) est très élevé : 49,3 %. Les lamelles à dos (no 85) totalisent à elles seules 40,6 % de l’outillage avec 74 pièces ;
715. Le nombre de pièces atypiques (éclats et pièces globulaires) est très important, de telle sorte qu’il n’a été tenu compte que d’une dizaine de pièces.
CONCLUSIONS GÉNÉRALES
72L’outillage lithique de Lascaux, dont on soupçonne le caractère sélectif en fonction des besoins propres à la grotte, garde cependant une physionomie assez cohérente, que l’on peut mettre en parallèle avec celui des gisements sous abri.
73Il possède, en effet, les caractères généraux d’une industrie magdalénienne où l’indice de burins, en particulier, est supérieur à l’indice de grattoirs.
74Par ailleurs, la datation au C14 invite à chercher dans le cadre et les limites du Magdalénien ancien (I, II, III) sans harpons.
75Le Solutréen supérieur, ainsi, semble exclu à la fois sous les rapports chronologique et typologique : proportion très faible de burins dièdres (droits et déjetés) dans le Solutréen supérieur à pointes à cran du Fourneau-du-Diable (Bourdeilles), de 1,5 % à 2 %.
76Il ne peut s’agir non plus, semble-t-il, d’une industrie archaïque « badegoulienne » (Magdalénien I de Peyrony) car :
il y a, à l’opposé de Badegoule, prédominance des burins sur les grattoirs (indices totaux) ;
[il y a] absence totale de museaux et de carénés, de même que de lames aurignaciennes.
77On relève seulement une grande abondance de lames à retouches marginales plus ou moins continues (nos 65 et 66 de la liste typologique de D. de Sonneville-Bordes), encore en proportion notable dans les Magdaléniens I et II de Laugerie-Haute-Est. L’outillage de Lascaux est en effet, dans l’ensemble, léger et lamellaire.
78C’est bien là le caractère dominant de cette série que le nombre écrasant de lamelles à dos qui impose un rapprochement avec le Magdalénien II de Laugerie-Haute-Est, selon D. de Sonneville-Bordes (1960, p. 343), où les lamelles à dos abattu composent 24,9 % de l’outillage.
79À Lascaux, les lamelles à dos (no 85 de la liste) s’élèvent jusqu’à 40,6 % de l’outillage.
80Les deux courbes cumulatives sont très proches l’une de l’autre, plus encore que les autres courbes (Sonneville-Bordes, 1954, p. 218-219, fig. 7 et 8).
81Les rapports indices de burins dièdres / indice total de burins sont à peu près identiques : IBd/IBt = 4,8/ 2,7 % à Lascaux et IBd/IBt = 13,2/6,7 % à Laugerie-Haute-Est. C’est un rapport de moitié. L’écart se manifeste davantage dans les Magdaléniens I et III (surtout).
82L’indice de perçoirs (IP), comme dans le Magdalénien II de Laugerie [Haute], est en décroissance par rapport à l’IP du Magdalénien I. Il existe à Lascaux un seul perçoir, trouvé dans la Nef13.
83Si la présence d’une raclette à Lascaux (trouvée aux Blasons) est hors de doute, compte tenu des facteurs qui précèdent (fort indice lamellaire et croissance de l’indice de burins), on se trouve orienté vers l’attribution au Magdalénien II de Laugerie-Haute-Est comme très probable, gisement où les raclettes ne sont pas absentes.
84La retouche écaillée, abrupte et irrégulière, de ce petit instrument solitaire fait penser avant tout à une raclette14.
Notes de bas de page
1 Plusieurs textes concernant le matériel lithique avaient été rédigés par A. Glory. Ils constituent la quasi-totalité de ce qu’il avait prévu d’insérer dans le chapitre identifié dans son plan sous le titre : Industrie lithique. Silex. Certaines notes apparaissent comme des fiches préparatoires ou des listes. Nous avons choisi de les fournir toutes, car elles contiennent de nombreux renseignements inédits.
2 Léon Laval est mort en 1949. Sa collection est, aujourd’hui encore, conservée dans sa famille et notre gratitude va à ses enfants, notamment à François Laval, qui nous ont toujours accueillis avec beaucoup de gentillesse.
3 C’est le panneau de l’Empreinte, au début de la Nef, paroi est.
4 C’est A. Glory qui écrit.
5 Il n’a été retrouvé aucune gravure en ce lieu, appelé le Méandre.
6 Ce puits est le gouffre du Diverticule des Félins et non le Puits de la scène Homme-Bison.
7 Denis Peyrony, père d’Élie Peyrony.
8 Lire sans doute : ossements de renne.
9 Trouvées dans une petite anfractuosité de la paroi (voir la remarque de la coupe D1).
10 A. Glory emploie ici des termes habituellement utilisés pour décrire les os longs. Aujourd’hui, on parlerait plutôt de la partie médiane de deux lames et de l’extrémité d’une autre.
11 Il s’agit, sans doute, de deux lames minuscules.
12 Cet objet, initialement classé comme « perçoir » par A. Glory, a été supprimé par lui, secondairement, sur le tableau récapitulatif.
13 En définitive, cet unique perçoir n’a pas été retenu par A. Glory. Voir la note précédente.
14 Ces conclusions de A. Glory peuvent être mises en parallèle avec l’étude menée, en double aveugle, par J. Allain pour Lascaux inconnu (1979, p. 87-119). La comparaison des analyses est intéressante : toutes deux concluent à une attribution au Magdalénien II.
Auteur
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Les allées sépulcrales du Bassin parisien à la fin du Néolithique
L’exemple de La Chaussée-Tirancourt
Arnaud Blin
2018
Les sépultures individuelles campaniformes en France
Laure Salanova et Yaramila Tcheremissinoff (dir.)
2011
La grotte-abri de Peyrazet (Creysse, Lot, France) au Magdalénien
Originalité fonctionnelle d’un habitat des derniers chasseurs de rennes du Quercy
Mathieu Langlais et Véronique Laroulandie (dir.)
2021
Klimonas
An Early Pre-Pottery Neolithic Village in Cyprus
Jean-Denis Vigne, François Briois et Jean Guilaine (dir.)
2024
