Chapitre II. Un Israélien passe la ligne verte1
p. 69-71
Texte intégral
1« Mais s’il y a vraiment une intention sérieuse de résoudre les principaux problèmes du Proche-Orient, sans laisser de braises couver sous la cendre, il vaut mieux que l’on sache clairement quelles sont les aspirations des parties concernées. »
2C’est en ces termes que s’exprime David Grossman dans Les Exilés de la terre promise2, livrant ainsi la motivation de sa démarche pour cet ouvrage et Le Vent jaune3. L’auteur, qui concilie un passé journalistique et sa carrière actuelle de romancier, est parti dans tout le pays à la rencontre des forces opposantes qui constituent le cœur du conflit, en Israël et dans les territoires occupés. Voyage à la découverte de cet autre indéterminé, informe et « absent » qu’est l’Arabe palestinien pour le Juif israélien.
3La qualité d’écrivain de l’auteur amène à une représentation littéraire de la réalité qui en aiguise bien des aspects. Le rapport est direct, sans intermédiaire, et les voix s’expriment sous forme de monologue ou de dialogue avec l’auteur-narrateur. Une seule conversation réunit Juif et Arabe : Jojo Abutbul d’Ashdod et Muhammad Kiwan de Umm-al-Fahim (Les Exilés de la terre promise, chap. 8). L’auteur-narrateur, omniprésent en tant que metteur en scène et acteur, garde toujours une distance discrète, ne livrant ses remarques et commentaires qu’en toile de fond en style indirect. Grossman ne cache pas ses limites, et fait état de la lutte entre son aspiration à s’identifier au point de vue des Arabes et sa tendance naturelle à défendre celui des Juifs. Il s’interroge longuement sur sa définition intime de l’israélienneté : inclut-il les Nétourei-Karta, Juifs antisionistes, les 13 000 Juifs éthiopiens si éloignés de la mentalité israélienne ? Une chose est certaine, lorsqu’il pense « Israélien », il ne comprend pas les Arabes : « Non, je ne veux pas être hypocrite, quand je dis que je suis Israélien, je n’inclus pas la femme de Kfar Qasim ou l’homme de Galgulia » (p. 102).
4Il évoque souvent cette partie de lui-même appelée ironiquement « le préposé à la sécurité », cette voix intérieure qui met en action les mécanismes de défense du Juif israélien, et se demande quelle place exacte il est prêt à concéder aux Arabes en Israël : « Me suis-je seulement une seule fois imaginé en détail et concrètement un mode de vie démocratique, pluraliste et égalitaire en Israël ? » (p. 22).
5Des deux côtés, l’imagination fait défaut. Dans la maison du couple Irit-Rassan, Juive et Arabe israéliens, Grossman se rend compte à quel point tous, Juifs et Arabes, sont timorés dans leur représentation imaginaire d’un avenir commun (p. 92).
6À deux reprises, l’auteur décrit sa traversée d’un village arabe, à la tombée de la nuit, alors que les habitants ignorent sa présence et qu’il est à son tour « Présent-Absent » (traduction littérale du titre en hébreu). Il peut les observer tels qu’en eux-mêmes, ignorants de la présence d’un Juif. Il les voit libres, calmes, très différents de ce qu’ils sont dans les zones « juives » d’Israël. Ce soir là, à Sakhnin, on pouvait presque oublier « la situation », se dit Grossman. « Et même moi, ajoute-t-il, j’ai éprouvé alors soudain une sorte de soulagement » (p. 153).
7La lutte est constante entre lui et lui. Il doit se faire violence pour approcher cette autre réalité d’Israël. Au jardin d’enfants du camps de réfugiés de Deheisheh, distinguer les visages requiert un gros effort, car explique-t-il :
« Cela exige de moi un investissement d’énergie. Parce que moi aussi je suis entraîné à voir les Arabes à l’envers, avec cette vision brouillée grâce à laquelle il m’est plus facile (à moi seulement ?) d’affronter leur présence réelle, accusatrice, menaçante. Ce mois-ci, il faut que je fasse exactement le contraire : que je pénètre au plus vif de ma crainte et de ma répugnance et que j’apprenne à regarder en face les Arabes invisibles, à affronter cette réalité oubliée » (Le Vent jaune, p. 24).
8La langue d’échange avec les Palestiniens de Cisjordanie est l’arabe à une exception près. Avec les Palestiniens d’Israël, les entretiens se font en général en hébreu. La maîtrise de l’hébreu par les Arabes d’Israël constitue l’un des indices les plus marquants de la complexité de leur situation. L’adoption de la langue de la majorité dominante est un facteur certain d’intégration. Cependant, pour d’autres raisons, liées à l’identité culturelle juive de l’État d’Israël, le citoyen arabe qui parle un hébreu parfait coloré d’argot, de références publicitaires, de connotations bibliques et talmudiques, voire de termes en yiddish, est moins Israélien que le nouvel immigrant russe à l’hébreu hésitant. En revanche, et Grossman le déplore vivement comme un manque anormal de la culture juive israélienne, personne en Israël ne parle arabe, même chez les gens de gauche (Les Exilés de la terre promise, p. 113). Bien que l’arabe soit une langue officielle, il est impossible de vivre en Israël sans connaître l’hébreu, langue unique de beaucoup d’enseignes et de panneaux de signalisation.
9Les protagonistes s’appellent mutuellement par les désignateurs : « les Juifs » et « les Arabes ». Grossman, dans Les Exilés de la terre promise, parle tantôt des « Arabes israéliens » tantôt des « Palestiniens d’Israël ». Les intéressés eux-mêmes utilisent le terme d’Arabe israélien sauf lorsqu’il est question de la conférence de Madrid où ils estiment que ce n’est pas l’0. L. P qui aurait dû les représenter mais eux-mêmes, les Palestiniens d’Israël.
10Il convient d’ouvrir une parenthèse sur l’histoire postérieure à la rédaction de l’ouvrage de Grossman. À la suite des accords de paix de septembre 1993, de nombreuses voix se sont fait entendre. Dans le journal Le Monde, Émile Habibi, auteur arabe israélien, s’exprime à propos de l’autonomie : « Le courant majoritaire des Arabes d’Israël rejette ce genre d’idées ! Nous avons toujours pensé que ces positions ne font que conforter les “transféristes” israéliens ou les adversaires du retrait des territoires occupés. [...] Les attitudes doivent changer du tout au tout, et avant tout chez les Israéliens. Parce que la victime, c’est nous » (Le Monde, 17-18 octobre 1993).
11Un autre article du Monde du 16 novembre 1993, intitulé « Les Arabes israéliens ne veulent pas être les laissés-pour-compte du processus de paix », laisse apparaître qu’Arafat s’est choisi un conseiller pour les affaires israéliennes et que les Arabes israéliens « entendent prendre leur place en tant que communauté dans le processus de paix ».
12Les Juifs israéliens seront-ils les partenaires de cette renaissance ? Sont-ils prêts à se remettre en question comme l’a fait David Grossman qui dans cette aventure s’est retrouvé lui-même « et pas toujours avec bonheur », avoue-t-il, confronté aux limites de sa tolérance vis-à-vis de l’autre, de l’étranger (Les Exilés de la terre promise, p. 258). Le bilan qu’il fait de son voyage ne manque ni d’honnêteté ni d’optimisme : « Et j’ai principalement rencontré durant ce périple à travers mon pays (qui souvent fut un voyage à travers un pays inconnu) des gens, des femmes et des hommes palestiniens, que j’aurais aimé voir partout en Israël. Même au gouvernement. Même dans l’armée. [...] J’ai rencontré des gens avec lesquels il était possible de construire un pays » (p. 258).
Notes de bas de page
1 On désigne par « ligne verte » la délimitation entre le territoire d’Israël et les territoires conquis lors de la guerre des Six jours en 1967.
2 Les Exilés de la terre promise, Paris, Le Seuil, 1995, p. 149 (trad. Katherine Werchowski).
3 Le Vent jaune, coll. « L’histoire immédiate », Paris, Le Seuil, 1988 (trad. Suzanne Meron).
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