Un veuvage mondain (1876-1886)
p. 115-158
Texte intégral
Eraïm Miriam, dit Delaborde
1Après avoir accumulé les deuils, il semble que Geneviève ait réagi en choisissant délibérément la vie, et en recherchant auprès des autres l’image rassurante d’elle-même qu’ils lui renvoyaient. La correspondance Halévy qui recouvre ces années de veuvage mondain ne fait guère apparaître le tourbillon d’amis qui entouraient Geneviève lorsqu’elle était à Paris : elle les rencontrait dans son propre salon ou aux « jeudis » de Ludovic.
Geneviève Bizet, veuve à vingt-sept ans de Georges Bizet, très belle et d’un merveilleux charme, adorant être entourée, répugnant aux contraintes du monde, ne fut pas un instant une veuve abandonnée. [...] Les anciens amis de son mari venaient la voir (Guiraud, le musicien, d’autres encore). Et ses amis d’enfance, Louis et Étienne Ganderax. Indolente sauf pour l’amitié, toujours au coin de son feu dans son logement sans faste, dès lors c’est bien un salon qu’elle avait, mais si intime que personne ne s’en apercevait1.
2Les amis de Ludovic se joignent aux siens : Degas, Cavé, Toulmouche, Meilhac qui se languit dès qu’elle voyage. Et Delaborde, le pianiste ami que Bizet avait fait appeler à son chevet dans ses derniers moments. « On le disait fils naturel du pianiste Valentin Alkan, qui lui donnait déjà des leçons lorsqu’il avait cinq ans. Plus tard, il avait travaillé avec Moscheles, et connu très tôt des succès de virtuose2 ». Physiquement, Delaborde est plutôt solide :
Sa tête énergique et puissante est bien posée sur une solide charpente : le front est développé et proéminent, le nez légèrement busqué ; le regard, franc et ouvert, a parfois des éclairs incisifs ou scrutateurs ; la bouche est souriante mais malicieuse. Au demeurant, une physionomie artistique et teintée d’une légère nuance rabelaisienne, comme le compositeur aux inspirations fougueuses est doublé d’un sceptique, ayant approfondi l’existence et ses tristesses3.
3Il ne manquait pas d’humour et aimait les couleurs au point d’avoir possédé cent vingt et un perroquets et cacatoès.
4Artiste dans l’âme, Delaborde peignait avec bonheur et exposait au salon des œuvres qu’il signait de son vrai nom : Miriam. À ces brillantes qualités, il ajoutait encore celles d’un sportif : « Escrimeur consommé, rameur intrépide, il partageait la passion de Bizet pour la natation. Il était étonnamment cultivé et brillant causeur4 ».
5Pour Geneviève, Delaborde était l’ami rêvé. L’ami, mais pas forcément le mari rêvé. Pourtant, sensible à tant de qualités, et parce que dans toute demande en mariage Geneviève voit la promesse d’amour, de sécurité, de compagnie dont elle a tant besoin, elle se laisse entraîner à dire « oui », et aussitôt elle le regrette ; « le mot prononcé, un désespoir la saisit5 ». Mais passive, incapable de revenir sur sa décision, elle accepte d’engager sa vie avec Delaborde. Quatorze mois après la mort de Bizet, le 23 août 1876, ils signent ensemble leur contrat de mariage devant Me De la Palme, le notaire de Léonie. La célébration du mariage « doit avoir lieu incessamment à la mairie du neuvième arrondissement de la ville de Paris6 ».
6Cet « incessamment » va tout de même durer deux ans, et c’est au début de cette période, probablement, que Geneviève vécut une liaison avec Delaborde, et non avant la mort de Bizet. « D’une exquise urbanité, d’une politesse prévenante, remplie d’attentions délicates7 », Delaborde n’a pourtant pu faire oublier à Geneviève qu’un mari ne voit pas toujours d’un bon œil les succès de sa femme et les hommages qui lui sont rendus ! Par ailleurs, elle-même ne risquait-elle pas de se voir détrônée dans son propre salon par un mari beau parleur et charmant ? Plus qu’à son mariage, Geneviève tenait à ses amis. De ce fait, elle retombe dans la fameuse panique, engendrée chez elle comme chez Ludovic par ce type d’engagements, et c’est la fuite, ou plutôt la dérobade, car cette fois encore Geneviève ne peut résoudre elle-même son problème. Daniel Halévy a évoqué cette situation « dont le poids était retombé sur [son] père, qui avait dû aller dire à D. que Geneviève Bizet ne voulait plus le voir. Ses amis, sa liberté, elle ne concevait rien autre8 ».
7Ce n’est que le 4 juillet 1878 que De la Palme, le notaire, se rend rue de Douai afin que Geneviève signe l’annulation du contrat passé deux ans plus tôt ; « ce mariage projeté n’ayant pas eu lieu, le contrat sus indiqué est et demeure nul et non avenu ». Quelques jours avant, le 29 juin, Delaborde avait accompli la même démarche.
Portrait de veuve, par Élie Delaunay
8Comme si cette nouvelle péripétie lui avait révélé le prix de sa liberté retrouvée, Geneviève va vivre désormais différemment. La jeune femme fragile, surprotégée, qui n’était pas en mesure de diriger sa propre vie, se transforme de façon radicale. Inaugurant des années de voyages, de cures, de villégiatures, elle s’étonne elle-même d’être capable de faire enregistrer ses malles, d’utiliser un indicateur... et que cela se passe bien. Quittant un rivage pour un autre, des amis pour d’autres amis, elle fréquente surtout des peintres : les Toulmouche, Delaunay, etc.
9Si Geneviève n’inspira aucune toile à Delaborde, elle fut néanmoins présente au Salon de 1878 grâce au fameux Portrait de veuve d’Élie Delaunay. Un crayon et gouache conservé au musée de Nantes montre que Delaunay avait esquissé ce portrait dès juillet 1876. « La figure pâle et les grands yeux pathétiques de la jeune veuve impressionnèrent le peintre. Il fit d’elle un portrait, qui est bien son chef-d’œuvre, la représentant drapée dans ses crêpes pirandelliens9 ». La pose du modèle n’a pas changé par rapport à l’esquisse, mais il a fallu deux ans au peintre pour composer cette atmosphère austère, à la Vélasquez, dans laquelle le visage épuré de Geneviève se détache, comme ses mains, dans une lumière dorée reflétée par un dossier en cuir de Cordoue. Le style du décor, les voiles de deuil, les mèches rebelles... tout est estompé au profit des yeux, immenses, qui fixent le visiteur. Tous les familiers de Geneviève ont aimé ce portrait qui exprime surtout le regard du peintre, plus sensible au côté « oriental » qu’à la réalité de son modèle. Les amis de Jacques Bizet le verront dans le salon de Geneviève, et chacun en gardera un souvenir admiratif. Fernand Gregh a dit combien ce portrait de Geneviève, « belle veuve Sphinx, une des figures les plus émouvantes de la femme éternelle », avait ébloui sa jeunesse. Marcel Proust le trouvait plus beau que la Joconde et le vantait aux nouveaux venus. En spécialiste, Degas fut surtout sensible au travail réalisé sur les effets de matières, sur la composition de l’œuvre ; pour lui « c’est un deuil d’atelier, elle pleure sur la cimaise ».
10Personne n’est resté indifférent devant ce fameux portrait qui reste emblématique à tous égards10.
11Maupassant ne s’est pas privé de brocarder ce jugement unanime et le rituel obligé suscités par le portrait mythique. Comme celui de Geneviève, le portrait de Mme de Guilleroy est celui d’une jolie femme « faite de soleil et de deuil11. [Il] semblait habiter, animer l’appartement. »
Compagnons de voyage
12Geneviève qui aimait tant « le coin de son feu » inaugure une période consacrée à de nombreux déplacements. Elle fréquente des lieux en vogue en compagnie d’intimes qui l’entourent et la distraient, voyage avec une amie, Laure Ulmann, dont la petite fille a le même âge que Jacques. Ensemble, elles séjournent à l’étranger, dans des stations courues fréquentées par une société bourgeoise sur laquelle Geneviève exerce son esprit caustique et xénophobe, parfois avec férocité. Deux amis d’enfance, Étienne et Louis Ganderax, viennent la rejoindre, ainsi qu’Émile Straus qui l’accompagnait ou la rejoignait partout, dans les lieux de villégiature favorables à la santé de Jacques, dans les villes d’eau où Geneviève faisait des cures, chez des amis communs, etc.
13Les lettres adressées par Geneviève à ses cousins révèlent davantage, chaque saison, les transformations de son caractère. Louise Halévy dira plus tard à quel point « le changement qui survint en elle restait pour elle quelque chose de stupéfiant. Elle attribuait une grande part de ce changement à Émile Straus, [...] qui était entré dans son intimité12 ». Il introduisit Geneviève dans un milieu plus mondain et fortuné. Familier des Rothschild, il leur présenta Geneviève à qui il ouvrit les portes de la haute société juive parisienne.
La grande beauté de la jeune femme, son goût et son esprit exquis, le nom qu’elle portait (alors éclatait la gloire de Bizet), lui firent un succès incroyable. Elle fut adoptée, exaltée, invitée partout. Le surprenant, c’est qu’elle se laissa faire, qu’elle entra presque d’un coup, dans le jeu du grand monde, qu’elle accepta, non pas tous les ennuis du snobisme, mais beaucoup d’entre eux13.
14Comme dans les lettres de son enfance, Geneviève éprouve de la jubilation à énoncer les noms de ses nouveaux amis. Elle fréquente une société qu’elle suit dans ses déplacements convenus qui veulent que l’on séjourne au printemps dans les villes d’eau, l’été au bord d’un lac suisse, l’automne en Italie et l’hiver à Paris. On l’invite un peu partout. Après Aix-les-Bains et la Suisse profonde, elle gagne Lucerne puis l’Italie, de nouveau les rives du Léman où elle séjourne chez la duchesse de Richelieu, puis chez la princesse Brancovan, mère d’Anna de Noailles qui deviendra une amie intime.
Un petit garçon solitaire
15Dans cette vie itinérante, Jacques Bizet suit sa mère. Daniel Halévy n’a guère magnifié les qualités maternelles de Geneviève.
Au fond [de son] appartement où du matin au soir se succédaient les amis, vivait un enfant. C’était Jacques. On l’aimait, on le choyait quelques heures par jour. Jamais je n’ai vu ma tante faire plus que dépasser le seuil de sa porte. C’était une grande chambre sale et ravagée par les mille diableries d’un enfant armé de couteaux, de marteaux, et du matin au soir abandonné. Ma tante l’adorait. Mais elle était égoïste comme un monstre et inconsciente comme une poupée, s’imaginant avoir tout fait pour son enfant quand elle l’avait, à son réveil, fait asseoir avec son chien sur son lit moelleux et outrageusement parfumé14.
16Autrement dit, Geneviève répète les erreurs dont elle-même avait souffert, persuadée d’être une bonne mère puisqu’elle emmène son fils avec elle dans ses nombreux déplacements, choisit ses lieux de villégiature dans le souci de favoriser sa santé, se préoccupe de son apprentissage comme de ses distractions ; mais elle-même ne s’investit pas dans la vie de son enfant.
17Jacques est un petit garçon vivace, raisonneur et curieux, habitué très tôt à la compagnie des adultes, et très gâté. Il est peu hardi et bien sûr très attaché à sa mère qu’il ne quitte que rarement. Il dut cependant le faire en 1882, lorsque Geneviève fut atteinte d’un lumbago si douloureux que les Ganderax avaient déjà contacté pour la soigner une sommité du monde médical, et que Nanine avait dû interrompre sa villégiature pour revenir s’occuper d’elle. Jacques avait alors dix ans. On l’avait envoyé chez son bon-papa, au Vésinet, d’où il adressait à sa mère des lettres qui auraient pu être celles de Marcel Proust enfant, lui disant combien il souffrait d’être séparé d’elle, comme il attendait ses lettres avec impatience, et le bonheur qu’elles lui apportaient. « Je m’amuse bien mais il me manque quelque chose pour mettre le comble à mon bonheur, c’est toi ! »
Mort de Léonie
18La chaleur torride de l’été 1884 avait fait fuir tous les Parisiens assez heureux pour pouvoir goûter ailleurs un climat moins éprouvant. Après bien des hésitations, les Halévy étaient finalement partis pour Dieppe. Léonie, ne supportant plus ni la chaleur ni son nouvel appartement de la rue de Londres, avait loué un petit logement à Saint-Germain, 4, rue de Tourville, ce qui la rapprochait des membres de sa famille ayant des résidences à l’ouest de Paris. Son installation s’avère des plus rudimentaires. Geneviève multiplie ses efforts pour la décider « à quitter ce bouge, au moins pendant la grande chaleur, car [elle] croit que cette petite chambre où elle ne peut dormir que la fenêtre grande ouverte est funeste ! ».
19Depuis la mort de Bizet, Geneviève a de meilleurs rapports avec sa mère. Ils ne sont pas des plus chaleureux, mais ils ne génèrent plus de drames, et la jeune femme est désormais capable d’apporter à Léonie l’amour filial qu’elle attend. C’est donc sans hésiter qu’elle entreprend de se rendre à Saint-Germain le dimanche 13 juillet, lorsqu’elle apprend que sa mère souffre d’une sévère crise d’asthme. Malgré la canicule, accompagnée de ses deux mentors, Emile Straus et Louis Ganderax, Geneviève gagne Saint-Germain en voiture de louage afin de visiter sa mère et de lui conduire son petit-fils. L’état de Léonie est inquiétant, Geneviève trouve sa « pauvre mère bien fatiguée », mais personne, même les médecins, n’imagine que Léonie vit ses derniers moments. La crise ne lui accorde pourtant aucune rémission, et le mardi 15, dans la soirée, Geneviève est appelée d’urgence au chevet de sa mère.
20Lorsque Geneviève décrira à sa tante les circonstances de cette agonie, elle évoquera « l’horreur de cette mort dans ce salon ouvert à tous les vents, sans un lit, sans même un canapé ! ». L’inconfort de cette installation provisoire avait pris en l’occurrence un caractère dramatique.
21Un petit-cousin, Édouard, fils d’Henri Rodrigues, signe l’acte de décès avec Louis Ganderax15, sans parvenir à situer exactement Léonie dans la généalogie complexe des Rodrigues-Henriques16.
22Quelques jours après avoir assisté à l’inhumation de sa mère dans le caveau familial du cimetière Montmartre, Geneviève quitte Paris pour Aix-les-Bains et reprend sa vie itinérante.
23C’est à sa tante, Mme Halévy, que Geneviève écrit le plus souvent durant cette période. Il est surprenant de constater la complicité qui existait entre Nanine, dont tous les portraits font apparaître l’attitude fière et distante, « la classe », et la jeune femme qu’était alors Geneviève, très spontanée, voire inconséquente, très animée par des préjugés de classe dont on perçoit qu’ils sont aussi ceux de ses amis dont elle épouse les idées. Geneviève et sa tante partageaient un « côté léger », un goût pour l’art de la conversation, même pour les petits potins, et surtout une grande affection mutuelle. Nanine fut la mère que Geneviève aurait aimé avoir. C’est ce que crient toutes ces lettres adressées par la jeune femme à celle qui lui donna, comme à ses propres enfants, présence, affection, fidélité. Au moment où sa propre mère meurt et où Geneviève mesure combien la maladie et les difficultés de caractère les avaient éloignées l’une de l’autre, Nanine représente un point d’ancrage, une image maternelle positive dont la jeune femme aura toujours le plus grand mal à s’éloigner.
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78. Geneviève à Mme Léon Halévy (12 juin 1877)
Ma chère petite tante,
Ne nous attendez pas demain. Jacques a un petit mal de gorge depuis deux jours et Dufour, que je viens d’envoyer chercher, me conseille le repos et l’huile de ricin demain matin. Le pauvre Jacquot est si désolé de ne pas aller voir s’amis qu’il prétend qu’il n’a plus mal du tout, et sans Dufour je m’y serais peut-être laissée prendre et j’aurais probablement risqué le voyage. Mais d’après ses conseils, je vois mieux qu’il faut y renoncer et j’en suis aussi désolée que lui car je trouve très long de rester quinze jours sans vous voir. Donne-moi de tes nouvelles ma chère tante, car je t’ai laissée encore éclopée jeudi, et charge-toi de mes tendresses pour Louise et Valentine. Je vous embrasse tous et toutes.
Geneviève
Dis à Louise que son portrait la compromet aussi peu que possible. Personne ne la reconnaît et on suppose généralement que c’est une grosse nourrice blonde que j’ai prise au hasard sur la terrasse pour faire groupe. Je dois même dire qu’on trouve l’idée bizarre, mais on l’accepte plutôt que de soupçonner Louise.
Mardi
79. Geneviève à Mme Léon Halévy (16 juin 1877)
Ma chère petite tante,
Jacquot va beaucoup mieux mais il sort aujourd’hui pour la première fois, et je n’ose encore l’exposer ni à la chaleur ni à la pluie pendant deux ou trois jours, c’est pourquoi vous ne nous voyez pas arriver l’un portant l’autre. Je vais bien le ménager jusqu’à mercredi, car je crois qu’il ne se consolerait pas de manquer une seconde fois ce plaisir qu’il attend avec fièvre. J’aurais bien été moi seule passer deux ou trois heures avec nous, mais d’une part je suis moi aussi assez fatiguée par la température, de l’autre j’ai ma semaine assez prise. J’ai du monde à dîner ce soir ce qui m’obligerait à rentrer de bonne heure, et demain ou lundi j’ai une grosse corvée à remplir. Il s’agit d’aller passer une journée à Melun chez mon cher et illustre oncle Hippolyte. Je ne prends mon parti de cette obligation qu’à la pensée que je vous rapporterai : La peur du bruit, drame en six actes par Campéador !!! Pourquoi ce pseudonyme, je n’en sais encore rien. Au revoir, mes chers amis, je suis très triste de vous voir si peu, car tu sais, ma petite tante, que grâce à la légèreté de caractère qui nous unit, je m’entends mieux avec toi qu’avec personne. J’ai donc hâte de voir arriver mercredi et en attendant je vous embrasse tous bien tendrement.
Geneviève
Vendredi
Comment va Madeleinea ?
80. Geneviève à Mme Léon Halévy (10 juillet 1877)
Ma chère petite tante,
Merci beaucoup de ton avertissement. Je redoute en effet la contagion pour Jacquot, surtout au moment du départ, mais j’ai trouvé une combinaison aussi simple qu’ingénieuse qui me permet de ne pas manquer la dernière bataille. Jacques ira demain coucher chez son bon papa au Vésinet et il me rejoindra jeudi dans le chemin de fer. De cette façon il ne sera pas privé de campagne et je ne serai pas privée de vous. Donc à demain ma chère petite tante. Je vous embrasse tous.
Geneviève
J’apporterai les aiguilles.
81. Geneviève à Mme Léon Halévy (23 juillet 1877)
Ma chère petite tante,
Je suis partie, et, chose plus extraordinaire encore, je suis arrivée ! J’ai fait enregistrer mes malles, j’ai acheté l’indicateur, tout comme une grande personne enfin ! J’ai bien été un peu émue à Chartres en ne trouvant pas les Ulmann tout de suite. Je me demandais avec terreur si j’étais en état de continuer mon voyage comme je l’avais commencé et je ne me répondais pas très affirmativement, quand heureusement j’ai fini par les découvrir. Nous sommes restés dix heures en route, ce qui est long, surtout avec la migraine. Jacques, par bonheur, a été très sage. Il n’a fait que manger et le contraire (pardon à Louise), ce qui l’a fait tenir très tranquille.
Nous sommes dans un vieux cloître absolument étrange et amusant. Rien ne ressemble à rien ! Je voudrais voir Mélanie obligée de se guider seule dans ces immenses corridors. Elle serait obligée de partir la veille pour être arrivée à l’heure dans la salle à manger. Nous allons bien, mais j’ai pourtant bien mal à la tête. Je pense que c’est le changement d’air et le grand vent.
Jacquot s’amuse comme un fou avec la petite Ulmann, mais il n’oublie pas ses amis et parle toujours de Saint-Germain. Moi aussi, ma chère petite tante, j’en parle, et j’y pense. Je t’assure que malgré l’accueil bon et aimable des excellents Toulmouche, je regrette ma petite maison du Pecq, les lotos du jeudi, les dîners du mercredi, les journées de tapisserie et même les accusations de mon oncle ! À propos, veux-tu le remercier beaucoup de ma part de la petite brochure qu’il m’a envoyée et qui a charmé les loisirs de mon voyage.
Écris-moi, ma bonne petite tante, et dis-moi tout ce que vous faites. Je me sens si loin de vous ici, que je me trouve toute dépaysée. Je t’assure que sans la nécessité de rester un bout de temps à cause de Jacques, vous me reverriez bien vite. Enfin, je pense néanmoins être de retour dans six semaines au plus tard !
Maman m’écrit qu’elle a introduit le patard et le Pouppard [sic] à Bordeaux ! Moi, je ne peux en dire autant et crains de ne pouvoir réussir à doter la Bretagne de nos découvertes bienfaisantes. C’est une population en retard, rétive au progrès et qui ne saisit pas le côté élevé de nos nouvelles institutions.
Dis à Ludovic, je te prie, qu’il me donne des nouvelles de La Reine de Chypre. Si ce temps continue, ce sera bon pour le théâtre. Je crains malheureusement qu’après ces froids, la chaleur ne revienne, plus accablante.
Comment vont les bébés ? les oreillons sont-ils finis ? et Laure ? Continue-t-elle à traiter Louise en sœur ? Et Madeleine ? Dis-moi tout ça, ma petite tante, et embrasse toute la maison pour moi. Je vous récrirai bientôt, mais pour le moment il faut que je me sauve car on m’appelle pour aller à la foire de Pontchâteau, à trois lieues d’ici, et d’ailleurs voici l’heure du facteur. Je vous aime tous de tout mon cœur et j’attends une lettre avec impatience.
Geneviève
À Blanche-Couronne près Savenay – Loire Inférieure.
Dis à Ludovic que je regrette beaucoup le départ du marquis de Sazarine, car les discours de Jeanne et du jeune homme vertueux m’embêtent à crever. Je n’ai pas le temps de relire, excuse les fautes de français, voir [sic] même d’orthographe s’il y en a.
82. Geneviève à Mme Léon Halévy (29 juillet 1877)
Ma chère petite tante,
Tes bonnes petites pages me font un plaisir énorme, car je commençais à avoir un peu le mal du pays et de la famille. Non que je sois ici privée d’amis et d’affection, mais je crois que je peux te dire sans que tu me prennes pour une vile flatteuse, que personne n’a pris ta place, et ne peut même essayer de le faire. Je n’ai pu te parler encore de ma résidence maritime car je n’étais pas fixée. On me parlait de deux petits ports qui ont l’avantage d’être à une heure et demie d’ici, Pornichet et le Pouligen, et j’étais à peu près décidée à me fixer dans un de ces deux endroits, mais nous y sommes allés l’autre jour ce qui a complètement changé mes projets. Dans l’un, il n’y a qu’un hôtel tenu par un [sic] espèce d’énergumène furibond et insolent qui demandait plus cher qu’un grand hôtel et qui a été tellement insolent que nous n’avons même pas pu déjeuner chez lui ! Au Pouligen il n’y a pas d’hôtel du tout. Il faut se loger dans la ville et manger comme on peut dans une mauvaise petite auberge. Je ne te cacherai pas qu’après avoir visité quelques uns de ces appartements garnis, c’est le titre pompeux qu’on donne à deux ou trois petits bouges que les habitants consentent à nous louer pour la saison des bains, je songeais vaguement à refaire mes malles et à me diriger vivement vers Dieppe ou Trouville. Heureusement que je n’ai pas eu besoin d’aller si loin et que j’ai fini par trouver mon affaire au Croisic. J’ai arrêté un gentil petit appartement très suffisamment meublé et situé au premier étage de la maison d’une vieille dame noble : Mme de Kergoa !!! On m’apporte mes repas de l’hôtel juste à côté. J’ai vue sur la mer et de cette façon je serai plus tranquille et je n’aurai pas les ennuis de la table d’hôte. J’avais songé d’abord à me mettre à l’établissement, mais outre que ça m’aurait coûté le double, c’était bien bruyant, car c’est là qu’est le casino que je redoute un peu. Je serai un peu plus loin des Toulmouche, mais ils me promettent néanmoins d’y venir quelques jours. Tout cela est charmant mais c’est égal, je voudrais bien être revenue !
Ma femme de chambre déploie des trésors de bonne volonté. Elle est rouge comme un coq pendant qu’elle me coiffe, sue à grosses gouttes pendant qu’elle m’habille, et est prise de tremblements nerveux quand je lui demande quelque chose. Elle a fini par m’avouer que c’était la crainte de ne pas réussir. Il paraît que je lui avais fait un tel tableau de mes exigences qu’elle me croyait féroce et mourait de peur. Je l’ai un peu rassurée, sans pourtant me démasquer complètement de peur à mon tour de la voir passer de la crainte au mépris. C’est loin d’être une femme de chambre stylée comme Élisa, mais c’est, je crois, une très brave fille qui fait ce qu’elle peut et arrive à force de volonté. Je ne pourrai du reste la juger complètement qu’à mon retour à Paris. Elle a bien soin de Jacques, et pour le moment c’est tout ce que je lui demande.
J’attends une lettre de Ludovic sur La Reine de Chypre. Qu’il me parle un peu du procès Gras et de ses impressions, cela me passionne, et je suis plongée dans Le Figaro depuis trois jours sans lever le nezb.
Je suis navrée de ce que tu me dis de la pauvre Madeleinec ! Crois-tu vraiment que Louise soit au courant ? si cela est, c’est bien horrible et elle est bien courageuse, car il est bien dur de n’avoir plus à souhaiter que la prochaine mort de cette petite martyre. Je t’embrasse ma bonne tante, je vous embrasse tous, et je vous aime bien. Valentine a-t-elle du nouveau pour Mme Delaunay ? Ce monsieur me fait toujours dire que c’est chose faite et pourtant je ne vois rien venir. J’ai encore beaucoup à te dire, mais le temps me manque, car ici nous n’avons de poste qu’une fois par jour, et puis voilà Toulmouche qui m’appelle pour aller poser une femme à la mode. Écrivez-moi tous et toutes.
Geneviève
Je vais écrire pour le loto de cent quatre-vingt-douze cartons !
83. Ludovic à Geneviève < début de l’été 1877 >
6. Route de Versailles
St-Germain-en-Laye
Ma chère Geneviève,
J’ai assisté à deux répétitions de La Reine de Chypred... mais à deux répétitions incomplètes et boiteuses... Bloch... le premier jour... étant remplacée par une Madame Barbote chanteuse de province médiocre et violente. Villaret le second jour était remplacé par Salomon qui a une belle voix, mais qui en abuse et qui chante comme un chaudron... Je n’ai donc pu avoir une impression d’ensemble... cependant j’ai fini en deux fois, par entendre les trois chanteurs... Lassalle admirable... C’est tout à fait un artiste de haut vol... Faure n’aurait pas été meilleur. Le grand effet sera là. Villaret mieux que je ne pensais... Un peu essoufflé de temps en temps, mais beaucoup de bonnes choses... dira très bien le duo... c’est l’essentiel. Bloch froide et molle... très belle dans ses costumes... Cela n’est pas suffisant pour ce rôle terrible. Elle s’en tirera sans accident voilà tout. Les décors superbes... Les costumes éclatants... La mise en scène mal ordonnée... Ce pauvre Halanzierf fait tout ce qu’il peut, se donne un mal de chien, crie, hurle et tempête pendant cinq heures d’horloge... mais il n’a ni goût ni art, on ne peut lui en vouloir. La faute en est aux dieux qui le firent ainsi. Son principal défaut est de ne rien vouloir entendre ni comprendre. Les chefs de service médusés devant cette avalanche de jurons, n’osent pas même élever la voix et se soumettent humblement au despotisme de ce directeur extraordinaire. Il est lamentable de penser qu’un tel théâtre et que de telles œuvres sont à la merci d’un tel homme... Et il est impossible de se fâcher. Il est plein des meilleures intentions. Il a dépensé un argent fou pour cette reprise... 250 000 francs. Je sais le chiffre de source certaine. Il y a quatre cent personnes en scène au quatrième acte. On ne peut imaginer de cohue plus brillante... mais c’est un peu une cohue. Il veut tout régler lui-même et une autre main que la sienne serait nécessaire pour remuer de telles machines. Je lui ai fait des observations, pas mal d’observations... Il m’a écouté... mais je crois bien qu’il n’en tiendra pas grand compte. Il était, je crois, facile par une simple modification de mise en scène d’améliorer le dénouement – qui est fâcheux – si j’avais été maître pendant une heure de la scène de l’opéra je m’en serais tiré sans peine, mais c’est à quoi rien ne peut le faire céder. Une seule voix doit se faire entendre sur le théâtre, la sienne, et je t’assure que c’est insuffisant. Cette question du dénouement n’a pas en somme une grande importance, c’est l’extrême fin de l’ouvrage cinq minutes avant le baisser du rideau.
Je pense que tout cela, en fin de compte, aboutira à une excellente reprise et que l’ouvrage va s’établir au répertoire de l’Opéra... La partition est pleine de choses admirables, restées jeunes et puissantes et elle aura un grand succès... On mettra la main, un jour ou l’autre, sur une reine de Chypre plus vivante que cette majestueuse Bloch... et ce jour ou l’autre est peut-être très près de nous. Une Mademoiselle Richard vient d’avoir le premier prix au Conservatoire. Elle est engagée à l’Opéra. C’est elle qui doublera Bloch quand Bloch prendra son congé... Et tout le monde est d’accord pour dire le plus grand bien de cette Mademoiselle Richard. C’est le duo de la Reine de Chypre qui lui a valu son premier prix.
Je t’écris à Blanche-Couronne. Nous pensons cependant que tu es déjà au Croisic. Envoie-nous ton adresse. Et ne t’éternise pas au bord de la mer. Les mercredis sont horriblement ternes depuis ton départ. Ni Madame C... ni Madame P... n’ont réussi à te remplacer et Meilhac gémit particulièrement sur ton absence. Nous allons tous bien à St-Germain. Daniel a attrappé les oreillons mais il les a très légers. Cela ne l’empêche ni de dormir ni de manger, ni d’être plus pître que jamais. Tout à toi ma chère Geneviève, et crois en ma plus tendre affection.
Ludovic Halévy
84. Ludovic à Geneviève < 7 août 1877 >g
6 Route de Versailles
St Germain-en-Laye
Ma chère Geneviève,
Voici le résultat très exact de la soirée d’hier. Lassalle, la perfection, un très grand, très grand succès... Villaret avait été meilleur aux répétitions. Il était très ému hier soir. Le rôle est très dur. Il y a un air diabolique au quatrième acte. Bloch a été ce qu’elle était aux répétitions. Belle personne et belle voix, mais ni la personne ni la voix ne s’animant et ne s’échauffant. Elle a dit médiocrement l’air du second acte. Elle a été [de] beaucoup meilleure dans le premier tableau du cinquième acte qui a été hier soir d’un excellent effet. Il y a là un quatuor admirable que je ne connaissais pas, on l’avait coupé il y a quinze ans, à la dernière reprise...
Toutes les choses d’ensemble parfaites, chœurs, ballets, costumes, décors, cortèges, etc. on ne peut rien imaginer de plus éclatant. La marche du quatrième acte avec les vingt-quatre trompettes est vraiment superbe. L’ouvrage reste très vivant, très puissant, et cette reprise venait bien au lendemain du Roi de Lahore. Ce n’était qu’un cri dans les couloirs malgré les restrictions sur Bloch et Villaret. C’est un grand opéra. C’est de l’opéra. Ce n’est pas de la symphonie descriptive magnifiquement mise en scène. Le Roi de Lahore n’était pas autre chose. Villaret, en somme, se retrouvera. Je vais conseiller aujourd’hui une coupure dans cet air du quatrième acte. C’est là ce qui le tue. C’est un air fait pour Duprez et fait pour la voix de fer de Duprez... qui d’ailleurs s’est vite cassée à ce jeu là... Et si Melle Richard est en effet la merveille annoncée, vienne le congé de Melle Bloch, vienne la dite Melle Richard, et nous aurons une seconde première représentation de La Reine de Chypre qui sera peut-être la vraie première. Mais tel qu’il est, l’ouvrage me paraît être dans d’excellentes conditions de répertoire. Il plaira aux abonnés. Toute la partie brillante constitue le corps sérieux de l’ouvrage. L’heure des ballets et du spectacle est bien l’heure des abonnés de 9 à 11 heures. J’ai la plus grande confiance dans le résultat final et je parierais hardiment pour une longue suite de représentations... et pour un brillant renouveau de l’ouvrage quand nous aurons une autre reine de Chypre que cette belle, molle et insignifiante Bloch.
J’ai vu Gounod avant hier. Il est Commandeur. Je suis allé me faire embrasser. Mais voilà que ce grand dadais de Jean se met aussi à embrasser. Décidément, c’est de famille. Garnier avait reçu une lettre de toi au sujet de Guiraud. Il m’a dit qu’il s’était occupé de la chose. Je crois que les affaires de Guiraud ne vont pas très bien. Delibes avait la corde sur lui. S’il y a deux croix de musiciens ils seront décorés tous les deux, mais s’il n’y en a qu’une, c’est je crois Delibes qui passera le premier. Je tiens cela de Joncières avec qui j’ai dîné hier, qui passe sa vie dans les ministères.
Tu ne dois rien à Meilhac. Tu me dois cent sous à moi. Tu perdais trois parties. Une quatrième partie était en suspens. Nous l’avons achevée. Je l’ai gagnée. Restaient deux parties. J’ai payé Meilhac et voilà.
Je retournerai demain à La Reine de Chypre et je vais de mon mieux penser à Melle Richard. Le père Toulmouche est incroyable. Il a fait la joie de Meilhac... et la mienne.
Tout à toi
Ludovic Halévy
85. Ludovic à Geneviève < août 1877 >
6. Route de Versailles
St-Germain-en-Laye
Ma chère Geneviève,
À l’Opéra tout est pour le mieux. Recettes énormes mercredi et vendredi, 16 900 et 17 700... Je t’écris de St-Germain ce matin mardi et ne sais pas la recette d’hier mais il y avait une très grosse location. L’orage est annoncé pour demain et vendredi. La grande affaire est d’avoir Melle Richard au lieu de Mme Barbot quand Bloch prendra son congé... Cela n’ira pas tout seul. Melle Richard à ce qu’il paraît, veut bien chanter La Reine de Chypre, mais en second. Elle voudrait débuter par La Favorite... Le rôle est plus tranquille, plus sûr, moins dur... Pour La Reine de Chypre il faudrait le premier et non le second début de Melle Richard... C’est à quoi je travaille de mon mieux. Pas un mot de cela à ta mère... Elle écrirait à Halanzier, embrouillant tout... Je suis allé hier à Paris et j’y ai trouvé avec la carte de M. Alexandre Léon, un paquet de forme extraordinaire. C’était un envoi de ta mère. Un chapeau de paille... mais quel chapeau de paille... Doublé de rouge bordé de bleu... couvert de pompons et de grelots de laine de toutes les couleurs... et tapissé d’une dizaine d’inscriptions : La Boule, Le Roi Candaule... La Grande Duchesse... Les Sonnettes... Une lettre était jointe au chapeau et voici la première phrase de cette lettre : « Ce chapeau te sera remis par M. Alexandre Léon qui a dégoté le Duc Decaze pour la présidence de la Gironde. »
Je suis allé au cercle hier. J’ai cherché Hippolyte... Il n’y était pas... Je lui aurais fait du Croisic et de la Bretagne un épouvantable tableau... mais personne. Ne sois pas inquiète de ce côté. J’ai su par un de ses amis qu’il était enchanté de son petit château de Melun, qu’il était plongé dans Les Provinciales et dans St Paul, qu’il comptait passer son été de la sorte sans bouger. Tu n’auras pas sa visite. Tu as failli avoir la mienne et tu ne l’auras pas non plus. Je vais très probablement faire à la fin de la semaine un petit voyage de trois ou quatre jours. Hjal va aller passer un mois chez les Marquis près d’Avranches, et j’ai reçu ces jours-ci de Madame Marquis – c’est aussi ma cousine – une lettre tellement aimable que je vais aller y passer un jour d’autant que j’avais absolument promis à Duhesme d’aller lui faire une petite visite à Dinan... et que la distance est fort courte de Dinan à Avranches. J’ai étudié hier les cartes de Bretagne... J’ai regardé ce qu’il y avait de chemin entre Dinan et le Croisic... La route est beaucoup plus longue. Il faut prendre deux ou trois chemins de fer... faire des détours énormes. Il faudrait pour aller de Dinan au Croisic à peu près autant de temps que pour aller de Paris au Croisic et si je me décide à partir je serai obligé de m’en tenir à mes deux visites Marquis et Duhesme.
Madeleine pour le moment ne va pas trop mal. Elle est entre deux crises. Ce n’est pas là ce qu’on peut appeler un mieux, c’est une halte... La maladie fait en somme, de constants et rapides progrès.
Jacques a dû recevoir une lettre extraordinaire de Daniel qui est plus absurde et plus fou que jamais... Il se promène depuis ce matin avec une vareuse à moi et le chapeau de sa mère...
Tout à toi.
Ludovic Halévy
P.S. Les figues sont arrivées. Elles sont même mangées. Elles étaient exquises.
86. Geneviève à Mme Léon Halévy (25 juillet 1877) < août 1877 >
Ma chère petite tante,
Je suis ravie que nos figues soient arrivées à bon port et qu’elles aient eu plus de succès que le fameux chapeau dont je connaissais l’existence, car maman me l’avait décrit avec enthousiasme dans plusieurs de ses lettres, et à ses inscriptions j’avais vite reconnu le digne pendant du paravent d’Adolphe Ierh.
Je ne vous en ai point parlé pour vous laisser la surprise, mais je me doutais de l’effet qu’il produirait ! J’attends avec impatience le moment du retour et je le vois approcher du reste à grands pas car je quitterai le Croisic à la fin de ce mois. J’ai été très fatiguée tous ces temps derniers. Je ne sais pas si c’est l’air de la mer, mais j’ai été prise de douleurs d’entrailles et de vomissements fréquents. Il paraît que cela s’appelle la Croisicaise, mais ça n’en est pas plus agréable pour ça. Les Toulmouche qui viennent de passer six jours ici, prétendent que je suis très maigrie et voulaient me remmener avec eux, mais je crois qu’ils exagèrent car je me sens beaucoup mieux depuis deux jours, et je préfère laisser le temps à Jacquot de prendre encore cinq ou six bains puisque j’ai tant fait que de venir si loin, je veux du moins faire les choses sérieusement. Je pense partir d’ici mercredi ou jeudi, seulement je m’arrêterai encore vingt-quatre heures à Blanche-Couronne, et je partirai ensuite directement pour Montlieu par Epernon, Eure et Loir. Tu vois donc, ma chère petite tante que le moment du loto n’est plus bien loin de nous. Je devine la mine de Ludovic à l’idée de son voyage, et de la causerie qui l’attendait en route ; mais c’est bien fait et je ne le plains pas. S’il ne m’avait pas sacrifiée à madame Marquis cela ne serait pas arrivé ! Ce que tu me dis de la pauvre Madeleine est bien triste, car je vois que les malheureux ont de nouveau repris courage, ce qui est presque plus affreux. Ce passage perpétuel de l’espoir au désespoir a quelque chose d’horrible pour qui connaît le dénouement inévitable vers lequel on marche ! Comment est Louise ? a-t-elle aussi repris sa tranquillité ? Ici, rien de neuf. Jacques a pris dix bains froids, et maintenant il prend ce qu’on appelle des bains d’eau mère, c’est-à-dire des bains de mer chauds avec une addition d’eau prise dans les marais salins. Cela contient une beaucoup plus grande quantité de sel, et il paraît que c’est encore bien plus fortifiant que les bains froids. Il y a ici une vieille demoiselle à laquelle il est arrivé une histoire faite pour moi. Elle était malade depuis sa naissance, et on ne savait pas ce qu’elle avait lorsque tout d’un coup elle est accouchée d’un fragment d’enfant. Imagine-toi que c’était un morceau de frère jumeau à elle qu’elle avait absorbé dans le sein de sa mère avant qu’il fût achevé. La malheureuse était née enceinte d’un enfant à ses parents ! Hein quel drame ! et surtout ne crois pas que j’invente. C’est arrivé ici ! et tout le monde se le raconte quand le sujet passe. Au revoir, ma bonne petite tante, écris-moi vite et dis-moi l’effet que te produit cette histoire véridique mais invraisemblable, je le reconnaisi. Et Valentine ? Pourquoi est-elle si paresseuse et ne m’écrit-elle pas, même un mot dans tes lettres ? Je l’embrasse néanmoins bien tendrement, ainsi que toi, et vous tous, et je vous aime de même.
Geneviève
Samedi matin
87. Geneviève à Mme Léon Halévy (4 septembre 1877)
Mardi
Ma chère petite tante,
Que devenez-vous ? Je suis arrivée à Montlieu le premier, ainsi que je te l’avais écrit, et j’espérais y trouver de vos nouvelles. Que faites-vous, comment allez-vous ? Moi je vais mieux qu’au Croisic, ce qui du reste n’est pas difficile car j’allais mal ! Quant à Jacques, il est absolument grillé, et la place couverte par l’élastique de son chapeau a l’air d’une marque à la craie ! En somme s’il garde cette mine, je serai bien contente de mon voyage que j’ai cependant un peu écourté, à cause du froid qui commençait à se faire sentir, et surtout de la coqueluche qui règne en maîtresse au Croisic. Je ne vivais pas, de peur pour Jacquot, et j’ai quitté ses bains sans regret deux ou trois jours plus tôt à cause de ce fléau. Il paraît du reste que cela règne un peu partout et c’est ce qui fait que je ne me suis pas sauvée tout de suite, mais c’est égal, j’en tremble encore, et ne serai rassurée que dans plusieurs mois. Avoir fait cent vingt lieues pour aller chercher cette maladie me paraîtrait le comble de la stupidité, et je serais inconsolable ! Je ne suis plus bien loin de vous, mes chers amis, mais cependant, je n’en suis guère plus satisfaite, puisque la distance est encore trop grande pour me permettre d’aller vous embrasser. Je rage de me sentir si près et si loin à la fois ! pourtant, le moment approche où nous nous retrouverons sous le même toit, car je suppose que les répétitions de Ludovic vous empêcheront de vous éterniser ! Tiens-moi au courant, ma bonne petite tante, car il me semble que je suis une étrangère quand je ne vous suis pas un peu de loin, et je suis toute désolée. Je pense revenir à Paris du 15 au 20, mais d’ici là j’irai bien une ou deux fois y passer quelques heures. Si tu pouvais m’y donner rendez-vous ? est-ce possible ? Je n’ose pas trop y compter à cause du mauvais temps, mais cependant ce serait bien gentil. Ne viens pas exprès, bien entendu, mais si tu dois venir, préviens-moi, et je tâcherai d’accourir.
Je suis très bien installée ici, dans un très beau château, mais dans un affreux pays, plat et bête. La mère Dreyfus continue à être la meilleure des femmes, et à me gâter tant qu’elle peut. Elle passe sa journée à me préparer des bains étonnants, et à semer dans ma chambre, les sirops, les citrons et les petits gâteaux. Je ne peux pas faire un pas sans me heurter contre une bouteille ou une assiette. Enfin je suis très choyée, ce qui ne m’empêche pas de me trouver très déplantée, loin de vous. La pauvre femme le sent et elle a si peur que je ne veuille pas rester, qu’elle m’offre toujours sa voiture pour aller au chemin de fer, espérant que je prendrai patience en allant souvent à Paris.
Je lis dans les journaux qu’on reprend L’Eclairj samedi. En avez-vous entendu parler ?
Écrivez vite, mes bons amis, je vous aime tous et vous embrasse de tout mon cœur.
Geneviève
Le Figaro m’annonce que Mr. Thiers est mort et que Meilhac a été malade. Comment va-t-il ? pas Mr. Thiers, bien entendu.
88. Geneviève à Mme Léon Halévy (16 mai 1878)
Ma chère petite tante,
Je m’ennuie beaucoup sans vous et je voudrais bien avoir de nos nouvelles. Donc, que l’un de vous trois se dévoue et m’en donne. Comment va la gorge de Daniel ? Je voulais aller vous voir tous ces jours-ci, mais j’ai été toujours patraque, donc j’attends encore un peu. Peut-être viendrai-je dimanche s’il fait beau, mais ne m’attendez pas, car si je me trouve trop fatiguée je remettrai aux premiers jours de la semaine. Donne-moi des détails sur les suites de votre départ si orageux sous tous les rapportsk. Mon oncle est-il resté sur le siège, toi dans la voiture et Valentine dans la rue ? Avez-vous fini par vous réunir ? Tout cela m’intrigue.
Ici rien de neuf ; on continue à manquer de voiture dès qu’il pleut ou qu’il fait chaud. Maman, pour parer à cet inconvénient, m’offre bien son landau, et s’étonne que je le refuse sous le prétexte futile qu’elle n’a ni cheval ni cocher. Elle me trouve difficile. Sa chatte est accouchée hier au milieu du salon, devant quinze personnes dont neuf Bordelais épouvantés et deux messieurs peu liés qui faisaient une drôle de tête. Tout cela était fort curieux.
Je vous embrasse tous de tout mon cœur. À bientôt.
Geneviève
Que fais-tu sans bésigue ? moi je souffre.
89. Geneviève à Mme Léon Halévy (19 mai 1878)
Ma chère tante,
Je suis dans une série de migraines, et il fait si chaud que je n’ose pas encore me lancer. Cependant, je voudrais bien vous voir et je suis fort ennuyée de n’avoir pas de vos nouvelles. J’espère que vous n’êtes pas malades, car je suppose que Ludovic m’aurait avertie, mais pourquoi ne donnez-vous pas signe de vie ? Je vais me reposer encore deux ou trois jours, et je pense être en état vendredi d’aller passer une partie de la journée avec vous. Peut-être même pourrai-je dîner et revenir par huit heures, mais d’ici là, écrivez. Je vous embrasse tous et toutes bien tendrement.
Geneviève
Dimanche
90. Geneviève à Mme Léon Halévy (19 juillet 1878) < 16 juillet 1878 >
Hôtel de France Cauterets – Vendredi
Ma chère petite tante,
M’y voilà ! Mais ce n’est pas sans peine. Quel voyage ! Quelle fatigue et quelle chaleur ! Vingt-quatre heures de route sans respirer et sans fermer l’œil ! Enfin nous voici installés assez confortablement. Tout est fort cher. Je paie deux chambres dont une noire, quinze francs par jour. Mais je dois m’estimer encore fort heureuse de les avoir, car je ne vois que des gens mécontents de leur installation. Les Ulmann sont à côté, ce qui est agréable. J’ai commencé mon traitement sous les ordres du prudent Michell. Il m’a très bien accueillie en faveur de son amour pour vous et pour Ludovic car il vous adore, vous me l’aviez caché. Il m’a retenue une heure le soir de mon arrivée pour me parler de vous très correctement, et j’avoue que bien que le sujet fût tout à fait de mon goût, j’aurais préféré aller me reposer un peu de la route, et remettre au lendemain cette conversation académique. Le pauvre garçon est si aimable qu’on n’ose pas le trouver ridicule. Il y a pourtant des moments où j’ai de vagues envies de l’appeler « bougre de bête » pour voir sa tête. Mais rassure-toi, pour l’honneur du nom, je me tairai. J’avais bien pensé à chercher une périphrase distinguée en rapport à la fois avec son langage et avec ma pensée, mais le but ne serait pas atteint, car ce que je voudrais, c’est un effet à la Marquis. Enfin, tel qu’il est, il est très gentil et se met en quatre pour moi... grâce à vous.
Dis à Ludovic que ses œuvres sont ici fort en honneur. Je suis juste en face le théâtre et comme ce n’est qu’une baraque en bois, il en résulte que de mon lit, j’entends tout depuis la première note jusqu’à la dernière, sans perdre un applaudissement, un bis ou un rappel. Avant-hier, j’ai entendu La Grande Duchesse, et hier Le Petit Duc. On répète en ce moment La Périchole. La Belle Hélène est annoncée pour demain et après-demain Les Brigands ! on ne peut vraiment pas demander mieux ! Le rondo du Petit duc a fait son effet habituel, mais la prima donna ne vaut pas Granier, autant que j’ai pu en juger de mon lit. Je suis très fatiguée à la fois du traitement et du voyage. Je ne dors pas, je ne mange guère et j’ai mal à la tête et dans tous les membres. Mais il paraît que cela doit être ainsi. Ce sont les bienfaits du traitement qui commencent à se faire sentir. Le pays est beau mais odieux : toujours grimper au grand soleil, voilà la vie. La source principale est à trois quarts d’heure dans la montagne, ou une demi-heure en omnibus et quel omnibus ! Je me lève à sept heures, ce qui me rend très grognon. Je prends des douches pharyngiennes d’un quart d’heure, ce qui est insupportable. Rien de plus dégoûtant que ces salles ou tout le monde crache, tousse et au besoin bave ! Enfin, il le faut et je me résigne !
Au revoir, ma chère petite tante. Je t’embrasse tendrement ainsi que Valentine. Écrivez-moi toutes deux pour m’aider à supporter Cauterets. Tu sais qu’il n’y a qu’avec vous que je m’amuse. Tendresses à mon oncle. Donnez des nouvelles des Ludovic.
Geneviève
Michel sort d’ici. Je l’ai reçu ! Mme de Sévigné ne se serait pas mieux exprimée, Mme de Maintenon n’aurait pas été plus austère. Il est ravi et me prend pour une classique !!! Le pauvre garçon ! quelle désillusion l’attend !
91. Geneviève à Mme Léon Halévy (18 juillet 1878) < 17 juillet 1878 >m
Mercredi
Voilà plusieurs jours que je veux t’écrire, ma bonne petite tante chérie et je ne sais comment il se fait que je n’en ai pas encore trouvé le temps. Aussi aujourd’hui j’ai pris un grand parti ; je suis remontée dans ma chambre aussitôt après le déjeuner afin de pouvoir t’embrasser sérieusement. Je ne sais si c’est à cause de tes côtés légers comme dit Valentine, mais il est positif que tu me manques énormément. J’espère, ma chère petite tante que je ne me flatte pas trop en espérant que tu me regrettes aussi un petit peu. J’ai reçu hier une lettre de Ludovic qui me dit que vous êtes tous bien et j’espère que tu vas bientôt me confirmer ces bonnes nouvelles. La mort du pauvre Black me fait beaucoup de peine. Comment cela est-il arrivé ? Est-il mort chez vous ? Si Ludovic désire le remplacer par Neptune, je le mets à sa disposition. On me le ramènerait l’hiver, et j’espère qu’il ne lui arriverait pas les mêmes accidents qu’au pauvre défunt. Il est devenu bon, il n’a donc rien à craindre de ce côté là. Enfin, consultez-vous.
Me voilà habituée à peu près à Cauterets, et si je t’avais, ma petite tante, pour potiner et pour bésiguer, je ne me déplairais pas du tout dans cette gorge ou Michel soigne la mienne. Je suis un peu fatiguée mais je vais assez bien. Je prends des douches écossaises et imagine-toi que le jour où Évariste me les a ordonnées c’était à mourir de rire. « Quelle responsabilité, s’écriait-il en se prenant la tête dans les mains. Vous n’en avez jamais pris, ce qui m’épouvante, car peut-être cela va-t-il vous donner une attaque de nerfs ! Pourtant d’autre part, si cela vous réussit, je le sens, la guérison est là. Oui, plus de maux de nerfs, plus d’anémie, mais quelle responsabilité je le répète ! » C’était fort drôle. Je crois même qu’il a redouté une minute le tétanos. Enfin il a fini par se décider en soupirant à écrire l’ordonnance fatale. Mais que de précautions ! D’abord il a donné quatre pages de recommandations à la doucheuse, puis il m’a dit de commencer par présenter seulement un doigt afin de juger de l’effet, puis enfin il m’a tâté le pouls, et m’a recommandé de venir de suite après la douche le lui faire retâter. Je dois dire qu’il est très gentil et excellent médecin à part ses exagérations. Je n’ai pas eu le tétanos. Je vais donc continuer et Michel est radieux !
Je n’ai encore fait qu’une promenade à cheval, mais elle peut compter, car elle a duré trois heures et demie. Pour un début c’est joli. Mais aujourd’hui je me repose, étant quelque peu courbaturée. Dis à Ludovic que les deux leçons de Justin m’ont donné beaucoup d’assiette.
Avez-vous toujours de la pluie ? Ici il fait très beau depuis trois jours mais je crains que cela ne dure pas car le temps est à l’orage et cela va tout détruire. Je t’ai fait faire exprès pour toi des sucres d’orge aux amandes. Les as-tu reçus et sont-ils bons ? Parle-moi un peu de tout le monde, et embrassez-vous tous pour moi les uns les autres. Je vous aime de tout mon cœur, et j’attends de vos nouvelles avec impatience. Soigne-toi bien, ne t’enrhume pas, ne sors pas par la pluie. Je désire te retrouver en bon état. Je joue au bésigue avec la petite Offenbach, mais cela m’amuse beaucoup moins qu’avec toi. Elle est pourtant presqu’aussi passionnée et elle perd !!! De plus elle joue assez mal ce qui me donne un grand avantage, mais cela m’humilie de la gagner avec tant de facilité ! Toi tu perds mais tu te défends.
Encore mille tendresses ma bonne petite tante. Écris. Je te réembrasse.
Geneviève Bizet
92. Geneviève à Mme Léon Halévy (25 juillet 1878) <24 juillet 1878 >
Ma chère petite tante,
L’histoire de la comtesse était faite pour moi, tu l’avais deviné ! Je la trouve si divertissante que j’en avale la pilule Cruchet sans trop faire la grimace. Je m’attendais du reste à ce désagrément, mais que faut-il faire ? dois-je attendre mon retour et préparer des moyens de séduction, ou bien est-il nécessaire que la question soit tranchée de suite ? Dans ce cas je prierais Ludovic de combattre pour moi car je ne voudrais pas donner mille francs de plus. Il me semble que trois ou quatre cent francs, peut-être sept cent, sont suffisants. N’est-ce pas ton avis aussi ? En tous cas, ne me laissez pas mettre à la porte pendant mon absence, je vous le recommande. Je ne serai plus bien longtemps loin de vous, car je compte quitter Cauterets le 2 ou le 3. Je m’arrêterai un peu à Arcachon pour voir maman, et je serai à Paris le 5 ou le 6. Donc, ma chère petite tante, je puis commencer à dire : à bientôt. Nous avons aujourd’hui notre cinquième jour de soleil. Tout le monde est abasourdi, mais on ne jouit pas de ce bonheur avec sécurité. On redoute trop le retour du vilain temps. C’est à peine si on ose entreprendre une excursion. Et vous avez toujours aussi froid ? Nous n’avons pas chaud du reste malgré le soleil, et je n’ai jamais pu quitter mes trois couvertures. Quel été rigoureux !
Les Hayem sont ici depuis huit jours. Décidément elle m’ennuie beaucoup mon amie. Elle dit des vers sans s’arrêter une minute, et du reste quand par hasard elle cesse d’en dire, on ne s’aperçoit pas tout de suite du changement de langage. Elle est insupportable et malheureusement elle m’adore et ne me lâche pas. À propos de vers, nous avons aussi la belle Mme Adler qui n’en dit pas, mais qui en a. Elle raconte à tout le monde qu’elle a le ver solitaire et qu’elle en a rendu quarante mètres. Je crois qu’il ne lui en reste plus qu’un petit aunage, un coupon qu’elle donnerait à bon compte. Elle est aussi naïve que la petite Brun pour sa fausse couche d’une heure, mais elle est bien belle et bien complaisante. Elle doit nous chanter aujourd’hui tout ce que nous voudrons.
Sais-tu ce que devient Mélanie ? Je lui ai écrit, je lui ai envoyé des bonbons, elle n’a jamais donné signe de vie ! J’espère qu’elle n’est pas malade ? Joues-tu au bésigue ? moi je l’ai abandonné pour le cheval qui me passionne depuis que j’ai fait des progrès sensibles. Mais rassure-toi je ne te proposerai pas de changer notre partie habituelle en cavalcade, et je retrouverai la petite table verte avec une joie sans égale. Et les bébés ? sont-ils sages ? J’espère que oui pour vous, car Jacques est un tel démon que je n’en peux venir à bout. Il mange comme un ogre et j’ai peur qu’il ne se rende malade.
Je me sauve ma petite tante chérie, car voilà l’heure de ma douche. Je ne nomme personne mais je pense à tout le monde et je vous embrasse en masse de tout mon cœur. Ne prends pas trop l’habitude de te passer de moi ma petite tante, car j’ai l’intention de te revenir et de reprendre ma place dans ton intimité.
À toi tendrement.
Geneviève Bizet
Jeudi 24n
93. Geneviève à Mme Léon Halévy (6 août 1878)
Ma chère petite tante,
Je suis à Arcachon où je m’ennuie à cinq cent franc de l’heure, et ce soir maman me traîne chez les Gradiso où je m’ennuierai encore bien davantage. Je pense être à Paris samedi ou dimanche. Si Ludovic vient rue de Douai qu’il n’oublie pas de me demander ! Dès que je serai un peu reposée je me précipite à Saint-Germainp, car je pense que tu devines ma grande envie de te voir et de t’embrasser. En attendant, ma bonne petite tante chérie, je t’envoie mes meilleures tendresses et te prie de les distribuer à mes chers parents comme dit mon oncle Hippolyte. À bientôt pour de bon cette fois, et à toi
Geneviève
J’ai reçu le même jour trois lettres m’annonçant le succès de Jacques Blanche : la tienne (la meilleure), une de M. Caro, et une du docteur en personne !!! J’espère que voilà un baccalauréat qui peut compter !!!
94. Geneviève à Mme Léon Halévy (20 juin 1880)
Ma chère petite tante,
Quel jour venez-vous à Paris ? réponds afin que je dresse mes batteries. J’avais pensé à venir mardi de bonne heure afin de passer la journée avec toi et à revenir mercredi par midi, toujours avec toi. Cela te va-t-il ? Réponds. Les enfants seront-ils là tous deux mardi ? Je pense partir par midi et demie. Je vous embrasse tous.
Geneviève
95. Geneviève à Mme Léon Halévy (6 juillet 1880)
Ma chère petite tante,
Je t’écris du bout d’une forêt qui est elle-même au bout du monde et dans laquelle on ne pénètre que par des chemins de contes de fées ! Pas de pays, pas de maison, pas de Français, rien qu’un hôtel au milieu des bois, rien que des Suisses qui parlent allemand et des Allemands qui ne parlent pas du tout ! Chose curieuse, tu crois peut-être que cet hôtel lointain est une simple auberge. Eh bien ! pas du tout. C’est le Grand-Hôtel lui-même, au boulevard près, malheureusement. Table luxueuse, glaces assorties, bains, coiffeur, médecin, gaz, musique trois fois par jour, on trouve tout dans cette habitation isolée et située à six heures de tout lieu habité. C’est très curieux, mais c’est d’un triste indescriptible. Le pays est beau, mais il fait un froid noir. Je ne peux dormir qu’avec une boule et un édredon ! Ce qu’il y a de plus affreux, c’est de ne jamais entendre un mot de français. Enfin, à deux nous nous en tireronsq, mais seule, je crois que je serais déjà repartie. Imagine-toi qu’il y a environ deux cent personnes dans l’hôtel, et que jamais on n’entend ni rire, ni parler, ni remuer. Tous ces gens là vivent sans bouger et nous avons fait scandale à table d’hôte parce que nous avons esquissé un éclat de rire. Les chiens eux-même aboient en allemand quand ils aboient, ce qui est rare. Il y en a un gros avec lequel j’ai essayé de me lier, mais il ne m’a pas comprise et m’a tourné le dos avec dédain pour aller avec un vieux monsieur de Francfort. Écrivez-moi tous vite et beaucoup afin de m’empêcher de devenir allemande moi-même. Je commence déjà à m’engourdir, et je m’attends à devenir poétique comme les jeunes Bernoises qui se promènent silencieusement dans les bois en effeuillant des marguerites. Je vais probablement faire comme elles d’ici peu et je dévaliserai le gazon en arrivant à Saint-Germain.
Hier nous avons eu pourtant une grande émotion ! Nous avons découvert un monsieur qui lisait le Figaro ! Comprends-tu notre joie ? Il y avait trois jours que nous ne rencontrions que des Allemands ! Nous nous sommes approchées timidement ! Oh joie ! le monsieur parlait français sans accent. C’était un parisien. Le seul ! Son bonheur, du reste, a égalé le nôtre. Il nous a avoué que depuis huit jours il mangeait seul dans sa chambre, pris d’hypocondrie, et qu’il ne s’était décidé à descendre dîner qu’en apprenant l’arrivée de deux Parisiennes ! Il nous a envoyé ce matin son précieux Figaro avec sa carte : Gustave Marx ! Je ne sais ni qui il est ni ce qu’il fait, mais je flaire un second Legendre et je vais commencer à le soigner pour Ludo. Il a l’air très riche et assez distingué, mais je me méfie de notre impression étant donné le [illisible] et l’état de notre esprit. Je crains d’apprendre bientôt que c’est un simple commis voyageur.
Parle-moi beaucoup de vous tous, ma petite tante et donne-moi des nouvelles de tous. Comment est la petite Marquis ? et le chat ? est-il reperdu ? Et Mme Massiminor ? est-elle calmée ? ne lui parle pas encore du fiancé de sa dernière petite fille, je ne suis pas assez sûre du chiffre de la fortune. Il ne faut pas l’exalter pour rien.
Tu me manques terriblement et je compte les jours qui me séparent du retour. Il me tarde de bésiguer, tapisser et papoter avec toi. En attendant, raconte !
Je t’embrasse de tout mon cœur, ma chère petite tante et j’attends avec impatience des nouvelles de Saint-Germain. Jacques a déjà meilleure mine. Il envoie mille baisers à ses amis. Si Ludovic a cinq minutes et un peu de cœur, qu’il m’écrive aussi. J’ai bien besoin de me retremper dans votre prose distinguée. Je ne sais pas encore l’allemand mais j’oublie déjà le français !
Encore mille vraies tendres tendresses.
Geneviève
Mardi
96. Ludovic à Geneviève < dimanche 18 juillet 1880 >s
6. route de Versailles St-Germain-en-Laye
Ma chère amie,
Maman croyait que je t’avais écrit, et je croyais, moi, qu’elle t’avait écrit. Nous avons découvert notre mutuelle erreur la veille du jour où nous avons reçu ta lettre.
Écris-nous, donne-nous des nouvelles de Jacques et des tiennes. Ici, santé parfaite. Meilhac, Offenbach et Wolff, St Germain... et malgré cela, les mardis bien mornes sans toi. J’avais l’autre jour la vieille dame N... à ma droite. Elle ne te remplaçait qu’avec bien du désavantage. Je t’ai envoyé là-bas mon petit volume. L’as-tu reçu ? Il se vend comme du paint. Environ dix mille exemplaires en dix jours. Le premier volumeu avait mis deux ans pour arriver à ce chiffre de dix mille. Je n’en suis pas plus fier pour cela et je me rends très bien compte que la politique joue un certain rôle dans cette grosse vente. Le 14 juillet s’est passé le plus tranquillement du monde. Rochefort nous est rendu. Je ne l’ai pas encore rencontré. Cela m’arrivera un de ces jours et je ne tourne plus le coin des rues qu’avec précaution. J’ai d’ailleurs l’intention de lui montrer la figure la plus aimable du monde et de l’inciter contre ces gredins de républicains modérés qui ouvrent la guerre depuis longtemps. Le journal de Rochefort – l’Intransigeant – a paru le matin de la fête. Il y a eu déjà cinq ou six numéros avec des articles du patron, tous des plus médiocres. Il a évidemment perdu le ton de Paris. Et la dessus, au revoir ; encore une fois écris-moi je t’en prie, et bon souvenir à Madame Ulmann.
Tout à toi
Ludo
Dimanche
97. Ludovic à Geneviève < après le 14 juillet 1880 >
Ma chère amie,
C’est toi maintenant qui n’écris plus. Es-tu absorbée par ta correspondance avec Hippolyte ? Mélanie hier nous disait qu’il y avait entre toi et lui échange de lettres quotidiennes !
Ici rien de neuf. Tout le monde bien. Quand reviens-tu à Paris ? Et quand viens-tu à Saint-Germain ? Élie et Daniel attendent Jacques avec impatience pour lui présenter tous leurs animaux. Notre jardin tourne à la ménagerie. Voici le catalogue de nos bêtes (sans nous compter) :
Trois chiens
Cinq chats
Un mouton
Un lapin
Une tortue
Le tout en liberté. Nous exceptés qui sommes les esclaves de nos bêtes, cela rappelle le paradis perdu, ou l’arche de Noë, ou le cirque des Champs-Elysés. Le caniche de Boitel saute par-dessus le mouton qui lèche la tortue pendant que le chat noir de ta mère – Étienne – donne de petites tapes sur le nez du lapin qui est son ami intime. Nous aurions pu pour le 14 juillet avoir à la place du Trône une baraque d’animaux savants. Il aurait été très facile d’apprendre au lapin à crier : Vive la République ! Il y a déjà tant de bêtes qui le crient ! ça n’en aurait fait qu’une de plus.
Mon petit volume se vend avec une telle violence que j’en suis littéralement suffoqué. Dix mille exemplaires en quinze jours et cela continue.
Tout à toi.
Ludovic Halévy
Dimanche
98. Ludovic à Geneviève < 1880-1881 >v
Ma chère Geneviève,
Baudry ne vient pas demain. Il a dû t’écrire, mais on dîne tout de même.
Il est bien entendu que tu te charges de piloter Straus, il n’a pas notre adresse. Comment va Jacques ? Tâche de l’amener, les enfants seraient ravis, et nous aussi qui te garderions un peu plus longtemps.
Tout à toi.
Ludovic Halévy
Lundi matin
99. Geneviève à Mme Léon Halévy (16 septembre 1881)
Ma chère petite tante,
Veux-tu regarder dans le deuxième volume de la Palatine si je n’ai pas par hasard laissé deux billets de cent francs ! Il m’arrive une chose inexplicable ! J’avais dans ma bourse, que je n’ai pas quittée, trois billets de cent francs. Je n’ai rien payé et je ne retrouve qu’un seul billet ! C’est pis que l’aventure Galle, puisque je ne peux malheureusement soupçonner Valentine ! elle aurait tout pris ! Regarde aussi dans ma chambre, par acquit de conscience car je suis à peu près résignée à ne rien retrouver !
Je crois que je vais décidément partir lundi ou mardi, car je reçois une lettre pressante des Toulmouche qui me disent que Delaunay a retardé son départ à cause de moi et que je ne peux les envoyer tous promener. Je vais donc me mettre courageusement à la nage.
Tu me manques beaucoup, ma chère petite tante, car je ne peux vraiment pas attribuer mes regrets à Rose Rozier, et généralement à cette heure-ci je n’ai encore reçu que vous deux ! donc tu peux sans amour-propre tout prendre pour toi.
Je vous embrasse tous de tout mon cœur.
Geneviève
100. Geneviève à Mme Léon Halévy (20 septembre 1881)
Mardi
Ma chère petite tante,
Mon audace a été récompensée car
« Il fait en ce moment le plus beau temps du monde
Pour aller à cheval sur la terre et sur l’onde. »
Ne vas pas croire pourtant que j’en profite pour faire toutes ces choses, car je ne sais si c’est le bon air de la vraie campagne, mais j’ai commencé par prendre le lit pendant trois jours. Maintenant je vais bien, mais je suis encore très fatiguée et très peu en train de faire des excursions. Je pose pour Delaunay qui couvre tous les murs de Blanche-Couronne de figures allégoriques, après quoi j’ôte mon costume de Nuit ou d’Automne ou de nursew et j’en mets un plus moderne pour poser pour Toulmouchex. Jacques lui-même passe à l’état de modèle. Delaunay l’habille en amour et lui paie ses séances. Heureusement que Lambert, qui est ici, ne m’a pas encore demandé de lui poser ses chats, car je ne sais vraiment plus comment je trouverais cinq minutes pour te donner de mes nouvelles et surtout te demander des tiennes.
Je serai à Paris avant le 30, donc c’est moi qui te recevrai et je te ferai les honneurs de Suzanne. Mais que je voudrais donc en être là ! Le temps me paraît long, bien que je ne m’ennuie pas, et il me semble qu’il y a un an que je ne t’ai vue ! Je t’embrasse de tout mon cœur et... J’allais dire : j’attends un mot de toi, et l’on m’en apporte un ! c’est être servie à souhaits. Je suis contente d’avoir de vos nouvelles, mais j’aurais voulu plus de détails sur toutes vos santés. Ah ! à propos, ou plutôt pas à propos, car cela n’a aucun rapport, tu sais que la comtesse m’a emprunté mon corsage parme soi-disant pour deux jours ? eh bien elle ne me l’a renvoyé qu’au bout de dix, elle l’a fait défaire et on me l’a rendu bâti et informe. Comment trouves-tu cela ? Du reste j’aurais dû m’en douter à l’air dont elle m’a dit : « On ne l’a pas défait, mais c’est un peu compliqué, je te le renverrai à Paris ! » Il faut que je sois aussi idiote qu’elle pour n’avoir pas compris ! Enfin ! je te réembrasse et je suis contente de voir le moment de la rentrée générale s’approcher. Tendresses pour tous.
G.B.
101. Ludovic à Geneviève <1882>y
Ma chère Geneviève,
Je reçois ce matin ta lettre et une lettre de Meilhac. Toutes deux parfaitement d’accord. Et comme je suis de votre avis, tout est pour le mieux. Isaac, Bilbaut, Vauchelet, Taskin et le ténor le meilleur possible (je crois que ce sera Stéphane), la reprise doit être excellente avec cette distribution qui donne une véritable sécurité comme exécution musicale. Cela doit passer avant tout. A aucun prix Capoul, du moment qu’il ne veut s’engager que pour l’ouvrage. Il paraît d’ailleurs qu’il n’en peut plus. Si Carvalhoz ne part pas tout de suite, tâche de le revoir. Dis-lui bien que nous sommes tous d’accord. Nous devons avoir, dans de telles conditions, une admirable reprise. Et l’expression n’est pas juste. Je pourrais dire : une admirable première représentation. La pièce, en effet, n’a pas été chantée à Paris, et elle le sera cette fois.
Nous avons ici une maison délicieuse et de la place pour toi. Délicieuse quoique d’une certaine simplicité, mais elle est propre comme un petit sou, avec des balcons donnant sur la mer au pied de la falaise et dans le coin le plus tranquille d’Etretat. Nous avons un temps charmant. Élie a déjà meilleure mine. Quant à Daniel, il a trop bonne mine. Il a attrappé hier un coup de soleil. Il est écarlate. Il a apporté une boîte de couleurs et il fait en ce moment de l’aquarelle sur la plage.
Tout à toi.
Ludovic Halévy
Dimanche matin
Louise a parlé à Mme Offenbach pour Mme Percheron. Elle voit peu de chances de succès. Plusieurs professeurs et professeures viennent ici régulièrement depuis très longtemps et ce sont plutôt les élèves qui manquent aux maîtres que les maîtres aux élèves. Louise te conseille de demander à Madame About s’il n’y aurait pas quelque chose à tenter à Rosenthal, près de Dunkerque, c’est une terre nouvelle, un terrain vierge.
102. Geneviève à Mme Léon Halévy (juillet 1882)
Ma bonne petite tante,
J’ai été bien contente ce matin de voir un peu de ton écriture à défaut de toi. Si tu n’as rien reçu de moi tous ces temps-ci, c’est que j’espérais toujours pouvoir m’expatrier en personne, mais je commence à perdre mes illusions et je me résigne à t’embrasser par la poste. J’aurais pourtant bien voulu aller un peu grogner avec toi, et je suis furieuse d’être obligée de rentrer mes gémissements, ma chère petite tante chérie. Si ces 35° persistent, il faudra bien que je me décide à les braver pour aller juger par moi-même de l’état de votre hôpital, mais pour l’instant je me calfeutre et je ne m’occupe plus du tout de ce qui se passe dehors. Je fais des provisions de glace et de mouchoirs, et j’éponge et désaltère les quelques malheureux qui viennent encore sonner à ma porte. Voilà ma vie. Quant à Jacques, il continue à faire la culbute, comme au mois de janvier. Joséphine a eu un erésipel, mais elle est guérie et va revenir. Je te conterai tous ces ennuis domestiques quand je te verrai.
Ludovic m’a fait l’effet d’être mieux portant, l’autre jour, mais je suis ennuyée de penser que Valentine se met à prendre le rhume général. Comment cela se peut-il par cette chaleur qui semble faite pour guérir toutes les poitrines les plus rebelles. Ma tête va un peu mieux, mais mes nerfs vont plus mal, et je ne suis plus capable de rien faire. Je lis toute la journée mais je n’en suis pas plus intelligente pour cela. Tu dois du reste t’en apercevoir par mon style qui rappelle celui de Clotilde. Je ne peux pas dire : Quel vent ! quel vent !... mais à cela près, c’est tout pareil. On sonne, c’est Ganderax ruisselant et demandant une éponge, un canapé et un verre d’eau. Je vais m’occuper de lui fournir tout cela et je reviens t’embrasser... Voilà.
À bientôt ma chère petite tante que j’embrasse de tout mon cœur.
Geneviève
Maman prépare une nouvelle fête !!!
103. Geneviève à Mme Léon Halévy (5 août 1882)
Samedi 2 heures
Ma chère petit tante,
Le second médecin qui sort d’ici dit – fait extraordinaire – absolument la même chose que le premier (de Lyon). Il paraît que, froid ou effort, je n’ai qu’un simple lombago (je crois qu’il faut écrire : lumbago !) et que les bains et le lit me sont seuls nécessaires. Je suis donc de plus en plus désolée que tu te sois fatiguée pour moi. Après ton voyage à Paris, la simple délicatesse m’obligeait à être sérieusement malade et je manque à tous mes devoirs en ne justifiant pas ton dérangement. Je suis bien contente d’avoir échoué dans mes tentatives auprès des princes de la science. Les Ganderax avaient, paraît-il, eu l’idée folle de déranger Potainaa, mais il a heureusement répondu qu’il ne viendrait que si je jurais de mourir dans la quizaine, engagement qu’aucun des deux frères n’a osé prendre pour moi. Il paraît que sept ou huit jours suffiront pour me remettre tout à fait sur pieds, peut-être moins. En tous cas, ne te dérange plus jamais ma chère petite tante, car tu as déjà bien assez de fatigues et d’ennuis comme cela, et j’aurais trop de chagrin si tu te rendais malade pour moi qui ne le suis pas. Dis bien à Ludovic de ne pas se déranger non plus et de ne venir me voir que s’il à affaire à Paris. Voici aussi un petit mot pour Louise.
Je t’embrasse et je te remercie encore ma bonne petite tante. Tendresses à Valentine.
Geneviève
104. Geneviève à Mme Léon Halévy (15 août 1882)
Ma chère petite tante,
Ne t’inquiète pas, je n’ai rien de bien grave, mais je suis seulement dans un état congestif qui demande beaucoup de soins. Mon voyage est dans l’eau, et Ludovic a dû déjà te mettre au courant de mes projets. Je suis fâchée d’être malade, mais je serai bien contente d’être auprès de toi. Nous gémirons ensemble et nous nous soignerons l’une l’autre.
Je t’embrasse bien tendrement ma chère petite tante. Ne te fatigue pas et surtout ne viens pas, mais écris-moi dès que Louise m’aura déniché quelque chose.
À toi
Geneviève
Mélanie étant venue dîner l’autre soir, j’ai été obligée de lui avouer que j’étais souffrante en lui faisant promettre de n’en pas parler à Maman ni aux Blanche. Je te dis cela pour que tu sortes de ta réserve vis-à-vis d’elle car elle pourrait amener des tempêtes !
105. Geneviève à Ludovic < 25 juillet 1883 >bb
Mon cher ami,
Je vais écrire à mon beau-père qu’il envoie chez toi la semaine prochaine pour chercher cent francs que je lui dois et que je te prie de lui remettre sur les fonds que tu as entre les mains. Si par hasard tu étais sorti, préviens Louise ou ma tante afin que Mariecc ne fasse pas la course pour rien. Donne-moi de vos nouvelles ici. Je reste jusqu’au 2 car le temps est si laid que mon traitement s’est trouvé plusieurs fois interrompu. Après j’irai, je pense, aux environs de Lucerne. Du reste je ne serai pas fâchée de partir, car depuis huit jours nous sommes envahis par les femmes dites supérieures, Mme Monnier et Mme Périer, et c’est un peu ennuyeux. La vieille Périer irait encore si elle était seule, parce qu’elle aime le bésigue, mais à elles deux, elles sont trop intelligentes. Elles veulent expliquer les beautés de la nature et vous demandent à brûle-pourpoint : « Quelles seraient, croyez-vous, les impressions des habitants des Steppes s’ils se trouvaient subitement transportés pendant leur sommeil au milieu de cette nature si riche et si verdoyante ? » Moi, je n’ai pas su répondre à cette question posée par Mme Périer, mais Mme Monnier n’a pas hésité ; elle a dit tout de suite : « Ils croiraient qu’ils sont morts et que c’est le paradis qui commence ». Il paraît que c’est cela qu’il fallait dire car l’autre a paru très satisfaite. Heureusement qu’elles sont un peu absorbées par le traitement et par la littérature car elles sont d’une nature un peu collante. Ainsi l’autre soir, après cinq quarts d’heure de conversation éminente, j’ai éprouvé subitement le besoin d’aller me retremper à une roulette dans le voisinage de D...[illisible] et j’ai espéré laisser la grande Monnier à des occupations plus sérieuses. Eh bien ! pas du tout, elle a lâché le gros bouquin qu’elle avait dans les bras et elle m’a suivie. C’était du reste assez comique de la voir assise à côté de D...[illisible] qui lui donnait des conseils et qui chantait tout le temps sur l’air des lampions : « J’veux du pique, j’veux du pique ! » Allons bon, voilà Mme Périer... Je quitte ma lettre en la cachant soigneusement et je reviendrai tout à l’heure vous faire mes adieux...
La voilà partie. Elle venait poser ses chagrins dans mon cœur et quels chagrins ! Il lui est arrivé une aventure qui est digne des oreilles de Louise. Imagine-toi que la pauvre femme se croyant voisine d’une chambre inoccupée a imaginé de prendre un lavement ! Ceci n’est rien ; mais l’affreux de la chose c’est que dans la joie de la réussite elle a parlé, et parlé très haut ! Qu’a-t-elle dit, je n’en sais rien mais il paraît que ça n’était pas destiné au publique [sic] car elle a manqué avoir une attaque en découvrant que la chambre en question était habitée depuis le matin par M. Monnier. Un bruit de bottes lui a tout révélé, et elle n’ose plus se montrer !
Mais je n’ai même plus la place de vous embrasser. Je le fais pourtant bien tendrement.
Geneviève
Écris et remercie ma tante de sa grande lettre. Où en est l’association Maman-Zéa ? Mercredi 25
106. Geneviève à Ludovic (août 1883)
Mon cher ami,
Je crois comme toi qu’il n’y a aucun intérêt maintenant à interrompre les représentations de Carmen ! Sa reprise a eu lieu, et quoi que nous fassions, nous ne changerons rien aux impressions du public, qui d’ailleurs a accepté cet à peu près mieux qu’on ne pouvait l’espérer. Donc laisse faire Carvalho, s’il est vraiment sérieux dans son désir de soigner un peu plus l’exécution ; tâche de le voir à [illisible] et mets-moi au courant de vos pourparlers. Quant à Choudensdd charge-toi de l’apaiser, car moi je préfère ne pas m’en mêler. Il faut seulement l’empêcher de profiter de cette différence d’opinion pour ne plus nous donner d’argent ! ce serait vraiment exagéré ! Je crois d’ailleurs qu’il m’en doit aussi pour La Jolie fille, mais tu seras assez gentil pour t’en occuper quand le moment sera venu. Si c’est possible j’aime autant ne pas paraître cette année. Tu peux m’écrire à Lucerne poste restante. J’y serai lundi ou mardi et je t’écrirai alors pour te donner mon itinéraire exact. Il dépend un peu de Louis et de Straus qui viennent nous rejoindre la semaine prochaine et qui me feront un peu faire ce qu’ils voudront car tu connais mon manque de volonté ! Ainsi je ne voulais passer qu’un jour ou deux à Aix et je me suis laissé entraîner (je crois qu’il ne faut pas accorder) par M. Perrin à rester jusqu’à demain. Il est tout à fait délicieux quand Mme Doux n’est pas là. On dirait un collégien en vacances. Il a un entrain et une jeunesse extraordinaires et je crois qu’ici il ne ferait plus peur à Louise. Il m’entraîne dans des promenades étonnantes à pied, en voiture, en barque sur le Bourget, en bateau dans des grottes, et le soir il me traîne au Casino entendre des cinq actes d’opéras ! Heureusement que je vais assez bien cette année pour supporter sa jeunesse, car l’année dernière je n’aurais pas pu le suivre. Croirais-tu qu’il ne met jamais de paletot même sur l’eau ! Il me charge de toutes ses amitiés pour toi. Il espère faire le travail dont il est question mais il n’est pas sûr d’avoir le temps. Il vient de me donner sa lettre à Sarcey qui est tout à fait jolie. Qu’est-ce que c’est que ce voyage de maman ? Je tombe de mon haut en apprenant qu’elle est à Bordeaux ! je n’ai reçu aucune lettre d’elle depuis cinq ou six jours et je pensais qu’elle s’était trompée en mettant ses adresses. J’allais justement lui demander par télégraphe ce qu’elle devenait ! Mais pourquoi Bordeaux ? Écris-moi le résultat de la petite opération de mon oncle. Du reste je vais écrire à ma tante et à Valentine dès que je serai partie de ce lieu de plaisirs. M. Perrin me fait chercher pour aller en bateau à voile visiter un couvent ! Je pars, car Jacques trépigne à l’idée de cette promenade, mais avant je vous embrasse tous bien tendrement. Mes félicitations à Élie et même à Daniel ! C’est superbe.
À toi.
Geneviève
Samedi. Aix.
Ce climat doux est délicieux et me fait beaucoup de bien ! Vous devriez venir. Pourquoi Meilhac a-t-il écrit cette petite cacade en vers dans le Gaulois ?
107. Geneviève à Ludovic (août 1883) <19 août 1883 >ee
Lucerne
Hôtel National
Dimanche
Mon cher ami,
Comme je ne sais pas trop où tu es, je m’en tiens à Saint-Germain. Je te parviendrai tout de même j’espère. Ta dernière Cardinal est délicieuse. Je ne l’ai lue qu’il y a trois jours, le journal m’ayant justement manqué au bon moment, et j’ai été enchantée. D’ailleurs tu as un grand succès, d’après mes correspondances particulières.
Ce que tu me dis de Grenierff me paraît fou mais peu inquiétant, car je ne pense pas qu’elle répète même le rôle jusqu’au bout. La seule chose ennuyeuse dans tout cela, c’est que je ne vois toujours pas de Carmen et qu’il serait je crois important que la pièce fût reprise cet hiver. Sans cela nous risquons d’attendre encore six ans une Carmen imaginaire et introuvable, et nous ferions croire le public à un échec... Enfin attendons, et surveille un peu si c’est possible.
Nous attendons Louis et Straus ce matin. Je vais même te quitter pour aller au devant d’eux. Je ne sais pas trop ce que nous allons faire mais je pense que nous allons rester quelque temps dans les environs. Donc, écris-moi ici. Mes lettres suivront. J’avais de vagues projets d’Italie, car c’est bien tentant ce chemin de fer du Gotthard qu’on a sans cesse sous les yeux, mais j’ai peur d’être fatiguée si je me lance. Et puis on dit qu’il fait chaud et qu’il y a des bêtes !
Quel dommage que vous ne puissiez pas venir passer huit jours ici en quittant Villerville. Louise aurait le droit d’emmener Busnach et je crois que, pour peu de temps, tu ne t’ennuierais pas sur ce lac. Jacques me charge d’embrasser tes fils qu’il regrette toujours malgré les plaisirs variés de la Suisse, et moi je vous envoie mille tendresses. Dis à Louise que j’avais le désir de lui envoyer un souvenir pour sa fête, mais je n’ai trouvé que des chalets à musique, des ours de Berne ou des lions de Lucerne. Donc pour l’instant je m’en tiens à l’intention.
À toi.
Geneviève
Oui je crois au fond que Maman avait quelques intentions sur le testament du vieux Rodrigues, car elle se moque beaucoup des autres membres de la famille à ce sujet et parle beaucoup de César Girodotgg. Aie [sic] la complaisance de remettre encore 100 francs quand on viendra de chez mon beau-père, dans les premiers jours de septembre. Envoie-moi des nouvelles de ton pèrehh. D’ailleurs je vais écrire à ma tante.
108. Geneviève à Ludovic <août 1883 >ii
Burgenstock près Lucerne. Lundi
Mon cher ami,
Je ne crois pas faire fausse route en adressant ma lettre à Dieppe, car vous n’aurez pas je pense été tentés de retarder votre départ. Moi, je reste encore ici une dizaine de jours et j’espère que tu vas trouver le temps et le courage de me donner encore de vos nouvelles. Il paraît qu’il fait très chaud, mais ici on n’en souffre pas. Quand je dis on, je parle des personnes normales, car moi je ne compte pas. Ce qu’il y a de certain en tous cas c’est que l’air est parfaitement sain, et que Jacques est déjà transformé. C’est l’important. Nous ne nous ennuyons pas trop malgré le calme plat. Nous avons d’ailleurs quelques visites qui nous remettent dans le mouvement. D’abord les Ganderax qui sont voisins chez les Ephrussi, puis Poirson qui vient de nous quitter. Straus nous arrive je crois dans le courant de la semaine et nous attendons demain... devine... Caro, qui vient sur notre pic nous serrer sur son cœur... rien pour le trèfle : ne me prends pas pour Christian.
Tu sais que l’incendie dont tu me parles d’une façon si désintéressée me coûte tous mes tapis ! Pour une fois que j’ai de l’ordre ça ne me réussit guère. La veille de mon départ, j’écris à mon tapissier de venir tout détendre chez moi et d’emporter mes tapis ; il vient les chercher le mardi matin, me les dépose rue Janneron et le soir tout brûle ! Il paraît que le propriétaire de cet établissement où l’on met en garde presque tous les tapis de Paris, est assuré à beaucoup de compagnies, mais il y avait plusieurs millions de marchandises et je ne sais pas trop si je vais rentrer dans mon argent. Je renonce décidément à être femme de ménage. Heureusement encore que mes tapisseries n’ont pas été emportées, mais cela n’a tenu qu’à un fil ! je n’avais pas donné d’ordres précis et le tapissier a hésité un moment !
Écris-moi et dis-moi ce que vous faites, comment vous allez, qui vous voyez, etc. Ma tante est-elle enfin rafraîchie ? Et toi reprends-tu ta taille svelte ?
Je vous embrasse tous et vous aime. Je suis bien fâchée que ça m’ennuie tant d’écrire ; sans cela je vous écrirais très souvent et vous seriez bien forcés de répondre les uns ou les autres.
Jacques embrasse ses cousins,
À toi.
Geneviève
Mme de Richelieujj me demande de t’envoyer ses meilleurs souvenirs.
109. Geneviève à Ludovic < septembre 1883 >kk
Lundi
J’arrive seulement à Clarens, mon cher Ludovic, parce que j’ai encore eu une espèce de crise nerveuse en quittant Burgenstock et j’ai été obligée de m’arrêter deux fois en route avant d’arriver ici. Aujourd’hui je vais beaucoup mieux et je me trouverais calme et bien dans cet endroit délicieux, si je n’étais tourmentée de l’état de Maman. Je te remercie, je remercie mille fois ma tante d’aller la voir et de la distraire un peu. Je reviendrais tout de suite si je ne me sentais pas encore si fatiguée ! Cependant je compte sur toi pour me dire si je dois le faire avant la fin du mois. En couchant en route une ou deux fois s’il le faut, je peux parfaitement faire la route. D’ailleurs un très grand médecin que j’ai vu à Berne m’a dit que je ne devais avoir rien de sérieux et que tout ce qui me faisait souffrir était probablement nerveux. Il me conseille le repos et la tranquillité pour me remettre des eaux qui m’ont trop fortifiée et ont exaspéré mon système nerveux. Comme c’est agréable ! (tu dois triompher vu tes idées médicales !) J’attends avec impatience des nouvelles de Frou-Frou. Je ne m’imagine pas du tout que la pièce puisse perdre quelque chose dans un grand cadre et j’espère que le succès sera énorme. D’ailleurs il est bon d’avoir cette toquée de Sarah dans son jeu. Écris-moi le résultat. D’ailleurs j’aurai des nouvelles fraîches par Louis qui part le lendemain de la première. Je suis bien effrayée de l’hiver pour Maman. Elle parle déjà avec terreur de sa rentrée rue de Londres. Je ne la crois pas en état de déménager et je ne suis guère non plus de force à le faire pour elle. Si je ne craignais pour elle la fatigue de la route, je l’aurais fait venir ici pour six semaines. Il y a des installations confortables, de grands médecins et un air incomparable ; mais je pense qu’on ne peut y songer n’est-ce pas ? Parles-en toujours à Lepris. S’il pensait que cela lui serait bon je louerais une villa et je resterais pour la soigner jusqu’à ce qu’elle veuille revenir. C’est une station d’hiver et le mois d’octobre est ici un mois d’été très chaud. Seulement je crois que tout cela n’est pas possible avec ses clous. T’a-t-elle parlé de son horreur pour son appartement depuis quelque temps ? Je suis bien heureuse de savoir ma chère tante mieux portante. Je lui écrirai demain. Je vous embrasse tous de tout mon cœur.
G.B.
Écris Pension Roy.
110. Ludovic à Geneviève < septembre 1883 >
6 Route de Versailles St-Germain-en-Laye
Ma chère amie,
Tu dois dépenser beaucoup d’argent avec toutes ces allées et venues à travers la Suisse... Mais ne sois pas inquiète. Tu rentreras dans tes frais de voyage dès ton arrivée à Paris. Tu trouveras 2 800 francs chez Choudens.
Saint-Germain vient de passer par une agitation politique, et si tu as lu le Figaro tous les jours tu as dû voir qu’un homme de cœur, le jeune comte Fressinet de Bellonge avait joué un rôle important dans ces graves événements. Ce rôle important a consisté à recevoir une pierre dans le dos et un coup de pied – un peu plus – au-dessous du dos. Ce brave garçon, malgré mes sages conseils, s’est mis à Saint-Germain à la tête d’une coalition anti-républicaine. Ils sont tous, dans cette malheureuse maison égarés par les articles de ce fou de St-Genest. Avant hier soir au sortir d’une réunion électorale cinq ou six cléricaux – dont Fressinet – ont été reconduits chez eux par une bande hurlante. Ils ont reçu quelques coups de pierre et quelques coups de pied. Je n’ai pas vu Madame Brun depuis l’aventure. Elle doit être rayonnante. Ce n’est pas tout. J’ai découvert que le dit Fressinet est entré depuis deux ou trois mois dans l’Industriel de Saint-Germain. C’est le chemin de la Revue des Deux Mondes.
Quand viendras-tu ? Nos mardis sont bien abandonnés. Sauf Meilhac et les deux Ganderax, tout le monde est parti. Rebouleau et St Petersbourg !!!
Ludo
Lundi
111. Geneviève à Ludovic < octobre 1883 >
Mercredi
Mon cher ami,
Je viens de recevoir la réponse du chef de gare à qui j’avais demandé des fauteuils-lits pour vendredi, et qui me dit qu’il ne peut me les garantir avant samedi. Je suis embarrassée car le médecin me défend absolument de faire la route sans être étendue. Si tu vois un inconvénient à ce que je n’arrive que dimanche matin, télégraphie immédiatement. Je peux en faisant quatre heures de route en plus revenir par Genève où je trouverai des sleepings. En tous cas je vais écrire à Lausanne et dire au chef de gare qu’il fasse encore un effort pour m’avoir des fauteuils pour vendredi. Je voulais revenir hier avec Louis, mais le docteur Muret s’est absolument opposé. Il m’a dit avec tant d’autorité que j’arriverais malade si je n’attendais pas le moment fixé par lui, que je lui ai obéi, et je le regrette bien d’après ta lettre et d’après mon propre sentiment ; je voudrais bien maintenant être arrivée et je compte les jours qui me séparent de l’heure du départ. Voici ce que m’écrit Reinachll sur Galli-Marié. Puisse-t-il dire vrai ! La reprise est-elle toujours fixée au 20mm ?
Ainsi donc à dimanche huit heures du matin si je ne reçois pas d’avis de toi, et même peut-être avant en tous cas, car je vais revoir le docteur demain et vais lui parler sérieusement sur l’utilité de mon retour.
Je vous embrasse tous.
Geneviève
Ce pays est terrible au moment du départ ! Pas un train de jour possible ! ils mettent tous 16 heures au lieu de 11 !
112. Geneviève à Ludovic < février ou mars 1884 >
Mon cher ami,
C’est encore moi, et voici pourquoi. Nephtalnn me fait savoir que Danbéoo est un peu blessé parce que je ne lui ai pas écrit à la suite des représentations de Carmen, et cela d’autant plus que je le connais un peu personnellement ! Que faire ? Nephtali lui a dit que j’avais l’intention de le remercier et me conseille de le faire de suite. Mais comment expliquer ce retard ? Donne-moi un avis et envoie-moi même au besoin un petit scénario de lettre. J’avais bien vaguement pensé à lui écrire, mais les circonstances de la reprise m’ont empêchée de le faire. Puisque les choses se passaient un peu malgré nous, je n’osais pas donner mon approbation dans une lettre qui pouvait être publiée selon l’usage. D’un autre côté je comprends bien que Danbé n’est plus coupable et qu’il a fait ce qu’il a pu ! je ne voudrais donc pas le fâcher ! Conseille-moi, car je ne sais pas ce qu’il faut dire. Je vous embrasse tous. Jacques écrit à Daniel par ce même courrier et refuse avec horreur de donner l’hospitalité à ce petit mot. Il prétend que cela gâterait le plaisir de ses cousins et peut-être a-t-il raison. La lettre de Daniel était bien drôle. L’as-tu lue ? Nous recevons tous les matins une lettre de Delpit disant qu’il arrive, et tous les soirs une dépêche disant qu’il n’arrive pas. Cependant aujourd’hui nous sommes un peu inquiets parce que l’ordre est changé. Il envoie une dépêche pour annoncer sa venue ! Écris-moi, envoie un brouillon et reçois mille tendresses pour tous.
Geneviève
Jeudi
113. Geneviève à Mme Léon Halévy (15 juillet 1884)
Ma chère petite tante,
Tu es bonne bonne [sic] de m’avoir écrit, car je sais que cela te fatigue ; mais si tu voulais me faire plaisir, tu as réussi. Malgré le vide que tu laisses ici, je suis heureuse que tu n’y sois pas ! tu ne t’imagines pas ce que c’est depuis trois jours, comme chaleur, poussière, infection, ivrognes et pétards. J’étais contente, l’autre jour, quand tu as été montée en voiture, de penser que tu partais pour un peu de nouveau. Je ne sais pourquoi je m’imagine que l’air de Dieppe sera meilleur pour Valentine que celui de St-Germain qui ne lui réussissait guère. Maman est très accablée par la chaleur. Dimanche, elle m’a écrit qu’elle était plus souffrante de son asthme, ce qui fait que j’y suis allée. Nous avons pris un landau de la Compagnie, Louis, Straus et moi, et nous sommes partis par 34 degrés de chaleur et plus encore de poussière (pas de degrés) ! Nous avons passé par le Vésinet pour prendre Jacques, et nous sommes arrivés à St-Germain à moitié morts... surtout moi ! J’ai écrit à M. Lepris pour le prier de tâcher de décider maman à quitter ce bouge, au moins pendant la grande chaleur, car je crois que cette petite chambre où elle ne peut dormir que la fenêtre grande ouverte est funeste ! Malheureusement je crains qu’il n’échoue comme j’ai échoué. Tout cela est bien ennuyeux. Aujourd’hui j’essaye de me reposer, mais vainement. On ne respire vraiment plus. Donc, tu vois que je serais égoïste si je te regrettais ! Ceci ne veut pas dire que tu ne me manques pas beaucoup, car ma générosité ne va pas si loin ! Je trouve la maison lugubre sans vous tous que j’aime, et je n’essaie pas de te le cacher !
Je vous embrasse bien tendrement. Écrivez de temps en temps les uns ou les autres.
Geneviève
Amitiés aux Blanche.
114. Geneviève à Mme Léon Halévy (18 juillet 1884)
Ma chère tante chérie,
Tu as vu par ma lettre de mardi combien peu je m’attendais à ce dénouement si rapide. J’avais trouvé ma pauvre mère bien fatiguée dimanche, mais l’idée que cette crise pouvait être la crise finale ne m’était pas venue, non plus qu’aux médecins. J’ai été appelée mardi soir par une dépêche de Boso. Je suis arrivée à St-Germain à neuf heures et demie, et à deux heures du matin tout était fini. La fin est arrivée plus tôt que nous ne l’espérions, car on ne pouvait plus qu’espérer de voir se terminer un état de souffrance aussi pénible que celui des dernières heures. Ma pauvre malheureuse mère étouffait, et de dix heures à minuit, c’était épouvantable. Après, elle a paru se calmer et s’assoupir, mais ce que nous prenions pour du sommeil était la mort, et elle s’est éteinte sans reprendre connaissance.
Rien ne peut te donner une idée de l’horreur de cette mort dans ce salon ouvert à tous les vents, sans un lit, sans même un canapé ! Certes, je ne prévoyais pas, quand je te parlais de cette installation, que le manque de confortable se ferait sentir si cruellement. Je ne peux t’en dire plus long ce soir ; je suis littéralement brisée de fatigue. Je te remercie de ton bon petit mot et je t’embrasse comme je t’aime. Tu me manques dans ce moment plus encore que jamais, mais je suis pourtant heureuse que ces émotions aient pu t’être épargnées. Je te prie de dire à Louise et Valentine que je suis bien touchée de leur affection. Je vous aime tous de tout mon cœur.
À toi
G.B.
115. Geneviève à Mme Léon Halévy (17 juillet 1884) <27 juillet 1884 >pp
Je sais d’avance, ma bonne petite tante chérie, que tu ne m’en voudras pas de n’avoir pas répondu à la lettre affectueuse que tu m’as écrite. Tu as deviné que le temps me manquait. Je ne peux essayer, en effet, de te dire tout ce que j’ai eu à faire depuis quelques jours.
Je pars demain, bien fatiguée, mais pas malade, et j’espère qu’un peu de calme me remettra. Je n’ai que le temps de t’embrasser mais je t’écrirai dès que je serai arrivée à Évian. Je n’ai pas besoin de te dire si tu m’as manqué. Tu sais, ma chère petite tante, que tu es ma vraie famille. Écris-moi. Ludovic me dit que vous êtes tous bien, et pourtant, dans ta lettre, tu as l’air de dire que Valentine ne se trouve pas merveilleusement de l’air de la mer. Dis-lui de me donner un peu de ses nouvelles et des vôtres. Tu n’as pas le droit de savoir encore qu’Élie a le premier accessit en anglais !!! mais je te le dis tout de même. Ludovic te recommande de n’en pas parler.
Je vous embrasse et vous aime.
Geneviève
Samedi
Mélanie, qui est là, vous embrasse tendrement.
116. Geneviève à Mme Léon Halévy (31 juillet 1884)
Grand Hôtel des Bains Évian – Haute-Savoie
Ma chère petite tante,
Je suis arrivée depuis deux jours et à peine reposée, mais je veux venir t’embrasser en quelques lignes.
J’ai fait un bon voyage, dans un train d’une rapidité vertigineuse. Je crois qu’il ne s’est pas arrêté plus de cinq fois en douze heures. J’en ai encore la tête secouée. Heureusement que nous étions au large dans le sleeping, nous étions seuls... avec Galli-Marié !!!
Ici, je ne suis pas encore très habituée au bruit de l’hôtel. J’ai eu la tête si fatiguée tous ces temps derniers que j’aurais préféré plus de tranquillité. Je me sens assez seule au milieu des terribles figures de connaissance sur lesquelles on marche. Aussi je vis beaucoup dans ma chambre. J’ai déjà pris deux douches. Elles sont bien installées et bien données. J’espère donc que le traitement ne me fera pas grand mal ! Du reste, l’air doit être bon, car je suis prise d’une fringale affreuse et j’ai peine à attendre l’heure des repas. Je vois du reste que tout le monde est dans le même état.
Jacques est dans la joie entre les petits Sichel et les petits Poirson. Il passe sa journée au grand air et dévore aussi.
Je t’écris au crayon parce que je ne suis pas encore très déballée et que je ne trouve plus mon encrier. Je pense que tu es bien contente du succès d’Élie. Écris-moi un peu ma bonne tante chérie, ou prie Valentine de me donner de vos nouvelles. Je vous embrasse et vous aime tous.
Geneviève
Je retrouve mon encre pour te donner mon adresse et mettre la tienne.
117. Geneviève à Mme Léon Halévy (19 août 1884)
Tu es la personne à qui je voudrais le plus écrire, ma bonne petite tante, et pourtant, tu es en droit de me trouver très négligente. Cela vient de ce que je voulais manger mon pain blanc le dernier, et commencer par me mettre en règle avec la société. J’essaie depuis quinze jours, mais je n’arrive pas à liquider complètement toutes mes obligations. Tous les jours il en vient de nouvelles et je commence à être un peu découragée. Donc, j’abandonne un jour la politesse et les indifférents, pour venir me retremper un peu auprès de toi. J’ai eu de vos nouvelles par Louis et je sais que la petite indisposition de Daniel est en bonne voie. Mais toi ? Je voudrais connaître un peu vos impressions de Dieppe et savoir si cela vous réussit moralement et physiquement.
Tu ne peux t’imaginer, ma bonne tante chérie, combien l’été me semble long sans entendre parler de vous. J’ai beau ne pas me déplaire du tout ici, j’ai bien souvent le mal de la rue de Douai. Je ne sais pas encore quand je pars pour l’autre lac. Peut-être samedi, mais plus probablement lundi. En tous cas, mes lettres me suivront. Tu peux donc m’écrire un mot, ou prier Valentine de le faire sans aucune crainte.
Jacques est ici heureux comme un roi. Il s’amuse trop, et j’ai même souvent peur que son plaisir ne soit plus fatigant que son collège. Il joue plus violemment qu’il ne travaille. Il a ici une bande d’enfants de son âge, et je ne le vois pour ainsi dire pas une minute en dehors des repas. Il est très amoureux de la petite Poirson et il est venu hier en rougissant me demander six sous pour lui acheter des roses. Je doute pourtant que cela finisse par un mariage.
J’ai juste la place de t’embrasser, ma bonne petite tante chérie. Je le fais de tout, tout mon cœur, et j’envoie mes meilleures tendresses à Louise et à Valentine. Que Ludovic m’écrive un peu !
G.B.
118. Geneviève à Mme Léon Halévy (28 août 1884)
Châlet Ephrussi – Meggen Lac des 4 cantons – Suisse
Ma bonne petite tante chérie,
J’ai attendu mon arrivée ici pour te remercier de ta lettre qui m’a fait un vrai plaisir. A Évian, c’est à peine si j’avais le temps de lire ma correspondance et je ne pouvais songer à l’entretenir. L’obligation d’avoir pris une douche, plusieurs verres d’eau, et d’avoir dit une cinquantaine de bonjours avant le déjeuner qui a lieu à dix heures et demie m’abrutissait complètement. A midi, généralement, la migraine commençait et m’obligeait à l’inaction.
Je t’ai pourtant écrit il y a une dizaine de jours. As-tu jamais reçu ce témoignage de mon idiotisme ? Je n’ai dû te dire que des petites choses, genre Clotilde, mais je pense que tu auras tout de même compris que je t’aimais bien et te regrettais comme je te regrette toujours, ma bonne petite tante.
J’apprends par une lettre de Ludovic que la petite vérole volante de Daniel a passé à Élie. J’espère que le bon effet de la mer ne sera pas atténué par cette indisposition, et que le voyage en Angleterre en souffrira seul. J’avoue même que je ne suis pas trop fâchée de penser que vous ne passerez pas seules toutes deux ces tristes jours d’anniversaireqq. Je n’ai pas besoin de te dire, n’est-ce pas, ma tante chérie, que je pense à toi en ce moment encore plus que de coutume, et que je voudrais pouvoir t’aider un peu de ma vieille tendresse de fille.
Je suis ici dans un pays rêvé. La chambre d’où je t’écris ce matin pendant que Joséphine me coiffe, rappelle beaucoup celle de Louise à St-Germain. La Seine est remplacée par le lac, et le Vésinet par le Righi. Rien de plus joli que ce chalet qui ressemble à la petite maison anglaise de l’exposition de 78. Un vrai joujou dans lequel on a tout le confort possible, au milieu d’un pays sauvage et complètement inhabité. C’est tout à fait calmant, et je crois cette vie préférable à celle des eaux qui est un peu trop fébrile pour mes pauvres nerfs. Cependant, j’aurais tort jusqu’à présent de me plaindre d’Évian ; sans les migraines inséparables de la cure, j’allais assez bien et ne me sentais fatiguée que moralement.
Remercie Ludovic de sa lettre et dit lui que je lui écrirai bientôt. Tout en me sentant un peu moins bête qu’à Évian, je n’ai pas à dire pour deux aujourd’hui. J’embrasse Louise et Valentine. Que l’une ou l’autre me donne des nouvelles d’Elie. Je t’embrasse et les embrasse de tout mon cœur. Straus et Louis me crient de te dire mille choses. Voilà qui est fait.
À toi
Geneviève
Mon papier n’est pas déballé ! Amitiés aux Blanche.
119. Geneviève à Mme Léon Halévy (17 septembre 1884)
Certainement, ma bonne petite tante, je suis très attendrie et surtout très heureuse de ta grande lettre ; aussi je me dépêche de t’embrasser entre deux migraines et deux voyages, car je suis depuis hier à Thoune [sic], et j’en repars demain pour aller m’installer définitivement à Clarens (Hôtel Roy) comme l’année dernière. Mme Ephrussi nous a demandé deux jours pour faire fermer sa maison. Nous sommes donc venus l’attendre ici, dans un hôtel excellent et toujours au bord d’un lac délicieux. Dans ce pays, ce n’est pas varié, toujours des lacs, toujours des montagnes, toujours des glaciers, et pourtant rien ne se ressemble ! Le 8 ou le 10 octobre au plus tard, je changerai d’horizon, et je t’assure, ma chère petite tante, que la rue de Douai ne me paraîtra pas désagréable malgré son pas de lac ! J’ai bien bien envie de te revoir, et au fond je trouve l’été, qui sépare, une chose insupportable.
Je suis très intéressée par les amours de Mme Blanche et du peintre Gervex, car je pense qu’elles joueront un rôle dans l’histoire de l’art. Tu sais que Gervex a l’habitude de prendre ses maîtresses pour modèles. Nous verrons donc bientôt cette petite friponne de Félicie transformée en Marion ou en Namouna. Qu’elle sera belle les cheveux épars sur l’oreiller, et quelle idée elle laissera de la femme au xixe siècle !
Il y a quelques jours, j’ai rencontré à Lucerne un gros homme qui pêchait à la ligne et qui s’est précipité dans mes bras. C’était M. Dombrowski qui promène son ventre et son caractère dans toute la Suisse. Sa femme était, paraît-il, en train de dessiner dans une rue voisine, et je ne l’ai pas rencontrée. Les Legendre sont, je crois, à Baden- Baden avec Ludo. Mais je pense que malgré leur peur du choléra ils consentent à écrire en France en refusant les réponses. Tu dois donc avoir eu de leurs nouvelles.
Au revoir ma bonne tante chérie. Je t’aime et t’embrasse de tout mon cœur. Tendresses aux Anglais de ta famille ; je pense qu’ils doivent être revenus. Dis-leur de m’écrire. Tendresses à Valentine ; comment est-elle ?
G.
120. Geneviève à Mme Léon Halévy (16 août 1885)
Ma bonne petite tante,
Tu sais que tu me fais beaucoup de plaisir quand tu m’écris, c’est ce qui t’a donné beaucoup de courage. Il est donc juste que tu saches à quel point j’ai apprécié ton sacrifice. Je suis contente de penser que tu n’es plus morte, mais je ne comprends pas que tu te sois laissée mourir pendant si longtemps. Comment n’as-tu pas profité de ces 30 degrés pour mettre ton projet Destappe à exécution ? Quand on souffre de la chaleur à un tel point, il est absurde de prolonger la rue de Douai jusqu’au mois d’août, et Ludovic n’aurait pas dû te laisser faire !
Je suis si contente de l’effet du Burgenstock sur Jacques et même sur moi, que j’ai tiré un peu sur la ficelle malgré les protestations de Mme Ephrussi. Je ne descends chez elle que lundi, et j’y vais passer une quinzaine. Si le choléra ne s’étend pas du côté de l’Italie, j’irai à Bellagio et à Venise, sinon je reviendrai encore finir ma saison au lac de Genève. Il y a ici des bois absolument adorables dans lesquels je te regrette tous les jours ! Vous qui aimez la verdure, nous seriez ici au comble de vos vœux ! On n’a pas quatre mètres à faire pour se trouver dans une forêt de pins qui longe le lac et qui paraît vierge tant elle est moussue, feuillue, épaisse et déserte. Tu pourrais vivre là dans le peignoir de tes rêves et prendre des forces, sans être obligée de les dépenser contre Mme Blanche. À propos, comment va-t-elle cette jeune folle ? J’ai rencontré l’autre jour une petite truie qui, de profil, lui ressemblait comme deux gouttes d’eau. Si elle avait eu un chapeau, je crois que je me serais trompée ! Dis-moi un peu comment vous vous entendez. A-t-elle renoncé à t’amener enfin à ses idées toutes modernes, et t’agace-t-elle moins que l’an dernierrr ? Je voudrais savoir que tu te trouves à Dieppe aussi bien que possible, ma chère petite tante, et au fond, je donnerais volontiers toutes mes forêts suisses pour être auprès de vous.
Si la nature est belle, la population est affreuse au Burgenstock. Je voudrais pouvoir te donner une idée de ces espèces de personnages sans âge, sans taille, et sans sexe que l’on rencontre ici. Les toilettes sont inimitables. Mme Massimino et Mme Destappe te paraîtraient cocodettes à côté de ces horribles Allemandes à bonnet rose... car elles ont toutes un bonnet rose, et quel rose !
Heureusement que nous sommes en force contre l’ennemi, car nous sommes un petit groupe très décidé à ne pas nous laisser envahir. Tu ne pourrait croire à quel point le patriotisme se développe dans ce milieu. Nous nous jetons positivement des regards féroces quand nous nous croisons sur l’escalier, et le directeur de l’hôtel a dû renoncer à panacher sa table d’hôte. Les Français ont protesté et réclamé une salle à part. Une vraie guerre d’escarmouches.
Peux-tu me donner des nouvelles nouvelles [sic] de Perrin ? J’ai reçu il y a huit jours environ une lettre ravie de Mme Doux qui disait qu’elle n’osait croire à ce miracle, mais que pourtant la convalescence paraissait sérieuse. On pensait à partir pour Marg. Sais-tu si ce voyage a pu s’effectuer ?
Veux-tu donner la lettre ci-jointe à Ludovic et le prier de me dire si ce que demande ce Monsieur existe. Je lui ai répondu une lettre aimable car je sais que c’est un garçon bien et que connaissait mon mari, mais je n’ai pu lui donner aucun renseignement.
Je t’embrasse, ma chère tante chérie, et n’ose plus rien te demander ! Dis à Valentine d’écrire au moins pendant les Londres de Ludovic. Jacques embrasse ses cousins et moi je vous aime tous.
Geneviève
Écrire : Chalet Ephrussi – Meggen – Lac des quatre Cantons
Je vais m’exécuter et écrire à la Princesse ! Non seulement je lui ai écrit bien peu, mais je ne lui ai pas écrit du tout !
Straus et Ganderax t’envoient leur meilleur souvenir.
Gervex a donc décidément lâché Valtessess pour Féliciett ?
121. Geneviève à Mme Léon Halévy (23 août 1885)
Châlet Ephrussi-Meggen Lac des 4 cantons – Suisse
Ma chère petite tante,
Je suis ici pour huit jours. Veux-tu m’y donner ou m’y faire donner de tes nouvelles ? J’ai hâte de savoir si tu es contente de ton grand voyage, et si tu as bien supporté cette petite cure de calembours. Les Ludovic sont-ils revenus ? J’ai écrit à Londres. Ont-ils reçu ? L’air de l’Oise a-t-il été plus favorable à Valentine que celui de Dieppe ? Écrivez-moi dix lignes l’une ou l’autre.
Je n’ai rien à vous dire. Je suis toujours dans la même Suisse, dans le même chalet, dans la même chambre, chez les mêmes amis, sur le même lac. Je vois les mêmes montagnes, je reçois la même pluie, et j’attends avec la même impatience le retour de la mauvaise saison qui sera peut-être plus clémente que la belle, et qui en tous cas aura l’avantage de me ramener près de vous.
Je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.
Geneviève
Dimanche
Comment est Mélanie ?
122. Geneviève à Mme Léon Halévy (31 août 1885)
Châlet Ephrussi-Meggen Lac des 4 cantons – Suisse
Que devenez-vous tous, ma chère petite tante ? Voilà un temps infini que je n’entends plus parler de vous, et je serais inquiète si je n’avais eu indirectement de vos nouvelles par la princesse Mathilde. Elle m’a écrit que ma famille venait de partir pour l’Ile de Wight, et je ne sais même pas si ce « ma famille » s’applique à vous tous ou seulement aux Ludovic. Un moment je me suis demandé si le voisinage intime de Mme Blanche ne vous avait pas déterminés à fuir dans une autre patrie, tous en bloc, mais je ne me suis pas arrêtée à cette idée dramatique. Une telle mesure n’aurait pu être nécessitée que par un crépage de chignon qui n’est pas dans ton caractère. S’il s’agit d’une simple fugue anglaise des Ludovic, je pense qu’il [elle] ne sera pas de longue durée, et peut-être êtes-vous déjà tous réunis.
As-tu remis ou envoyé à Ludovic la lettre de M. Jules Cottran ? Je voudrais savoir si j’ai quelque chose à lui écrire.
Que signifie un adieu d’une forme presque mystérieuse que m’envoie Mme Howlanduu ? Elle m’écrit : « Je pars pour l’Amérique. J’espère vous revoir et vous envoie mille vœux de bonheur ! » Cela, et rien d’autre. A-t-elle eu des ennuis qui la forcent à s’expatrier, ou fait-elle un simple voyage pour voir son fils ? Demande à Ludovic.
Je vais un peu moins brillamment depuis que j’ai quitté mon altitude, mais je suis toujours en bon état, et Jacques est toujours très bien, mais d’une poltronnerie qui n’est pas croyable. Ces messieurs ont voulu lui apprendre à nager sans aucun succès. À peine est-il dans l’eau qu’il pousse des hurlements qui attirent les touristes. L’autre jour, pendant qu’il se déshabillait assez gaiement, car il aime le bain et craint seulement le danger, Straus, Étienne et M. Ephrussivv se sont mis à faire des plaisanteries sur « leur victime » et ont chanté sur l’air de Fualdès en faisant semblant de jouer de l’orgue : « Et nous n’aurons pour complices qu’un caleçon et qu’un lac, un lac des 4 cantons ! » Jacques les a regardés avec terreur et s’est enfui dans le costume d’Adam. Croirais-tu qu’il a été impossible de le faire entrer dans l’eau ce jour. Écrivez-moi vite et racontez ce beau trait à Daniel.
Je vous aime et vous embrasse tous.
Geneviève
Je compte partir dans huit jours pour l’Italie. Straus aussi. Mme Ephrussi t’envoie mille souvenirs.
123. Geneviève à Mme Léon Halévy (9 septembre 1885)
Mercredi Pallanza – Lac Majeur
Je suis plus qu’attendrie, ma bonne petite tante, je suis repentante en songeant à ta tristesse de dix pages ! Je suis sûre que pendant au moins une heure tu as regretté d’avoir de par le monde une nièce que tu as eu la mauvaise idée d’aimer un peu, et qui en profite pour t’infliger des supplices. Mais je t’en prie, cesse d’avoir pour moi des sentiments de tantâtre. Je suis si contente de ta grande lettre, que je ne te demanderai plus d’amour actif jusqu’à mon retour.
J’ai fait avant-hier mon entrée sous le beau ciel de l’Italie, et je crois que je n’en avais jamais vu de plus inclément. J’ai failli lui retirer toute mon estime ! Impossible de te donner une idée de la pluie ! Nous nous étions tous réfugiés dans l’entrepont, et si je te dis qu’il y avait à bord un régiment musique en tête, tu comprendras à quel point nous étions serrés. Rien de plus comique que notre arrivée. Il faisait nuit noire, nous ne pouvions bouger sur ce bateau bondé. Les parapluies ouverts, les bagages trempés ou égarés, les éclairs, le tonnerre, et pour comble, comme les Italiens sont des gens très gais et aiment à entrer brillamment dans les villes, le chef de musique donne le signal et boum, boum, boum... la fanfare commence ! J’étais assise entre la grosse caisse et le trombone. Tu juges de ma joie. Enfin nous avons débarqué au milieu de ce tohu-bohu tout à fait fantastique, et comme c’était fête et que les hôtels étaient pleins, on nous a logés dans une espèce de château extraordinaire, situé au fond d’un parc, peint à fresques d’un goût !... tout à fait italien ! et richement meublé par le Bon Marché ! Nous supposons que ce palais doit être hanté par les fantômes, car on nous l’a abandonné pour nous seuls avec ses deux salons, ses huit chambres, ses deux serres et un parc rempli de magnolias et de palmiers, tout cela pour le prix de quatre chambres d’hôtel ! Je regrette de le quitter, mais il faut que nous partions aujourd’hui pour Bellaggio où les Ephrussi nous attendent.
Le temps s’est subitement remis au beau et nous avons pu, hier après l’orage, prendre une barque et aller visiter les Iles Borromée qui sont délicieuses. Rien ne nous retient donc plus ici. Straus et Étienne me soignent très bien, et grâce à eux je ne suis pas trop fatiguée. Au fond, je serai bien contente quand je pourrai me reposer sur mes souvenirs auprès de toi, ma bonne petite tante, et malgré la beauté du voyage je ne regretterai pas de le voir finir. Je n’adore pas tous ces trimballages, mais tout cela est si beau que ça vaut bien un peu de dérangement. La route du Gothard surtout est inimaginable de beauté ! J’espère pouvoir passer une dizaine de jours à Venise comme dernière étape. Mais que tout ceci est loin ! trente-huit heures de route pour revenir rue de Douai !
Mais on me crie qu’il faut partir. Cela m’ennuie car j’ai encore bien des choses à te dire sur beaucoup de sujets. L’aventure de Ludovic est très dramatique ! Je frémis à l’idée de ce petit voyage forcé en Amérique. Dis-lui qu’il m’écrive encore à Bellaggio, Hôtel Grande-Bretagne, Lac de Côme.
Je vous embrasse tous vite et tendre. Quel ennui que Valentine soit toujours souffrante ! Mille tendresses et mille mercis ma bonne petite tante. Je t’écrirai encore car je te dois de la reconnaissance écrite. Je n’ai pas le temps de me relire et de voir si je suis lisible.
À toi, tendre tendre.
Geneviève
124. Geneviève à Ludovic < 12 septembre 1885 >
Samedi Bellagio
Cher ami,
J’arrive à Bellagio où je trouve ta lettre. Merci. J’avais lu dans les feuilles françaises que Galli faisait sa rentrée dans Carmen ce qui m’avait bien un peu surprise, mais pas beaucoupww. Je crois comme toi que le public n’est pas encore mûr pour une jeune Carmen. Il est habitué à cette vieille dame de talent et il faut la lui laisser. Sais-tu comment cette reprise a marché ? Moi j’aimais beaucoup Mauras mais je crois qu’il n’avait aucune influence sur la recette. C’est pourquoi Carvalho l’avait laissé partir. Et la débutante ?
Je regrette bien, d’abord de ne pas voir Degas qui est délicieux, mais surtout de ne pas le voir dans son nouveau rôle d’amant en titre de Mme Blanche. Alors, elle préfère décidément le plus grand peintre du siècle à l’homme le mieux élevé d’Europe ? Pauvre Busnach !
J’adore ce peu d’Italie que j’ai déjà vu. C’est délicieux et beaucoup plus vrai que la Suisse. Puisque tu aimes le chemin de fer et que tu y dors, tu devrais venir me voir à Venise où je vais lundi à l’hôtel Britannia. C’est moins loin que l’Amérique où tu as failli aller ces jours derniers. En tous cas, écris-m’y. J’y vais rester je crois douze ou quinze jours. Je reviendrai par Milan dans les premiers jours. Je cherche un moyen de voir Verone sans y coucher, car il paraît que ce pays célèbre par ses amants l’est aussi par ses punaises.
Je comprends que l’idée de ton discours te rende malheureux, mais je suis pourtant convaincue que tu dois le réussir et faire quelque chose de charmantxx. Le malheur est que tu as trop de temps. C’est ce qui te trouble et t’inquiète. Quand donc dois-tu livrer cet article à Pailleron ? comme dirait Degas !
Dis à ma tante qu’elle apprenne le Grabuge. C’est un jeu délicieux et passionnant auquel je me livre dans mes moments de prosaïsme... car j’ai en ai [sic] même en Italie. Il faut six cent douze cartes et une partie dure trois quarts d’heure. C’est peu pratique mais très amusant. Nous y jouerons cet hiver. Je vous embrasse tous. Tendresses de Jacques à ses cousins.
À toi.
Geneviève
À quand la reprise de La Juive ?
125. Geneviève à Ludovic (1885) < fin septembre 1885 >
Samedi Venise
Mon cher ami,
Je vais bientôt revenir mais j’aimerais avoir encore une fois de vos nouvelles à Milan, hôtel Cavour. Je suis ravie de Venise. C’est une ville délicieuse et qui, chose rare, mérite sa réputation. Malheureusement la chaleur, le sirocco, les moustiques et la saleté luttent avec les peintures, les églises, les palais et les gondoles, ce qui rend la joie incomplète. Je ne sais ce que je serais devenue sans les fidibus. Ce sont des petites pyramides qui rappellent les serpents Pharcion et que l’on brûle avant de se coucher ; cela répand une fumée épaisse qui étouffe les cousins et aussi un peu leurs victimes, mais seulement un peu plus tard. On a le temps de savourer ses vengeances, ce qui est énorme.
Les recettes que tu m’envoies sont des plus satisfaisantes. Il fait donc froid à Paris que l’on va au théâtre ? Ici tu ne peux t’imaginer la chaleur que nous avons eue pendant douze jours. Deux ou trois fois j’ai été obligée d’aller au Lido respirer l’air de la mer pour ne pas mourir. Par exemple les soirées étaient sans pareilles. La gondole dans les petits canaux sombres, le clair de lune, la musique, les cloches, tous [sic] cela est d’un 5e acte des plus réussis. On croit toujours que le traître va surgir au coin d’une rue. Maintenant il pleut un peu, mais je n’en suis pas trop fâchée. Moi-même j’avais trop chaud. Tu juges. Je vais rester quelques jours à Milan et je ne sais encore si je rentrerai directement ou par Genève. La rentrée des classes est-elle fixée au lundi 5 comme je le pense ? Si oui je n’arriverai peut-être que le 8 ou le 9. Je voudrais me reposer un peu de ce climat avant de rentrer à Paris. Sans cela je craindrais la transition trop brusque de la chaleur au froid. Tu ne peux t’imaginer les belles choses que l’on voit ici. Jacques Blanche lui-même est dégotté ! Il faudra absolument que tu fasses ce voyage un jour ou l’autre.
Dis-moi comment vous allez tous et quand vous revenez ? Je vous embrasse et suis contente que l’été soit fini. Malgré tout je regrette la rue de Douai et son contenu.
À toi.
Geneviève
Notes de bas de page
a Madeleine Taschereau, née Breguet, sœur de Louise Halévy. Malade, elle devait mourir le 11 octobre 1877.
b La veuve Gras, surnommée Jenny de la Cour, était jugée pour avoir fait vitrioler son amant, René de la Roche. La présence, devant le tribunal, du jeune homme défiguré et aveugle impressionna beaucoup l’opinion. Ludovic assista à ce procès. Maître Demange, qui devait plus tard être l’un des avocats d’Alfred Dreyfus, assura la défense de la victime.
c Madeleine Taschereau.
d La Reine de Chypre, œuvre de Fromental Halévy, fut reprise à l’Opéra le 6 août 1877.
e Andrea Barbot a débuté salle Le Peletier en 1872 dans Le Trouvère.
f Halanzier était directeur de l’Opéra depuis 1872.
g Le lendemain de la reprise de La Reine de Chypre.
h Adolphe Thiers. Pendant la Commune, en apprenant que l’appartement de Thiers avait été incendié, Léonie Halévy avait brodé un paravent dans l’intention de l’offrir à Thiers et elle avait demandé à Bizet de porter ce paravent à son destinataire. Bien entendu, Bizet avait refusé.
i Bien qu’extraordinaire et rare, l’anomalie évoquée par Geneviève, une cytite placentaire, n’est pas un cas inventé. Au cours d’une grossesse gémellaire anormale, des cellules d’un embryon avorté se trouvent englobées dans l’organisme de l’autre jumelle où elles peuvent séjourner longtemps avant d’être spontanément expulsées, comme c’est le cas ici, ou retirées par intervention chirurgicale.
j Œuvre de Fromental Halévy, L’Éclair fut repris à l’Opéra-Comique en 1877 pour vingt-cinq représentations.
k Il s’agit du départ pour la maison de Ludovic à Saint-Germain.
l Le Dr Évariste Michel, médecin thermal à Cauterets.
m Le 17 juillet 1878 tombe un mercredi.
n En 1878, le 24 juillet tombe un mercredi, non un jeudi.
o Les Gradis constituaient la branche maternelle de la famille de Léonie Halévy. Sa mère était née Esther Gradis et sa sœur, Sara-Laure, avait épousé Benjamin Gradis. C’est chez lui que Geneviève retrouvait la famille d’Henri Gradis, maire-adjoint de Bordeaux.
p Où les Halévy avaient pris leurs quartiers d’été.
q Geneviève voyageait avec son amie Laure Ulmann.
r Mme Marquis et Mme Massimino, nées Isambert, étaient des tantes de Mme Halévy, des sœurs de sa mère.
s L’Intransigeant, le journal de Rochefort, fut lancé le 14 juillet 1880.
t Les Petites Cardinal, paru le 7 juillet 1880 ; 3 500 exemplaires furent vendus ce premier jour. Le 19 juillet, Ludovic écrit : « Je suis littéralement suffoqué par le succès des Petites Cardinal » (Ludovic Halévy, Cahier 41, Revue des Deux Mondes, 1er janvier 1938, p. 117).
u Allusion à Madame et Monsieur Cardinal publié en 1872.
v Cette lettre a sans doute été écrite de Saint-Germain puisque Émile Straus ne connaît pas encore l’adresse de Ludovic ; à Paris, Geneviève et Ludovic ayant la même adresse, Émile Straus ne l’aurait pas ignorée. À cette date, les enfants sont encore jeunes, mais Straus est déjà un ami intime de Geneviève.
w Il ne s’agit pas ici du fameux portrait de Geneviève peint par Delaunay après la mort de Bizet et exposé au Musée d’Orsay sous le titre : Portrait de veuve. En 1881, pendant un séjour à l’abbaye de Blanche-Couronne qui était la propriété des Toulmouche, Delaunay réalisa un autre portrait de Geneviève, un buste. Les épaules sont esquissées et seule la tête est dessinée, coiffée d’un voile léger froncé par une couronne de fleurs. Ce portrait porte la mention : « Monastère de Blanche-Couronne – Mme Bizet – 7bre 1881 ». Il se trouve au musée des beaux-arts de Nantes sous la cote Inv. 5703 – cl U.B. 95.2.55.2 (H : 8,4 cm, L : 7,5 cm).
x Auguste Toulmouche avait été l’élève de Gleyre. Son atelier fut un lieu de rencontre des futurs « impressionnistes ». Toulmouche s’y occupa particulièrement de Claude Monet qui lui fut confié, jeune homme.
y C’est le 21 avril 1883 qu’Adèle Isaac reprit le rôle de Carmen. Cette lettre fut donc écrite durant l’été précédent, en 1882. En dépit des préoccupations de Ludovic, les représentations n’atteignirent pas la qualité d’exécution souhaitée. Cf. la lettre 106.
z Léon Carvalho fut directeur de l’Opéra-Comique de 1876 à 1887 puis de 1890 à 1897.
aa Professeur célèbre et sommité du milieu médical, le Dr Pierre Potain était un spécialiste des maladies du cœur et des poumons.
bb En 1883, date du séjour de Geneviève à Aix-les-Bains, le seul mercredi 25 tombe en juillet.
cc Marie Reiter était alors au service du père de Georges Bizet.
dd Choudens, éditeur de la musique de Carmen.
ee Ludovic avait fait paraître la « Nouvelle lettre à Madame Cardinal » dans Le Figaro du 16 août 1883. Cette lettre peut donc être datée du dimanche 19 août 1883.
ff Jeanne Granier, actrice spécialisée d’abord dans l’opérette.
gg Le Testament de César Girodot, d’A. Belot et E. Villetard, créé à l’Odéon en 1859 et entré au répertoire de la Comédie-Française en 1874. Cf. Proust, À la recherche du temps perdu, Éditions de la Pléiade, tome I, p. 73.
hh Léon Halévy devait décéder le 2 septembre 1883.
ii Cf. lettre 105.
jj Marie-Alice Heine, duchesse de Richelieu, était une grande amie de Geneviève. Veuve depuis 1880, elle allait se remarier avec Albert Ier de Monaco.
kk C’est le 17 septembre 1883 que Sarah Bernhardt reprit Frou-Frou, une comédie écrite en collaboration avec Meilhac et créée en 1869. Par ailleurs, la mention du mois d’octobre date cette lettre de septembre 1883.
ll Joseph Reinach, le « cher constant infidèle », comptait au nombre des grands amis de Geneviève qu’il appelait familièrement sa « chère muse mauve ».
mm Célestine Galli-Marié joua Carmen le 22 octobre 1883 et non le 20.
nn Nephtali Mayrargues.
oo À cette époque, Danbé était premier chef d’orchestre à l’Opéra-Comique.
pp D’après la lettre 116 écrite le 31 juillet.
qq Allusion à l’anniversaire de la mort de Léon Halévy survenue l’année précédente, le 2 septembre 1883.
rr D’après les Concourt, Félicie Blanche était « la femme insupportable de l’homme que tout le monde aime » (Journal des Concourt, Paris, Robert Laffont, t. 3, p. 648).
ss Lucie Delabigne, dite Lucie Valtesse de la Bigne, actrice aux Bouffes-Parisiens, avait défrayé la chronique pour avoir ruiné le prince de Sagan. Elle aurait inspiré à Zola le personnage de Nana et à Gervex un portrait exposé au Musée d’Orsay.
tt La femme du Dr Blanche.
uu Hortense Howland était mariée à un riche Américain qui retourna aux États-Unis et la laissa vivre à Paris dans le milieu qui convenait à son esprit. Amie intime de Geneviève et de Ludovic, Mme Howland fut aussi « l’amie de cœur » de Cavé. Ludovic, Degas et Cavé l’avaient accompagnée au Havre où elle s’était embarquée.
vv Charles Ephrussi, critique et amateur d’art, était directeur de La Gazette des beaux-arts et fréquentait, comme Geneviève, le salon de la princesse Mathilde. Il était le demi-frère de Mme Léon Fould, une amie de Proust, et fut l’un des modèles de Swann.
ww Célestine Galli-Marié avait créé le rôle de Carmen le 3 mars 1875 et l’avait repris le 22 octobre 1883. Depuis janvier 1885, Carmen avait dépassé la 200e représentation.
xx Ludovic préparait son discours de réception à l’Académie française. Élu le 4 décembre 1884, il devait être reçu le 4 février 1886. Cette lettre a donc été écrite en septembre 1885.
Notes de fin
1 Daniel Halévy, Note sur les salons de ma tante Geneuiève, et. annexe n° 10.
2 Mina Curtis, op. cit., p. 320.
3 A.F. Marmontel, Virtuoses contemporains, p. 168, cité par Rémy Stricker, Georges Bizet, op. cit., p. 162.
4 Mina Curtis, op. cit., p. 320.
5 Daniel Halévy, Note sur les salons de ma tante Geneviève. cf. annexe n° 10.
6 Contrat de mariage entre Geneviève Bizet et Élie Delaborde, étude de Me De la Palme, A.N.-MC-Et/ CXVII/1378.
7 Mina Curtis, op. cit., p. 320.
8 Daniel Halévy, Note sur les salon de ma tante Geneviève, cf. annexe n° 10.
9 E. de Gramont, Mémoires. Au temps des équipages, op. cit., p. 199.
10 Après avoir été donné au musée du Louvre, ce portrait est maintenant exposé au musée d’Orsay.
11 G. de Maupassant, Fort comme la mort, Presses Pocket, p. 70.
12 Daniel Halévy, Note sur les salons de ma tante Geneviève, cf. annexe n° 10.
13 Ibid
14 Daniel Halévy, Carnets, 30 mai 1890, archives J.-P. Halévy.
15 Acte de décès de Léonie Halévy : « Aujourd’hui, à deux heures du matin, est décédée à Saint-germain-en-Laye, rue de Tourville n° 4, Mme Hanna Léonie Rodrigues-Henriques, propriétaire domiciliée à Paris, rue de Londres n° 27, née à Paris le 31 janvier 1820, dont les noms des père et mère sont inconnus des déclarants, et veuve de Fromental Halévy. Constaté par M. Édouard-Georges Rodrigues-Henriques, cousin paternel de la défunte, âgé de cinquante-trois ans [...] et de Charles-Étienne-Louis Ganderax, homme de lettres, âgé de vingt-neuf ans... »
16 Cf. généalogie de la famille Rodrigues-Henriques, p. 403.
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