Chapitre 9. Pourquoi les patronymes ?
p. 407-418
Texte intégral
1Il peut sembler ambitieux, voire même présomptueux, de vouloir expliquer aux chercheurs qui étudient les patronymes pourquoi ils le font. Aussi, je compte seulement expliquer mes motivations personnelles, que vous pourrez comparer aux vôtres, et examiner l’avancement des recherches dans les domaines les plus proches de celui de l’étude des patronymes.
2Mon intérêt pour les patronymes a surtout résidé dans la possibilité de les utiliser comme marqueurs génétiques. Si l’analyse des marqueurs génétiques est extrêmement utile pour reconstruire l’histoire des populations, elle est également extrêmement coûteuse. Le prix d’un marqueur varie de 0,1 à 1 dollar pour une personne et il faudrait en étudier des centaines sur plusieurs milliers d’individus pour effectuer un travail de qualité sur la population d’un pays de quelque importance. En revanche, le relevé des patronymes peut être réalisé avec peu de travail et à un coût très modeste, surtout si l’on dispose des données sur bande magnétique, comme c’est le cas aujourd’hui pour de nombreuses sources. Il est ainsi possible de disposer des patronymes de tout un pays, et ce sans restrictions d’ordre bioéthique. Avec un effort raisonnable, on peut donc faire une étude génétique détaillée d’une population de grande taille.
3L’utilisation des patronymes comme marqueurs génétiques présente évidemment des limites. Ils ne présentent un véritable intérêt que dans l’aire linguistique dans laquelle ils sont apparus. Ils peuvent cependant être utilisés pour étudier la migration d’une aire linguistique à une autre, par exemple de l’Italie vers la France, comme l’ont fait Darlu, Degioanni et Zei (1996). En revanche, chaque fois qu’ils sont d’origine récente, ils sont moins utiles et n’ont pratiquement aucun intérêt du point de vue génétique comme dans le cas des aborigènes de Taiwan ou de la plupart des cinquante-cinq minorités ethniques chinoises. Dans ce cas, les patronymes existent depuis deux ou trois générations à peine. Ils constituent certes un témoignage intéressant de l’imagination des individus qui les ont inventés, mais ils ne peuvent pas servir à des fins génétiques.
4Au Japon, les patronymes existent dans leur forme actuelle depuis moins de cent trente ans ; leur usage a été introduit au début de la restauration Meiji, c’est-à-dire en 1868. En dépit de cette faible profondeur historique, ils sont déjà de quelque utilité, bien que leur faible diversité en réduise l’intérêt. En Europe, ils sont apparus entre le xiiie et le xviie siècle, d’abord dans la noblesse, avant de devenir obligatoires dans les pays catholiques après le concile de Trente (1545-1563).
5Une limite importante à l’utilisation des patronymes comme marqueurs est introduite par la multiplicité des origines des patronymes les plus courants (le polyphylétisme). En Italie, les 50 patronymes les plus communs (sur un total d’environ 280 000 dénombrés dans l’annuaire du téléphone) sont portés, d’après De Felice (1978), par 11,57 % des Italiens, tandis que 21,61 % des Italiens portent un patronyme rare, c’est-à-dire apparaissant dans moins de cinquante foyers. Un tiers des patronymes n’est présent que dans un seul foyer.
6La variation de fréquence est importante et elle est en partie due au polyphylétisme. Il serait intéressant à cet égard d’évaluer la distribution du nombre des origines possibles des patronymes polyphylétiques. On peut cependant faire quelques hypothèses très approximatives. Depuis l’origine de la plupart des patronymes, c’est-à-dire depuis le concile de Trente, la population italienne a été multipliée environ par cinq. Si tous les patronymes étaient à l’origine différents, chacun d’eux devrait être aujourd’hui présent dans cinq foyers. Le fait qu’il existe aujourd’hui, en Italie, environ 40 000 foyers avec le patronyme Rossi (ce patronyme qui est le plus fréquent en Italie avec 0,39 % désignait initialement les individus qui avaient les cheveux roux) suggère que ce nom possède 8 000 origines différentes. Je ne connais pas le nombre de personnes qui ont les cheveux roux en Italie, mais il doit sûrement excéder 8000, et probablement était-il déjà supérieur à 8000 à l’époque où les patronymes sont apparus. Naturellement, il est difficile d’admettre que tous les individus roux se soient vu attribuer le sobriquet de Rosso, puis que ce sobriquet ait donné naissance au patronyme Rossi chez tous leurs descendants.
7Ce chiffre de 8 000 doit également être augmenté car il existe, surtout dans le sud de l’Italie, un autre patronyme très fréquent, Russo (0,21 % pour toute l’Italie), qui possède la même origine. Il est clair que ce nombre de 8000 est très approximatif, puisqu’il ne tient pas compte des facteurs susceptibles d’influencer ce processus.
8L’occasion m’est donnée de résumer dans ces pages une étude réalisée en collaboration avec le professeur Du Ruofu du département de Génétique de l’Académie chinoise de Beijing (Du Ruofu et al. 1992), sur un échantillon de 540 000 individus pris au hasard dans la population Han. Le stock patronymique de la Chine est totalement différent de celui des autres pays. On ne trouve ainsi que 1054 patronymes et les dix-neuf plus fréquents regroupent 55 % de la population Han, qui compte un milliard cent millions d’individus. Ce nombre réduit de patronymes par rapport à celui observé en Europe s’explique par le caractère très ancien des noms de famille chinois ; la plupart d’entre eux semblent en effet remonter à la fin du Néolithique (il y a environ 4000 ans). L’écriture, apparue plus récemment en Chine (il y a 3000 ans) qu’en Mésopotamie et en Égypte, a une histoire est néanmoins parfaitement connue. Une des raisons qui nous font penser que certains patronymes chinois sont si anciens réside dans le fait que, d’une part, ils étaient transmis par voie matrilinéaire et, que d’autre part, le Néolithique chinois était matriarcal, au moins dans le nord du pays. Encore aujourd’hui, il existe quelques douzaines de signes de l’écriture chinoise désignant des noms de familles et comportant un symbole féminin, et à peu près le même nombre comportant un symbole masculin.
9Il y a 2500 ans un décret impérial a imposé que tous les noms de familles soient désormais transmis d’une manière patrilinéaire. En Chine, le terme patronyme a donc une validité limitée, puisqu’il existe un nombre important de matronymes. Ce serait mieux de parler de « noms de famille » lorsque la transmission n’est pas exclusivement patrilinéaire.
10Les noms de famille ont donc, en Chine, une histoire au moins dix fois plus longue qu’en Italie. Comme dans tout processus de dérive génétique, l’évolution des noms de famille implique une diminution continuelle du nombre total de patronymes. À la fin de ce processus, il ne peut subsister qu’un seul patronyme. À ce stade de leur évolution, les patronymes ont perdu leur fonction initiale qui consiste à distinguer les individus. En effet, en Chine il existe plusieurs villages, de un à plusieurs milliers d’habitants, où l’on ne rencontre qu’un seul patronyme, le plus souvent d’ailleurs différent d’un village à l’autre. Il est probable que chaque village devait initialement comporter une seule famille et que leur croissance a été surtout due à la croissance de cette famille fondatrice. Dans ces conditions, seules les filles qui sont restées dans le village paternel après leur mariage ont contribué à l’augmentation du nombre de patronymes. L’élimination de tous les patronymes à l’exclusion de celui du fondateur du village a pu prendre un temps relativement bref, surtout après que l’effectif du village eut cessé de croître.
11À Taiwan, où la population Han s’est implantée seulement lors des trois derniers siècles et, jusqu’à la dernière guerre, selon un schéma de développement traditionnel, on remarque la présence de villages qui se sont progressivement agrandis, génération après génération, par adjonction successive à la maison initiale du fondateur du village de maisons destinées à ses descendants. Une analyse des noms de famille à Taiwan vaut aussi la peine d’être citée (Chen et Cavalli-Sforza, 1983).
12En général, le processus de dérive génétique est lent et comme les noms de famille sont apparus en Chine il y a longtemps, ils devaient être au début peu nombreux car il ne devait guère y avoir plus de quelques dizaines de milliers de familles. Le nombre de noms de familles qui ont été perdus dans les derniers siècles est connu et peu élevé. La croissance de la population chinoise n’a pas augmenté le nombre des noms de famille. Pour accroître ce nombre, il aurait fallu de nombreuses mutations, or la fréquence de ces mutations n’a probablement jamais été très élevée.
13Il existe d’autres exemples qui montrent que l’accroissement rapide d’une population n’accroît pas corrélativement le nombre des noms de famille, de sorte que, s’ils sont peu nombreux au départ, ils demeurent peu nombreux par la suite. Je ne connais pas d’études quantitatives relatives à ce sujet, mais je ne peux pas exclure qu’elles existent. On peut citer l’exemple de la population de l’Afrique du Sud, en particulier des Afrikaners, qui descendent tous d’à peu près 2 000 fondateurs d’origine hollandaise. Leur accroissement démographique a été spectaculaire : l’effectif a été multiplié par à peu près mille en trois cent cinquante ans. Les noms des fondateurs sont tous connus et on peut supposer que chaque famille fondatrice possède aujourd’hui des centaines de descendants avec le même nom répertoriés dans les listes des abonnés au téléphone. Un autre exemple bien connu du point de vue démographique, et d’ailleurs très semblable à celui des Afrikaners, tant pour la durée que pour le nombre de fondateurs et de descendants actuels, est représenté par le Québec.
14En ce qui concerne l’histoire de la Chine, la durée très longue du processus évolutif, la croissance de la population Han à partir d’un petit nombre de fondateurs, puis, il y a deux mille deux cents ans, sa diffusion progressive, sans changement important de langue ou d’écriture, à partir d’une région d’origine relativement petite (le Xiang dans le Nord), dans l’ensemble du territoire, ont contribué à maintenir très bas le nombre des noms de famille chinois.
15Il faut également souligner qu’en raison de l’énorme intérêt des Chinois pour l’histoire en général, l’histoire de leurs patronymes est parfaitement connue. Le professeur Du Ruofu a publié un dictionnaire des patronymes chinois qui indique leurs dates d’apparition. Pour les noms les plus fréquents, toutes les origines sont recensées de sorte que des statistiques sur la multiplicité des origines pourraient très bien être envisagées.
16L’existence de ce patrimoine patronymique a déjà permis de faire des analyses très détaillées du point de vue génétique. Nous avions démontré dans un premier travail sur les patronymes de Parme, avec Yasuda et alii (1974), que la distribution théorique du nombre d’allèles génétiques représentés par 1, 2, 3… individus, proposée par Karlin et MacGregor (1967), peut s’appliquer à celle des noms de familles, et qu’on peut en déduire des indices importants quant à la structure génétique des populations examinées. Ensuite, il a été possible de démontrer dans un travail avec Zei et alii (1983) sur les patronymes de la Sardaigne que la distribution de Karlin et Mac Gregor peut être substituée par celle de Fisher (1943), qui est plus facile à employer dans le cas de données empiriques. La distribution a été utilisée sur une échelle encore plus grande dans le cas de la Chine (Fig. 1).
17Le résultat le plus intéressant est qu’elle permet le calcul de la quantité Nm, qui correspond à l’indice α de Fisher et où m est le taux de migration et N l’effectif de la population, et qui est le paramètre fondamental pour prédire l’intensité de la dérive génétique (Fig. 2).
18L’indice de Fisher est naturellement plus élevé dans les provinces urbaines que dans les provinces à dominante rurale. L’analyse des patronymes chinois a également permis de mettre en évidence une forte différence entre la population du nord et du sud de la Chine (Fig. 3).

Figure 1 – Distribution de la proportion de patronymes partagés par un même nombre de personnes (Province de Jianhu, 3 348 personnes, 143 patronymes différents).

Figure 2 – Distribution du paramètre α (abondance des patronymes) dans les régions rurales (hachures) et urbaines (noir).

Figure 3 – Distribution géographique des ressemblances patronymiques entre régions. Le degré de ressemblance est exprimé sous la forme d’un arbre. Les trames de l’arbre renvoient aux zones géographiques sur la carte. La région du nord se différencie nettement des autres régions. Les deux régions sud sont les plus ressemblantes, la zone est étant en situation intermédiaire.
19Ce résultat était attendu au regard de l’analyse de quelques données partielles, relatives à la fréquence des gènes Gm. Les patronymes font apparaître une ligne de fracture entre le nord et le sud de la Chine, située approximativement à mi-chemin entre les deux grand fleuves chinois : le Yangzi Jiange et Huang He. Les patronymes montrent également que la région de Shanghai possède des caractéristiques génétiques intermédiaires entre le Nord et le Sud, et les trois régions ainsi délimitées recoupent les aires principales de développements néolithiques de la Chine. Les mêmes conclusions ont été obtenues ultérieurement lors de l’analyse des données génétiques.
20Les Hans du nord sont, du point de vue génétique, beaucoup plus proches des populations de la Corée, de la Mongolie et du Japon. Les Hans du sud résultent en revanche d’un mélange entre des Hans venus à plusieurs reprises du nord et les minorités ethniques du sud de la Chine, qui sont quant à elles beaucoup plus proches des populations du Sud Est de l’Asie ; ces minorités constituent la partie la plus importante du mélange.
21À l’occasion de l’analyse des patronymes, la Chine du Sud est apparue beaucoup plus hétérogène que la Chine du Nord. Ce résultat a été mis en évidence par l’étude de l’évolution de la ressemblance des noms de famille entre les diverses provinces chinoises en fonction de la distance géographique qui séparent ces mêmes provinces (Fig. 4).

Figure 4 – Corrélation entre le logarithme de l’indice d’isonymie (Chen et Cavalli-Sforza, 1983) observée entre deux provinces (sheng) et la distance géographique qui les sépare. Les comparaisons entre deux provinces du nord sont représentées par N, entre deux provinces du sud par S et entre une province du nord et du sud par un point. La droite de forte pente est la régression pour les provinces du sud, l’autre pour celles du nord.
22La pente de la régression entre la ressemblance patronymique et la distance géographique est quatre fois plus élevée dans le cas des provinces du Sud. La comparaison entre provinces du Sud et du Nord montre des résultats intermédiaires. Cette observation obtenue à partir des patronymes est déjà en partie confirmée par les données génétiques. Elle est de plus en accord avec les résultats de l’anthropologie culturelle. Comme le souligne en effet Arthur Wolff (communication personnelle), il y a une seule culture chinoise du Nord, mais il y a de nombreuses cultures chinoises du Sud. Les divergences observées doivent être dues aux différences géographiques des deux moitiés nord et sud de la Chine.
23Les patronymes sont généralement transmis par la voie patrilinéaire dans la plupart des régions du monde, à l’exception de la Chine durant la période la plus ancienne. Cela suggère que l’on peut s’attendre à trouver quelques différences entre les données patronymiques et les marqueurs génétiques portés par les chromosomes autres que Y (c’est-à-dire la plus grande partie du génome). On vient de découvrir, en effet, qu’en moyenne les mouvements migratoires des hommes et des femmes sont différents. La comparaison entre l’ADN mitochondrial, qui est transmis par la mère, et les marqueurs du chromosome Y, qui sont transmis de père en fils, montre une différence profonde. On sait qu’avec le génome nucléaire, la variation génétique la plus importante se situe entre les individus de la même population (85 %), alors que la variation génétique entre les individus issus de populations différentes est modeste (15 %). Ce résultat a été obtenu initialement sur des marqueurs « classiques » (groupes sanguins et enzymes). Avec l’ADN mitochondrial, on obtient des résultats similaires, c’est-à-dire 81 % et 19 %, en revanche avec le chromosome Y le résultat est très différent, puisque, d’après Seielstad, Minch et Cavalli-Sforza (1998) on obtient 36 % et 64 %. Les mutations du chromosome Y se répandent très peu aux alentours de leur aire d’origine. L’explication la plus simple est que la migration génétique des hommes est plus limitée que celle des femmes. Ce résultat peut sembler contraire aux connaissances communes, puisque nous savons que les hommes voyagent en moyenne plus que les femmes, notamment pour des raisons de travail. Cela a également été vérifié dans le cas des populations de chasseurs-cueilleurs, comme les Pygmées de la République centrafricaine (Hewlett, van de Koppel et Cavalli-Sforza, 1982). Mais les hommes reviennent à la maison après le travail. La migration génétique la plus importante est donc celle qui se manifeste au moment du mariage : 70 % des sociétés traditionnelles sont patrilocales, c’est-à-dire que l’épouse s’établit dans la maison de l’époux. C’est une règle presque absolue surtout dans les sociétés agricoles, où les hommes héritent des terres. En outre, certaines coutumes évoquées dans les livres d’histoire, comme l’enlèvement des Sabines par les anciens Romains, existent encore aujourd’hui. Les Yanomami de la forêt brésilienne et plusieurs autres populations en sont d’ailleurs des exemples vivants.
24On peut se demander pourquoi la valeur de variance génétique entre individus qu’on trouve pour le génome nucléaire (85 %) n’est pas intermédiaire entre celle obtenue à partir de l’ADN mitochondrial et à partir du chromosome Y, soit respectivement 81 % et 36 %. En effet, 85 % n’est pas la moyenne entre 81 % et 36 %. Mais il est nécessaire de faire une correction puisque dans le cas du génome nucléaire il y a quatre copies de chaque gène par couple homme-femme, tandis que dans les transmissions patrilinéaire et matrilinéaire il n’y a qu’une seule copie. La quantité Fst, qui est au moins égale à la proportion de la variance entre populations, vaut 1/ (1+4Nm) pour les gènes nucléaires diploïdes et 1/ (1+Nm) pour les gènes haploïdes unisexuels. La correction qui tient compte de ce fait montre que 85 %, pour la variation entre individus d’une même population pour les gènes nucléaires, est proche de la moyenne des variations observées pour les transmissions patrilinéaire (36 %) et matrilinéaire (81 %).
25Parallèlement à l’analyse des patronymes, il est également intéressant d’étudier les prénoms car ils présentent certes des différences mais également des similitudes avec les patronymes. Lors d’une étude parallèle conduite en Sicile par Guglielmino et alii (1991), il est apparu que la fréquence des prénoms possède une distribution différente de celle des patronymes. Les prénoms peuvent en effet atteindre des fréquences beaucoup plus élevées que les patronymes les plus courants dans la même région. L’étude de leur variation dans le temps montre que la fréquence de ces prénoms très fréquents peut augmenter ou diminuer d’une manière très brutale, en réponse notamment à des effets de mode ; et il est facile de se convaincre qu’il existe de véritables épidémies de prénoms.
26Les prénoms qui montrent la plus grande sensibilité à ces phénomènes de mode ont souvent une connotation religieuse (Maria, Giuseppe, Angelo), politique (noms de rois, de dictateurs, par exemple Benito et Benita durant la période où Benito Mussolini était au pouvoir en Italie) ou correspondent à des prénoms de célébrités sportives, artistiques ou littéraires.
27Il est difficile de comprendre les raisons de ces modes. Mais il est intéressant de noter qu’il existe aussi une transmission pour les prénoms qui n’ont pas la chance de susciter l’enthousiasme populaire. Ainsi, ils sont souvent transmis de grands-parents à petits-enfants. Cette transmission est assez similaire à celle des gènes, de sorte qu’on peut s’attendre à ce que la répartition géographique de ces prénoms plus rares soit très semblable à celle des gènes, et donc à celle des patronymes. Les prénoms rares doivent posséder une plus grande stabilité dans le temps et une transmission plus proche de celle des gènes, ou des patronymes, que les prénoms les plus fréquents. Ces derniers sont également transmis aux petits-enfants comme les plus rares, mais ils montrent des variations temporelles importantes, et des ressemblances entre zones géographiques qui, à la différence des prénoms plus rares, ont peu de corrélation avec la similarité génétique. Les échanges culturels qui conduisent à la diffusion des prénoms les plus fréquents ne sont pas exactement les mêmes que ceux qui conduisent à la diffusion génétique par les mariages.
28Une des raisons de l’intérêt suscité par les prénoms est qu’une partie importante des patronymes étaient à l’origine le prénom du père. En Italie, cela se manifeste souvent par le fait que ces patronymes se terminent par i, le génitif singulier latin des prénoms masculins, sauf pour les rares prénoms masculins qui ne se terminent pas par o, mais par une voyelle différente. Les prénoms se terminant par α sont généralement utilisés pour désigner des femmes, mais il y a des exceptions, comme les patronymes Andréa, Luca, qui sont des prénoms masculins. Ces prénoms ont souvent donné naissance à des patronymes en formant le génitif avec la préposition « de » : D’Andrea, De Luca. Les prénoms masculins se terminant par un e, comme Michele, deviennent Micheli, mais aussi De Michelis. Cette utilisation de la préposition « de » pour former le génitif se retrouve d’ailleurs aussi dans des patronymes comme Santi, De Sanctis, De Santi qui dérivent de prénoms masculins se terminant par o ou a.
29À la fin du xvie siècle, de nombreux prêtres préféraient utiliser la forme latine lors de l’enregistrement des actes d’état civil ; peu après toutefois, le même patronyme apparaissait dans la même paroisse, cette fois, sous sa forme italienne pour désigner les descendants de la même famille.
30Les patronymes qui sont formés avec le génitif du nom du père nous indiquent quels étaient les prénoms favoris au moment de l’apparition des patronymes en question. Un nombre important de patronymes italiens suggèrent qu’à la fin du xvie siècle, il existait encore en Italie de nombreux prénoms d’origine allemande. Ces derniers devaient évidemment être entrés dans l’usage commun au temps de l’invasion des Goths puis du règne des Longobard qui suivit, entre le ve et le xe siècle. Comme la plupart des patronymes italiens ont une origine postérieure au concile de Trente, ces prénoms sont restés en usage pendant plusieurs siècles, au moins cinq, mais probablement plus de dix, puisqu’ils étaient encore utilisés au moment du concile, et la plupart d’entre eux le sont encore aujourd’hui. Cela n’est pas étonnant puisque les prénoms ont aussi une transmission familiale, avec toutefois des sauts de génération et une transmission latérale (le prénom d’un oncle ou d’une tante est donné aux enfants en témoignage d’affection ou d’intérêt lors de l’héritage).
31Nous avons dit que les prénoms à la mode peuvent se répandre sous forme d’épidémies et même si leur succès ne perdure pas (il y a un frein du fait qu’un prénom trop commun devient inutilisable ou moins intéressant), une épidémie assure à un prénom en vogue une place de choix pour la postérité. Des patronymes très communs trouvent probablement leur origine dans ce mécanisme.
32Cet exemple de polyphylétisme n’est pas identique au phénomène d’origine multiple indépendante qu’on retrouve parmi les patronymes chinois. Par exemple, le nom Wang (qui signifie roi) a été attribué, à différentes époques, par des souverains à des courtisans ou des fonctionnaires, en reconnaissance de leurs services.
33L’origine multiple des patronymes issus de prénoms est le plus souvent due à un polyphylétisme qui s’est manifesté lorsque le patronyme était encore utilisé comme prénom. Il est ainsi probable que le très courant patronyme français Martin ait eu cette origine. Saint Martin de Tours, un saint très admiré au Moyen Âge, vécut au ive siècle. Je ne sais pas si ce prénom était déjà répandu avant la naissance de Saint Martin, mais il n’y a guère de doute qu’il devint extrêmement populaire après. De même, les patronymes qui dérivent en Italie d’une profession très commune, comme Ferrari, Ferro, Fabbri (forgeron) ou Barbieri (barbier), ou d’un lieu d’origine courant, étaient déjà polyphylétiques avant même de devenir des patronymes.
34Les patronymes italiens issus du prénom du père en forme génitive soulignent également la fréquence d’un usage qui remplaçait probablement celui du génitif : la formation de diminutifs. Presque tous les patronymes issus de prénoms existent sous plusieurs formes, toutes diminutives : Alberti a ainsi donné Albertini, Albertelli, Albertinelli, Albertinetti, etc. L’italien dispose de plusieurs désinences utilisées comme diminutifs : etto, ello, ino, uccio, qui peuvent se combiner l’une avec l’autre. La forme génitive en i montre que le diminutif fut très probablement formé avant l’émergence du patronyme. D’ailleurs, le diminutif est très fréquent dans l’usage familier, surtout comme cajolerie, et il est parfois utilisé pour désigner l’enfant, le petit. Albertino peut être le petit Alberto, où Alberto est le père, le grand-père, l’oncle. Il peut donc aussi servir comme équivalent du génitif pour indiquer la paternité, ou plus généralement rappeler le nom d’un ancêtre.
35La grande diffusion des noms d’origine allemande est probablement limitée aux régions d’Italie où les Longobards ont exercé leur influence. Dans les régions où les Grecs et les Byzantins sont restés en charge du pouvoir jusqu’au xiiie ou xive siècle, on trouve un grand nombre de noms de famille grecs, surtout en Calabre et en Sicile. Une étude de la diffusion géographique des prénoms et des noms de famille peut donner une idée assez précise des influences culturelles plus importantes, surtout si on peut réaliser une étude dans le temps. Les livres paroissiaux offrent cette possibilité à partir des xvie et xviie siècle pour l’Italie. Certaines régions ont des documents administratifs qui débutent dès le xe ou le xie siècle, comme les actes notariés de la République de Gênes. Par ailleurs, il existe probablement dans les monastères des documents qui peuvent donner une idée assez précise des prénoms utilisés au cours du haut Moyen Âge. Enfin, en Italie, certains noms de famille existent depuis l’époque romaine ; or l’histoire de Rome est bien connue. L’étude des prénoms et des noms de famille est donc une piste intéressante dont l’exploration d’une manière quantitative semble d’ores et déjà prometteuse.
Bibliographie
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Auteur
-
Luca Cavalli-Sforza
Department of Genetics
Stanford University School of Medicine, Stanford
USA
Department of Genetics, Stanford University, États-Unis.
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