Conclusion
p. 529-535
Texte intégral
1Nous avons essayé, tout au long de cet ouvrage, de dépasser les idées reçues en menant des enquêtes de terrain au cours desquelles nous avons tâché de cerner au plus près les motivations des populations et leur attitude par rapport à leur milieu, ainsi qu’en récoltant des données issues de recensions historiques au plus loin qu’il nous était possible de remonter dans l’état actuel des recherches. Nous avons croisé différents regards et tenté d’apporter quelques clés de compréhension qui permettront peut-être une lecture autre des paysages de cette région du monde, avec pour seule ambition de réduire l’incertitude pesant sur les connaissances concernant l’Himalaya. Cette approche devrait également permettre de contribuer de façon novatrice et argumentée aux réflexions environnementales sur les problèmes de l’ensemble Himalaya-plaine du Gange et de la déforestation en générale. Nous espérons ainsi montrer que les travaux menés dans des « zones marginales » ne sont pas des travaux marginaux. La complexité de notre démarche et des résultats obtenus expliquent, et nous espérons que le lecteur le comprendra, que nous n’ayons pas présenté ici un alignement d’acquis, mais un réseau multiple de chemins, de voies exploratoires. De cette multiplicité et de la diversité des contributions, nous pouvons toutefois tirer quelques enseignements.
Religieux, symbolisme et pragmatisme dans les rapports aux milieux
2S’il apparaît une certaine sécularisation de la société népalaise par l’intermédiaire des nouvelles générations alphabétisées, ou si de petits groupes convertis au christianisme n’établissent plus de relation entre les hommes, la nature et le divin, il n’en reste pas moins que, pour la plupart des populations himalayennes, le territoire est divinisé et que le sacré se manifeste à différents niveaux de la vie quotidienne. Celui-ci peut influencer l’aménagement et la fréquentation de l’espace, l’agriculture, la gestion des ressources, comme en témoignent les mythes, récits, rituels, fêtes, gloses sur les toponymes, rapportés tout au long de cet ouvrage. L’introduction du maïs, par exemple, a été soumise à l’assentiment du roi et d’autorités religieuses, et la culture des terres n’est pratiquée encore aujourd’hui qu’en respectant certains rituels mettant en accord les hommes et les dieux. On peut noter, pour nombre d’exemples étudiés, l’importance accordée à l’eau – les sources ont de tout temps été protégées par des décrets administratifs ou par les populations – et notamment aux nāg (ou lu), divinités-serpents du milieu aquatique, qui peuvent provoquer des catastrophes naturelles et jouent un rôle fondamental dans l’utilisation des terres et la gestion des ressources. Ces divinités sont l’un des symboles rappelant, dans les pratiques quotidiennes, l’instabilité de la chaîne. À des degrés et à des échelles divers, les données relatives aux savoirs des villageois sur leur milieu, à la façon dont ils le perçoivent, se l’approprient et le gèrent, montrent que tous – Ladakhi, Népalais des tribus, Népalais bouddhistes ou hindouistes et, aujourd’hui, Népalais chrétiens – en ont une représentation singulière. Cependant un certain nombre de termes identiques sont partagés pour décrire et nommer les milieux. De plus, dans tous les cas présentés, le construit, l’habité, le cultivé sont rassurants, alors que le non-habité et la forêt sont craints. Le symbolisme de ces lieux est instrumentalisé par certains groupes pour asseoir leur légitimité, comme par exemple lors de l’établissement d’un temple ou d’un dispensaire. Par ailleurs, l’inventaire minutieux des ressources à travers la toponymie, la nomenclature très fine des types de terre et le soin apporté aux cultures – faits attestés aussi bien dans les textes du xixe siècle que dans les enquêtes actuelles –, montrent l’intérêt que les populations accordent à leur milieu de vie et la connaissance intime qu’elles en ont, constatation somme toute banale puisqu’il est nourricier.
3Toute intervention sur ces territoires se doit donc de prendre en compte leur dimension symbolique et religieuse, ainsi que la connaissance très précise qu’en ont les populations.
Des paysages artificialisés de longue date
4En Himalaya, où l’irrigation et sa lourde mise en œuvre sont apparues en même temps que l’araire pour le labour de la terre, les paysages sont artificialisés depuis longtemps. L’introduction de différentes céréales au cours du temps a progressivement bouleversé les paysages ruraux. D’abord celle du riz dont la culture, lorsqu’il est irrigué, occasionne une modification importante des milieux. Plus tardivement celle du maïs, qui a sans doute coïncidé avec un défrichement important des versants. Plus récemment celle de la pomme de terre qui est en train d’opérer une révolution dans les modes de production. Au Népal, dès son introduction et pendant des siècles, la riziculture a été privilégiée. Elle est restée longtemps l’un des moteurs de l’évolution des paysages puisque chaque terrasse ou surface plane devait lui être consacrée : « Si une maison est construite sur une terrasse, déplacez la maison, creusez un canal, édifiez un champs et cultivez-le1.» D’ailleurs, la plupart des législations anciennes relatives à la protection des forêts le sont essentiellement dans le but de protéger les rizières. De la période Licchavi (300-879) jusqu’à la fin du xixe siècle, le défrichement de terres et la construction de canaux furent encouragés par des exemptions d’impôt, à condition qu’il n’y ait pas de menace sur les cultures, ni de risque d’assèchement des sources. Ces préoccupations de développement agricole et de protection des milieux, attestées dans de nombreux textes, ne sont donc pas récentes, même si le plus souvent elles n’ont fait que répondre aux intérêts économiques des différents gouvernements. Si les fonds de vallée et les bas de versant ou replats irrigables pour la riziculture sont aménagés depuis longtemps, il semble que dans les montagnes l’on ne soit passé d’un paysage de clairières cultivées à des grands versants réservés à l’agriculture non irriguée qu’au début du xxe siècle. Dans tous les cas, l’incitation au défrichement est notable au cours des siècles. La règle ne s’inverse que tardivement lorsque, après 1950, et surtout depuis 1970-1980 et l’établissement du cadastre, les nouveaux défrichements sont strictement réglementés, voire interdits en montagne.
La gestion des forêts : les tentations étatistes
5Il apparaît qu’avant leur nationalisation en 1957, les forêts étaient gérées par des comités villageois qui prenaient en compte l’état de la ressource et les besoins des populations, l’État n’intervenant que pour arbitrer d’inévitables abus ou conflits d’usage. Entre 1957 et 1982, à une période critique qui a vu l’ouverture du pays et une forte croissance démographique, les forêts ont été gérées par l’État qui avait rétabli l’ancien « système pancayat », État qui n’avait pas les moyens de sa politique et dont les représentants étaient très peu appréciés par les populations. Ce fut un échec. On est passé d’une politique de gestion des milieux à une politique de préservation qui mena notamment à la création de parcs naturels, à une stricte mise en défens des forêts et en même temps à la paupérisation de certains groupes de population, ainsi qu’à une dégradation des ressources dans de nombreux secteurs. Si, depuis 1987 et de façon plus effective depuis la loi forestière de 1993, les forêts non gouvernementales sont à nouveau gérées par des comités villageois, avec un succès reconnu par la communauté internationale, si la gestion de leurs produits financiers reviennent aux organisations locales de développement, l’État garde la maîtrise foncière de l’ensemble du territoire forestier du pays, à l’exception de quelques terrains privés replantés récemment. Et l’on ne peut à ce sujet que s’inquiéter du récent projet de loi du gouvernement népalais qui vise à reprendre le contrôle des forêts communautaires et de leurs revenus. En mars 2001, pour la première fois dans l’histoire du Népal, 12 000 villageois venus de tous les districts du pays se sont rassemblés dans les rues de Katmandou pour manifester contre ce projet dont ils considèrent, à juste titre, que l’application aurait des conséquences désastreuses2.
L’arbre comme panacée
6Pendant les décennies au cours desquelles l’accès aux forêts était restreint ou interdit, l’arbre a pris une importance particulière. L’intérêt qui lui est porté est montré dans l’ouvrage sous différents niveaux d’analyse : dans la toponymie, dans des textes historiques où sont mentionnés des interdits sur sa coupe (pour des raisons religieuses puis économiques) et le nom d’espèces protégées et, bien entendu, dans toutes les études sur les évolutions récentes, notamment celle sur le bocage. En tant que producteur de fourrage, de bois d’œuvre et de feu, l’arbre, une des premières sources d’énergie du Népal, est au cœur des préoccupations depuis des siècles. Il a toujours été considéré comme une ressource mais aussi comme un élément stabilisateur du milieu, protégeant les sources et donc les rizières. Cependant cette double fonction, constamment réaffirmée dans les textes, acquiert toute sa valeur depuis que l’arbre « utile », individualisé et dissocié de la forêt, occupe les secteurs cultivés, constituant parfois la maille d’un bocage. Du Ladakh au Népal, du périmètre de l’ACAP à Salmé ou au district de Palpa, partout des arbres soigneusement sélectionnés sont plantés ou préservés dans les secteurs cultivés, à proximité des habitations, pour subvenir aux besoins des populations. Ces mesures illustrent de façon exemplaire les initiatives locales en matière de « développement durable » ou, plus simplement, de gestion pensée des ressources naturelles. L’arbre passe ainsi d’un statut public à un statut privé. Il modifie la dynamique des versants et constitue un capital nouveau à moyen ou long terme. Parce que l’arbre est localisé à proximité de l’habitation, le temps pour y accéder est réduit, ce qui compense la baisse de main-d’œuvre consécutive, entre autres, à la scolarisation des enfants. Les discours alarmistes sur la baisse de la productivité du travail associée au recul des forêts doivent alors être reconsidérés. À l’heure où les bocages occidentaux ont pour beaucoup disparu, non sans effets négatifs, ou sont éventuellement protégés à titre patrimonial3, les Népalais instaurent dans certaines régions un remarquable bocage permettant de résoudre un grand nombre des problèmes auxquels ils sont confrontés. Après la mise en place des rizières pendant des siècles, la plantation d’arbres – notamment sous la forme d’un bocage – est la nouvelle forme d’artificialisation des paysages népalais.
Le changement, une constante
7Ces plantations d’arbres accompagnent d’autres changements qui, pour être plus discrets dans les paysages, n’en jouent pas moins un rôle important pour les sociétés. Il en est ainsi de la diminution des terres communales au Népal comme au Ladakh (qui va souvent de pair avec la plantation d’arbres privés), de la différenciation et privatisation de plus en plus poussée de l’espace (ce qui n’exclut pas une organisation communautaire importante comme à Salmé ou Masyam), de la diversification, dans certains secteurs, des cultures commerciales permettant de limiter les risques malgré une tendance générale à la réduction des variétés vivrières, ou encore du changement d’affectation des terres. D’une façon générale, rien n’est figé, tout change et le fait qu’au Népal, comme au Ladakh, il n’y ait pas mention d’une quelconque vocation des terres cultivées dans la toponymie, nous le rappelle encore. Ainsi certains espaces sont redéfinis en permanence : des champs d’altitude convertis en rizières irriguées ; des prés de fauche dont l’affectation diffère en fonction des besoins ; des forêts dont le statut varie régulièrement au cours du temps ; des pâturages dans des secteurs où les troupeaux sont devenus très restreints ; des friches dont la signification est ambivalente. Leur signification est d’autant plus ambivalente que, comme on l’a constaté dans le périmètre de l’ACAP ou à Masyam, les migrations définitives sont souvent le fait de paysans riches qui se tournent vers le tourisme et abandonnent leurs terres, les plus pauvres restant, eux, agriculteurs4. Du manque d’engrais pour les cultiver, au choix de les délaisser pour des terres plus rentables, ou à l’abandon pour des activités non agricoles plus lucratives, l’explication des friches ne relève pas de simples évidences et leur présence même peut, dans certains cas, remettre en cause les notions de pression sur la terre.
Développement et exclusion
8Un problème majeur – outre celui de l’exclusion des populations de l’enceinte des parcs naturels – est mis en relief dans différents textes. En effet, plusieurs exemples soulignent que les basses castes se trouvent maintenant privées de leurs activités traditionnelles et de revenus qui provenaient auparavant de la forêt. C’est le cas des bûcherons Balami, mais aussi celui des forgerons Kami de Lachok, dans le district de Kaski, où le Département des forêts interdit désormais la fabrication du charbon de bois. Dans le périmètre de l’ACAP également, certaines mesures de protection de l’environnement ayant conduit à l’utilisation de sources d’énergie alternatives laissent sur les marges les plus démunis – des paysans pauvres qui ramassaient du bois mort en forêt et le revendaient –, et contribuent à renforcer leur précarité. Les Kami de Masyam qui, faute de terres suffisantes pour planter des arbres à leur pourtour, sont exclus des processus de modernisation, illustrent aussi cette situation. L’importation d’Inde ou de Chine de produits manufacturés, fabriqués jusqu’à présent par les castes artisanales, ne fait que l’aggraver. L’écart se creuse donc entre ceux qui bénéficient d’un certain progrès, du « développement », et les autres. Il y eut une époque où les populations pauvres étaient marginales mais faisaient partie d’un système qui reposait sur la complémentarité et le service. Aujourd’hui, bien souvent, la marginalité est synonyme d’exclusion. C’est sans doute l’un des principaux problèmes sur lequel il faudra se pencher dans les années à venir au Népal.
Des acteurs coupés des connaissances
9Ces contributions montrent également que la connaissance du milieu est plutôt l’apanage des anciens et non celle des jeunes alphabétisés ou des agents gouvernementaux qui, pourtant, légifèrent en matière d’environnement. Ainsi, ceux qui se préoccupent aujourd’hui le plus d’environnement, ou de le gérer, sont ceux qui en sont le plus éloignés5. Les nouveaux acteurs de la gestion des milieux s’appuient sur un savoir global, acquis à l’école ou à la radio, qui résulte de propos tenus à l’échelle de la planète et qui est souvent coupé de la réalité. Il est de fait que les discours et les lois qui en découlent sont globalisants et généralisateurs, alors que complexité et diversité des situations sont de règle. D’où, souvent, une inadéquation entre les décisions prises et les résultats obtenus.
Protection des milieux et/ou protection des hommes ?
10Finalement, il ressort de l’ensemble de cet ouvrage que les populations des montagnes himalayennes du Népal et du Ladakh ont intégré dans leurs références culturelles et dans leurs pratiques les contraintes d’un milieu naturel particulièrement difficile, pour en faire un milieu de vie où les ajustements sont permanents, d’une grande diversité, et où les sociétés s’adaptent aux changements qu’elles créent elles-mêmes. Les contraintes et atouts des milieux se traduisent dans les paysages par une mosaïque qui répond à des nuances très fines. Il semble en fait que les observateurs des dernières décennies ont érigé en crise ce que ces populations considèrent depuis toujours comme la gestion de ressources dans des milieux instables. Il s’avère que les problèmes actuels des sociétés rurales des montagnes himalayennes ne sont pas tant des problèmes de déforestation ou d’érosion, qui sont pris en charge, souvent depuis longtemps, par les communautés villageoises6, mais plutôt ceux des populations les plus déshéritées qui sont de plus en plus marginalisées par les changements récents survenus dans cette région du monde et, notamment, par les mesures prises en matière de protection des milieux. L’étendue des forêts dans certaines régions du Népal, notamment dans l’Ouest, laisse perplexe quand on pense au besoin d’augmenter la production alimentaire et au manque de terres cultivables pour les plus pauvres. Et, plus que la protection des milieux, ce qui est en jeu est le partage équitable des ressources et leur gestion raisonnée sans lesquels les tentatives de « développement durable » que l’on voit poindre çà et là ne seront que chimères. 11 est possible que, dans les années à venir, des observateurs non informés s’émerveillent cette fois devant des paysages himalayens qui pourront évoquer une belle harmonie, avec des forêts luxuriantes puisque protégées, et un remarquable bocage. Mais alors, sauf mesures adéquates prises d’ici là, ils masqueront l’exclusion de certains groupes de population au profit de cette évolution et il conviendra, une fois de plus, de se méfier des apparences.
Notes de bas de page
1 Voir le chapitre x, « L’État népalais et la transformation des paysages [...] » (P. Ramirez).
2 Voir Nepali Times, 16 mars 2001.
3 Voir à ce sujet les différents travaux sur le bocage du Champsaur dans les Hautes-Alpes, dans Morel et Rovéra (dir.), 1996, et dans Martin, 1999.
4 Les migrations temporaires, plus ou moins longues, obéissent, elles, à des logiques multiples et concernent aussi bien les populations aisées que les plus démunies. Par ailleurs, nous n’avons pas abordé dans cet ouvrage les importants mouvements de population et abandons de terres imposés par les rebelles maoïstes au Népal, ces changements étant trop récents et n’ayant pas encore été étudiés.
5 Voir Grenand, 1998.
6 Si l’on exclut de grandes catastrophes comme, en mousson, des glissements de terrain ensevelissant des villages entiers ou des ruptures de barrages, naturels ou artificiels [voir le chapitre iii, « Sur quelques éléments structurants de la montagne himalayenne » (O. Dolfus, M. Fort)], que les villageois ne peuvent que subir. Elles relèvent dans le second cas de politiques nationales ou internationales désastreuses et soulèvent le problème de concentration de population dans des secteurs particulièrement risqués, mais alors les questions d’environnement sont autres et les réponses aussi (voir Smadja, 1995).
Auteur
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Joëlle Smadja
Directeur de recherche au CNRS (UPR 299), géographe
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