Préface
p. 237-242
Texte intégral
11918, pour nous la dernière année de la guerre, avait naturellement d’abord représenté pour ses contemporains une année supplémentaire d’un conflit sanglant et dévastateur dont il était difficile de pressentir l’issue. Cela expliquait l’évolution de Cachin. L’énergique orateur de l’Union sacrée avait changé et ne dissimulait guère ses sympathies pour une fin négociée. Sans doute les « crises » de 1917 avaient-elles abouti dans les différents pays en cause à la mise en place de gouvernements qui, à l’instar de Clemenceau en France, « faisaient la guerre ». Cachin et d’autres pouvaient toutefois penser que ces orientations n’étaient pas irréversibles. De nouvelles équipes pourraient promouvoir de nouvelles politiques : en Grande-Bretagne, autour de l’ancien ministre lord Lansdowne, en Allemagne même avec Erzberger. L’Autriche-Hongrie, depuis l’avènement de Charles Ier, recherchait une paix de compromis, proposée par son ministre des Affaires étrangères, le comte Czernin. La classe politique apprenait progressivement l’étendue des négociations secrètes, menées au printemps 1917 à l’initiative des Austro-Hongrois, qui avaient échoué, faute d’une volonté générale d’aboutir chez les autres belligérants, des revendications extrêmes de l’Italie et de la ferme opposition de l’état-major allemand et de Guillaume II.
2Marcel Cachin, membre éminent de la commission des Affaires étrangères de la Chambre, informait ainsi régulièrement les responsables socialistes de ce qui apparaissait à beaucoup en 1918 comme une occasion manquée. Louise Weiss nous montre ainsi Marcel Cachin : « En ce dernier hiver de guerre, [ill] passait de longs moments dans mon bureau à rêver d’une paix séparée qui arrêterait le massacre. Il avait déploré que les avances des Habsbourg eussent fait long feu. »1
3La guerre continuait, en effet, et les Carnets nous permettent de saisir l’inquiétude de l’opinion, mais aussi des milieux dirigeants, devant les grandes offensives de printemps menées par Ludendorff : en juin notamment, Paris, déjà soumis aux bombardements, paraissait menacé. À vrai dire, les informations sur les événements militaires eux-mêmes sont très lacunaires : le front d’Orient n’est guère évoqué, non plus que la situation en Russie ou le traité de Brest-Litovsk. Nous devinons la méfiance de Cachin envers Foch alors que Pétain semble jouir d’un préjugé plus favorable, mais il s’agit là d’un sentiment commun aux milieux socialistes. De même, nous ne sommes guère surpris de la faveur et de la sympathie dont bénéficie le président Wilson : non seulement parce que la venue des Américains, avec l’emploi de nouveaux matériels – les chars – laisse espérer une victoire décisive pour 1919 et d’ores et déjà une guerre moins coûteuse en vies humaines pour la France, mais plus fondamentalement, parce que l’idéalisme proclamé du président américain suscite une ferveur enthousiaste chez les socialistes, tous courants confondus. Les « quatorze points » du président Wilson donnaient ainsi au conflit son caractère de guerre du droit et de la justice, hostile à toute politique annexionniste ou impérialiste. Le malaise suscité par la révélation de certains buts de guerre alliés pouvait donc être surmonté. Il restait cependant plus qu’une nuance entre « majoritaires » et « minoritaires » : fallait-il aller jusqu’au bout pour la réalisation des « quatorze points », la Société des Nations et la fin des guerres ? Ou fallait-il, tout de même, accepter la possibilité d’un compromis et donc d’une réalisation partielle ou différée du programme wilsonien ?
4En tout état de cause, les socialistes savaient bien que ni Lloyd George, ni Clemenceau, ni Orlando n’étaient prêts à se rallier sans équivoque aux intentions du gouvernement. Il fallait donc, en France, espérer un changement gouvernemental américain. Les Carnets, cependant, nous aident à comprendre la faiblesse du courant pacifiste et de l’opposition socialiste à la politique du « Tigre ».
5Le parti socialiste était en principe dans l’opposition : son groupe parlementaire avait évoqué « les dangers que ferait courir au pays et à la classe ouvrière [un gouvernement Clemenceau2] » et les articles de Renaudel dans L’Humanité étaient les plus vigoureux à l’encontre du gouvernement Tous les liens n’étaient pas rompus cependant avec l’ancien grand adversaire de Jaurès : 25 députés socialistes s’étaient contentés de s’abstenir lors du vote d’investiture alors que 64 votaient contre ; deux députés socialistes, Fernand Bouisson et Adéodat Compère-Morel, exerçaient des fonctions très officielles de commissaires du gouvernement à la Marine marchande et à l’Agriculture3, et le Conseil national des 17 et 18 février 1918 ne put que se résoudre à avaliser cette situation4.
6 Nous pourrions multiplier les exemples de l’ambiguïté et de la modération de l’opposition socialiste à Clemenceau : un guesdiste chevronné, comme Lucien Roland, ne cache pas dans ses Carnets la sympathie qu’il éprouve pour l’action gouvernementale et l’énergie de son chef. Marcel Cachin lui-même, lorsqu’il interpella le gouvernement à la Chambre au moment de l’offensive Ludendorff, le fit avec beaucoup de retenue : il répudiait « toute idée misérable et basse de manœuvre politique », laissait le président du Conseil « juge du moment et de la procédure » de l’explication devant les Chambres et concluait : « Vous n’avez en face de vous que des hommes de bonne foi, désireux d’aider tout effort accompli pour le salut de la patrie. »5 « Majoritaire » ou « minoritaire », Marcel Cachin, comme la plupart des membres du groupe socialiste, n’oubliait jamais les priorités nécessaires de la Défense nationale.
7Mais celles-ci ne pouvaient que limiter les possibilités d’action antigouvernementale. Sur quelles forces cette dernière pourrait-elle d’ailleurs s’appuyer ? Au Parlement, les socialistes étaient assez isolés. Clemenceau avait obtenu son investiture par un vote massif, 418 voix contre 656, et ses adversaires ne s’appréciaient pas forcément entre eux : lorsque Malvy fut sur le point d’être condamné pour forfaiture par la Haute Cour de justice, voici le commentaire de Cachin : « Malvy était l’homme de Poincaré. C’est lui qui s’opposa le plus vigoureusement au refus des passeports pour Stockholm » (7 août 1918). Et l’orgueilleux Caillaux, arrêté en janvier 1918, n’a jamais été très aimé au sein du groupe socialiste.
8En dehors du Parlement, il pouvait exister un mouvement de masse, animé par la minorité syndicaliste. Les grèves furent nombreuses, en effet, de mars à mai 1918, chez les métallurgistes de la région parisienne et dans la Loire surtout, spontanées et assez clairement dirigées contre la poursuite de la guerre. Cachin donne quelques indications, parcellaires au demeurant, et n’évoque guère la répression. Précisément, ces conflits ont permis de mettre en valeur les limites de l’action pacifiste de plusieurs responsables de la minorité syndicale : le principe de la Défense nationale était admis, le « défaitisme » et donc, finalement, toute orientation révolutionnaire, refusés. Merrheim et Blanchard, en liaison avec les élus socialistes, canalisèrent le mouvement et négocièrent avec le gouvernement. Ils confirmèrent ainsi leur rapprochement avec la majorité que refusait la gauche de la minorité avec Monatte, Rosmer, Chambelland et les Mayoux7.
9Dans le syndicat comme dans le parti, une bonne partie du courant pacifiste – davantage à la SFIO qu’à la CGT – demeurait attachée à la Défense nationale et ne pouvait donc que manifester une opposition tempérée au gouvernement. Ce sont d’ailleurs des perspectives plus lointaines qui emplissent les Carnets de Marcel Cachin : quelques notations sur les questions économiques et sociales, davantage sur les affaires diplomatiques dont il était devenu un spécialiste. Sur le Proche-Orient, nous continuons à suivre les échos des rivalités franco-britanniques et l’émergence du nationalisme arabe. Cachin réfléchit également à l’avenir de l’Europe centrale : le général Dauvigné défend ainsi auprès de lui des solutions de fédéralisation avancée dans le cadre austro-hongrois. Son regret de l’échec des négociations avec les Habsbourg lui valut aussi de recevoir les avances de la comtesse Félicité de Chabrillan qu’il n’évoque pas ici, pas plus au demeurant que son intervention au congrès socialiste d’octobre 1918 en faveur du maintien d’une Autriche qui puisse faire équilibre à l’Allemagne après la guerre.
10Au même moment, Cachin participa au lancement d’une revue hebdomadaire, L’Europe nouvelle, qui prit en quelque sorte la suite de L’Européen (1901-1906) et du Courrier européen (1904-1914), mais qui allait vite s’engager avec Louise Weiss en faveur de la création d’un État tchécoslovaque8.
11La future doyenne du Parlement européen nous a laissé ainsi un portrait, en demi-teinte, de Cachin en 1918 : « Sous sa rude écorce, l’homme était sain et sensible. Il aimait son prochain vraiment. À commencer par sa famille. À continuer par les gens de son patelin. À finir par tous les prolétaires du monde. »
12Cela dit, les préoccupations les plus pressantes de Cachin en 1918 devaient être le parti et l’internationale. Au sein de la SFIO, Marcel Cachin n’avait pas été le seul à évoluer. Mais, personnalité en vue, aux affirmations éloquentes, il s’était tout de même singularisé parla rapidité de son parcours. S’il participa, fin 1917, aux premières réunions du courant « centriste » qui, avec Sembat, Bedouce et Léon Blum, cherchait à maintenir l’unité du parti et à isoler les extrêmes de chaque tendance, il rejoignit très progressivement et discrètement à la fin de 1918 la minorité pacifiste qui avait désormais une vocation majoritaire et devint comme on le sait directeur de L’Humanité dans la nuit du 10 au 11 octobre 1918. Il devait le demeurer jusqu’à sa mort, près de quarante ans après, mais, pour l’heure, Cachin faisait encore figure de modéré dans la nouvelle majorité. Au reste, la victoire alliée était alors en vue et des reclassements s’esquissaient au sein du parti. Le congrès d’octobre 1918 flétrissait toute intervention en Russie mais précisait qu’une des raisons de son opposition était que l’action alliée ferait le jeu du militarisme prussien. Clemenceau était sévèrement critiqué, Malvy défendu, l’amnistie générale et le vote des femmes réclamés, le compromis avec la société bourgeoise répudié ainsi que toute idée de collaboration gouvernementale, l’heure était au rétablissement des principes du socialisme et de l’internationale et le congrès affirmait que, face à « la plus formidable révolution que le monde aura connue » qu’il entrevoyait, « le socialisme français ne faillira pas à sa tâche ». Le congrès vota aussi une adresse de soutien au président Wilson qui « approuve les garanties diplomatiques et militaires » réclamées par le gouvernement américain à l’Allemagne en vue de l’armistice.
13Un tel programme ne pouvait que séduire les militants de tradition guesdiste, un patriote aussi emporté que Lucien Roland n’allait pas tarder à se retrouver en parfaite communion d’esprit avec la nouvelle majorité et Jules Guesde lui-même à faire connaître sa satisfaction au nouveau secrétaire, L.O. Frossard. D’une certaine manière, Cachin ne faisait que donner plus d’éclat à une évolution plus générale qui isolait, il est vrai, non seulement les derniers partisans de l’Union sacrée telle qu’elle était menée depuis 1914 – le groupe des « Quarante », celui de la France Libre – mais aussi des secteurs plus novateurs, mais peu influents dans l’opinion militante, qui avaient pu penser avec Albert Thomas à un renouvellement des méthodes et des objectifs du parti socialiste après son expérience de la guerre et du pouvoir.
14De fait, les Carnets ne nous donnent guère d’indications sur ces évolutions. Pour l’essentiel, ils sont consacrés à l’aspect international de la réorganisation du socialisme. Marcel Cachin donnait ainsi dans un carnet complémentaire que nous insérons dans le corps de l’année un compte rendu très détaillé et précieux de la conférence interalliée de Londres en février 1918. Contrairement à la réunion d’août 1917, celle-ci aboutit au vote d’un texte unique9 en faveur de la Société des Nations, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, en essayant d’envisager le règlement des questions épineuses (consultation en Alsace-Lorraine, Europe centrale, Palestine, Proche-Orient, colonies...) et de la reconstitution progressive de l’internationale. Cette dernière tâche était confiée à Huysmans, secrétaire du BSI, Branting, « neutre » plutôt favorable aux Alliés, et Troelstra, « neutre » plutôt favorable aux Empires centraux. Les socialistes souhaitaient aussi être associés à la préparation de la paix : Albert Thomas, Vandervelde et Henderson étaient jugés susceptibles d’obtenir satisfaction. Les liens avec Wilson et les Américains étaient dans ces conditions primordiaux : or, ces derniers étaient absents de Londres. Une délégation internationale à laquelle devait participer Cachin était donc prévue pour se rendre à New York : Marcel Cachin était de nouveau à Londres du 20 au 27 mars avec Jouhaux, mais la farouche opposition du syndicat britannique des marins animé par Havelock Wilson10 empêcha le voyage aux États-Unis. Et finalement, ce fut à Londres, en septembre, que Cachin et les autres délégués rencontrèrent Samuel Gompers, le leader syndicaliste américain. Les deux derniers voyages sont l’objet d’un carnet particulier-dont l’apport à la connaissance des relations socialistes et des rapports entre Alliés au cours de la guerre est particulièrement neuf et important – que nous donnons à la suite du reste de l’année 1918. Marcel Cachin, qui jugeait Gompers moins progressiste et ouvert que Wilson, pouvait mesurer les difficultés de réalisation des objectifs proclamés à Londres. L’épuisement des Empires centraux et le succès de la contre-offensive alliée allaient régler en novembre la question de la fin de la guerre, mais les défis de la paix dans un monde dévasté et bouleversé restaient entiers.
Notes de bas de page
1 Louise Weiss, Mémoires d’une Européenne, (1893-1919), t. I, Paris, Payot, 1968.
2 Ordre du jour du 9 novembre 1917.
3 De janvier à juillet 1918 et de janvier à mai 1919. Un troisième commissaire, Blaise Diagne, élu de Dakar et chargé du recrutement indigène, était également inscrit au groupe parlementaire socialiste en 1918 et au début de 1919.
4 Le texte de la motion votée par acclamation et à mains levées, est significatif de l’embarras socialiste :
« Motion sur les hauts-commissariats :
1°) L’accord préalable entre le gouvernement et le parti socialiste sur le programme et par conséquent la consultation des organismes qualifiés du parti ;
2°) L’établissement de rapports suivis entre le parti et ses délégués au gouvernement Maintenant ces décisions, et décidant par analogie, au sujet de la désignation de plusieurs membres du parti comme commissaires du gouvernement le Conseil national constate que des camarades ont été appelés pour appliquer au bénéfice de la Défense nationale le programme proposé sur des points particuliers par le parti socialiste depuis la guerre, notamment l’organisation de la culture intensive des terres et l’organisation de notre trafic maritime appuyée sur la réquisition des navires ; que n’ayant accepté aucune part aux conseils du gouvernement, ils n’ont aucune part de responsabilité politique ; compte sur ses camarades pour que, suivant leurs explications et engagements, ils fassent appliquer sans défaillance le programme pour la réalisation duquel ils ont été appelés, et pour qu’ils restent « prêts sans hésitation ni retard, à incliner devant le salut de la collectivité nationale tous les intérêts particuliers et contradictoires » ; les autorise donc à conserver jusqu’à nouvel ordre les fonctions qu’ils remplissent, mais il demande à tous les élus du parti de n’accepter à l’avenir aucune fonction de ce genre sans que le groupe socialiste et la CAP réunis aient pu donner leur avis sur l’opportunité de l’acceptation. »
5 Séance du 4 juin 1918. Cité par Georges Bonnefous, La Grande Guerre 1914- 1918, in Histoire politique de la IIIe République, t. H, Paris, PUF, 1967.
6 Confiance renouvelée le 11 janvier 1918 par 377 voix contre 113, dont 85 socialistes.
7 Cf. Syndicalisme révolutionnaire et communisme, les archives de Pierre Monatte (1914-1924), présentées par Jean Maitron et Colette Chambelland, Paris, F. Maspéro, 1968.
8 Cf. Louise Weiss, Mémoires d’une Européenne, op. cit.
9 Cf. Mémorandum voté par la conférence, dans Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes, t. III, pp. 500 à 510, dernier volume de l’Encyclopédie socialiste dirigée par Compère-Morel, Paris, Quillet, 1921.
10 Ce syndicat avait déjà refusé en 1917 de transporter MacDonald à Stockholm.
Auteur
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Gilles Candar
Gilles Candar est professeur et historien du socialisme français.
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