Chapitre 8. « Pas de collaboration avec les partisans communistes ! » (dixit Mihailović)
p. 107-116
Texte intégral
1Le seul point commun entre Tito et Mihailović, qui ont essayé de collaborer un court moment pendant l’année 1941, est l’aversion pour l’occupant. Tout le reste les sépare : l’idéologie et les méthodes utilisées.
2Il arrive parfois que certains groupes du mouvement tchetnik se rapprochent des occupants afin de contrarier l’action du mouvement des partisans, comme c’est le cas « le 6 mars 1942 [quand] un accord est conclu [à Podgorica, l’actuelle capitale du Monténégro] entre un colonel de l’ancienne armée yougoslave, commandant des détachements de tchetniks monténégrins [Bajo Stanisić], et le commandant des forces d’occupation italiennes au Monténégro [Gabriele Boglione1], et scellant leur alliance dans la lutte contre les partisans2 ». Il faut croire que les tchetniks préfèrent encore avoir affaire aux Italiens, dont ils constatent la politique de modération relative et de soutien contre les excès des ustaše d’Ante Pavelić, plutôt qu’aux partisans. L’un des protagonistes dans ce secteur d’opérations, le général italien Mario Roatta, témoigne :
« Les populations connaissaient si bien les buts et les habitudes des unités communistes, que les habitants de régions entières [...] venaient se mettre sous la protection de nos troupes à leur approche. Quand le mouvement communiste des partisans vit le jour, les tchetniks, qui en comprenaient bien les buts, commencèrent à s’opposer aussi à ce mouvement. [...] En outre, les tchetniks des régions croates occupées par les troupes italiennes, ayant constaté ce que celles-ci avaient fait et continuaient de faire en faveur des populations serbo-orthodoxes [dont ils étaient], non seulement ne combattirent pas les unités de la 2e armée, mais, quand commencèrent les hostilités des partisans, qu’ils haïssaient [...] au plus haut niveau, [au point de les considérer comme étant « l’ennemi numéro un »], offrirent aux unités italiennes leur collaboration pour maintenir l’ordre et la tranquillité3. »
3Car, poursuit le général Roatta :
« Les formations communistes n’attaquaient pas seulement les troupes de l’Axe et leurs collaborateurs locaux, mais également des groupes, des bandes et des formations qui combattaient aussi l’Axe, mais sous d’autres couleurs et avec d’autres idées. Mais ce n’est pas tout. Les partisans communistes agressèrent et massacrèrent des centaines et des centaines de personnes, et des familles entières (y compris des tout petits bébés), absolument pacifiques et sans défense, qui ne s’occupaient pas de politique, qui n’avaient aucun contact avec les autorités d’occupation, mais qui avaient le très grand tort de ne pas être communistes ou sympathisants communistes [ibid., p. 173], »
4On connaît la tactique de Mihailović. Étant convaincu que les Alliés gagneront la guerre, il veut temporiser autant que possible afin de limiter les représailles des occupants. La stratégie des communistes est différente. L’officier serbe et compagnon de Mihailović, D.M. Sotirovitch, la présente comme ceci :
« Le peuple est sacrifié par les renégats communistes qui commettent les mêmes crimes que les autres Quisling4, car, s’ils ne travaillent pas pour Berlin, ils travaillent pour l’étranger, pour Moscou. Donc, pendant que le général Mihailović, par un sabotage intelligent, affaiblit la puissance militaire allemande, Tito, pour chaque soldat allemand tué, sacrifie cent Serbes, chiffre fixé à titre de représailles par les Allemands. Hitler connaissait les forces de Tito et ne s’en souciait pas. [...] Partout où les titistes ont pu tuer les hommes de Mihailović, ils l’ont fait. [...] Mieux valait encore [...] temporiser, essayer de trouver un modus vivendi, limiter les dégâts. [...] Nous étions en octobre 1941. Depuis le mois d’août, [les communistes] avaient attaqué une de nos unités croyant qu ’elle appartenait aux collaborateurs de Ljotić5, ils en avaient désarmé une autre par traîtrise, et ils venaient de lâchement nous tendre une embuscade. La mesure était comble. Ils l’avaient bien cherché ! Nous nous battrions. Tant pis si l’ennemi devait en profiter ! Nous ne pouvions continuer à nous laisser tuer sans riposter. [...] J’envoyai alors des courriers à tous les officiers, chefs de secteurs, avec l’ordre de combattre dorénavant les communistes et de nettoyer le terrain6. »
5Quant à Hitler, il transmet à Mussolini une « communication » que le Duce du fascisme résume de la façon suivante, dans le point n° 2, aux participants à la réunion de l’état-major qu’il préside au Palais de Venise, le 26 février 1943 : « Il n’y a aucune différence, d’après lui, entre les partisans et les tchetniks : ils sont les mêmes dans leur haine contre l’Allemagne et contre l’Italie. [Hitler] est d’avis d’arrêter toute fourniture ultérieure d’armes aux tchetniks, et qu’il faudra procéder au désarmement des tchetniks, après s’en être servi pour anéantir les partisans, parce que cela est plus commode pour nous7. » Or, Hitler a raison d’attirer l’attention de Mussolini sur le danger que constitue même la collaboration tchetnik. Voici, en effet, ce que précise l’ordre du jour suivant – non daté, mais forcément antérieur au 1er mars 1943 –, signé de Mihailović et que, le 23 mars, le ministre Francesco Giorgio Mameli envoie, depuis la légation de Belgrade, au ministère des Affaires étrangères, à Rome :
« ORDRE DU JOUR À L’ATTENTION DE L’“ARMÉE YOUGOSLAVE DANS LA PATRIE” [JVO].
Avec l’approbation du Conseil des ministres, en accord avec nos alliés de Grande-Bretagne et des États-Unis d’Amérique, la JVO a reçu la tâche d’éliminer le danger qui menace notre peuple à cause de l’activité destructive des partisans sur le territoire de la Yougoslavie.
Sur la base de cette délibération, et conformément à l’auguste approbation de S.M. le roi Pierre II.
J’ORDONNE
à partir du 1er mars 1943, le début des opérations de la JVO contre le mouvement de libération des partisans et de tous les communistes opérant sur notre territoire.
Tous les commandants de la JVO doivent se tenir prêts à exécuter mes instructions, qui seront transmises par coursier.
Tout en évitant de gaspiller des hommes et du matériel dans la lutte contre l’occupant, il est impératif que la JVO anéantisse en priorité le communisme et qu’il l’éradique, car c’est lui l’ennemi numéro un du peuple yougoslave. Le communisme menace de ruiner notre peuple en détruisant la dynastie, la famille, la religion et en mettant à la direction du pays des individus de petite envergure.
L’occupant ne constitue pour nous aucun danger, sa capitulation complète étant inévitable après sa défaite militaire sur tous les fronts. Si nous sommes capables d’anéantir le communisme, notre ennemi juré – dont nous ne devons pas sous-estimer la force de destruction –, nous aurons alors accompli notre mission historique, et plus rien n’empêchera la libération du peuple yougoslave martyrisé.
VIVE LE ROI PIERRE II VIVE LE PLEUPLE
Le Commandant de l’état-major, Général Draža Mihailović M.P.
Vu : Le commandant de l’Infanterie, 1er Capitaine [Pavle] Djurišić M.P.8 »
6Cependant, bien que le chef tchetnik affirme dans ce document opérer « en accord avec [ses] alliés de Grande-Bretagne et des États-Unis d’Amérique », nous savons que la qualité des rapports entre Mihailović et Londres laisse plutôt à désirer. Ainsi, un compte rendu non signé du 24 avril, établi par les services secrets de l’armée italienne, fait état d’« accusations » lancées le 28 mars 1943 « lors d’une réunion de chefs tchetniks » contre « le gouvernement anglais qui n’appuie pas suffisamment les tchetniks, tout en affirmant que seuls les Italiens ont fourni une aide réelle au mouvement nationaliste » (ibid., p. 278). Un autre compte rendu relatif à l’état d’esprit de Mihailović vis-à-vis des Britanniques est envoyé au Haut Commandement militaire maritime de Dalmatie, le 8 avril, par l’amiral de division et commandant la marine militaire de Dalmatie, Antonio Bobbiese, qui donne toutes assurances de sérieux quant à ses sources d’information, sans pour autant les préciser. Dans la « copie d’un compte rendu comportant des directives que le général Mihailović aurait données aux commandants tchetniks nationalistes du Monténégro » jointe, on lit des affirmations de ce genre :
« Nous avons joué la carte russe, puis la carte anglaise. Avec la première nous nous sommes ruinés et nous avons dû renoncer à la deuxième au milieu de la partie. Le temps est venu, pour nous, de jouer la troisième carte, la nôtre : c’est-à-dire celle de la Grande Serbie. Nous avons quatre ennemis : les ustaše, les musulmans, les Albanais, les Allemands. Nous avons dû arrêter de jouer la deuxième carte parce que nous nous sommes rendu compte que les Anglais jouaient sur le sang des peuples pour leurs propres intérêts. [...] Après notre désastre, nous avons considéré les Anglais à moitié nos amis ; maintenant, [...] nous devons les considérer comme nos ennemis [...]. Les bolcheviques ne sont pas des Russes, mais d’anciens esclaves des Russes, à savoir les Asiatiques qui ont tué et détruit la Russie, notre grande protectrice, qui ont assassiné et chassé leurs maîtres, nos grands amis et bienfaiteurs. Ainsi donc, nous qui sommes les uniques survivants du grand et malheureux peuple slave, nous ne devons pas permettre la bolchevisation de notre patrie, nous ne devons pas devenir les esclaves des esclaves russes, des barbares asiatiques. [...] Plus d’un million et demi de Serbes sont morts à cause des partisans, des ustaše, des musulmans et, en ces jours difficiles, seuls les Italiens ont été nos amis. Aujourd’hui, tout le monde connaît la noblesse d’esprit des Italiens [...], qui ont versé beaucoup de leur sang pour sauver une fois de plus les Serbes. Parmi les Serbes, les Monténégrins, qui ont été les moins touchés pour avoir eu la chance d’être occupés par les Italiens, peuvent en témoigner. [...] Il semble que les chefs nationalistes monténégrins aient approuvé entièrement les directives de Mihailović9. »
7On peut se poser la question de savoir si tous les propos attribués à Mihailović sont conformes à la réalité. Cependant, on peut reprocher au général tchetnik de ne pas avoir su ou pu contrôler tous ceux qui se réclamaient de lui. Certes, ne manquèrent pas les appels à la discipline et au sens de l’honneur émanant des cadres du mouvement, tels ceux du major Petar Baćević qui, dans son message du 14 décembre 1942, adressé à ses « frères tchetniks », qui viennent à peine de s’engager, dit, avant de les lancer dans les actions de résistance :
« Nous vous recommandons d’être obéissants et sereins dans l’exécution des ordres donnés par vos commandants. Cependant, il y a encore une autre chose que vous devrez démontrer au monde entier, c’est que les tchetniks ne sont ni des voleurs ni des assassins, mais, bien au contraire, les plus grands protecteurs de la justice, de l’honneur serbe, de l’honneur du peuple, du drapeau et du peuple serbe. [...] Je vous ordonne de ne prendre aucune initiative personnelle. Tout vol [...] sera sur le champ puni de mort. [...] Un tribunal militaire de guerre condamnera inexorablement toute infraction à la discipline militaire et toute personne ayant porté atteinte à l’honneur des soldats et des tchetniks serbes. Je suis profondément persuadé, mes braves, [...] que le drapeau serbe sera porté honnêtement à travers les montagnes, les villes et les villages serbes [...]10. »
8Certes, Mihailović condamna bien des crimes commis en son nom, mais sans être ni écouté ni obéi, contrairement à son adversaire communiste qui sut faire régner dans les rangs du mouvement des partisans une discipline de fer. Ivan Djurić11 résume ainsi le problème posé à l’histoire par Mihailović :
« Accueilli avec enthousiasme au début de l’insurrection, Mihailović perdit progressivement de son crédit. [... Il] connut le discrédit sous l’effet conjugué de plusieurs facteurs : une discipline insuffisante, même dans son entourage immédiat, l’absence de projet politique précis à long terme (ce dont il n’était coupable qu’en partie, la faute en incombant pour l’essentiel au gouvernement en exil, à l’inverse des communistes qui excellaient dans ce genre d’excercice), ainsi que la terreur exercée sur les populations serbes elles-mêmes et plus encore les représailles à l’encontre des populations musulmanes. Quant à Mihailović lui-même, sa passivité (l’attente du “moment opportun”) ainsi que sa peur de s’exposer à des sacrifices inutiles lui furent fatales.
Il serait absurde d’ajouter foi à toutes les accusations que les communistes formulèrent plus tard à son endroit, mais il serait tout aussi malhonnête de nier que, sinon chez Mihailović en personne, du moins dans les rangs de ses tchetniks, la “bonne volonté” ne manquait pas pour trouver des arrangements avec les Allemands, les Italiens, le gouvernement de Milan Nedić à Belgrade, voire avec les ustaše. [...] Les cas de collaboration dont on l’accuse (le 29 août 1941 en Serbie ; en janvier 1942 avec les Italiens) ne relevèrent pas d’une collaboration politique au sens strict du terme (car même les partisans de Tito recouraient parfois à semblables “arrangements”), mais témoignaient sans aucun doute de son impuissance. Son armée ne s’était en outre jamais débarrassée ni des nationalistes primitifs ni des simples pillards. [...] Les tchetniks donnaient trop souvent la priorité à la guerre civile sur la guerre contre l’occupant. C’est cela, plus que les combats harassants contre les troupes pro-nazies de Ljotić en Serbie, plus que les accords rompus avec les communistes de Tito (qui rompaient d’ailleurs les accords aussi souvent que les tchetniks) et plus que l’abandon des Anglo-Saxons, qui causa leur défaite en 1945. [...] Le pouvoir instauré après la guerre voyait en [Mihailović] un adversaire idéologique gênant bien plus qu’un ennemi militaire. Mais une véritable résistance idéologique aux communistes en Serbie aurait exigé un tout autre chef12. »
9Au commencement, rien ne laissait présager que les faveurs des Alliés seraient accordées au mouvement révolutionnaire des partisans de Tito et non au mouvement légitimiste de Mihailović. Tout au moins, rien ne le laisse prévoir au début du mois de novembre 1942, quand, pour des raisons stratégiques, Mihailović décide de quitter les monts de Serbie pour installer son QG au Monténégro, dans le massif Sinjajevina, au sud-est du Durmitor, après l’éviction des partisans en juin de la même année. De plus, « l’ordre de ce transfert aurait été donné depuis Londres en prévision de bouleversements [qui se produiraient] en Italie, car dans ce cas Mihailović aurait pu entreprendre aussitôt son action sur la côte dalmate13 ». Mais, « dix mois plus tard, la course vers la mer aurait été une prérogative des partisans, avec un programme identique et pour les mêmes raisons. Londres aurait seulement changé le protagoniste [Tito au lieu de Mihailović]14 ». Dix mois plus tard, c’est-à-dire en avril 1943 : ce qui coïncide avec la fin de l’opération Weiss (Blanche).
10Toujours est-il que, au moment des grands choix, les Alliés optent pour Tito. Cela n’a rien d’étonnant quand on lit, par exemple, dans une longue « note15 » établie par le colonel de l’état-major italien des services secrets de l’armée italienne, Vincenzo Pasquale, le 14 avril 1943, entre autres remarques :
« 1 – Le mouvement tchetnik serbo-nationaliste du général Mihailović est, comme on le sait, résolument anticommuniste et fondamentalement anti-Axe. Les stades suivants prévus par son programme d’action sont : l’anéantissement des forces communistes et l’expulsion des forces d’occupation du territoire national yougoslave [ibid., p. 283].
2 – En ce qui concerne [l’anéantissement des forces communistes], les forces tchetniks n’ont pas su développer un plan autonome, bien au contraire, elles ont subi l’initiative [des forces communistes] et se sont contentées de participer aux actions offensives de nos propres troupes. En ce qui concerne [l’éjection des forces d’occupation du territoire national yougoslave], le général Mihailović a gardé jusqu’à présent une attitude, disons, attentiste dans l’expectative de conditions favorables (aggravation de la situation militaire de l’Axe et, en particulier, développement d’initiatives anglo-américaines dans le théâtre balkanique) pour passer à l’action [ibid., p. 283].
3 – La conséquence [de cet] attentisme du général Mihailović a été une [double] perte progressive : sur le terrain [à proprement parler] et [aussi en ce qui concerne le] prestige dont il jouissait vis-à-vis du mouvement de la résistance et du gouvernement anglais [ibid., p. 283]. Comparé à la vitalité de l’idéologie communiste, propagée avec habileté et réellement dans tout le territoire yougoslave, comparé à l’activité résolue, meutrière et inlassable de l’“Armée populaire” de Tito, le mouvement tchetnik, empêtré dans une permanente crise d’organisation, a révélé l’absence de directives politico-militaires pour agir, ce qui ne lui a pas permis de coller à la réalité et d’atteindre les buts souhaités [ibid., p. 284].
4 – En résumé : on peut affirmer que le mouvement tchetnik a failli à sa mission. Ainsi, l’Angleterre, qui a soutenu jusqu’à présent le général Mihailović, semble décidée à revoir son attitude et, guidée une fois de plus par son esprit utilitariste, paraît donc disposée à exploiter la force vitale communiste dans le but de déstabiliser en profondeur notre dispositif militaire dans les Balkans, ce qui constituerait des prémices utiles en vue d’un éventuel débarquement [allié] dans cet échiquier [ibid., 284]. »
11Ces observations mettent en exergue quelques atouts essentiels qui ont joué en faveur de Tito tout au long de la guerre de libération. Premièrement, une idéologie communiste bien masquée aux yeux de la majorité de la population. Deuxièmement, une organisation révolutionnaire construite sur le terrain au fil du temps, sans cesse peaufinée pour être exploitée autant que possible dans le présent sur le terrain de la lutte et qui servira de faire-valoir mythogénique une fois le pouvoir conquis. Et, troisièmement, une action agile et constante sur le terrain, à n’importe quel prix, dans le but d’approcher le paradis yougoslave titiste promis à la population, qui ne demande qu’à croire en un avenir meilleur, libre et fraternel, conformément à la référence sacrée du « slogan préféré de Tito16 » : Bratstvo i Jedinstvo (Fraternité et Unité), slogan somme toute pas très original, « puisqu’il circulait déjà dans la Yougoslavie monarchiste pour exprimer l’idée “yougoslave”. Cependant, pour Tito, cette devise était bien plus l’expression affective du centralisme politique du parti communiste. Durant la guerre, au moment des exterminations et des massacres, ce même slogan prit pour lui une valeur pratique : il signifiait le rassemblement autour du parti yougoslave – et après la guerre il consolide la communauté fédérative et le pouvoir du parti communiste [ibid., p. 66-67] ». Un slogan « préféré » pendant la « lutte », au point de donner son nom à la sixième et dernière des décorations, que voici, instituées par le décret du 15 août 1943, signé par le « commandant suprême NOV i POJ, Tito » et où il est précisé que l’« “Ordre Fraternité et Unité” est attribué pour le travail, certifié, à la réalisation de l’unité de nos peuples »17. La décoration sera réalisée dans le plus pur esprit révolutionnaire partisan : sur le fond d’une étoile stylisée à cinq branches est posée une première couronne circulaire de laurier en argent doré (pour la 1re classe) ou en argent (pour la 2e classe) ; au cœur du médaillon d’or central, les cinq flambeaux rouges de l’AVNOJ de Jajce, surmontés d’une étoile rouge à cinq branches, sont entourés d’une seconde couronne circulaire contenant vingt-six étoiles à cinq branches.

12À ce slogan, « Fraternité et Unité », l’administration titiste aura recours après les hostilités avec une constance sans faille, notamment à propos d’une entreprise extrêmement symbolique autant que pratique, comme c’est le cas avec la construction de la « route nationale Fraternité et Unité », qui, en 382 kilomètres, relie Belgrade à Zagreb, les deux capitales des deux peuples sud-slaves dramatiquement antagonistes dès la naissance du royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, en 1918. L’idée de relier les deux capitales avait germé dans l’esprit des hauts responsables des républiques révolutionnaires de Croatie et de Serbie, en 1945. Après qu’une commission eut été chargée d’établir l’étude et les plans, Tito en avait approuvé le projet de réalisation à la fin du mois de février 1946. Les travaux avaient commencé au cours de la même année. Cette route nationale est ouverte au public, le 27 juillet 1950, à l’occasion du jour que l’historiographie officielle célèbre comme l’anniversaire du début de l’insurrection de 1941 en Croatie18. Entre autres formes publicitaires majeures, pendant toute la durée des travaux, il y a l’existence de Radio Bratstvo-Jedinstvo et la parution du journal Bratstvo-Jedinstvo. Une émission postale commémorative de l’ouvrage a même lieu, le 16 janvier 195019. Le dessin du deuxième timbre-poste (de 3 dinars), sur les trois émis à cette occasion, est on ne peut plus sobre. On y voit, notamment, une route rectiligne qui traverse la Yougoslavie sur toute sa longueur, depuis l’Istrie jusqu’à la Macédoine et, parallèle à la voie, l’inscription en caractères cyrilliques Autoput Bratstvo i Jedinstvo (Route nationale Fraternité et Unité)20. Précisons, seulement à titre d’information, que la première figurine (de 2 dinars) de la même série montre des ouvriers s’attelant à la tâche ainsi que des pelles posées à même le sol, à l’époque du commencement des travaux. Par contre, l’iconographie de la dernière figurine (de 5 dinars) mérite qu’on s’y attarde davantage. Elle montre un brigadista, à savoir un de ces ouvriers appelés à s’intégrer dans une équipe de travail au fur et à mesure de l’avancement de l’ouvrage, autrement dit des « volontaires enrôlés d’office ». Un éventuel manquement à l’« esprit » fraternel et unitaire, c’est-à-dire un refus de la part de ces volontaires, aurait naturellement entraîné de dures sanctions. Par ailleurs, les intéressés ne recevaient aucune rétribution pour la tâche accomplie et n’avaient pas intérêt à en réclamer. L’« union fraternelle » ainsi réalisée, avec le concours populaire obligé, est symbolisée, dans cette dernière figurine, par la présence du tracé de la voie avec, aux deux extrémités, des ébauches d’agglomérations représentant Belgrade et Zagreb :

13Enfin, ce slogan, Bratstvo i Jedinstvo, n’est pas plus original que bien des adages et maximes galvaudés en Yougoslavie. Citons l’historique Tuđe nećemo svoje ne damo (Nous ne demandons rien qui ne nous appartienne pas, mais ne donnerons rien de ce qui est à nous). Celui-ci aussi, « même grav[é] dans le bronze ou dans le marbre, n’[est] pas non plus de Tito ; il [est] greffé dans sa conscience par la propagande populaire, soviétique et autre, pour resurgir dans un moment de révolte, quand il s’agi[t] de faire la synthèse d’une position politique21 », mais cela n’empêche pas Tito d’y apposer, le cas échéant, sa propre signature. Par exemple, sur la plaque commémorative scellée au-dessus de la porte d’entrée principale de la vieille ville de Kotor, chef-lieu des Bouches de Kotor libéré par les partisans le 21 novembre 194422.
Notes de bas de page
1 Trois chefs d’état-major de corps d’Armée se succèdent au Monténégro pendant l’occupation italienne : le colonel Giovanni Casula (juillet-septembre 1941), le colonel Gabriele Boglione (octobre 1941-septembre 1942), le colonel Gaetano Giannuzzi (octobre 1942-septembre 1943).
2 PM-VK 1941-1945, op. cit., p. 61.
3 Mario Roatta, Otto milioni di baionette – L’Esercito italiano in guerra dal 1940 al 1944, Verone, Amoldo Mondadori Editore, prima edizione giugno 1946, edizione provvisoria, p. 174-175.
4 Fondateur d’un parti philo-nazi, le norvégien Vidkun Quisling (1887-1945) devient chef du gouvernement collaborateur de son pays, après l’invasion allemande (février 1942). Il est exécuté à la Libération.
5 Dimitrije Ljotić : appartenant à une famille favorable à la dynastie serbe Karadjordjević, fidèle du roi Alexandre Ier dont il a été ministre de la Justice un court moment en 1931, il collabore avec l’occupant nazi. Il est le chef du petit parti monarchiste, pro-yougoslave et panslave, Zbor (Le Rassemblement) – qui publie, le 7 septembre 1941, le premier numéro de son journal intitulé Naša borba (Notre combat) –, puis du « Corps des volontaires serbes », engagé dans la lutte contre les partisans. Ljotić joue un rôle important quand il s’agit de convaincre Milan Nedić d’accepter de présider le gouvernement d’occupation.
6 D. M. Sotirovitch, L’Europe aux enchères, Paris, Imprimerie J. Téqui, 1952, p. 25, 39, 44-46.
7 SME-US, Verbali delle riunioni tenute dal capo di SM Generale, Ufficio Storico SME, Rome, 1985, vol. IV (1° gennaio 1943-7 settembre 1943), p. 322.
8 SME-US-Oddone Talpo, Dalmazia... (1943-1944), op. cit., 1994, p. 262-263.
9 Ibid., p. 280-282.
10 SME-US-Oddone Malpo, Dalmazia... (1942), op. cit., 1990, p. 1265-1266 (nous avons corrigé l’erreur d’impression concernant le nom de Petar Baćević – et non Baćivić ; voir à ce propos également l’erreur différente, ibid., p. 1167).
11 Ivan Djurić. Historien de formation et adversaire acharné de tous les nationalismes, il se présente aux élections présidentielles contre Slobodan Milošević, en 1990. Il s’exile à Paris, en 1991, où il meurt le 23 novembre 1997.
12 Ivan Djuric, Glossaire de l’espace yougoslave, Paris, L’Esprit des Péninsules, 1999, p. 123-124.
13 SME-US-Oddone Talpo, Dalmazia... (1942), op. cit., 1990, p. 1157 ; et notes n° 251-252, p. 1209.
14 Ibid., p. 1157.
15 SME-US-Oddone Talpo, Dalmazia... (1943-1944), op. cit., 1994, p. 283-285.
16 Milovan Djilas, Tito mon ami, mon ennemi, op. cit., p. 259.
17 Zbornik Documenata i podataka..., op. cit., 1949, II-1, p. 299-300 : Bilten vrhovnog štaba narodno-oslobodilačke vojske i partisanskih odreda Jugoslavije, juin-juillet-août 1943, n° 29-31.
18 Rappelons les autres dates anniversaires officielles de l’insurrection en 1941, dans le reste du pays : Serbie (7 juillet), Monténégro (13 juillet), Slovénie (22 juillet), Bosnie-Herzégovine (27 juillet), Macédoine (2 octobre).
19 Y. et T., op. cit., « Yougoslavie », p.d.u.c., n° 527-529.
20 Ibid., n° 528.
21 Milovan Djilas, Tito mon ami, mon ennemi, op. cit., p. 67-68.
22 Voir : Antoine Sidoti, Le Monténégro et l’Italie, op. cit., Seconde partie, chap. 7.
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