Chapitre 4. La collaboration d’un tchetnik indépendant : Dobroslav Jevdjević
p. 57-61
Texte intégral
1Ouvrons une parenthèse qui s’insère dans la complexité de la collaboration dite tchetnik avec l’occupant. Faisons d’abord un retour en arrière dans le temps, par rapport à l’actualité du congrès de Šahovići.
2Les Archives historiques diplomatiques du ministère des Affaires étrangères, à Rome, conservent une lettre, datée du 26 septembre 1941, signée de Dobroslav Jevdjević1, envoyée de Split à l’attention, semble-t-il – car le nom du destinataire n’est pas précisé –, du général commandant le 4e corps d’armée en Dalmatie, Lorenzo Dalmazzo. Dès cette époque, l’ancien député du Parlement belgradois et chef des tchetniks de Bosnie-Herzégovine avait voulu proposer sa collaboration à l’occupant fasciste, à la suite des massacres perpétrés en Bosnie par les ustaše de l’État indépendant de Croatie. Les intentions de Jevdjević sont donc d’ordre humanitaire. Jevdjević a aussi la certitude que l’occupation italienne ne durera qu’un temps. Dans cette lettre, il est dit, entre autres, ceci :
« J’ai l’audace de vous adresser mon appel suite au comportement chevaleresque et humanitaire de l’Armée italienne qui, après sa victoire militaire, a eu le mérite bien plus grand [...] de sauver du massacre des centaines de milliers d’innocents et de respecter la dignité humaine des vaincus, en gagnant de la sorte leur estime la plus profonde et leur reconnaissance. Nous restons fidèles à notre malheureux pays, mais nous sommes certains que pendant des générations, une fois la guerre terminée, tout le peuple se souviendra de la magnanimité italienne. [...] Si l’Armée italienne occupait, jusqu’à la fin de la guerre, ces territoires [c’est-à-dire la Bosnie-Herzégovine], ses mérites seraient éternels, vis-à-vis de nous, face à l’histoire et aux principes les plus sacrés de la civilisation humaine2. »
3Après ces prémices, reprenons notre fil des événements, un an plus tard.
4Contemporaines de la réunion ravnagorienne de Šahovići, ont lieu à Zagreb deux rencontres (30 novembre-1er décembre) entre le commandant italien de Supersloda3 dans la capitale croate, le général Mario Roatta, et le Poglavnik de l’État indépendant de Croatie, Ante Pavelić. Parmi les sujets brûlants abordés, il y a celui de la collaboration de l’occupant fasciste avec les tchetniks, collaboration qui visiblement déplaît à Pavelić. Cela n’empêche pas le général Roatta de recevoir le même Jevdjević, juste après ses deux rencontres avec Pavelić, à Sušak4. Le document que le général commandant d’armée rédige après ce dernier contact, le 5 décembre, à l’attention du Haut Commandement, nous permet d’approfondir notre réflexion en explorant à nouveau les replis de la complexe toile sud-slave, en cette fin d’année 1942 :
« Au cours d’une conversation avec Jevdjević, afin de régler certaines questions concernant les formations tchetniks qui sont à nos ordres, il a dit :
1 – Le mouvement tchetnik est tout à fait anti-partisan et il restera tel, parce que la Serbie au sens large (gouvernement yougoslave de Londres, gouvernement Nedić, population de la Serbie actuelle, population orthodoxe de Croatie, etc.) est absolument anti-communiste.
2 – Ce sont les gouvernements alliés, notamment britannique, qui – pour multiplier au maximum les difficultés de l’ Axe dans les Balkans – poussent tous les mouvements insurrectionnels balkaniques à se fondre en un seul, dont l’épine dorsale serait constituée par celui qui est le plus important actuellement, et qui aurait l’étiquette yougoslave.
3 – Le gouvernement yougoslave de Londres n’est pas l’hôte, mais le prisonnier des gouvernements alliés. Dans ces conditions, il est obligé de parler d’un mouvement insurrectionnel yougoslave (sans aucune précision, c’est-à-dire sans nommer ni les partisans ni les tchetniks) et de clamer le programme de la reconstruction de la Yougoslavie. Cependant, le roi Pierre et son gouvernement (hormis les ministres de l’ethnie croate, qui ne comptent pas, et qui seront éliminés le moment venu) ne pensent plus à la Yougoslavie, mais plutôt à la future Grande Serbie. Les instructions données à Draža Mihailović vont dans ce sens, et elles excluent toute collusion avec les communistes.
4 – Durant l’été, le gouvernement britannique a envoyé par avion, auprès de Mihailović, en les faisant parachuter, neuf officiers anglais, dont certains sont issus de l’état-major. Ils ont été stupéfaits de constater que les tchetniks ne se battaient pas contre les Allemands et les Croates (quelques exceptions mises à part) et que non seulement ils ne coopéraient pas avec les communistes, mais que dans beaucoup de cas, surtout dans les territoires occupés par les Italiens, ils les combattaient vigoureusement. Il y a deux mois, après de vaines tentatives pour amener Mihailović à s’unir aux partisans, cinq desdits officiers l’ont quitté et ils se sont rendus auprès du Haut Commandement des partisans (je veux dire Tito), chez qui ils se trouvent encore à l’heure actuelle. Les quatre autres sont restés auprès de Mihailović (aux confins entre le Monténégro et la Serbie), comme simples observateurs.
5 – Comme on l’a fait observer à plusieurs reprises, les tchetniks de Mihailović et leurs sympathisants se comportent – avec l’accord du roi, affirme Jevdjević – différemment d’une zone à l’autre, ils s’adaptent à la situation de chaque région et aux désirs ou aux idées des maîtres de maison actuels. Comme cela aussi a été relevé, ce comportement, qui aboutit à des situations paradoxales (on combat les Croates dans la zone A, mais on coopère avec eux dans la zone B, à 50 km de la zone A), a comme but la constitution d’une force armée disponible au moment de la fin du conflit, quel que soit le vainqueur, l’Axe ou les Alliés. Les Serbes pensent que, dans le premier cas, les tchetniks auront préservé leur pays du bolchevisme, et qu’ils auront acquis des mérites aux yeux de l’Axe qui sera indulgent vis-à-vis d’une petite Serbie. Dans le second cas, serait atteint le but précisé auparavant, il serait possible de s’opposer ensuite à la propagation du communisme, et l’on instituerait une Grande Serbie. En attendant, nous avons deux ennemis : les communistes et les ustaše. Concernant les autres : les Italiens, les Allemands et les Croates (hormis les ustaše) peuvent et doivent établir un modus vivendi permettant d’atteindre le but final.
6 – Dans cet ordre d’idées, Jevdjević a fait une proposition curieuse, sous forme de secret. Il dit :
“Imaginons aussi que l’Axe perde la guerre. Dans cette éventualité, l’État croate s’écroulerait, les Allemands le quitteraient, et la Serbie et la Croatie seraient en ébullition, les forces tchetniks n’étant pas suffisamment fortes pour y maintenir seules l’ordre.
C’est pourquoi les troupes italiennes devraient rester sur place (en Bosnie, en Herzégovine et sur le littoral) en tant que troupes d’occupation : elles ne seraient nullement harcelées par les formations tchetniks et par la population, et l’ordre serait maintenu facilement, ensemble.
Je suis sûr d’avance que personne ne s’opposerait ensuite à laisser à l’Italie la Dalmatie et d’autres zones voisines non serbes.
Je voudrais avoir un échange d’idées sur ce sujet avec un responsable romain de la politique italienne.”
Je lui ai répondu que – indépendamment du fait que rien ne nous amène à prendre en considération l’hypothèse d’une défaite de l’Axe – ce Commandement ne s’occupe pas de questions politiques. Jevdjević m’a alors demandé avec qui il pourrait entrer en contact. Je lui ai répondu que j’y réfléchirai.
7 – Pour conclure, Jevdjević a donné les informations suivantes sur le Haut Commandement des partisans :
– Tito est le commandant en chef pour toute la Yougoslavie. C’est un Croate. Son nom est inconnu. Il a vécu durant huit ans à Moscou où il a fréquenté un long cours d’agitateur pour les Balkans. Il est rentré en Yougoslavie il y a trois ans.
– Les communiqués émis tous les jours par le Commandement de Tito sont transmis grâce à une station de radio de faible puissance à une station russe beaucoup plus puissante qui les transmet à son tour.
– Ces communiqués contiennent des nouvelles récentes sur les événements de la région où se trouve le Haut Commandement, [ainsi que] des nouvelles plus anciennes concernant des zones voisines, et ils ne mentionnent jamais des événements plus éloignés dans l’espace. Cela s’explique par le seul fait que les commandements des partisans ne disposent pas de moyens de liaison ; cela n’est pas dû à un quelconque esprit d’indépendance des formations.
– Le Haut Commandement Tito a des contacts étroits avec des fonctionnaires et officiers croates, ustaše compris5. »
5Cependant, ce document du 5 décembre 1942 ne précise pas que le chef des tchetniks de Bosnie-Herzégovine, Dobroslav Jevdjević, n’est nullement mandaté par Mihailović pour s’entretenir avec l’occupant, et qu’il est l’exemple type du tchetnik qui agit à titre purement personnel. C’est en tchetnik indépendant que Jevdjević cherche des accommodements avec l’occupant fasciste, fort de sa popularité auprès des Serbes vivant dans l’État indépendant de Croatie, une popularité acquise notamment pour s’être battu vaillamment à leur tête contre les ustaše, lors du soulèvement de Nevesinje6, ou encore pour avoir procuré des vivres à la population lors de la désastreuse récolte de l’automne 1942 en offrant en échange aux Italiens sa collaboration contre les communistes. Et c’est dans ce cadre qu’il se rend aussi à Rome pour participer à la réunion du 3 janvier 1943, destinée à mettre au point l’opération Weiss (Blanche), visant à nettoyer la Bosnie occidentale des partisans, appelée « Quatrième offensive » par l’historiographie yougoslave et sur laquelle nous reviendrons plus bas.
6C’est pour ce genre de collaboration, mise en œuvre de manière indépendante par Jevdjević et qui fait malgré tout du tort au mouvement légaliste de Mihailović, que ce dernier s’oppose à l’attribution à Jevdjević de la distinction de l’étoile de Karadjordje pour services rendus à la patrie (en 1941), alors qu’elle avait été promise par le gouvernement yougoslave en exil.
Notes de bas de page
1 Dobroslav Jevdjević est né en Bosnie, en 1895, dans une localité sise près de Rogatica, une petite ville située à l’est de Sarajevo. Il est élu député à la Skupština (Assemblée nationale) de Belgrade en tant que membre du Parti démocratique autonome de Svetozar Pribičević (qui, avec son frère Milan, joue un rôle important dans la création du royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes) pour les circonscriptions de Rogatica et de Novi Sad. Après l’invasion de la Yougoslavie par l’ Axe, il se réfugie d’abord à Budva (au Monténégro), puis à Split (en Dalmatie), où il se lie d’amitié avec le colonel Ilijia Trifunović Birčanin (1887-1943, ancien président de l’association nationaliste Narodna Odbrana – « Défense nationale » – fondée en Serbie, en 1908) dont il partage les idées collaborationnistes entre les tchetniks de Dalmatie-Herzégovine-Bosnie occidentale et les Italiens, sur la base de l’anticommunisme. Après la capitulation de l’Italie, le 8 septembre 1943, il se rend en Slovénie, dans l’espoir d’une offensive anti-communiste et du retour de la monarchie en Yougoslavie. En 1945, il se réfugie en Italie où il meurt à une date non connue.
2 MAE-ASD, section « Jugoslavia 1941 », enveloppe n° 107, fascicule 2.
3 Supersloda, autrement dit : « Comando Superiore FF. AA. Slovenia-Dalmazia » (Haut Commandement des Forces armées de Slovénie et de Dalmatie).
4 Avant l’occupation d’avril 1941, Sušak était une ville de la frontière croate jouxtant Fiume, alias Rijeka. Depuis l’annexion de l’Istrie à la Yougoslavie après la Seconde Guerre mondiale, elle est devenue un quartier oriental de la ville de Rijeka, dont elle est séparée par la rivière Rječina.
5 SME-US, busta 1482, Comando Supremo. Le texte en italien de ce document est publié dans : SME-US-Oddone Talpo, Dalmazia... (1942), op. cit., 1990, p. 1250- 1252, document n° 8.
6 Nevesinje : bourgade ancienne d’Herzégovine d’où part le mouvement insurrectionnel contre les Turcs en 1875, distante d’une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Mostar.
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