De la notion de « génie » à la naissance de la discipline chimique : l’article Chymie de G. F. Venel
p. 167-177
Texte intégral
1Dans ses Observations sur la division des sciences du Chevalier Bacon, Diderot avertit « qu’il y a un grand nombre de choses, surtout dans la branche philosophique, que nous ne devons nullement à Bacon » (Encyclopédie, 1.1, p. Ij). Il indique, par exemple, que la division de la médecine revient à Boerhaave et il énumère les divisions de Bacon pour qu’on puisse juger des changements introduits dans l’arrangement de chaque branche du savoir. Or, la distinction baconienne de la « science spéculative de la nature » en « physique particulière » et en « métaphysique », c’est-à-dire en science de la matière et des causes efficientes et en science des causes finales ou formelles ne saurait satisfaire Diderot, qui souligne la persistance chez Bacon « d’idées scolastiques ». Pour Diderot en effet, il s’agit d’établir que chaque art et chaque science, y compris la chimie, a ses principes premiers ou sa « métaphysique » au nouveau sens généalogique du terme, où les principes sont premiers relativement à nous et à l’état provisoire du savoir1.
2C’est pourquoi Bacon est présenté comme l’auteur d’un « système général de la connaissance humaine », tandis que l’Encyclopédie fournit « une explication détaillée des connaissances humaines » (Ibid., 1.1, p. xlvij). Cette multiplication des points de vue et des disciplines conduit à accorder une importance nouvelle à la chimie, qui est classée dans la physique particulière, mais soigneusement distinguée des mathématiques et de la physico-mathématique. Dans le SF, la chimie représente la dernière branche indépendante de l’arbre consacré à la physique particulière. Cette position qui peut paraître énigmatique est éclairée par Diderot : la chimie, selon lui, va plus loin que « la connaissance expérimentale » au sens de « l’histoire de la nature prise par les sens », car elle consiste dans « la recherche artificielle des propriétés intérieures et occultes des corps ». La chimie est donc un art qui s’occupe des propriétés les plus cachées de la matière, et c’est pourquoi elle est dite « imitatrice et rivale de la nature » : son objet est « presque aussi étendu que la nature même ». Elle s’occupe en effet de décomposer les êtres, de les revivifier ou de les transformer (p. 1 ; DPchampion, p. 180).
3Diderot donne ainsi pour objet à la chimie ce que d’Alembert tend plutôt à accorder à la physique qu’il divise en « physique des faits » résultant de la simple observation des phénomènes, et en une « physique occulte » qui pénètre plus profondément la nature et s’attache à la connaissance des faits cachés, en les construisant méthodiquement, sans tomber dans « le roman des faits supposés qu’on devine bien ou mal » (art. Expérimental, p. 298a-b ; DPchampion, p. 254). D’Alembert met ainsi en question une divination ou un « esprit de divination » que Diderot considère comme l’une des caractéristiques du génie. Sur ce point, l’opposition des deux philosophes est récurrente : elle apparaît particulièrement bien, par exemple, à travers la question de l’élasticité primitive des corps qui est soutenue, à titre de conjecture, par les Pensées sur l’interprétation de la nature2. D’Alembert estime au contraire, dans l’article Élasticité, « qu’il faut savoir douter et suspendre notre jugement, dans les effets dont nous ne connaissons pas les causes, et l’élasticité paraît être de ce nombre » (p. 445a). D’une façon plus générale, l’échec de la chimie newtonienne laisse d’Alembert quelque peu sceptique quant à la prétention de cette discipline à s’ériger en science. Il est significatif, à cet égard, que les Éléments de philosophie ne fassent pas place à la chimie, sinon pour rappeler qu’il ne faut pas généraliser la loi newtonienne de l’attraction au cas des attractions à petite distance, sous peine de multiplier les principes sans nécessité et de faire appel à une mystérieuse force de répulsion. D’une façon générale, d’Alembert estime que les nouveaux savoirs défendus par Diderot ne sont encore que des arts sans principes premiers et sans éléments, c’est-à-dire sans méthode systématique de recherche. La médecine est ainsi réduite à un art de conjecturer « qui est aussi nécessaire que dangereux » : cet art devrait attendre le progrès de l’observation et de la classification des maladies qui n’a pas encore atteint de systématicité, de telle sorte que les médecins ne s’entendent ni sur leur diagnostic, ni sur le remède qu’ils proposent3.
4Il y a donc, à notre sens, une tension entre d’Alembert et Diderot quant à la valeur et à la définition de l’art de conjecturer4. L’importance plus ou moins grande accordée au « génie » en constitue le symptôme privilégié. Rappelons en effet que dans ses œuvres personnelles comme dans l’article Encyclopédie, Diderot met l’accent sur la fécondité et la puissance d’invention du génie, au point qu’il affirme qu’il vaut mieux « risquer des conjectures chimériques, que d’en laisser perdre d’utiles ». Aussi fait-il une place, dans la division des renvois, à ceux qui sont « l’ouvrage du génie », c’est-à-dire à « ceux qui en rapprochant dans les sciences certains rapports, dans les substances naturelles des propriétés analogues, dans les arts des manœuvres semblables, conduiraient ou à de nouvelles vérités spéculatives, ou à la perfection des arts connus, ou à l’invention de nouveaux arts, ou à la restitution d’arts perdus » (p. 642Ab). Cette défense de l’invention ou d’un dynamisme du savoir, qui ne doit pas reculer devant le risque des « conjectures chimériques », nous semble particulièrement importante pour comprendre comment la chimie peut tenter de se constituer en une discipline autonome et spécifique. Notre hypothèse est en effet qu’il y a plusieurs encyclopédies à l’intérieur de l’Encyclopédie, et que Diderot introduit, à côté de la « science normale » ou physico-mathématique défendue par d’Alembert, une autre conception de l’institution des disciplines qui se fonde sur la défense de l’imagination géniale, dont les extravagances mêmes peuvent avoir un rôle heuristique.
5Rappelons en effet que la notion de « génie » permet à Diderot d’introduire dans la conception du savoir au moins deux innovations. D’une part, elle lui permet de faire de l’originalité une valeur de l’esprit philosophique ou scientifique, un génie individuel se définissant toujours par une puissance d’invention exceptionnelle et singulière. D’autre part, elle conduit à une politique démocratique de la culture, selon laquelle chaque science et chaque art a son propre génie. Diderot refuse donc les hiérarchies traditionnelles dans la classification des disciplines. C’est pourquoi il ne cesse de revaloriser les arts et métiers et plus généralement l’ensemble des savoirs traditionnellement minimisés, ou même ridiculisés, comme la médecine ou la chimie. Dans cette perspective le terme de « génie » doit être entendu non plus au sens du génie individuel, mais au sens d’un « esprit » ou d’une méthode qui est propre à chaque science et à chaque art. C’est ainsi que dans le Prospectus de l’Encyclopédie, Diderot explique qu’il faut « imaginer des méthodes » pour pouvoir « ouvrir des routes ignorées », en s’appuyant cependant sur les découvertes déjà effectuées par les grands hommes. Aussi exige-t-il d’allier la présentation « des principes des sciences et des arts » à celle de « l’histoire de leur origine et de leurs progrès successifs ». Le génie d’une discipline désigne alors une conception dynamique ou généalogique de la méthode propre à un savoir, méthode qu’aucun génie individuel n’a le droit de définir une fois pour toutes. L’art de conjecturer ou l’imagination géniale se distingue ainsi d’une pure fantaisie, notamment par cet ancrage dans une tradition rationnelle ou dans la reprise de principes fondateurs, dont on peut considérer les résultats les plus avancés comme un « premier pas » pour une nouvelle recherche susceptible de compléter la chaîne des connaissances (DP, p. xxxviij, passage du Prospectus de Diderot). La notion de génie n’a donc rien d’anti-rationaliste : elle exprime une exigence supérieure de rationalité, en obligeant à reconnaître la pluralité des méthodes rationnelles, et la capacité de chaque science à progresser, malgré les préjugés reçus et les hiérarchies arbitraires des savoirs.
6C’est à partir de là que nous allons examiner l’article Chymie de G.F. Venel, qui appartient à l’École de Montpellier, pour vérifier s’il se rattache bien à la théorie du génie et à la politique de la culture qui sont défendues par Diderot.
7Le début de l’article semble devoir imposer une réponse positive à cette question, car Venel déplore « l’incuriosité peu philosophique » d’un siècle qui ne se soucie pratiquement pas de la chimie, malgré sa prétention à « l’universalité des connaissances » qui est devenue « le goût dominant ». Cette contradiction est expliquée, comme pourrait le faire Diderot, par trois raisons principales.
8En premier lieu, les philosophes ne sont pas encore affranchis du mépris envers le travail manuel, le chimiste étant le plus souvent confondu avec un « manouvrier d’opération » spécialisé dans la fabrication des parfums ou des remèdes à l’usage des médecins (art. Chymie, p. 408a-b). En second lieu et plus fondamentalement Venel dénonce la préséance de la physique sur la chimie, en remarquant que les doctrines de Becher et de Stahl sont encore presque inconnues en France, malgré les cours de Rouelle, car les Français continuent de lire, de façon privilégiée, les ouvrages des chimistes newtoniens tels que Keill, Freind ou Boerhaave5. C’est ainsi que la chimie est devenue successivement « cartésienne », « corpusculaire » ou newtonienne, puis « académique » ou mécaniste avec Boyle, ce qui lui a permis de s’affranchir de l’alchimie et de se diriger selon « la logique ordinaire des sciences ». Cette imitation de la physique a cependant de nombreux défauts. En troisième lieu en effet, la préséance de cette discipline représente, selon Venel, un obstacle au développement de la chimie par la négation de son originalité ou de son « génie ». Dans des termes que Diderot ne pourrait qu’approuver, Venel défend alors le génie et même « l’enthousiasme » des chimistes, en se demandant si cet enthousiasme « diffère réellement de l’esprit créateur » ou de « l’esprit systématique », et s’il faut proscrire cet esprit, « parce qu’on s’est parfois égaré en s’élevant » (p. 409a). Venel rejoint ainsi la dénonciation par Diderot des « siècles pusillanimes du goût » qui obéissent aux préceptes déjà établis par les génies des siècles passés, en transformant leurs œuvres en « poétiques » au sens large du terme, c’est-à-dire en « systèmes de règles » ou en méthodes univoques et dogmatiques qui devraient s’imposer à tous les domaines de la connaissance (art. Encyclopédie, p. 644Aa). Dans un siècle qui prétend libérer les puissances inventives des nouveaux génies, les chimistes ont ainsi dû obéir au « goût » philosophique issu du processus de constitution des sciences physiques, c’est-à-dire « à une marche lente, circonspecte, timide » : ils se sont bornés à l’observation ou à une collection de « faits choisis avec soin et vérifiés sévèrement », mais sans jamais oser relier ces faits, les nouer entre eux par un système ou par une chimie enfin « raisonnée et philosophique » (art. Chymie, p. 409a). Du fait de sa soumission aveugle à la physique, la chimie n’a donc pas su se donner les célèbres préceptes que Diderot défend dans les Pensées sur l’interprétation de la nature : celui, en particulier, d’allier la philosophie expérimentale à la philosophie rationnelle, ou plus exactement à une philosophie rationnelle propre à chaque discipline et qu’il faut donc nommer par le terme de « génie ».
9On pourrait toutefois nous objecter que Venel ne suit pas exactement Diderot, et son refus de hiérarchiser les différents types de savoirs, car il semble renverser purement et simplement le dogmatisme qu’il impute aux physiciens : il affirme que contrairement aux préjugés reçus, ce ne sont pas les physiciens qui pénètrent à l’intérieur des corps et qui nous livrent leurs propriétés les plus cachées, mais les chimistes. La chimie apparaît, paradoxalement, comme la connaissance la plus avancée de la nature ou plus exactement des principes corporels. Contrairement à ce qu’affirme Boerhaave, c’est en effet la chimie « qui pénètre à l’intérieur de certains corps, dont la physique ne connaît que la surface et la nature extérieure » (Ibid., p. 409b). De ce fait, même les prétendues « spéculations délicates » de la physique qui lui permettraient de remonter « jusqu’aux premières origines des choses » l’amènent en fait à « confondre les notions abstraites avec les vérités d’existence », c’est-à-dire à sombrer dans une métaphysique dogmatique : l’affirmation de l’homogénéité de la matière ou de sa divisibilité à l’infini en constitue le témoignage privilégié (p. 409a-b). En inventant cet être abstrait qu’est la matière, les physiciens se sont donc interdit d’étudier les corps et leurs qualités cachées : ils n’ont pas su concevoir l’existence de différents « états » de la matière, car ils ne considèrent la matière qu’en « masses » capables de pousser, de peser, de résister, ou d’exercer une attraction selon les lois établies par Newton (p. 411b). Aussi la chimie est-elle présentée comme « l’unique fondement de toute la physique », et la « seule en droit d’expliquer » comment les corps peuvent exister en masses à partir de qualités plus élémentaires (p. 410a). Dès lors, la chimie dépasse et intègre l’objet du physicien, puisqu’elle étudie les trois grands changements possibles qui sont opérés dans les corps, soit par la nature, soit par l’art. Le premier consiste à comprendre comment les corps peuvent passer « de l’état non organique à l’état organique et réciproquement ». La chimie apparaît ainsi comme le fondement même de la médecine : elle rend compte « de l’économie organique ». Le second renvoie à la théorie des différents modes de composition et de décomposition depuis la masse, l’agrégé, et les différentes mixtions possibles. Le troisième s’occupe des qualités cachées qui permettent aux masses corporelles, étudiées par le physicien, de passer du mouvement au repos ou de modifier leurs mouvements et leurs tendances (p. 410b). Selon Venel on ne peut donc s’expliquer les lois du mouvement et la notion de masse qu’à partir de la chimie.
10Cette supériorité de la chimie est également établie à travers le long historique qui achève l’article. L’histoire de la chimie montre d’abord que cette discipline est un art ou une science beaucoup plus ancien que la physique. De plus, elle aurait pu accélérer le progrès de la physique, si elle avait été davantage valorisée et divulguée. C’est ainsi, par exemple, que « le goût des expériences dirigées à la découverte de vérités générales a existé en chimie avant qu’il se soit établi en physique ; en un mot que sur les objets communs à la physique et à la chimie, et en général sur la bonne manière de philosopher, la chimie est d’un demi-siècle au moins plus vieille que la physique » (p. 432b). Plus précisément encore, les chimistes tels que Becher ont tourné en ridicule l’imaginaire mécaniste de Boyle qui lui faisait attribuer, par exemple, des « formes spirales aux particules de l’air » pour expliquer son ressort. Cela revient à dire, d’une façon plus générale, que les chimistes ont montré, avant Newton, le ridicule d’un atomisme qui accorderait tout aux configurations imaginaires d’éléments analogues à ceux des cartésiens (p. 436a). L’historique de Venel tend même à réhabiliter l’alchimie : malgré « sa fin chimérique », elle n’en a pas moins « décrit avec une exactitude et avec un ordre méthodique » les « effets particuliers des différentes opérations sur les minéraux, en les présentant comme une suite de connaissances liées et ordonnées » (p. 429a). Aussi Venel explique-t-il la naissance de la chimie, non par le souci d’arts tels que la cuisine ou la teinturerie, mais par l’existence de génies qui n’ont aucun sens de l’utilité et qui ont inventé par une sorte d’extravagance intellectuelle, dans laquelle « la chaîne des vérités les entraîne à leur insu » : « le transcendant, le curieux, l’outré, le sublime, l’abus de la science en un mot, est seule capable de satisfaire le goût malade de ces génies presque supérieurs à l’humanité » (p. 424b). Inversement, Venel accuse la physique de devoir sa préséance et sa « fortune » à son utilité et à son agrément social, car elle permet de construire des « machines élégantes » ou de bâtir une optique qui n’est pas seulement une science, mais une science appliquée à la construction des miroirs et aux jeux spectaculaires de l’illusion (p. 410a).
11En résumé, il semble donc que le génie du chimiste soit plus philosophique que le génie des physiciens : son histoire montre qu’il a toujours su allier la spéculation à la pratique expérimentale, et qu’il est donc encore plus apte à opérer la synthèse des découvertes passées que la physique newtonienne. C’est pourquoi Venel estime qu’il suffirait de rassembler les vérités toujours éparses de la chimie en un corps de principes pour qu’elle surpasse la physique.
12Il faut cependant nuancer ce verdict, car Venel ne cesse de saluer le génie des physiciens, et en particulier « le magnifique système de Newton » (p. 421a). Son but est moins d’attaquer la physique qui entretient un rapport de complémentarité avec la chimie, que de détruire la métaphysique qui lui est abusivement attachée. En cela, il ne fait qu’imiter la démarche de Diderot envers les mathématiques : de même que Diderot n’attaque pas les mathématiques en tant que savoir positif, mais la croyance en leur portée ontologique, croyance qui nuit à leur propre progrès, Venel s’attache à dénoncer ce qu’il appelle les « métaphysiques physiques ». Parce qu’elle croit atteindre les principes premiers des corps, la physique tend en effet à se constituer en une série de « métaphysiques physiques », ou de « cosmologies » qui ne font qu’enchaîner des notions abstraites et des définitions « nominales » (p. 416b). À notre sens, il s’agit donc pour Venel de restituer à la physique elle-même son propre génie, et de réfléchir sur l’institution et l’articulation des disciplines, en définissant leur rationalité respective ou leur « génie ». C’est ce que corrobore le souci de légitimer les différences de « méthodes » des deux sciences qui s’occupent du même objet corporel, mais envisagé sous deux aspects différents : « il est clair que deux sciences qui considèrent des objets sous deux aspects si différents, doivent non seulement fournir des connaissances particulières, distinctes, mais même avoir chacune un certain nombre de notions composées, une certaine manière générale d’envisager et de traiter les sujets, qui leur donnera un langage, une méthode et des moyens différents ». La physique est ainsi louée pour son étude de masses et de qualités qu’elle soumet à des calculs rigoureux, afin d’obtenir une « théorie » et des « lois que les expériences confirment à peu près », car les « mathématiciens conviennent que le cas où rien ne s’oppose » au calcul des forces « n’existe jamais dans la nature » (p. 416a). Le vrai génie de la physique réside donc dans une exactitude mathématique qu’elle n’érige pas en vérité absolue, puisqu’elle ne cesse de poser le problème de la vérification des hypothèses. Le chimiste, quant à lui, ne peut se prévaloir de cette relative exactitude : il doit s’en tenir à une plus grande « approximation », ou se contenter « d’expositions claires de la nature » et d’une étude des « rapports » entre les corps qui tentent de faire émerger des « faits majeurs et fondamentaux ». À cette fin, il lui faut posséder un « pressentiment expérimental » ou une sorte de tact qui s’appuie sur un « tatonnement » actif, destiné à repérer des « indices » que l’expérience sensible ne livre pas d’emblée. Le chimiste possède ainsi ce que Diderot appelle le « tact » ou le « démon des manouvriers » dans les Pensées sur l’interprétation de la nature (op. cit., p. 570-571).
13Venel résume cette analyse en disant « que le génie physicien porté peut-être au plus haut degré où l’humanité puisse atteindre produira les principes mathématiques de Newton, et l’extrême correspondant du génie chimiste le specimen becherianum de Stahl ». Il s’agit donc de rétablir une paix démocratique entre deux savoirs qui doivent prendre conscience de leur propre génie et donc de leurs limites : « tant que le chimiste et le physicien philosopheront chacun à leur manière sur leur objet respectif […], et que sur leurs objets communs, ce sera celui qui aura le plus vu qui donnera le ton, tout ira bien ».
14À partir de là, on peut affirmer que c’est effectivement la définition du génie propre à chaque science qui permet soit d’instituer une discipline, soit de réfléchir sur ses inductions abusives et illégitimes. Le reproche essentiel que Venel adresse aux physiciens est en effet de sombrer dans une métaphysique mécaniste, inspirée ou de Descartes, ou de Newton, pour interdire la naissance d’une chimie raisonnée. Pour le comprendre, il faut revenir à la définition des différents états de la matière étudiés par le chimiste, car cette définition permet de distinguer la « métaphysique physique » ou la « cosmologie » d’une part, et, d’autre part, le savoir positif et physicien des propriétés mécanistes des corps dont le domaine est strictement délimité par Venel. En d’autres termes, il faut éviter de traiter « more physico » les choses chimiques, ou inversement de traiter « more chimico » les choses physiques (art. Chymie, p. 416b). À cette fin, on doit distinguer différents états de la matière.
15Venel reprend en effet la distinction de Stahl et de Rouelle entre les corps agrégés ou les masses qui sont l’objet du physicien, et les mixtes qui sont l’objet de la chimie, car le chimiste décompose les corps pour tenter d’en définir les principes intimes ou les constituants. Bien qu’il reconnaisse qu’on ne sache pas toujours distinguer une masse ou un agrégé d’un mixte, Venel pose deux propriétés fondamentales des agrégés qu’il appelle encore des agrégats.
16L’agrégé est d’abord un assemblage de parties homogènes qui ne se touchent pas nécessairement, et qui sont liées par un « nœud » ou une force quelconque que les newtoniens étudient en terme d’attraction. Venel précise que cet état de la matière existe bien : il s’agit par exemple des « liquides purs » ou des « vapeurs homogènes » qui sont des agrégés parfaits (p. 411a). Mais il précise tout de suite que cet état de la matière reste relatif au point de vue du physicien, car la matière homogène est une chimère, les masses elles-mêmes étant le plus souvent composées de mixtes dont les constituants sont hétérogènes (p. 411a-b). Ce point est capital, et Venel ne cesse d’insister sur cette idée. Dans l’article Principes, il affirme que la matière est une abstraction et que « nul corps de la nature n’est de la matière proprement dite » (t. XIII, p. 376b).
17Ensuite, les physiciens étudient donc un état de la nature où celle-ci ne manifeste que des propriétés mécaniques. Si cette étude est légitime, elle n’atteint que des « qualités accidentelles », qui sont ainsi nommées parce qu’elles peuvent périr sans que les qualités corpusculaires des mêmes corps soient détruites. Un exemple très simple est celui de la masse d’or qui, en cessant d’exister en masse, c’est-à-dire comme un corps jaune, sonore, ductile, divisible par des moyens mécaniques et rarescibles jusqu’à la fluidité, n’en reste pas moins un assemblage de parties qui n’ont aucune des qualités de la masse (art. Chymie, p. 412a-b). Or, l’analyse chimique porte sur les qualités intérieures du corps et s’attache à distinguer celles qui sont relatives à nos connaissances actuelles, et celles qui sont essentielles et inhérentes aux corps. C’est ainsi qu’on peut soupçonner la volatilité du mercure d’être relative à nos capacités d’expérimenter et à leurs limites. Inversement, il y a des qualités élémentaires essentielles aux mixtes. Venel donne l’exemple du nitre, c’est-à-dire du salpêtre, ou en termes modernes du nitrate de potassium qui doit toujours être composé d’alcali fixe (de potasse) et d’acide nitrique. Or ces mixtes ressortent d’une analyse non mécaniste, qui nécessite en effet un « menstrue » ou un dissolvant. Venel précise alors la distinction de la physique et de la chimie par la notion « d’état de masse » (p. 414a) où la matière se laisse étudier par toute la collection des « sciences physico-mathématiques ». S’il salue au passage le « génie » des physiciens et des mathématiciens, il explique que leurs calculs, y compris le calcul infinitésimal, ne peuvent s’appliquer à la chimie, qui rencontre le problème de la mesure. Là où le physicien voit des masses, des forces et des qualités qu’il peut soumettre au calcul, le chimiste voit « des petits corps, des rapports, des principes » (p. 416a). Venel précise alors qu’il serait absurde de reprocher aux chimistes leur obscurité, qui ne renvoie qu’à cette docte ignorance : ils savent « que la nature opère la plupart de ses effets par des moyens inconnus, et qu’il serait ridicule de vouloir limiter ses ressources à nos connaissances physiques ». La spécificité du comportement des corpuscules chimiques est alors détaillée et opposée terme à terme aux lois qui régissent les masses des physiciens. Quatre grandes oppositions sont clairement énoncées.
18En premier lieu, toutes les masses physiques peuvent interagir selon les mêmes lois. Au contraire, si les corpuscules chimiques agissent les uns sur les autres par l’union, la mixtion et la décomposition, c’est seulement en fonction de leur hétérogénéité.
19En second lieu, les masses physiques gravitent toutes vers un centre, ce qui n’est pas le cas des corpuscules chimiques. Venel n’exclut pas qu’il y ait une gravité propre à chaque type de composant ou de mixte, mais il se borne à signaler qu’elle est inconnue jusqu’ici.
20En troisième lieu, les corpuscules chimiques ne peuvent donc être étudiés qu’à travers leurs « lois d’affinité » qui déterminent la possibilité de leur union. De plus, cette union par affinité produit un nouveau corps, doué de qualités différentes de celles de ses constituants, ce qui n’est pas le cas dans l’union de deux masses physiques.
21En dernier lieu, les corpuscules chimiques ne peuvent être écartés ou séparés les uns des autres que par des menstrues ou des dissolvants qui contiennent toujours du phlogistique ou du feu élémentaire. Comme Rouelle, Venel transforme en effet le phlogistique de Stahl en menstrue universelle ce qui lui permet de se passer de la répulsion des newtoniens, comme des images mécanistes des corps poreux et armés de parties raides, solides ou tranchantes.
22À partir de là, Venel considère que le laboratoire du chimiste tente de simuler les opérations naturelles en se contentant de mettre en contact les corps, afin de savoir s’ils sont miscibles ou non, c’est-à-dire s’ils ont « une certaine tendance ou rapport, par lequel ils sont portés l’un vers l’autre » (p. 415b). Mais le projet est aussi « d’évaluer exactement le jeu de tous les réactifs excités par la chaleur dans les corps », c’est-à-dire d’examiner comment les forces de cohésion de deux corps mis en contact sont contrebalancées par leur force de miscibilité (p. 418a).
23La chimie est ainsi définie comme un art naturel et non violent, dont la méthode consiste à réaliser une sorte de phénoménologie de la « vie de la nature », c’est-à-dire des états les plus cachés de la matière. Aussi Venel s’oppose-t-il, dès le début de l’article, à l’idée vulgaire que la chaleur altérerait les éléments des corps. Selon lui, la chaleur qui entre dans les dissolvants révèle seulement ce qui reste caché dans la nature, à savoir une « sensibilité » spécifique à chaque élément. La sensibilité de la matière est désormais pensée comme une tendance à s’unir, en fonction des affinités entre les différentes particules. Nous retrouvons ainsi ce qui fonde l’hypothèse matérialiste du Rêve de d’Alembert : la chimie prend parti pour une conception moniste et matérialiste de l’ordre du monde, et suggère que l’on peut rendre compte de la vie à partir « d’agents purement corporels », mais « sensibles et mobiles » (p. 433a).
24Venel parvient donc bien à différencier et à articuler le génie respectif du physicien et du chimiste. Mais on peut alors se demander si la notion de génie ne sert pas essentiellement de prétexte à étayer une métaphysique matérialiste et dynamiste, contre le mécanisme des « métaphysiques physiques », ce mécanisme renvoyant à la finalité divine. Chacun sait en effet, depuis les études de Jacques Roger, que l’École de Montpellier penche en faveur du matérialisme. Cependant, la reprise de la notion de génie nous paraît particulièrement féconde, sur le plan « épistémologique », car elle amène Venel à poser le problème d’une mesure du qualitatif. On retrouve en effet sous sa plume la définition de l’artisan de génie que Diderot donne dans l’article Art, avec l’idée d’une géométrie expérimentale ou d’une géométrie des boutiques qui supplée aux insuffisances de la géométrie intellectuelle (t. I, p. 716a ; p. 62). Venel écrit en effet que le grand chimiste n’a pas besoin d’instruments scientifiques, tels que le thermomètre ou l’horloge, parce qu’il a « un thermomètre au bout des doigts » et « son horloge dans sa tête ». L’idée d’une matière sensible et hétérogène autorise ainsi l’appel à un nouvel art de la mesure qui devrait donner lieu à une théorie aussi systématique que la physique newtonienne. Venel explique en effet que le tact expérimental des grands manouvriers est capable de saisir des « phénomènes » qui pourront un jour « servir de fondement, de germe, ou de point de partance à une théorie plus importante, et à exciter le génie du chimiste, comme la chute d’une poire » a pu exciter le génie de Newton (art. Chymie, p. 421a).
25On peut alors se demander quelle est cette théorie à venir, qui doit être l’œuvre du génie propre au chimiste. La réponse ne se trouve pas dans l’article Chymie, mais dans les nombreuses contributions de Venel à l’Encyclopédie. Dans l’article Rapport, ce dernier part à la recherche d’une classification systématique des corps chimiques, en préconisant d’améliorer la « table des différents rapports entre les substances chimiques » qui a été présentée, en 1718, par Claude-Joseph Geoffroy. Pour obtenir une véritable théorie chimique, il faudrait en effet préciser ce qu’est la miscibilité, et définir les affinités comme des rapports « qui expriment les différents degrés d’énergie » de la « tendance à s’unir » (t. XIII, p. 997a). Venel déplore que les encyclopédistes ne disposent que de la table incomplète de Geoffroy, qui ne tient pas compte de la multitude des nouvelles découvertes, et qui devrait procéder à la mise au jour systématique des degrés d’affinité entre les corps, en les présentant en colonnes. Dans cette présentation verticale, la substance de la case inférieure serait celle qui a le moindre rapport, celle qui la suit immédiatement en aurait davantage, et ainsi de suite jusqu’à « la case qui suit immédiatement la case supérieure ». On obtiendrait ainsi « différents systèmes » ou des « séries » de divers sujets chimiques, disposés entre eux selon leur degré d’affinité. Il y a donc, malgré l’hétérogénéité des corps, des régularités et des constantes dont l’établissement reste un programme. Aux yeux de Venel, la nouvelle table devrait en effet prendre en compte la définition du mixte qu’il donne lui-même au tome X de l’Encyclopédie. Or cette définition, inspirée de Stahl et de Becher, n’a plus le sens vague d’une combinaison de divers principes quelconques, mais elle désigne un mixte formé par un ordre particulier et déterminé d’éléments hétérogènes (art. Mixte & Mixtion, t. X, p. 585b). De plus, cette mixtion a huit caractéristiques fondamentales, dont trois sont particulièrement intéressantes pour notre propos. La première est qu’on ne peut séparer du mixte « un seul de ses matériaux » sans lui faire perdre ses propriétés spécifiques (Ibid., p. 586a). Cette caractéristique explique qu’on ne puisse étudier les principes chimiques qu’à travers les « individus » et leurs transformations. La chimie présente donc par définition, la difficulté de devoir se constituer en une science de l’individuel et de l’individuel en devenir.
26Les deuxième et troisième caractéristiques montrent que cette science est rendue possible par le fait que le mixte se forme de façon purement atomiste, par simple « juxta-position » ou « adhésion superficiaire » des parties individuelles de chacun de ses principes. Enfin, Venel s’attarde plus particulièrement sur la huitième caractéristique, qu’il présente comme le caractère le plus général et le plus essentiel de la mixtion. Or, cette caractéristique réintroduit la considération de la quantité avec la notion de « proportions fixes » et de « quantités numériques de parties déterminées ». Les principes qui concourent à la formation d’un mixte y concourent en effet « dans une certaine proportion fixe, et comportent une certaine quantité numérique de parties déterminées ». Venel insiste sur ce fait fondamental ou crucial, qui prouve la possibilité d’une chimie raisonnée : « l’observation générale sur les proportions déterminées des ingrédients de la mixtion est un dogme d’éternelle vérité » (p. 587a).
27Les vrais mixtes chimiques sont donc tous nécessairement composés selon un nombre constant de matériaux, au point que la soustraction ou l’addition d’une certaine quantité équivaut à une décomposition. Venel appelle donc à un dénombrement quantitatif des atomes de chaque matériau, afin de distinguer le « mélange indéterminé » et le mixte au sens chimique. Le mélange indéterminé ne comprend nul terme et nulle proportion : une goutte d’eau peut ainsi se mêler à un océan d’eau, tout en restant un simple agrégé. La distinction de l’agrégé physique et du mixte chimique est alors renouvelée par l’opposition entre le mélange illimité et le mixte dont l’hétérogénéité qualitative reste quantifiable, du moins en droit. Cette hétérogénéité qualitative n’est donc pas incompatible avec la proportion quantitative.
28L’importance que Venel accorde à cette notion est corroborée par l’article Opérations chimiques qui critique la routine des artisans, parce qu’ils se sont essentiellement souciés de l’utilité et de la réussite immédiates, sans chercher à connaître la quantité nécessaire à soustraire pour séparer les matériaux d’un mixte et détruire sa cohésion (t. XI, p. 499a-b). Cette routine devrait donc être dépassée, et Venel propose un programme de recherche pour la chimie : il nous renvoie à l’article Feu, OÙ il est question de déterminer le « degré de chaleur » requis pour opérer une séparation des constituants d’un mixte (Ibid., p. 501a). Il remarque alors que pour connaître ces degrés de chaleur, il faudrait disposer de « vaisseaux » hermétiquement fermés, ce qui n’est pas encore le cas. Le problème de la mesure devient ainsi opératoire, et se heurte tant à la routine des artisans qu’à l’insuffisance des instruments du xviiie siècle.
29L’article Feu enregistre cependant un progrès dans la mesure, en précisant que les chimistes modernes sont parvenus à rectifier les nombreuses divisions des alchimistes, en distinguant quatre degrés de feu nécessaires à leurs opérations. Le premier, ou le « plus faible », va de la liquidité de l’eau jusqu’au degré qui nous fait éprouver un sentiment de chaleur. C’est à ce degré que se produisent les « dissolutions à froid », telles que les évaporations. Le second commence avec la « chaleur » sensible pour notre corps et s’étend jusqu’à la chaleur « presque suffisante » pour faire bouillir l’eau. C’est à ce degré que se produit la digestion, ou la dessiccation des plantes. Le bain-marie reste le moyen le plus commode pour obtenir ce degré, qui ne se plie pas à une mesure exacte. Les variations de quelques degrés de température n’ont cependant pas de grande conséquence dans les effets produits. Le troisième degré est celui de l’eau bouillante, qui est fixe et invariable, et qui représente donc le plus commode dans la pratique du chimiste. C’est en effet à ce degré que l’on exécute toutes les opérations à la fois chimiques et pharmaceutiques de décoction des substances végétales et animales, et que l’on distille par exemple le vin. Enfin le quatrième degré est le plus étendu, puisqu’il va de la température de l’eau bouillante à la plus extrême violence du feu. Il est nécessaire en particulier dans la métallurgie.
30Venel hésite alors sur la valeur de ces mesures, et sur la nécessité de les consigner avec exactitude. Il veut en effet montrer que la connaissance du chimiste vient d’abord d’un « emploi journalier, d’un tact créé par l’habitude » qui équivaut au démon des manouvriers, tel qu’il est défini par Diderot. Il n’y a donc pas là un empirisme plat, mais une théorie de la géométrie expérimentale : Venel estime en effet que les manouvriers devraient consigner le « champ de latitude » permis dans l’utilisation des différents degrés de chaleur, et se livrer parfois à des « mesures exactes », quand ils ont affaire à un procédé nouveau et délicat (art. Feu, t. VI, p. 610b-611a). Le calcul cependant n’est pas l’essentiel de l’art du chimiste, et l’on retrouve dans l’article Feu les mêmes préceptes que dans l’article Chymie : les mesures sont dites « incommodes » si elles ne sont pas reliées aux opérations et à une pratique réglée. Aussi les « véritables livres de la chimie sont-ils les laboratoires, les usines où l’on travaille les mines, les boutiques des teinturiers, des émailleurs, des distillateurs » (p. 612a).
31Au terme de l’analyse, on peut donc estimer que c’est bien la notion de génie qui permet à la chimie de se présenter comme une nouvelle discipline, égale en dignité à la physico-mathématique. Plus précisément, le génie du chimiste ne s’oppose pas au génie du physicien, mais tente de le compléter en introduisant dans le développement des sciences le dynamisme de l’art ou de la géométrie des boutiques. Même d’un point de vue récurrent, il faut souligner que cette géométrie des mixtes comprend l’exigence d’une mesure, au sens d’une stœchiométrie qui permettra la révolution opérée par Lavoisier, avec l’effort pour calculer la constance des poids atomiques et la constance des rapports pondéraux dans la composition des différentes familles de corps6. Le génie du chimiste est ainsi défini par la capacité à saisir la quantité du qualitatif, afin de bâtir une science des différents états de la matière. Si cette visée reste largement programmatique dans l’Encyclopédie, il faut reconnaître que la notion de génie, alliée à l’hypothèse matérialiste qu’il n’existe que des corps particuliers et non une matière homogène, a joué dans l’histoire des sciences un rôle critique et heuristique, en empêchant la physico-mathématique de se refermer sur une chimie strictement newtonienne : elle a dégagé le terrain à Lavoisier, en détruisant les cosmologies ou les « métaphysiques physiques » tirées de Newton et en exigeant que l’on spécifie et individualise la notion de « masse ».
32Enfin, et quant à la définition du « génie », l’article Chymie corrobore l’idée qu’il ne s’agit pas d’une notion anti-rationaliste ou anti-méthodique, mais qu’elle exprime la légitime aspiration à la reconnaissance d’une pluralité de méthodes scientifiques et artistiques, ainsi que la nécessité de faire entrer, dans l’institution d’une discipline, un examen critique de son histoire et notamment des inventions de ces individus géniaux mais extravagants que sont les alchimistes. Venel crée en effet une généalogie spécifique à la chimie, en dépassant l’opposition entre une histoire purement physicienne et une histoire purement alchimiste de la chimie : sa généalogie allie la recherche des philosophies rationnelles et des philosophies expérimentales contenues tant dans le newtonianisme que dans la « philosophie hermétique » (p. 420a) des alchimistes. (10)

Notes de bas de page
1 Sur cette définition des principes des sciences que l’on retrouve chez d’Alembert, voir M. Malherbe, DPvrin, p. 31-32 et 53.
2 Diderot, Œuvres, éd. L. Versini, Paris, Laffont, 1974, t. I, p 576-577.
3 OC, Belin, Éléments de philosophie, t. I, p. 163-165.
4 C’est ce que tendent à corroborer les études de M. Groult, qui décèlent, chez d’Alembert, une persistance du cartésianisme sur le plan épistémologique : voir D’Alembert et la mécanique de la vérité dans l’Encyclopédie, Paris, Champion, 1999, p. 167-168.
5 La doctrine de Stahl n’a en effet été introduite en France que par l’intermédiaire de sa réinterprétation par G.F. Rouelle, dont Diderot et Venel ont été les auditeurs. Sur ce point, voir B. Bensaude-Vincent et I. Stengers, Histoire de la chimie, Paris, La Découverte, 1993, p. 82-83.
6 Pour une analyse plus détaillée de la fécondité de la « loi des proportions fixes » chez Venel et de son importance limitée mais réelle dans l’élaboration de la chimie lavoisienne, voir P. Duhem, Le Mixte et la Combinaison chimique, Paris, Fayard, 1985, en particulier p. 58-59.
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