URL originale : https://books.openedition.org/editionscnrs/32428
Deuxième partie. Des croisements féconds entre arts et sciences sociales
Introduction
Texte intégral
« C’est toujours un peu contre leur formation antérieure que l’artiste et le chercheur (“véritables” !...) dirigent leurs efforts : ils ne réussissent qu’après être parvenus à se dé-former ».
Yves Citton (2018)
1Avant d’analyser des exemples très variés de métissage entre arts et sciences sociales, notons qu’il y a quand même un préalable de taille à accepter lorsque l’on veut, en tant que chercheur, expérimenter les pratiques artistiques de manière « transversive » : il faut intégrer l’expérience artistique, donc le subjectif, l’émotion et l’esthétique, à la démonstration scientifique, qui se veut objective (mais l’est-elle vraiment ?) et rationnelle. D’où la grande question : comment intégrer un savoir artistique qui découle de l’expérience et qui est sensible, sensuel et corporel, qui relève de l’« embodied knowledge », à un savoir théorique rationnalisé ? Tout simplement en déconstruisant ce couple d’opposition qui n’en est pas un, en se souvenant que arts et recherche ont partie liée et en s’efforçant d’aller, même à tâtons, vers la musique, vers le théâtre, vers la peinture, bref vers les arts en général, pris comme matériau de recherche et non pas comme objet sacralisé de consommation. L’idéal serait que le chercheur-artiste soit capable de mobiliser tour à tour, voire en même temps, le raisonnement scientifique et l’émotion artistique, la théorie et l’expérience sensible, le lu et le vécu, l’appris et le spontané, la réflexion et la fulgurance1. À partir du moment où le chercheur en sciences sociales est en recherche d’autres clés d’interprétation du monde contemporain et qu’il est sensible aux phénomènes artistiques, le pas à franchir n’est pas si difficile. Il lui faut juste accepter d’écouter sa voix sensible, non rationnelle, et d’en faire un matériau de recherches à part entière, venant enrichir son bagage scientifique classique. Cela pourrait préfigurer une nouvelle figure du chercheur-artiste et de l’artiste-chercheur, réconciliant enfin deux pôles trop longtemps tenus à distance par 150 ans de scientisme.
2Même s’il nous paraît que cette attitude « autotransversive » préfigure l’avenir des arts et des sciences, il existe une autre solution, sans doute plus praticable : la coconstruction d’un savoir commun sur le monde, porté par des chercheurs et des artistes travaillant ensemble à l’élaboration d’une sorte de « fröhliche Wissenschaft », de « gai savoir », qui mettrait en avant, comme chez Nietzsche, les joies de la clairvoyance (Nietzsche, 1882). Il s’agirait donc de mettre en commun des connaissances, des méthodes, des concepts, des théories, des sensibilités, des expériences, des corpus dans le but de faire émerger un savoir nouveau. Cela implique un réel partage de savoirs et d’expériences, tel qu’il est recherché au sein de la formation dispensée par l’École des arts politiques de Sciences Po ou par l’Institut des sciences théâtrales de l’université de Giessen. Cela implique aussi confiance en l’autre et altruisme, ce qui ne va pas de soi entre deux communautés, artistique et intellectuelle, qui peu ou prou s’ignorent. Enfin, ce « pas de côté », cette opération de « transduction », demandent du temps. Or, à l’époque de la pression à la productivité, au rendu de « produits » artistiques ou intellectuels standardisés et aisément consommables, le temps devient une denrée rare. Est-ce à dire que la démarche que nous prônons serait utopique ? Non ! Les quelques exemples qui suivent, choisis et analysés au regard du canevas scientifique établi en première partie, prouvent le contraire.
Notes de bas de page
1 Nous avons bien conscience que nous mobilisons à notre tour des couples binaires trop simplistes, mais c’est uniquement pour les besoins de la démonstration !
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