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    Plan détaillé Texte intégral IntroductionEsquisse d’une ontologie phénoménologiqueCritique du naturalismeUn monde, avec la conscience et l’intentionnalité Notes de bas de page Auteur

    Naturaliser la phénoménologie

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre premier. L’intentionnalité naturalisée ?

    David Woodruff Smith

    p. 105-142

    Texte intégral IntroductionL’intentionnalité dans la natureLe naturalisme en phénoménologie et en sciences cognitivesEsquisse d’une ontologie phénoménologiqueLes catégories ontologiquesCatégories formelles et matériellesL’ontologie de la natureL’ontologie de l’esprit dans la natureLes sous-catégories relatives à la conscience et à l’intentionnalitéNaturalisme, dualisme, survenance, fonctionnalismeInternalisme et externalismeL’intentionnalité comme catégorie formelleLes aspects problématiques de la conscience et de l’intentionnalitéCritique du naturalismePour le naturalisme. Fodor et CieContre le naturalisme. Husserl et CieReconcevoir « la nature » avec la conscience et l’intentionnalitéUn monde, avec la conscience et l’intentionnalité Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    De tous ses yeux, la créature regarde dans l’ouvert. Seuls nos yeux sont comme retournés, et disposés autours d’elle comme des pièges, cernant son libre élan.
    Rainer Maria Rilke,
    Les Élégies de Duino, Huitième Élégie

    Introduction

    L’intentionnalité dans la nature

    1Nous devons élargir la conception de la nature et du naturalisme en vigueur dans la philosophie des sciences cognitives. La conscience, et l’intentionnalité qui la caractérise, font partie de la nature. Mais leur essence ne se ramène ni à leur composition physique, ni à leur rôle causal, ni à leur fonctionnement neural ou à une activité computationnelle (classique ou connnexioniste) – quelle que soit l’importance de ceux-ci pour l’implémentation. Nous devons élargir le « naturalisme » de sorte que notre théorie de l’esprit et de la cognition intègre les propriétés de la conscience et de l’intentionnalité, qui constituent les résultats chèrement acquis de la phénoménologie et de l’ontologie.

    2À cette fin, j’esquisserai une ontologie qui distingue les diverses catégories du monde, et qui réserve une place pour la conscience et l’intentionnalité dans le monde de la nature. L’intentionnalité sera catégorisée comme appartenant au monde la nature, et de cette façon naturalisée, sans ramener la conscience ni l’intentionnalité à un processus causal ou computationnel, conformément aux hypothèses privilégiées par les sciences cognitives contemporaines.

    3L’idée directrice, que j’appellerai l‘ unionisme, est qu’il n’existe qu’un monde, ordonné et unifié en tant que « nature ». Ce monde comporte nous-mêmes, nos expériences intentionnelles conscientes et une foule d’autres choses, allant des rochers, des arbres et des abeilles, aux familles, aux symphonies et aux gouvernements. Ces éléments appartiennent à différentes catégories (Corps, Esprit, Culture...), elles-mêmes ordonnées selon diverses catégories formelles (Individus, Qualités, Etats de choses...). Le monde est unifié par la façon systématique dont les catégories formelles s’imbriquent et régissent les catégories matérielles.

    4L’unité n’empêche pas la diversité des catégories (pensez aux classifications en biologie, à la table des éléments en chimie, aux forces fondamentales et aux particules en physique). Mais la diversité n’implique pas des domaines de réalité disjoints, distinguant, disons, les corps, les esprits et les cultures (comme dans le dualisme, le matérialisme, l’idéalisme ou l’historicisme). Le monde ainsi conçu est doté d’une complexité catégorielle sans dualisme des substances. Des quarks aux quasars, de la conscience aux volitions et aux institutions culturelles, il existe une complexité ontologique, mais interne à ce monde unique.

    5Je soutiendrai que l’Intentionnalité et les Rapports de dépendance font partie des catégories formelles du monde. En termes d’ontologie fondamentale, c’est une erreur d’identifier l’intentionnalité – ou la conscience – en tant qu’il s’agit de catégories formelles, à une structure dotée de rapports de causalité ou de dépendance et réalisée par un cerveau ou un ordinateur. La vie de l’esprit est plus complexe sur le plan catégoriel.

    6(Dorénavant, le terme « matériel » sera toujours entendu par opposition au terme « formel », et non pour signifier quelque chose d’ordre physique ou composé de matière-énergie.)

    Le naturalisme en phénoménologie et en sciences cognitives

    7Edmund Husserl a développé, il y a environ quatre-vingt dix ans, une analyse philosophique de la conscience et de la cognition dans les Idées (1912-1913)1, à la suite de ses Recherches logiques (1900- 1901)2. Il y soutenait que l’« intentionnalité » (on lui doit l’importance accordée à ce terme) est un trait central de la conscience. Son étude de l’intentionnalité – dans le cas de la perception et du jugement – fut à la base de la « phénoménologie », la science husserlienne de la conscience. Après une longue préhistoire, la théorie de l’intentionnalité et du contenu intentionnel est arrivée avec lui à maturité.

    8Au cœur de la discipline émergente des « sciences cognitives », Jerry Fodor a esquissé, il y a vingt ans, une théorie philosophique de la cognition dans son ouvrage, The Langage of thought (1975). La « représentation mentale » – ce que Husserl appelait l’« intentionnalité »– est pour Fodor au cœur de l’activité de l’esprit, et il conçoit sa structure comme étant de type symbolique, se prêtant à des opérations computationnelles dans le « langage de la pensée ». Plus récemment, Fodor et ses critiques ont débattu sur la question de savoir si cette computation était de nature connexionniste, accomplie par des réseaux de neurones dans le cerveau humain ; Fred Dretske a plutôt mis l’accent, dans son ouvrage Knowledge and the Flow of Information (1981), sur le flux d’informations physiques entre l’environnement et l’organisme dans la perception et la connaissance.

    9Or la position de Fodor sur le naturalisme est opposée à celle de Husserl. Exprimant, dans The Elm and the Expert (1994), l’orthodoxie régnante, Fodor y affirme que toute « psychologie sérieuse » doit être naturaliste. Dans le même esprit, Fred Dretske s’efforce de montrer, dans Naturalizing the Mind (1995), comment la conscience peut être appréhendée en termes naturalistes. De son côté, Husserl soutenait que toute « science rigoureuse » de la conscience doit rejeter le naturalisme. Tout dépend bien sûr de la façon dont on définit le naturalisme. Si l’intentionnalité est naturalisée comme le conçoivent Fodor et d’autres, je me range alors au côté de Husserl contre la naturalisation. Mais si la naturalisation est définie comme je vais le proposer, en tant qu’unionisme dans un système de catégories ontologiques, j’accepte alors une intentionnalité « naturalisée », et je pense que Husserl, dans le contexte actuel, l’accepterait aussi.

    10Dans The Elm and the Expert, Fodor actualise sa théorie de la représentation mentale, en adoptant le terme husserlien d’« intentionnalité » et en dégageant ce qu’il juge être les conséquences de la naturalisation de la théorie de l’esprit et de l’intentionnalité. Dretske propose d’expliquer, dans Naturalizing the Mind, les propriétés centrales de la conscience, y compris l’intentionnalité, les qualia et l’introspection, en termes de relations externes entre nos vécus et les objets de l’environnement, relations consistant dans le flux causal d’« informations » physiques. Alors que Fodor, Dretske et d’autres esquissent une théorie de l’esprit dans le cadre du naturalisme, en mettant l’accent sur la causalité et la computation, je cherche au contraire à esquisser une forme de naturalisme dans le cadre d’une théorie de l’esprit, en soulignant sa place dans les catégories d’une ontologie phénoménologique3.

    11Le terme de naturalisme a fait son temps s’il se limite à connoter l’exigence honorable de scientificité. Mon objectif est d’aller au-delà de telles étiquettes et d’approfondir ce qu’on pourrait attendre d’une ontologie adaptée à la phénoménologie de la conscience intentionnelle.

    Esquisse d’une ontologie phénoménologique

    Les catégories ontologiques

    12L’ontologie systématique commence par distinguer les principales sortes ou catégories de choses dans le monde. Platon distingue les formes des particuliers (les choses singulières) qui les exemplifient, à divers degrés d’imperfection. Aristote, maître en classification et proto-biologiste, élabora une ontologie plus pratique reposant sur des « catégories » (en introduisant en philosophie le terme technique kategoremata, littéralement « prédicats »). Aristote distinguait les catégories suivantes :

    Substance, comportant la Substance primaire (les choses individuelles) et la Substance secondaire (les espèces), Quantité (discrète ou continue). Qualité (condition, capacité, qualité affective, ou forme). Relation (entre relata), Où. Quand, Posture, Avoir, Faire (action), Subir (être l’objet d’une action).

    13Si les formes de Platon résident dans un ciel éloigné du monde des particuliers, les catégories aristotéliciennes – à commencer par la substance – visent à structurer les choses dans la nature. Ainsi Aristote continue-t-il à distinguer la matière et la forme dans la constitution de la substance primaire.

    14En ce qui nous concerne, je propose de simplifier et d’actualiser le système de catégories d’Aristote en retenant les suivantes :

    Individu, Espèce, Qualité, Relation, Lieu, Quantité. Intentionnalité.

    15La catégorie de l’espèce comprend les espèces naturelles et, si l’on peut dire, les espèces artificielles. Les relations constituent une catégorie propre (alors que de nombreux philosophes ont cherché à réduire les relations à des propriétés monadiques). L’espace et le temps font partie du lieu. La quantité s’intégre dans d’autres structures mathématiques (les détails restant à spécifier). L’intentionnalité – notamment selon Brentano et Husserl – concerne non seulement l’action finalisée (ou inversement le fait d’être l’objet de l’action), mais également la perception, l’imagination, la pensée, etc. (élargissant sensiblement le cadre aristotélicien limité à l’agir et au fait d’être l’objet de l’action).

    16Nous nous intéresserons à des systèmes de catégories de complexité croissante, en utilisant ce système aristotélicien modifié comme modèle et comme base pour des réflexions ultérieures. La question que nous rencontrerons en progressant sera celle de la place de l’esprit dans ce monde structuré par des catégories ontologiques. Si Brentano a raison de considérer que l’intentionnalité est la marque distinctive du mental, alors il est clair que les phénomènes mentaux relèvent de l’intentionnalité dans le système que nous venons de proposer. Mais la réalité est encore plus complexe, comme nous le verrons.

    17Le nominalisme classique a commencé avec Occam en se donnant pour but de ne conserver que la catégorie de particulier ou d’individu, ce qu’Aristote nommait la « substance primaire » : tout le reste devient simple façon de parler ou de penser (pour Occam, de penser dans un langage mental). Bien que je ne puisse le démontrer ici, je pense que le nominalisme – qui serait mieux nommé le particularisme – est antithétique avec le naturalisme. Notre théorie de la nature suppose les catégories d’espèce, de position spatio-temporelle, etc. Mais c’est une tout autre question de savoir si ces catégories pourraient être de quelque façon éliminées, ou réduites à la catégorie d’individu, question qui persiste si on rejette le naturalisme – comme nous le voyons dans l’ontologie idéaliste de Berkeley (qui ne reconnaît que les esprits et les idées, deux sortes de choses singulières).

    18Aristote concevait ses catégories comme les genres les plus généraux, quoique distincts, des choses. Cela peut sembler signifier que les catégories elles-mêmes relèvent de l’espèce des catégories. Mais c’est incorrect. Les catégories ne sont pas des summa genera, les espèces de plus haut niveau dans la hiérarchie des genres et des espèces : elles ne sont aucunement des espèces. Le chien est une espèce de mammifère, mais l’espèce, la relation, etc., ne sont pas des espèces : elles sont précisément des catégories. Une conception plus systématique des catégories est donc nécessaire, conformément aux principes indiqués par Husserl.

    Catégories formelles et matérielles

    19Husserl a établi une distinction (qu’il rapporte à Leibniz) entre l’ontologie formelle et l’ontologie matérielle, permettant de distinguer les catégories formelles des catégories matérielles4. Si la distinction n’est pas facile à faire en termes généraux, elle se clarifie au sein des systèmes ontologiques dans lesquels elle a d’importantes conséquences pour l’ontologie de l’esprit. Quand on commence à penser en ces termes, comme nous le verrons, la réduction de l’intentionnalité à un processus computationnel-causal s’avère une profonde erreur de catégorie.

    20L’ontologie matérielle, selon Husserl, détermine les catégories matérielles en fonction des propriétés spécifiques des choses ou de leur essence, alors que l’ontologie formelle détermine les catégories formelles qui s’appliquent aux choses appartenant aux diverses catégories matérielles. L’ontologie formelle concerne en quelque sorte forme des choses dans le monde, alors que l’ontologie matérielle concerne la « matière » ou les domaines auxquels peuvent s’appliquer ces formes. En ce sens, les catégories formelles sont thématiquement neutres. En fait, Husserl évoque quelquefois l’idéal de mathesis universalis (selon le terme de Leibniz) pour suggérer que la structure ontologique formelle doit être ultimement décrite dans un cadre mathématique unifié. Néanmoins, une ontologie formelle est formelle parce qu’elle décrit la forme ontologique et non parce qu’elle peut être idéalement exprimée dans un langage mathématique ou symbolique, ou parce que les formes sont identifiées à des entités mathématiques telles que des nombres, des ensembles, etc.

    21Si Descartes, par exemple, avait raison de penser que les esprits et les corps relèvent de deux domaines distincts, ces deux domaines seraient encore caractérisés par la distinction formelle entre les substances et leurs modes (les choses et leurs propriétés). Si on appliquait la distinction husserlienne à l’ontologie cartésienne, on dirait que l’esprit et le corps sont deux catégories matérielles, alors que la substance et le mode sont deux catégories formelles qui s’appliquent à chacune de ces catégories matérielles. Le mental se divise ainsi en substances mentales (les esprits) et en modes mentaux (les modes de pensée), alors que le corps se divise en substances corporelles (les corps) et en modes corporels (les modes de l’extension).

    22Revenons à l’ontologie husserlienne5. Husserl admet trois catégories matérielles : la Nature, la Culture et la Conscience, et plusieurs catégories formelles parmi lesquelles l’Individu, les Espèces et les États de choses. Dans le système husserlien, les catégories matérielles sont les genres les plus généraux dont peuvent relever les espèces, et les catégories formelles sont les formes qui s’appliquent au sein de chaque catégorie matérielle, de sorte que l’appartenance d’un individu à une espèce (qui relève du genre Nature, Culture ou Conscience) constitue un état de chose. Ainsi, chacune des « régions » Nature, Culture et Conscience est structurée par les « formes » Individu, Espèce et État de chose.

    23Dans l’ontologie husserlienne, la catégorie d’État de choses (Sachverhalt) est formelle et possède une structure « syntaxique », associant individus et essences. Wittgenstein a défendu une conception similaire dans le Tractatus logico-philosophicus (1923). Selon Wittgenstein, la forme de la proposition « a R b » est partagée par l’état de choses (Sachverhalt) dans lequel les objets sont liés par la relation R – et la forme d’un objet est sa possibilité d’occurrence dans divers états de choses. Ainsi, la célèbre ontologie wittgensteinienne du Tractatus est une ontologie formelle au sens de Husserl ; elle est en effet centrée sur la forme ontologique des états de chose. De même, les formes d’Objet, de Relation et d’États de chose du Tractatus s’appliquent à tout domaine – l’esprit, la nature, la culture, ou tout ce que l’ontologie matérielle peut proposer.

    24Les questions de philosophie de l’esprit trouvent leur place dans une telle ontologie des catégories formelles et matérielles. Ainsi pour Husserl, et à la différence de Descartes, les catégories matérielles ne définissent pas des domaines de « substances » disjoints, mais plutôt différents ordres d’essences ou d’espèces. De cette façon, pour lui, le même individu peut appartenir à différentes espèces (avoir différentes essences) en fonction des différentes catégories matérielles dont il relève. En particulier, « je » – cet individu-ci – suis un organisme physique au sein de la Nature, une personne au sein de la Culture, et un ego au sein de la Conscience. Plus précisément, l’individu « je » comporte trois aspects ou « moments » (propriétés particularisées) différents qui relèvent respectivement des catégories matérielles que sont la Nature, la Culture et la Conscience. Il existe aussi des relations de dépendance entre ces moments, dans la mesure où mon état de conscience dépend de ce que fait mon cerveau et de ce qui s’est passé dans ma culture. La relation de dépendance est par conséquent une propriété formelle des entités relevant de ces trois catégories matérielles, et elle peut même exister entre des entités relevant de différentes catégories matérielles.

    25Par ailleurs, dans le système husserlien, l’intentionnalité (être conscient de quelque chose aussi bien qu’être un « je ») caractérise les organismes vivants au sein de la Nature, les personnes au sein de la Culture, et les ego « purs » au sein de la Conscience. Il s’ensuit que l’intentionnalité est une propriété formelle des entités qui possèdent ces trois essences matérielles différentes. Husserl ne catégorise pas explicitement l’intentionnalité comme une propriété formelle, mais j’examinerai ultérieurement les raisons pour lesquelles elle doit être catégorisée ainsi.

    26Pour Husserl, l’intentionnalité est « pure » au sein de la conscience, mais aussi liée à la nature et à la culture. On rencontre de l’intentionnalité dans la nature, certes non dans les roches, mais dans certains systèmes physiques, parmi lesquels les organismes vivants. On rencontre également de l’intentionnalité dans la culture, non dans les bâtiments ou les machines, mais chez les personnes qui les construisent ou les utilisent. Selon cette conception, l’intentionnalité est une propriété formelle, au sens où elle s’applique aux choses appartenant aux différents domaines matériels. Cependant, elle n’est pas formelle au sens où le sont une forme syntaxique ou des symboles physiques. Dire avec Husserl que l’intentionnalité est une propriété formelle au sein de l’ontologie formelle n’est pas adopter (avec Fodor et d’autres) la théorie computationnelle du contenu intentionnel comme forme syntaxique de symboles physiques traités par un cerveau ou un ordinateur. Bien au contraire, nous le verrons6. La forme ontologique n’est pas la forme de symboles, mais la forme d’entités – qui peuvent être représentées par des symboles en vertu de leur forme (la structure d’une telle représentation étant du ressort de la sémantique).

    27En logique, on admet une distinction entre les formes logiques et les expressions auxquelles elles s’appliquent pour former des expressions plus complexes. Par exemple, la forme logique « p et q » s’applique à différents énoncés qui peuvent occuper la position de p ou de q ; ou la forme logique « le F » s’applique à des descriptions définies qui peuvent être formées de différents prédicats F. La distinction entre les catégories ontologiques formelles et matérielles est semblable à une projection de cette distinction logique sur le monde – ou vice versa, n’en déplaise à Wittgenstein ! L’essentiel est que cette distinction s’applique aux structures du monde, par opposition aux structures du langage. Dans l’esprit de W.V. Quine, on pourrait soutenir que notre langage et sa logique s’articulent étroitement avec notre ontologie, de sorte que l’un et l’autre sont susceptibles de révisions à la lumière des progrès des recherches empiriques. Néanmoins, notre ontologie va plus loin, et dans l’esprit de Husserl les catégories formelles et matérielles structurent à elles deux le monde.

    28Dans la structure du langage, Quine distingue, comme le faisait Bolzano, les formes logiques des expressions auxquelles elles s’appliquent. Pour Quine, les formes logiques correctes sont celles qui, dans le langage naturel, sont régies par la logique du premier ordre. Selon Quine, les engagements ontologiques de notre langage ne sont exprimés que par des variables liées ou des pronoms : seules les expressions possédant cette forme logique posent véritablement des entités. Et c’est uniquement en posant ainsi des entités que nous « réifions » et individualisons des objets7. La position de Quine équivaut à un nominalisme formel, soutenant que toutes les entités dans le monde ont la forme spécifiée par la forme logique des variables, ne reconnaissant ainsi que la catégorie formelle d’individu. Husserl dirait que d’autres formes de langage véhiculent également un engagement ontologique, dans la mesure où les prédicats peuvent faire référence aux essences ou aux espèces, et les énoncés aux états de choses. C’est pourquoi l’ontologie formelle de Husserl est plus large, comprenant les catégories formelles d’Essence ou d’Espèce, d’État de choses et d’Individu – qui impliquent d’autres propriétés formelles, parmi lesquelles la Relation de dépendance et l’intentionnalité.

    29La distinction formel-matériel n’a rien à voir avec la distinction analytique-synthétique. Quine s’est opposé à une distinction tranchée entre les énoncés analytiques et les énoncés synthétiques, les premiers étant vrais uniquement en vertu de leur sens. Néanmoins, il a maintenu une distinction entre assertions logiques et assertions non logiques, les premières étant vraies uniquement en vertu de leur forme logique. Alors que Quine applique la distinction logique-non logique aux expressions du langage, Husserl appliquait la distinction formel-matériel aux objets du monde et aux catégories grammaticales du langage en tant que cas particulier. Pour Quine, notre ontologie est projetée à partir du langage, de nos variables liées, et la forme logique est une question de convention. (Il se peut que la catégorie des termes soit ancrée dans notre faculté langagière humaine, et, comme l’a fait remarquer Quine une fois, « l’homme est un animal à l’esprit incarné ».) Pour Husserl, notre ontologie est projetée à partir de notre expérience intentionnelle, exprimée ou exprimable dans le langage, et cette ontologie s’applique aussi bien au langage, à l’expérience intentionnelle et au contenu, qu’à d’autres types d’objets du monde.

    30Les philosophes ont souvent considéré le logique et le conceptuel comme préalables à l’empirique, et en ce sens on pourrait être tenté de considérer l’ontologie formelle comme préalable à l’ontologie matérielle. Cependant, nous devons établir les catégories formelles et les catégories matérielles dans une ontologie unifiée. En pratique, les traits formels sont abstraits des traits matériels des choses, et si nous révisons suffisamment nos catégories matérielles, il se peut que nous devions réviser les catégories formelles qui les régissent. De façon similaire, Quine soutient que nos idiomes logiques et mathématiques sont les plus centraux dans le langage exprimant notre système de croyances, même s’ils sont sujets à révision8. Certains estiment en effet que la mécanique quantique peut requérir une « logique » différente de celle des choses de la vie quotidienne. Si on passe au niveau de l’ontologie, nos catégories formelles sont à la fois plus centrales et moins variables que nos catégories matérielles, bien que le formel et le matériel opèrent ensemble et que notre ontologie soit en totalité susceptible de révision.

    L’ontologie de la nature

    31Ayant distingué les catégories formelles des catégories matérielles, nous pouvons maintenant envisager une ontologie catégorielle de la nature. Considérons les catégories matérielles implicites en physique et les catégories formelles qui pourraient les régir. En guise de modèle (sujet à révision), considérons l’ontologie catégorielle suivante concernant le monde physique, le domaine des sciences physiques :

    Catégories formelles
    Individu, Espèce, Qualité, Relation, Lieu, Quantité, Relation de dépendance, Intentionnalité, État de choses
    Catégories matérielles physiques
    Corps, Onde, Masse, Espace-temps, Gravitation, Électromagnétisme, Champ quantique. Onde-particule

    32Je voudrais attirer l’attention sur l’architecture ou la « systématique » d’une telle ontologie, dans laquelle la nature des choses physiques est structurée par l’interaction des catégories formelles et matérielles. Selon cette ontologie, le monde possède une unité systématique consistant dans la façon dont les entités relevant des catégories matérielles sont régies par les catégories formelles qui s’imbriquent de façon ordonnée. La « nature » (phusis) signifiait dans l’idiome philosophique antique l’ordre des choses, et la systématisation ontologique se focalisait sur cet ordre, structuré ici par un système de catégories formelles et matérielles9.

    33Les catégories formelles sus-mentionnées sont celles évoquées précédemment dans l’actualisation du système aristotélicien, auxquelles on a ajouté ici les catégories d’État de choses et de Relation de dépendance. La catégorie d’État de choses a pour fonction d’unir des entités relevant d’autres catégories formelles, les états de choses étant constitués d’individus appartenant à différentes catégories matérielles dotées de qualités, de relations, de lieux, etc. appropriées. C’est ainsi que dans sa structure formelle, le monde est un monde d’états de choses (notamment selon Husserl et Wittgenstein)10. Mais le monde est aussi structuré par des relations de dépendance. Dans cette ontologie, la Relation de dépendance est conçue comme une catégorie formelle qui peut régir les relations causales matérielles, définies en termes de forces physiques, d’activité ondulatoire, etc. Ainsi, « A dépend de B » signifie que A ne pourrait exister ou se produire sans B ; cette structure est réalisée causalement entre des choses ou événements physiques en vertu de leur masse, de leur force, etc. (Aristote admettait une telle notion dans sa définition des qualités de la substance, mais c’est Husserl qui a développé de façon détaillée l’ontologie des relations de dépendance11 .) Remarquez que l’intentionnalité est conçue comme une catégorie formelle distincte, ce sur quoi nous reviendrons.

    34Dans les ontologies cartésienne et husserlienne que nous avons esquissées précédemment, les catégories formelles s’appliquent de la même façon aux entités de chaque catégorie matérielle. Dans cette ontologie, en revanche, la relation entre les catégories formelles et matérielles est plus complexe, certaines catégories formelles s’appliquant à des entités de certaines catégories matérielles. Ainsi, un corps est un individu doté d’une masse dans un champ gravitationnel, alors qu’une onde électromagnétique est un individu doté d’un certain mode de propagation dans un champ électromagnétique. Les états de choses sont formés de différentes façons à partir des catégories formelles : comme des individus appartenant à des espèces, possédant des qualités ou se trouvant dans certaines relations, ou encore comme des entités dépendant d’autres entités12. Dans une telle ontologie, les lois de la physique décrivent des propriétés formelles et matérielles interdépendantes. Par exemple, « f= ma » décrit une relation entre des quantités caractérisant une certaine force, la masse d’un certain corps et sa vitesse de déplacement dans l’espace-temps. Certaines de ces entités sont « formelles », d’autres « matérielles ».

    35Les catégories de la physique sont l’objet de controverses enflammées, en particulier concernant l’interprétation de la mécanique quantique. Les ondes sont-elles les seules à relever des catégories matérielles, les particules étant des illusions produites par l’interférence de l’observation ? Ou bien y a-t-il uniquement des particules, des éléments déterminés faisant suite à la réduction de la fonction d’onde ? Ou bien y a-t-il seulement des superpositions constituant des « ondicules », en elles-mêmes ni particules ni ondes, mais relatives à l’observation ou à l’absence de celles-ci ?

    36La question de savoir quelles catégories ontologiques exactement sont les mieux adaptées à la théorie physique actuelle reste ouverte. Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas de trancher cette question, mais d’indiquer la pertinence de la distinction entre les catégories formelles et matérielles – et plus généralement l’importance d’une systématique en ontologie. Quelle que soit l’issue de ces controverses sur les fondations de la physique, la distinction entre Individu, Qualité et Relation risque-t-elle vraiment d’être abandonnée ? N’est-elle pas en fait présupposée par les structures les plus fondamentales des mathématiques, distinguant les choses et les fonctions (que l’on adopte ou non une interprétation réaliste des mathématiques) ? Il est difficile de se rendre compte de ce que deviendraient les différentes versions de la mécanique quantique, ou d’autres parties de la physique, sans ces distinctions formelles13.

    37Dans ce schème catégoriel, l’intentionnalité est conçue comme une catégorie formelle, parce qu’elle peut être requise par les catégories matérielles présupposées par la physique quantique. En effet, selon l’interprétation de la mécanique quantique de Copenhague, l’observation provoque la réduction de la fonction d’onde dans un système quantique. Or, si l’observation est un événement intentionnel (ce qu’elle est), et si l’intentionnalité a une structure formelle spécifique (ce qui est le cas), alors (selon cette interprétation) la mécanique quantique présuppose la catégorie formelle d’Intentionnalité. C’est ainsi que l’ontologie du monde physique peut requérir la catégorie d’Intentionnalité avant même que nous considérions la structure catégorielle de l’esprit en tant que tel.

    L’ontologie de l’esprit dans la nature

    38Tournons-nous maintenant vers l’ontologie de l’esprit. Une ontologie adéquate doit être phénoménologique au sens où elle doit reconnaître la structure de l’expérience, en particulier de la conscience et de l’intentionnalité, autant que la structure des pierres, de la gravité, des états quantiques, etc. Dans notre approche, une ontologie phénoménologique doit être développée au sein d’un système de catégories formelles et matérielles.

    39À titre d’hypothèse, admettons les catégories formelles précédemment mentionnées. Quelles catégories matérielles une ontologie de l’esprit doit-elle admettre ? Il peut s’agir des mêmes que celles déjà mentionnées pour les entités physiques : on a alors une forme de physicalisme, mais les caractères de la conscience et de l’intentionnalité doivent trouver de quelque façon leur place dans ce schème catégoriel. Or dans un système pluri-aspects comme celui de Husserl, les catégories formelles s’appliquent aux catégories matérielles disons de Bio-matière, de Culture et de Conscience. Chacune de ces catégories matérielles est caractérisée par diverses propriétés, mais chacune est régie par les catégories formelles d’individu, d’Espèce, etc.

    40Cependant, plutôt que de commencer par les catégories matérielles de la physique, notre théorie de l’esprit et de la cognition doit commencer par les catégories de choses appartenant au monde quotidien du sens commun – ce que Husserl appelle le « monde de la vie », l’éventail des choses d’échelle intermédiaire parmi lesquelles nous vivons, entre les quarks et le cosmos14. Nous ne commençons donc pas l’ontologie du monde qui nous entoure en traitant des bosons et des trous noirs, ni des neurones et des réseaux de neurones, et en nous écartant par là de nos préoccupations quotidiennes au point de ne plus savoir où nous nous trouvons dans le monde. Nous envisageons et catégorisons au contraire les activités mentales ou cognitives propres à la vie quotidienne, préalablement à notre théorisation en physique ou en neurosciences ; celle-ci est elle-même contrainte par notre expérience quotidienne et en dépend dans sa pratique, tant au niveau observationnel que théorique. En effet, la physique quantique et la neurophysique doivent en fin de compte coller avec notre expérience, en vue de tenir compte et d’expliquer ce qui relève de la vie quotidienne, y compris notre activité consciente de théorisation.

    41Considérons donc l’ontologie catégorielle du monde quotidien, qui structure le monde tel que nous le connaissons dans la vie quotidienne :

    Catégories formelles
    Individu, Espèce, Qualité, Relation, Lieu, Quantité, Relation de dépendance, État de choses
    Catégories matérielles quotidiennes
    Objet, Événement, Endroit, Temps, Animal, Être humain, Esprit, Action, Pratique, Objet fabriqué, Institution

    42Un objet est ici un individu qui demeure relativement inchangé, un événement est un individu qui apparaît relativement rapidement dans le temps, et ainsi de suite. Les catégories formelles et matérielles s’imbriquent de telle sorte qu’existe une complexité ontologique du monde. Mais il n’y a pas de séparation de domaines entre les substances mentales et les substances physiques, ni une simple division entre les propriétés mentales et les propriétés physiques.

    43Il existe dans cette ontologie un monde comprenant l’esprit et la culture parmi les événements et objets « naturels ». L’esprit trouve sa place dans l’ordre du monde, à côté des pierres, des arbres et des chouettes, aussi bien que des villes, des écoles et des histoires. Une activité mentale telle que la pensée, la perception ou l’action est un événement intentionnel : il est catégorisé matériellement comme événement et formellement comme intentionnalité. De façon plus détaillée, une activité mentale est vécue par un sujet (humain ou animal), elle transporte un contenu intentionnel (un concept, une proposition, etc.) et, si elle est véridique, elle est dirigée vers un objet (l’objet de pensée). Il peut y avoir des activités collectives aussi bien qu’individuelles, telles que des croyances collectives ou des intentions de groupe. Les événements mentaux saillants sont conscients : nous les éprouvons et construisons notre ontologie à partir d’eux, parmi d’autres choses familières. Quant aux entités culturelles, elles trouvent aussi leur place dans le monde. Un marteau est un objet fabriqué : catégorisé formellement comme individu et matériellement comme objet fabriqué. Un parti politique est une institution : classé comme individu et comme institution. Une chanson est quelque chose que nous écrivons et que nous exécutons, un objet fabriqué, et ainsi de suite. La cognition consiste alors en une activité mentale de perception ou de pensée intentionnellement dirigée vers une entité appropriée, qui peut être un objet, un événement, une plante, un marteau, etc. Remarquez que certaines propriétés de l’esprit et de la cognition sont formelles et d’autres matérielles, constituant respectivement des occurrences de catégories formelles et matérielles. Et comment les catégories formelles et matérielles interviennent conjointement dans ces formulations.

    44Ces catégories structurent les choses auxquelles nous avons affaire, depuis notre place dans le monde humain au sein du monde naturel. Des différences essentielles existent entre les objets de la vie quotidienne de l’âge de pierre, de l’ère agricole, de l’ère industrielle, et maintenant de l ’ère de l’aéronautique, des télécommunications et des ordinateurs. Cependant les catégories formelles d’individu, d’Espèce, etc., semblent s’appliquer aux choses relevant des catégories matérielles de la vie quotidienne des différents âges. Et les catégories matérielles quotidiennes sus-mentionnées semblent appropriées aux différentes cultures, anciennes et modernes. Nos catégories ne sont pas écrites dans la pierre (ou dans le fer ou le silicone) ; nous devons les réviser avec précaution.

    45L’ unionisme – la charpente ontologique formelle d’un naturalisme adéquat – requiert que le monde de la nature soit un monde qui comporte aussi bien des quarks, des réductions d’ondes quantiques et des trous noirs, que des êtes humains, des expériences intentionnelles conscientes et des scandales politiques. C’est ainsi que cette ontologie est unioniste. Comme Husserl l’a souligné, la conscience et les facultés humaines doivent dépendre d’états de choses physiques fondamentaux (et peut-être vice versa) : rapports de dépendance faisant parti des « moments » qui réalisent les catégories formelles et matérielles pertinentes. De la mécanique quantique aux neurosciences, il reste beaucoup à apprendre sur ces rapports de dépendance. A partir de l’ontologie catégorielle, nous dérivons une approche qui systématise les contributions aux structures formelles et matérielles du monde. Une ontologie unioniste devrait ultimement préciser comment les structures ontologiques des choses, qu’elles soient physiques, mentales ou culturelles, sont toutes extraites d’un système unifié de catégories ontologiques, formelles et matérielles, fondamentales. Le « problème de la correspondance » (pour emprunter ce terme à la physique) est alors de savoir comment caractériser précisément les relations entre les aspects physiques, phénoménologiques et culturels des choses – qui correspondent aux divers ordres de choses dans ce monde unique15.

    Les sous-catégories relatives à la conscience et à l’intentionnalité

    46Dans le cadre de l’ontologie précédente, nous pouvons isoler à partir de certaines catégories les sous-catégories qui structurent plus spécifiquement la conscience et l’intentionnalité, en précisant de la sorte les catégories formelles et matérielles qui caractérisent l’esprit.

    47Au sein de la catégorie formelle d’intentionnalité, nous spécifions les sous-catégories formelles qui structurent l’intentionnalité d’une expérience. Il s’agit des suivantes :

    Sujet, Expérience, Contenu, Intention.

    48Ainsi, la structure formelle de l’intentionnalité est celle d’une intention, ou d’une « directionnalité », entre le sujet, l’expérience ou « acte de conscience », le contenu et l’objet. Le contenu est une catégorie formelle distincte, puisque les contenus – images, concepts, propositions, etc. – se distinguent des espèces, des relations, des nombres ou des quantités, etc. Formellement, ils constituent un type propre de choses. Le Contenu est également une catégorie formelle plutôt que matérielle parcequ’il est possible, à notre connaissance, que le même contenu soit réalisé ou mentionné dans différentes catégories matérielles (par exemple, si des extraterrestres avaient des expériences réalisées différemment de celles des humains ou des animaux). Nos cerveaux produisent des expériences au moyen de processus neuraux, alors que les systèmes des extraterrestres produiraient des expériences au moyen, disons, de propagation gazeuse (dans un environnement tel que celui de Jupiter). Il ne s’agit pas ici de la revendication fonctionnaliste selon laquelle l’activité computationnelle peut être effectuée par divers substrats matériels, qu’ils soient câblés, humides ou gazeux. La thèse consiste plutôt à affirmer que la pensée et d’autres sortes d’expériences peuvent dépendre ontologiquement de différents types de processus – de processus qui ne se réduisent pas à du calcul.

    49La cognition – dans la perception, la pensée, la contemplation ou le jugement – est classée formellement comme un type d’intention ou d’intentionnalité et non comme une structure de dépendance. Cependant, nos activités cognitives sont matériellement conçues comme dépendant d’un flux causal impliquant l’activité neurale de notre cerveau et ses interactions causales avec notre environnement. Si cette ontologie est correcte, la réduction de l’intentionnalité ou de la cognition à un processus causal-computationnel – telle qu’elle est envisagée par les sciences cognitives récentes – repose sur une erreur de catégorie formelle. Ce n’est pas seulement qu’il nous arrive de parler de l’intentionnalité et de la causalité de façons différentes, voire comme de catégories grammaticales différentes, ou que nous en ayons une expérience différente. Le fait est plutôt que nous les catégorisons différemment lorsque nous apprécions la structure du monde dans cette ontologie.

    50Nous pouvons extraire de nos activités mentales conscientes les catégories matérielles de la psychologie et de la phénoménologie. Il s’agit de catégories matérielles phénoménologiques régies par la catégorie formelle d’intentionnalité. C’est ainsi qu’au sein de la catégorie matérielle d’activité mentale, se trouvent les sous-catégories spécifiant les types phénoménologiques, à savoir :

    Perception. Pensée, Émotion, Volition.

    51Ces types d’activité mentale comportent des types matériellement distincts : perceptions, images et pensées (propositions), sentiments (et désirs), et volitions (ou intentions).

    52Les vécus intentionnels conscients se trouvent ainsi catégorisés formellement comme Intentionnalité, et matériellement comme Activité mentale, à l’aide des catégories sus-mentionnées. Le schème catégoriel dans lequel ils prennent place ressemble à ceci (en ignorant les sous-catégories ultérieures) :

    Catégories formel les
    Individu, Espèce, Qualité, Relation, Lieu, Quantité, Relation de dépendance, Intentionnalité, États de choses « Intentionnalité » englobe ici les sous-catégories formelles suivantes : Sujet, Expérience, Contenu, Intention
    Catégories matérielles quotidiennes
    Objet, Événement, Endroit, Temps, Plante, Animal, Être humain. Activité mentale, Objet fabriqué, Institution
    « Activité mentale » englobe ici les sous-catégories matérielles suivantes : Perception, Pensée, Émotion, Volition

    53La vie mentale s’étend de la pleine conscience aux bas niveaux de conscience et jusqu’à l’inconscient – ainsi qu’aux phénomènes singuliers observés dans les cas de cerveaux divisés, de personnalités multiples, d’expériences hallucinatoires et d’états de méditation profonde. Notre catégorisation se limite pour commencer aux activités mentales conscientes et familières propres à la vie quotidienne. L’investigation empirique de ce qui est moins familier complétera nos catégories et peut-être les modifiera.

    Naturalisme, dualisme, survenance, fonctionnalisme

    54En quoi l’ontologie phénoménologique catégorielle que je viens d’esquisser diffère-t-elle des positions existantes en philosophie de l’esprit et en sciences cognitives ?

    55Cette ontologie instaure une diversité de catégories dans notre monde. Il y a toutes sortes de choses dans le monde et de nombreuses catégories fondamentales, même différents niveaux de catégories (formelles et matérielles). Pourtant, toutes les choses sont liées en un seul monde, la « nature » si vous voulez. Cette conception unioniste diffère des formes existantes de naturalisme précisément par son analyse de la diversité des catégories.

    56Comme toutes les formes de naturalisme, cette ontologie rejette le dualisme de la substance. Elle ne divise pas le monde des choses concrètes en deux domaines : le domaine mental (les esprits, les âmes) et le domaine physique (les corps, des quarks aux quasars). L’esprit fait plutôt partie de la nature, de même que la culture : les objets et événements physiques, les activités mentales, les personnes, les sociétés et les institutions culturelles, tout cela existe dans cet unique monde de la nature. Cependant, cette ontologie catégorielle rejette l’identification pure et simple de l’esprit (et de la culture) avec le fonctionnement des quarks, des neurones, etc. Car elle établit un système plus complexe de catégories ontologiques.

    57Le dualisme des propriétés fait un pas en direction de la diversité catégorielle en instaurant deux types de propriétés (et non deux types de substances) : les propriétés physiques (telle que la masse) et les propriétés mentales (telle que l’intentionnalité). L’ontologie catégorielle que nous avons présentée ne se contente pas de diviser les propriétés en deux catégories. Elle instaure en fait un système structuré de catégories qui divisent le monde en divers groupes de choses, de propriétés, etc.

    58La théorie de la survenance soutient que le mental « survient » sur le physique – admettant un dualisme des propriétés et refusant un dualisme de la substance16. Sous l’une de ses formes, la survenance est fondamentalement définie par l’indépendance d’un événement mental à l’égard des événements physiques dans le cerveau. Dans la mesure où le rapport de dépendance est l’une des catégories formelles de l’ontologie présentée, la survenance peut être intégrée à cette ontologie. Cependant la relation de dépendance ne suffit pas à situer l’esprit dans le monde, comme le montre la diversité des catégories que nous avons invoquées.

    59Le fonctionnalisme adopte une position différente à l’égard de la diversité des catégories, en distinguant les propriétés physiques des propriétés fonctionnelles d’un système, et en assimilant l’esprit à la fonction computationnelle d’un système neuronal (au moins chez les humains et autres animaux pensant sur terre). La distinction fonctionnel-physique peut être considérée comme une distinction formelle parmi des types de propriétés. Dans l’ontologie catégorielle évoquée, cette distinction est reconstruite en termes de séquence temporelle d’événements : une propriété fonctionnelle est définie uniquement par un type de résultat dans une séquence d’événements. Néanmoins, cette ontologie catégorielle rejette l’identification pure et simple des types d’événements mentaux avec des types fonctionnels. Car la complexité de la structure catégorielle de l’esprit (et de la culture) dépasse celle de la seule fonction. Refuser le fonctionnalisme, ce n’est pas refuser la fonction, mais la mettre à sa juste place.

    60L’ontologie présentée diffère des principales approches en philosophie de l’esprit par la recherche d’une explicitation systématique de la complexité catégorielle du monde, et de la place de l’esprit en son sein. Nous allons, dans ce qui suit, examiner dans cette perspective les formes récentes de naturalisme, en particulier les modèles computationnels et causaux de l’esprit adoptés par Fodor et Dretske.

    Internalisme et externalisme

    61Que faire, dans le cadre de l’ontologie catégorielle précédente, du débat entre internalisme et externalisme en philosophie de l’esprit ?

    62Dans la conception internaliste de l’intentionnalité, c’ est le contenu intentionnel présent à l’esprit, au sens où ce contenu est interne à l’acte mental, qui rend une activité mentale intentionnelle, ou dirigée vers son objet. Dans la conception externaliste au contraire, ce qui rend un acte mental intentionnel est le contexte, qu’il s’agisse de son histoire causale physique ou de ses circonstances culturelles, alors que le contenu intentionnel doit être défini en fonction des relations contextuelles de l’acte. La conception classique est internaliste, comme on peut le constater chez Husserl et comme je l’ai récemment soutenu, ainsi que John Searle17. Mais l’attitude prévalente au sein des sciences cognitives récentes est l’externalisme, tel qu’il est formulé par Fodor and Dretske18.

    63Cependant, si nous nous situons dans l’ontologie unioniste évoquée plus haut, il devient clair que l’opposition entre internalisme et externalisme est fausse. Un acte mental possède à la fois une genèse causale et un caractère phénoménologique. Et ces deux aspects de l’acte relèvent de différents types d’ontologie : le premier relève de la catégorie Relation de dépendance, alors que le second relève de la catégorie Intentionnalité (et des sous-catégories pertinentes). Notre ontologie doit faire droit à la fois à la structure génétique et au caractère phénoménologique de l’acte mental, et ne jamais réduire l’un à l’autre.

    64Dans l’ontologie présentée l’Intentionnalité et la Relation de dépendance sont des catégories formelles distinctes. Elles doivent être distinctes dans la mesure où elles possèdent des structures ontologiques radicalement différentes. Ainsi, la structure de l’intentionnalité est celle d’une expérience (par un sujet) visant un objet à travers un contenu (un concept, une proposition, une image, etc.). De façon très différente, la structure d’une relation de dépendance est celle d’une chose ayant besoin d’une autre pour exister. L’ontologie de ces structures est si évidemment et fondamentalement différente, que réduire l’intentionnalité d’une expérience – ou son contenu – à sa dépendance causale à d’autres choses, comme le proposent parfois les externalistes, est tout simplement hors de question.

    L’intentionnalité comme catégorie formelle

    65Notre héritage cartésien nous fait apparaître la philosophie de l’esprit comme un choix entre des catégories matérielles de substance, de sorte que nous croyons devoir dire soit que « tout est Corps », soit que « tout est Esprit », soit que « tout est divisé entre Corps et Esprit ». C’est ainsi que nous sommes induits en erreur par le physicalisme de l’ère contemporaine. Par ailleurs, l’accent mis sur des résultats empiriques (« matériels ») des sciences récentes – de la physique quantique aux neurosciences cognitives – nous amène à négliger certaines distinctions concernant l’esprit qui relèvent de l’ontologie formelle plutôt que matérielle. C’est ainsi que les théories de l’esprit, externalistes et causales, développées par Fodor, Dretske et d’autres, reposent sur des patterns matériels de causalité, alors que les modèles fonctionnalistes et computationnels de l’esprit sont subjugués par les progrès merveilleux de l’ingénierie informatique (les plus « matériels » de tous les résultats).

    66Mais l’ontologie systématique – la systématique ontologique – nous amène à concevoir l’esprit différemment, en évitant ce qui est habituellement suspect dans le dualisme des substances, l’idéalisme, le physicalisme, le fonctionnalisme, etc.

    67Dans une ontologie qui distingue les catégories formelles et matérielles, l’Intentionnalité relève des catégories formelles. Il serait trop long de justifier en détail cette hypothèse, en faisant valoir que l’intentionnalité d’une expérience est une structure particulière, différente de celle de la qualité, de la relation, de la dépendance, etc. Disons pour introduire la question, que la structure ontologique de l’intentionnalité est reflétée dans la logique « intensionnelle » propre aux expressions telles que « A pense que... » – mais nous parlons de la structure ontologique de l’expérience dans le monde, et non pas de la structure logique de notre langage portant sur l’expérience19. Nous devons en conséquence distinguer l’objet de pensée du contenu, ou de l’idée ou du concept de l’objet, par lequel on le pense, par lequel il est visé par notre pensée. Cette structure de l’intention via un contenu est formellement tout à fait particulière. C’est pourquoi la structure ontologique de l’intention et de l’intentionnalité est tout simplement différente de celle de la qualité, de la relation, de la dépendance, et ainsi de suite. Par conséquent l’intentionnalité, la Qualité, la Dépendance, etc. sont des catégories formelles distinctes.

    68Il est courant de parler de la « relation intentionnelle » entre une expérience et son objet, mais cette relation est si particulière que l’intentionnalité et la relation méritent le statut de catégories formelles distinctes. La structure formelle d’une intention ou d’une « relation intentionnelle » est du type sujet-acte-contenu-objet. Ainsi, un sujet a une expérience ou effectue un acte, qui possède un certain contenu, qui lui-même prescrit un certain objet (si un tel objet existe) ; l’intentionnalité est la directionnalité de l’acte d’un sujet qui, à travers un contenu, vise un objet. S’agit-il d’une structure de relation entre le sujet, l’acte, le contenu et l’objet ? Que l’on réponde par oui ou par non, la réponse fait problème. S’il s’agit d’une relation, sa structure varie : parfois il n’y a pas d’objet et il s’agit d’une relation à trois places ; d’autres fois il y a un objet et il s’agit d’une relation à quatre places. Cela n’est pas normal pour des relations. Comme Brentano et Husserl l’ont remarqué, l’intention est une « similirelation », à défaut d’être une relation véritable. Mais de quoi s’agit-il si ce n’est une relation ? Elle a précisément sa propre structure, que nous avons décrite, et constitue une catégorie distincte.

    69La catégorie d’Intentionnalité est formelle parce qu’elle peut s’appliquer à des domaines matériellement différents. Le même type d’intentionnalité, tel que percevoir une fenêtre, peut correspondre à des expériences très différentes chez un poisson, un lézard, un perroquet ou un chat, pour ne pas dire un extraterrestre. Un fonctionnaliste tel que Fodor expliquerait cela en identifiant l’activité mentale à une activité computationnelle, réalisable par différents systèmes physiques, voire au moyen de différents algorithmes. Ce n’est pas ce que je veux dire. Sans réduire l’esprit à une computation ou à un rôle fonctionnel ou causal, nous pouvons voir que l’Intentionnalité est une structure qui s’applique à différents domaines de l’activité mentale, de même que la Relation vaut pour différents domaines ou individus. C’est pourquoi l’intentionnalité est une propriété formelle et non matérielle des pensées, perceptions, etc.

    70Ce sur quoi je veux mettre l’accent, c’est sur le rôle, entre autres, de l’intentionnalité dans une ontologie de l’esprit. Si nous admettons que l’Intentionnalité est une catégorie formelle, nous ne serons pas tentés d’identifier la différence entre la conscience et, disons, l’électricité, à deux types de substances appelées « l’esprit » et « la matière ». Nous pourrons à la place concevoir un monde dans lequel des phénomènes si distincts trouvent leur place.

    Les aspects problématiques de la conscience et de l’intentionnalité

    71Trois aspects de l’activité mentale ont posé problème à la philosophie de l’esprit contemporaine au sein des sciences cognitives. Il s’agit de l’intentionnalité, des qualia et de la conscience. Où situer, dans l’ontologie que nous avons esquissée, ces trois aspects cruciaux de l’esprit ?

    72La conscience constitue actuellement le grand mystère pour les sciences cognitives, alors qu’elle est le terrain familier de la phénoménologie. Le problème de la conscience tient en partie à sa structure formelle et en partie à son caractère matériel. Trois aspects cruciaux de la conscience sont l’intentionnalité, la réflexivité et les qualia 20.

    73L’intentionnalité de l’activité mentale, dans l’ontologie que nous venons de présenter, est une propriété formelle qui instancie la catégorie formelle d’intentionnalité. La structure de l’intention (sujet-acte-contenu-objet) s’applique à la fois aux activités mentales conscientes et inconscientes.

    74Une partie de la structure formelle intentionnelle de l’activité mentale consciente est sa réflexivité. Lorsque j’ai un vécu conscient, je suis réflexivement conscient d’avoir ce vécu. Cette propriété peut être spécifiée dans une description phénoménologique, articulant le contenu, qui dirait : « Dans ce vécu précisément, je vois maintenant un serpent qui se tortille en face de moi sur le chemin. » Le préfixe « dans ce vécu précisément » spécifie la structure réflexive ou le contenu qui, pour une part, rend cette expérience consciente. Comme Sartre le souligne, cette réflexivité constitue « une conscience de soi-même » : il ne s’agit pas d’un acte d’introspection ou d’une réflexion sur le vécu, mais d’une conscience pré-réflexive du vécu tel qu’il apparaît. En effet, pour Sartre, ce caractère est spécifique ou constitutif de la conscience – intuition qu’il reste aux sciences cognitives à apprécier pleinement ou à redécouvrir.

    75Un aspect tout à fait différent de la conscience est le caractère subjectif d’un vécu : son caractère « phénoménal » ou « qualitatif », ou ses qualia (en particulier ses aspects sensoriels) – ou selon la formule de Thomas Nagel : « ce que cela fait » d’avoir ce vécu. Ce qui rend une expérience consciente, j’y insisterai, est la combinaison de propriétés qualitatives et de réflexivité, qui trouve sa place au sein de l’Intentionnalité du vécu conscient.

    76À quelle catégorie appartiennent les qualia ? Ils constituent des propriétés d’un vécu ou d’un acte de conscience. Leur catégorie formelle est la Qualité. Ce qui les différencie des autres qualités est une distinction matérielle dans le domaine des activités mentales conscientes – relevant des catégories matérielles de Perception, de Pensée, d’Émotion et de Volition – auxquelles s’appliquent les formes de Qualité et d’intentionnalité. Spécifiquement, les qualia sont de type distinct des qualités telles que la fréquence de décharge d’un neurone ou sa sensibilité spécifique à certains neurotransmetteurs. La structure intentionnelle d’un vécu doit faire une place à ces qualités que nous appelons subjectives.

    77Si l’Intentionnalité est une catégorie ontologique formelle et l’Activité mentale une catégorie ontologique matérielle, un événement cognitif a la forme d’une activité mentale intentionnelle dotée d’un contenu intentionnel spécifique tel que : « Je suis en train de voir ce serpent en face de moi sur le chemin. » L’événement peut avoir pour essence matérielle d’être réalisé par un processus neural dans un cerveau humain. Ou si l’événement est une pensée entretenue par un être sur une planète éloignée, son essence matérielle peut être très différente. Indépendamment de son essence matérielle, elle peut aussi avoir pour forme non l’intentionnalité, mais une Relation de dépendance : son rôle causal, qui est une forme de dépendance par rapport à des événements passés et futurs. Mais dans la mesure où l’Intentionnalité et la Relation de dépendance sont des catégories formelles différentes, nous ne sommes pas tentés de réduire l’intentionnalité à un rôle causal-computationnel. Cependant, la catégorie formelle d’Intentionnalité ne s’applique pas à tous les domaines matériels : les roches n’ont pas d’intentionnalité, pas plus que les puces de silicone. (Il ne s’agit pas d’une pétition de principe sur la question de savoir si l’Intentionnalité se réduit à la Causalité ou à un Rapport de dépendance.)

    78Remarquez finalement que la conscience ne se réduit pas à un calcul. Toute activité consciente n’est pas un calcul. Se sentir pris de vertige n’est pas un calcul. Il se peut, comme le suggèrent les neurosciences, qu’un certain type de calcul constitue une partie de l’activité neurale sous-jacente à tout état de conscience. Mais c’est autre chose.

    Critique du naturalisme

    Pour le naturalisme. Fodor et Cie

    79Alors que la phénoménologie classique, celle de Husserl et ses successeurs, s’est opposée à ce qui était appelé « le naturalisme », les sciences cognitives contemporaines admettent le naturalisme comme une donnée – la seule option acceptable en sciences – et cherchent à naturaliser l’esprit, et en particulier l’intentionnalité.

    80Les attitudes actuelles à l’égard de la naturalisation de l’intentionnalité se répartissent cependant sur un large spectre. W.V. Quine a rejeté autrefois la « science de l’intention » parce qu’elle ne se réduit pas aux sciences physiques, et requiert de fait une logique différente de celle des autres sciences de la nature. Mais il confère maintenant une place d’honneur à notre discours sur les attitudes intentionnelles, à côté du langage des sciences de la nature, et il affirme que la conscience est quelque chose qui doit être expliqué21. Jerry Fodor estime que la psychologie doit être intentionnaliste – traitant de l’intentionnalité de la croyance, du désir, etc. – mais aussi naturaliste ; rejetant le behaviorisme et l’éliminativisme aussi bien que l’idéalisme, il propose de « naturaliser » le contenu intentionnel à l’aide du langage de la pensée. Daniel Dennett approuve le discours sur l’intentionnalité, mais seulement en tant que « perspective interprétative » commode face à ce qui se passe réellement quand le cerveau traite des données. Son « explication » de la conscience la conçoit comme des brouillons multiples codés dans le cerveau. Paul Churchland et Patricia Smith Churchland ont dénoncé dans l’intentionnalité une réminiscence de la psychologie du sens commun, dans laquelle ils voient une superstition plutôt qu’une sagesse empirique ; mais ils n’écartent plus la conscience considérée comme le couronnement de l’activité neurale. David Armstrong identifie l’activité mentale, y compris l’intentionnalité, à l’activité cérébrale, et conçoit la conscience comme une activité d’autocontrôle du cerveau. Fred Dretske prend au sérieux la conscience et l’intentionnalité, et analyse leur structure en termes de flux causal « d’information », hors de la tête. Donald Davidson et Jaegwon Kim ont soutenu au même moment que les phénomènes mentaux et intentionnels « surviennent » (supervene) sur l’activité physique du cerveau – ce qui constitue une forme dérivée de physicalisme. Francis Crick, enfin (Prix Nobel de physiologie et médecine), a donné une légitimité scientifique à la conscience et même à l’« âme » en déclarant : « Vous n’êtes qu’un paquet de neurones22 ».

    81Fodor soutient que toute science sérieuse, et pas seulement la psychologie ou les sciences cognitives, exige la « naturalisabilité ». Il définit de fait le naturalisme comme l’hypothèse que « tout ce dont la science parle est physique » (Fodor 1994, p. 5) Cette hypothèse se ramène au physicalisme ou au matérialisme, la conception ontologique selon laquelle tout est physique. Quand Quine proposait de « naturaliser » la psychologie et l’épistémologie, il incitait à suivre les méthodes des sciences de la nature (et à exprimer leurs résultats dans le cadre de la logique du premier ordre) : garantissant par là une ontologie physicaliste, à moins que la science ne conduise à d’autres conclusions. Il s’opposait ainsi au fait de commencer par une « philosophie première », qu’il s’agisse d’une métaphysique (comme chez Aristote) ou d’une épistémologie (comme chez Descartes) – ou pourrions-nous ajouter d’une phénoménologie (comme chez Husserl)23. Actuellement, le naturalisme en sciences cognitives admet deux positions, ontologique et méthodologique, mais je me concentrerai sur la position ontologique.

    82Fodor considère qu’une psychologie intentionnelle naturaliste requiert deux doctrines :

    831) le causalisme, conception selon laquelle le contenu intentionnel (ainsi que la signification linguistique) est de l’information, au sens technique d’une structure physique transmise par un flux causal ;

    842) le computationnalisme, conception selon laquelle la pensée est du calcul, au sens technique de l’informatique, c’est-à-dire un processus algorithmiquement déterminé, se déroulant soit dans un ordinateur soit dans un réseau de neurones cérébraux.

    85(J’introduis ici les étiquettes « causalisme » et « computationnalisme » par commodité.)

    86Le causalisme, dont Dretske s’est fait le champion, imité par Fodor, est une variété de :

    873) l’externalisme, conception selon laquelle le contenu ou la signification est défini par ses relations externes, physiques (ou sociales selon certaines conceptions) avec ce qui se trouve « hors de la tête », et en tout cas hors de l’état intentionnel donné.

    88Quant au computationnalisme, il s’agit d’une variété de :

    894) fonctionnalisme, conception selon laquelle la pensée est pleinement définie par sa fonction dans un système physique lorsqu’il interagit causalement avec d’autres processus de pensée, et en fin de compte avec des processus dans l’environnement physique.

    90Le computationnalisme classique suppose également :

    915) le formalisme syntaxique, conception selon laquelle les propriétés importantes de la pensée sont formelles, à savoir les propriétés syntaxiques de symboles physiques formels traités par des cerveaux ou des ordinateurs.

    92Une alternative au computationnalisme classique est :

    936) le connexionnisme, conception selon laquelle les propriétés importantes de la pensée sont des distributions vectorielles de propriétés pertinentes dans des réseaux dynamiques de neurones cérébraux, ces derniers pouvant être modélisés ou éventuellement partagés par un système informatique avec un traitement parallèle distribué.

    94Certains connexionnistes considèrent cette conception comme un changement de paradigme relativement au computationnalisme classique (qui présuppose un formalisme syntaxique), et par conséquent relativement au modèle computationnel de la pensée. À cela, Fodor réplique que la forme du calcul, qu’il soit logico-syntaxique ou connexionniste, n’est qu’une question d’implémentation24. Or l’implémentation par un ordinateur, qu’il soit classique ou connexionniste, réside dans ses processus causaux. Le causalisme reste par conséquent en vigueur. Il est vrai que Dretske minimise l’importance du calcul dans le cerveau et met l’accent sur le flux causal d’« informations » en dehors de l’organisme. Aussi bien pour Fodor que pour Dretske, le projet de naturalisation de l’esprit consiste à montrer comment rendre compte de l’intentionnalité et d’autres propriétés de l’esprit de façon compatible avec le causalisme ; d’où l’externalisme. Il s’agit d’être au service du naturalisme, et finalement du physicalisme25.

    95Malheureusement, ni le causalisme ni le computationnalisme (ou le connexionnisme) ne préservent les propriétés de la conscience et de l’intentionnalité. Le caractère phénoménologique de la conscience (à commencer par les qualia) n’est pas préservé, et l’intentionnalité ne se laisse pas identifier simplement à la structure d’un processus causal – qu’il s’agisse d’une architecture connexionniste ou computationnelle classique. En philosophie de l’esprit, au sein même des sciences cognitives, John Searle a montré clairement et avec force le caractère inadéquat de la conception computationnelle : la forme syntaxique seule ne produit pas de contenu intentionnel ou de signification – pas plus, pourrions-nous ajouter, que la forme connexionniste. Searle soutient que la conscience et l’intentionnalité sont des propriétés irréductiblement subjectives des états mentaux, bien que réalisées dans nos cerveaux26. Préalablement, au sein de la tradition phénoménologique, Husserl, Sartre, Merleau-Ponty et d’autres ont établi la liste des propriétés de la conscience et de l’intentionnalité de façon très détaillée, en les distinguant toujours des diverses propriétés physiques, naturelles, des corps humains.

    96Les propriétés de l’intentionnalité ne s’intègrent pas dans la conception causale-computationnelle que Fodor privilégie. Dans son ouvrage The Elm and the Expert, Fodor s’attaque à ce problème et s’efforce d’adapter sa conception préférée aux propriétés fondamentales de l’intentionnalité. Mais il reconnaît que le mode de naturalisation qu’il privilégie saisit mal les propriétés fondamentales de l’intentionnalité. Comment justifie-t-il alors le maintien de son approche ? Il affirme que les cas problématiques – qu’il s’agisse des cas de Frege ou des cas de jumeaux – ne se posent pas souvent. Cela n’en veut pas moins dire que sa théorie est erronée, car ces problèmes se posent et sa théorie ne les traite pas. Fodor garde le silence concernant la conscience, dont il va sans dire qu’elle ne se laisse pas appréhender par ce genre de programme de recherche.

    97Dans Naturalizing the Mind, Dretske aborde le problème de façon plus détaillée, reconsidérant les propriétés de l’expérience consciente comme des propriétés externes et causales. Il traite l’intentionnnalité comme une « indication » naturelle : un état perceptif indiquant son objet comme un compteur indique la vitesse de l’automobile (toutes ces choses étant des entités physiques). En fait, Dretske construit en termes causaux une réplique de la structure d’intentionnalité, et procède de même pour les qualia et l’introspection. On peut ainsi appréhender correctement la structure, mais on ne l’applique pas aux phénomènes appropriés. En remontant le flux causal de l’« information » physique qui donne lieu aux propriétés importantes de la conscience, de l’intentionnalité, des qualia et de l’introspection, Dretske établit habilement les préconditions causales de tels phénomènes. Mais il identifie les structures physiques appelées « information » dans la théorie de l’information avec les contenus intentionnels appelés « information » dans le discours quotidien sur les contenus de pensée ou la parole. Il se peut que l’« information » intentionnelle de la pensée dépende de l’« information » causale-physique de notre environnement et de notre cerveau ; mais les deux choses ont des propriétés très différentes.

    98S’il peut sembler que le causalisme associé à l’externalisme et/ ou le computationnalisme associé au fonctionnalisme sont au service du naturalisme et des sciences cognitives contemporaines, ils n’apparaissent pas appropriés, en revanche, aux résultats préalablement acquis par la phénoménologie, et même par l’ontologie. La phénoménologie, de concert avec l’ontologie, a détaillé les structures de la conscience et de l’intentionnalité dans des analyses précises fondées sur des observations précises. Il s’agit de résultats valables obtenus grâce aux principes fondamentaux d’une investigation rationnelle en philosophie ou en sciences rigoureuses (tels que les a détaillés Quine dans son épistémologie générale27). Pourtant l’externalisme – l’hypothèse générale sous-jacente au causalisme, au computationnalisme et au fonctionnalisme – ne colle pas avec l’analyse phénoménologiquement fine de l’intentionnalité perceptive et d’autres formes indexicales d’intentionnalité, comme je l’ai montré dans une étude détaillée de la connaissance directe (acquaintance)28.

    99Fodor déclare : « je ne me soucie pas d’ontologie, sauf lorsque cela importe » (1994, p. 3).

    100Malheureusement, une théorie complète de l’intentionnalité et de la conscience requiert plus d’ontologie qu’on en trouve chez Fodor et chez la plupart les philosophes de l’esprit dans le cadre des sciences cognitives.

    101Fodor, pas d’avantage que les autres, ne se soucie de phénoménologie, même lorsque cela importe. La conscience est devenue un sujet d’actualité en sciences cognitives depuis que les neuroscientifiques la considèrent comme digne de recherches en sciences dures29. Pourtant les écrits de Fodor et d’autres font preuve d’une faible connaissance de l’étendue des résultats de la phénoménologie. L’annonce publicitaire de l’ouvrage d’Owen Flanagan, Consciousness Reconsidered, affirme que son auteur « examine plus de problèmes et de questions liés à la conscience que tout autre philosophe depuis William James » ; or l’ouvrage ne fait aucune mention de Husserl, de Sartre, ni de tout autre phénoménologue, même si Flanagan entend faire une place à la phénoménologie au sein des sciences cognitives30. Dans un numéro récent du Scientific American, le philosophe David Chalmers, représentant de la nouvelle vague d’intérêt pour la conscience, déclare que l’expérience consciente pourrait bien ne pas être expliquée par les neurosciences, mais par « un nouveau genre de théorie », établissant de nouvelles lois fondamentales concernant l’expérience subjective consciente31. Avec justesse, il souligne la nécessité de distinguer les aspects subjectifs et objectifs de l’« information ». Ce « nouveau » genre de théorie est appelé « phénoménologie », à la suite de Husserl. Beaucoup de ses lois sont déjà en place concernant l’intentionnalité, le contenu, la sensation, la conscience du temps, la conscience de son propre vécu, de son propre corps, de soi-même et des autres.

    102Si la psychologie doit être établie dans le cadre du naturalisme, le naturalisme doit être établi dans le cadre d’une phénoménologie et d’une ontologie adéquates. À cette fin, il reste beaucoup à apprendre de Husserl.

    Contre le naturalisme. Husserl et Cie

    103Husserl s’est opposé au naturalisme en tant qu’ontologie voulant réduire l’essence de la conscience et de l’intentionnalité à des propriétés physico-biologiques. Il se serait opposé aujourd’hui, avec Searle, à leur réduction à des propriétés causales ou computationnelles, par opposition aux caractères intrinsèquement subjectifs de l’expérience. Mais l’antinaturalisme husserlien faisait partie d’une ontologie phénoménologique systématique, dont les détails ont été développés dans Idées I, et plus particulièrement encore dans Idées II. Husserl s’opposait au naturalisme pour des raisons aussi bien ontologiques que méthodologiques, alors qu’il cherchait des fondements aux sciences de la nature dans une « philosophie première » qui avait pour point de départ la raison et fondait ultimement toute connaissance dans la phénoménologie. Je me concentrerai ici seulement sur des questions ontologiques. (D’autre phénoménologues, de Heidegger à Sartre, ont également rejeté le naturalisme. Je m’appuierai ici sur ma propre reconstruction sans idéalisme de l’analyse husserlienne du corps et de l’esprit32.)

    104Husserl a reconnu trois « régions » de l’être qu’il a appelées : Nature, Esprit ou Culture, et Conscience (pure). Ces trois régions ne sont pas des domaines d’individus ou d’événements ; il s’agit d’espèces ou d’« essences ». Ce sont les essences « matérielles » les plus hautes, les genres, auxquels les individus ou les événements appartiennent. La Nature est caractérisée par ses propriétés physiques comprenant la spatio-temporalité, la masse, la causalité et la vie. (Au sein de la Nature, Husserl distinguait le vivant du simplement physique, et mon « corps vivant » ou Leib, de mon « corps physique » ou Körper.) La Culture est caractérisée par des personnes appartenant à des communautés, ayant des valeurs et construisant une histoire. La Conscience, enfin, est caractérisée par la subjectivité de l’expérience et la propriété centrale d’intentionnalité. La chose importante est qu’un même individu ou événement peut être caractérisé par les trois essences à la fois. Par exemple, je suis un organisme biologique de l’espècehomo sapiens sapiens, et relève à ce titre de la Nature ; je suis également une personne qui enseigne la philosophie, et relève à ce titre de la Culture ; je suis enfin un ego ayant l’expérience de penser, et relève à ce titre de la Conscience.

    105Plus précisément, en reprenant l’ontologie husserlienne des parties dépendantes ou « moments » (ce que certains philosophes appellent aujourd’hui des « tropes »), le même individu, moi en l’occurrence, possède des moments distincts, qui sont des occurrences particulières des essences que sont la Conscience, la Culture et la Nature – à savoir, tel moment de ma pensée, le fait d’être professeur, et le fait de mesurer plus d’un mètre quatre-vingts. En outre, il existe des relations de dépendance ontologique entre de tels moments ou tropes. Ainsi, ma pensée dépend de certaines activités de mon cerveau – ne peut avoir lieu sans elles – et de certaines activités au sein de la culture. (On retrouve ici une doctrine spécifique de la « survenance » du mental sur le physique et le culturel ; mais ceci est une autre histoire.)

    106Dans la mesure où le même individu peut relever de ces trois essences, Husserl est moniste quant au substrat et pluraliste quant à l’essence. En termes contemporains, sa métaphysique est une conception pluri-aspects – ou un « ternarisme » des essences.

    107Dans les analyses husserliennes, l’intentionnalité est une propriété de la conscience, ou appartient à l’essence de la conscience, de même que la force, la masse, l’énergie et la causalité sont des propriétés de la nature, ou appartiennent à l’essence de la nature, et que la valeur, l’empathie et la communauté sont des propriétés de la culture, ou appartiennent à l’essence de la culture. Le « transcendantalisme » husserlien se ramène à cette simple distinction entre trois essences irréductiblement distinctes et entre les propriétés qui les caractérisent. Pour Husserl, la région « transcendantale » de la Conscience ne se réduit pas à la région « Nature » de la causalité physique, ni à la région « Culture » de la communauté. Ces trois types d’essences sont présentés par trois types distincts de sens ou de noèmes, exprimés par trois types distincts de langage concernant l’intentionnel, le physique et le culturel. Il y a ainsi trois niveaux dans lesquels le « transcendantal » est impliqué : respectivement, les niveaux du langage, de la signification et de l’essence.

    108Si on admet l’ontologie husserlienne, la conception causale-computationnelle de l’esprit est erronée en tant qu’elle identifie à tort deux « moments » d’un événement de pensée : son caractère intentionnel et son rôle causal-neurocomputationnnel. Ces deux moments peuvent appartenir au même événement, et même être interdépendants, ils restent cependant numériquement distincts. Que l’architecture computationnelle soit classique ou connexionniste, remarquez que cela n’a aucune importance.

    109Le « naturalisme », dans l’idiome husserlien, est l’ontologie qui réduit l’essence de la conscience à l’essence de la « nature », autrement dit la propriété d’intentionnalité à une forme de connexion causale, spatio-temporelle, entre l’acte et l’objet de conscience. Pris en ce sens, le naturalisme est violemment rejeté par Husserl. Il existe cependant une ontologie différente de la nature et de la conscience, et par suite une conception différente du « naturalisme », qui est appropriée aux principes de la phénoménologie et de l’ontologie conçus dans la perspective husserlienne, et qui peut intégrer les résultats des neurosciences cognitives. La première partie de ce chapitre esquisse ce que peut être une telle ontologie phénoménologique.

    Reconcevoir « la nature » avec la conscience et l’intentionnalité

    110Le sens qu’avait « la nature » dans l’Antiquité survit aujourd’hui dans la distinction entre « la nature » et « la nature des choses ». À l’origine, la « nature » (phusis) signifiait la nature du monde (cosmos), en tant qu’ordre des choses dans le monde, tel que le concevaient les premiers philosophes grecs – hypothèse primitive qui est devenue la science. Aujourd’hui, « la nature » signifie le monde ainsi ordonné, et son ordre est détaillé par les sciences de « la nature ».

    111Alors que le naturalisme du XIXe siècle mettait l’accent sur le caractère organique du monde et de notre place en son sein, le naturalisme de la fin du XXe siècle a mis l’accent sur le caractère physique du monde, y compris le monde biologique, ainsi que sur la méthodologie des sciences physiques. Pourtant, le « naturalisme » de la philosophie de l’esprit actuelle (de Fodor, Dretske et beaucoup d’autres) prend une forme plus spécifique : englobant non seulement le physicalisme, mais le computationnalisme, le causalisme et l’externalisme. Pour nous adapter aux résultats à la fois de la phénoménologie et des neurosciences cognitives, nous avons maintenant besoin d’un naturalisme doté d’imagination métaphysique.

    112La conception appropriée de la nature commence par reconnaître que nos états de conscience intentionnels font partie de la nature, avec leurs propriétés dégagées par l’ontologie phénoménologique. Pour le voir, nous devons reconnaître deux choses qui n’ont pas été traitées adéquatement par Fodor et les autres :

    1. Nous avons l’expérience d’états ou d’événements de conscience, en particulier d’états intentionnels.

    2. Les événements de conscience entretiennent des rapports d’intentionnalité aussi bien que de causalité.

    113Le premier point est au cœur de la phénoménologie, le second est son équivalent au sein de l’ontologie. Nous devons reconnaître également des états intentionnels inconscients, mais nous nous concentrerons ici sur les états conscients.

    114L’intuition fondamentale du naturalisme réside dans la conception qu’il n’y a qu’un monde, ordonné et unifié en tant que nature. C’est cette conception que j’ai surnommée l’unionisme. Le terme traditionnel de « monisme » expose une revendication différente, celle qu’il n’y a qu’une substance ou qu’un type de substance. L’unionisme affirme, lui, qu’il n’y a qu’un monde (réel)33. Au sein de l’ordre du monde, il peut y avoir cependant différentes catégories de choses, ayant des genres ou des propriétés fondamentalement différents. Quand on se tourne vers l’esprit, on trouve que la conscience et l’intentionnalité ont un caractère fondamentalement différent des processus causaux et computationnels et que nous ne devons pas les faire rentrer dans la mauvaise catégorie. La conscience et l’intentionnalité dépendent de processus causaux, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du cerveau, et elles y participent, notamment dans la perception et dans l’action. L’intentionnalité, au moins dans certaines de ses formes, implique la computation. Mais, si la conscience et l’intentionnalité sont parfaitement « naturelles » et appartiennent à ce monde unique, elles ne consistent pas seulement en processus causaux et computationnels, comme Fodor et d’autres l’ont espéré. Comme dans la vie en général, l’ontologie est complexe et la phénoménologie joue son rôle.

    115John Searle a souligné avec raison que les propriétés de la conscience et de l’intentionnalité sont des propriétés irréductiblement subjectives, qui surviennent néanmoins dans la nature au sein d’événements biologiques, dans les cerveaux d’hommes et d’animaux34. Il ne s’agit pas seulement de propriétés syntaxiques (quoi que cela puisse signifier pour des événements neuraux, par opposition à nos symboles linguistiques) ; la syntaxe est en effet, pour qui la possède, matière à convention. La conscience et l’intentionnalité ont des propriétés « internes » de représentation, propriétés qui ne se réduisent pas à la séquence causale ou à la transmission de structures physiques appelées « information ». Leur essence n’est pas complètement « externe », ou « hors de la tête », que ce soit dans les relations causales ou sociales.

    116Nous devons d’abord reconnaître l’existence de la conscience et de sa structure phénoménologique ; cela requiert une pratique de la phénoménologie (par toute méthodologie qui fonctionne, sans nécessairement entrer dans l’« épochè », l’« herméneutique », etc.) Nous devons ensuite introduire la conscience et l’intentionnalité, les situer et les catégoriser correctement dans notre ontologie. Distinguer les propriétés « subjectives » de la conscience et de l’intentionnalité, des propriétés « objectives » des pierres et des quarks, n’est pas tomber dans le dualisme entre la substance mentale et la substance physique. Il s’agit plutôt de recenser les propriétés caractéristiques des choses, en reconnaissant un pluralisme des catégories, des propriétés de choses différentes – le tout appartenant au monde unique dans lequel nous vivons.

    117La naturalisation de l’esprit proposée par Fodor, Dretske, et d’autres, voudrait réduire l’intentionnalité et la conscience à un flux d’« informations » physiques dans le cerveau ou à de l’information digitale dans un ordinateur. Qu’est-ce qui peut motiver l’idée que l’esprit – notre propre expérience – n’est rien d’autre que de l’information digitale dans le vide ? À mon sens, deux hypothèses traditionnelles en philosophie :

    1. Il n’y a que des particules dans le vide.

    2. Tout le reste est illusion.

    118La première hypothèse est un matérialisme simpliste, la seconde une métaphysique stupide. Les deux ont des racines anciennes.

    119Mais la conscience n’est pas une illusion35. Et la structure intentionnelle de la croyance, du désir, etc. n’est pas une illusion théorique (comme les Churchland l’ont suggéré), ni une histoire de bonne femme issue d’une théorie populaire ancienne. L’intentionnalité consciente est en fait le médium d’une illusion : une illusion est la présentation dans la conscience de quelque chose qui n’existe pas (hors de l’« intention »). Si jamais nous savons quelque chose, c’est que nous avons une expérience intentionnelle consciente de ceci et de cela. C’est l’objet même de la phénoménologie et le dénier est pure folie. Nous ne pouvons nier la conscience et son intentionnalité au nom de la science, l’une des grandes réalisations de la conscience humaine, pas plus que nous ne pouvons nier le langage humain, le médium dans lequel la science est effectuée. Ce que nous pouvons faire en revanche, c’est nous demander comment la conscience – associée au langage et à la pensée dans le langage – est réalisée ou implémentée dans l’ordre de la nature décrit par la science actuelle.

    120D’autre part, la physique du XXe siècle et ses fondements non encore établis suggèrent avec force que l’ordre du monde n’est pas celui de particules dans le vide. En théorie de la relativité, l’espace-temps lui-même a une structure topologique – ce n’est pas le « vide ». Et en mécanique quantique, les choses dans les systèmes quantiques ne sont pas des « particules », mais des choses dans des états ondulatoires qui peuvent se réduire à des états particulaires. Pour cette raison, ces états propres peuvent même être des états de conscience : cela est tout à fait compatible avec la physique quantique. Et selon certaines interprétations de la mécanique quantique, la réduction de la fonction d’onde est elle-même déclenchée par une observation, un acte de conscience : auquel cas la conscience est impliquée dans la structure des états physiques à un niveau sous-jacent à ce que nous appelons normalement les processus causaux.

    121Je ne cherche pas à suggérer que les partisans du naturalisme actuel ignorent la physique du XXe siècle, pour ne rien dire de la biologie ou des neurosciences. Tout au contraire. Ce que je veux dire est que des considérations phénoménologiques et ontologiques associées aux sciences physiques et aux sciences cognitives conduisent à une conception très différente du rôle de la conscience et de l’intentionnalité vis-à-vis des processus computationnels et causaux.

    122Je cherche à suggérer que nous véhiculons tous un arrière-plan vague d’hypothèses qui oriente notre théorisation de façon plus ou moins évidente. Ces attitudes font partie de l’« arrière-plan » de l’intentionnalité, dégagé par la réflexion phénoménologique sur l’intentionnalité elle-même36. Il se peut qu’elles aient le statut de « mèmes », ces représentations culturelles qui se transmettent comme des gènes dans le domaine culturel37. Je cherche enfin à suggérer que la forme actuellement dominante de naturalisme est poussée, par de telles attitudes d’arrière-plan, à cette réduction intenable des propriétés de la conscience et de l’intentionnalité à des propriétés causales et/ou computationnelles.

    123Ce dont nous avons besoin est une ontologie plus large soutenant ce naturalisme, un unionisme qui place l’esprit dans la nature sans perdre les caractères distinctifs de la conscience et de l’intentionnalité. Cela demande une métaphysique riche, une ontologie avec des catégories formelles, matérielles et phénoménologiques appropriées – ontologie dont les axes ont été esquissés dans la première partie de ce texte.

    Un monde, avec la conscience et l’intentionnalité

    124J’ai esquissé une ontologie phénoménologique catégorielle selon laquelle la conscience et son intentionnalité, sa réflexivité et ses qualia, font partie de la nature, tout en conservant leurs propres caractères distinctifs. Dans une telle ontologie, le monde a une certaine unité ; il est structuré par des catégories formelles et matérielles au sein desquelles la conscience trouve sa place. Tout ce qui existe, des quarks à la conscience, aux gouvernements et aux trous noirs, trouve sa place dans ce monde unique38.

    125La leçon pour la philosophie de l’esprit, de la phénoménologie aux sciences cognitives, est que le « naturalisme » apparaît fondamentalement différent lorqu’on se tourne vers une telle ontologie phénoménologique, dans laquelle l’esprit ne peut être « naturalisé » en réduisant la conscience et l’intentionnalité à des processus causaux ou computationnels. Ce n’est pourtant qu’à partir d’une telle ontologie que nous pouvons espérer comprendre les phénomènes de la conscience et de l’intentionnalité et leur rôle dans l’ordre naturel des choses39.

    Notes de bas de page

    1 Cf. Husserl, Ideen I-III.

    2 Cf. HUsserl, Logische Untersuchungen.

    3 Les premières conférences Jean Nicod sur la philosophie de l’esprit et les sciences cognitives furent données à Paris en 1993, par Jerry Fodor, et publiées en 1994 sous le titre The Elm and the Expert. En 1994, les conférences Jean Nicod furent données à Paris par Fred Dretske, et publiées en 1995 sous le titre Naturalizing the Mind. Le colloque de Bordeaux d’octobre 1995, pour lequel ce texte a été rédigé, avait pour thème les défis de la naturalisation de la phénoménologie husserlienne. Je me suis appuyé sur les ouvrages de Fodor et Dretske pour formuler en termes aussi actualisés que possible les questions clefs concernant la naturalisation de l’esprit.

    4 Les remarques qui suivent concernant l’ontologie husserlienne s’appuient sur la reconstruction que j’en ai faite dans D. W. Smith, 1995b.

    5 Ibid.

    6 Comparer avec Mcintyre, 1986.

    7 Pour la conception finale de Quine sur la réification, voir Quine, 1992.

    8 Comparer Quine et Ullian, 1978.

    9 En biologie la systématique est la discipline qui classifie les êtres vivants : individus, populations, espèces et catégories, sur la base de leurs phena (leurs qualités observables), leurs synamorphes (leurs caractéristiques dérivées communes), etc. J’emprunte ici le terme de « systématique » pour l’introduire dans la discipline ontologique de la classification des entités. La distinction entre les catégories formelles et matérielles définit un type de systématique ontologique. Je me concentre sur la distinction formelle-matérielle en tant que procédé qui accroît la complexité « systématique » de façon féconde, mais le but ultime est d’utiliser la complexité ontologique pour rendre compte d’importantes distinctions concernant l’intentionnalité et d’autres traits de la structure ontologique. Ma conception de la systématique ontologique résulte de discussions avec Charles W. Dement et Peter Simons, en rapport avec le projet PACIS (Ontek Corporation).

    10 Wittgenstein, 1921, a identifié une telle structure dans le monde, du moins le monde tel qu’il nous apparaît, le monde tel qu’il est représenté dans nos systèmes logiques. David Armstrong a récemment défendu une telle ontologie des états de choses. Cf. Armstrong, 1986, 1997. Il existe cependant, préalablement aux travaux de Wittgenstein, une conception husserlienne des états de choses en tant que catégorie ontologique « formelle ». Cf. Husserl, Recherches logiques et Idées.

    11 L’ontologie des relations de dépendance est présentée dans la troisième Recherche logique. Cette notion husserlienne fondamentale a été reconstruite et élaborée par B. Smith, éd., 1982, et par Simons, 1987. Un modèle détaillé de la relation de dépendance est développé par Thomasson, 1995.

    12 Les états de choses sont des structures formelles dans l’ontologie husserlienne (cf. Husserl, Rercherches logiques). Ils jouent un rôle similaire chez Wittgenstein, 1921.

    13 Ces catégories formelles sont transformées, par exemple dans l’ontologie catégorielle de Whitehead, où les « occasions actuelles » sont liées à la fois à des « formes » et à d’autres occasions actuelles. Cf. Whitehead, 1978. Les occasions actuelles de Whitehead remplacent les substances d’Aristote, et ses formes semi-platoniciennes liées aux occasions actuelles ne résident pas dans un ciel platonicien. Enfin, les occasions actuelles équivaudraient à des individus dans les catégories formelles-matérielles (bien que Whitehead propose son propre système de catégories, qui comporte de nombreuses différences avec le système plus simple que nous avons esquissé ici). Ainsi, dans l’ontologie catégorielle que nous avons esquissée, il reste à spécifier le statut des espèces, des qualités, des relations, etc. elles pourraient être traitées comme des formes platoniciennes pouvant être exemplifiées par des objets naturels particuliers, ou comme des universaux aristotéliciens qui ne peuvent avoir de réalité que dans la mesure où ils sont actualisés, ou comme des « tropes », ou des « moments » husserliens (des universaux particularisés) relevant des catégories d’espèces, de qualité, etc. ou encore comme des formes, au sens de Whitehead, liées concrètement à des occasions actuelles. De façon alternative, le naturalisme « platonisé » pourrait proposer des formes platoniciennes, relevant des catégories formelles d’espèces, de qualité, de relation, etc. dans une ontologie des objets naturels. Comparer Linsky et Zalta. 1995, avec la formulation spécifique d’une ontologie qui mixte les objets abstraits et concrets dans une ontologie systématique.

    14 Cf. l’analyse du monde du sens commun dans B. Smith, 1995.

    15 Selon ma reconstruction de l’ontologie husserlienne, le même individu ou événement concret peut – dans un monde de faits – instancier les différentes « essences » idéales que sont la Nature, la Culture et la Conscience. Cf. D. W. Smith, 1995b.

    16 Cf. Kim, 1993.

    17 Cf. Husserl, Recherches logiques. Idées I et II, et Searle, 1983, 1992. Je propose (D. W. Smith, 1989) une variante contextualiste de l’internalisme, que je considère maintenant comme une troisième voie, ni intemaliste ni externaliste. soulignant la dépendance ou la « fondation » de l’intentionnalité dans le contexte.

    18 Cf. Fodor, 1994, et Dretske, 1995.

    19 Les relations entre l’intentionnalité de la conscience et l’intentionnalité des énoncés concernant les états intentionnels sont détaillées par D. W. Smith et McIntyre, 1982.

    20 Ces structures sont analysées en détail dans D. W. Smith, 1989, chap. II.

    21 L’évolution de la position de Quine est exprimée dans Quine, 1992. Cf. D. W. Smith, 1994. La thèse de Quine sur l’indétermination de la traduction (Quine, 1960) est une raison supplémentaire pour renoncer à une science de l’intention, et par suite à une phénoménologie. Je ne vais pas traiter ici le problème, bien que la conception modifiée de Quine (cf. Quine, 1992) conduise, à mon sens, à une position différente sur l’indétermination, en particulier lorsque l’empathie joue un rôle dans la compréhension des autres.

    22 Voir dans la bibliographie les travaux sur ce thème des auteurs cités. Comparer avec Fodor, 1994, p. 14-15, où sont résumées certaines positions actuelles.

    23 Cf. Quine, 1969, « Épistémologie naturalisée ».

    24 Sur les controverses entourant le connexionnisme, cf. Horgan et Tienson, 1991.

    25 La philosophie de l’esprit au sein des sciences cognitives s’est centrée sur la question de savoir comment le mental pouvait être réduit au physique, en se focalisant sur ce que pourrait être la structure des processus causaux ou computationnels qui déterminent l’esprit. La structure de l’intentionnalité pourrait être préservée soit comme langage de la pensée (« des énoncés dans la tête », selon la conception initiale de Fodor) soit comme un flux « d’informations » physiques, hors de la tête (la conception de Dretske, adoptée en partie par Fodor récemment). L’intentionnalité pourrait être également éliminée (comme les Churchland l’ont parfois préconisé, supposant à tort que l’intentionnalité devait avoir la structure d’énoncés dans la tête). Mais il existe un large éventail d’options entre ces extrêmes, préservant certaines structures intentionnelles et en éliminant d’autres. En outre, s’ajoutent aux questions ontologiques les questions portant sur les relations entre les différents niveaux théoriques concernant l’esprit et le cerveau. La complexité de ces questions est mis en évidence dans Bickle, 1992a, 1992b, 1998.

    26 Cf. Searle, 1983, 1992.

    27 Cf. Quine et Ullian, 1978, pour les principes fondamentaux de structuration de la connaissance en général et des théories scientifiques en particulier. Dans Quine, 1992, Quine commence à prendre en considération l’intentionnel : cf. D. W. Smith, 1994.

    28 Cf. D. W. Smith, 1989.

    29 La nouvelle attitude est évidente, par exemple, chez Crick, 1994 et P. M. Churchland, 1995.

    30 Cf. Flanagan, 1992. Cette déclaration est la remarque d’un critique, imprimée au dos de l’ouvrage. L’étude de Flanagan est en effet ouverte à une large variété de questions phénoménologiques portant sur la conscience, et il affirme explicitement qu’« il est impensable que nous puissions continuer sans travailler avec la phénoménologie » (p. 12) ; il poursuit en soutenant l’intérêt de combiner les revendications phénoménologiques avec les résultats empiriques des neurosciences. Cependant, de nombreuses analyses phénoménologiques portant sur les structures de la conscience sont développées de façon profonde et détaillée dans les écrits de Husserl, de Heidegger, de Sartre, de Merleau-Ponty et de beaucoup d’autres au sein de la tradition phénoménologique. La science ne peut ignorer ces résultats, pas plus qu’elle ne peut ignorer des situations empiriques significatives telles que les patients présentant un cerveau divisé, ou une vision aveugle, etc.

    31 Cf. Chalmers, 1995, 1996.

    32 Cf. D. W. Smith, 1995.

    33 Même s’il y a de nombreux mondes métaphysiquement possibles, chacun est un système unifié : c’est la thèse de l’unionisme. Et même si la version « multi-mondes » de la mécanique quantique est vraie, les différents mondes parallèles sont liés de façon ordonnée, et le « monde » dans lequel nous nous trouvons a son unité : ce que précisément souligne l’unionisme. L’unionisme est ainsi tangentiel à la question des autres mondes possibles en ontologie modale (l’actualisme rejette cette conception), et à la question d’autres mondes parallèles en mécanique quantique. Je soutiendrai également que l’unionisme est tangentiel au nominalisme, souvent interprété comme excluant les entités abstraites, parce qu’elles appartiennent à un ciel platonicien distinct du monde naturel. Les platoniciens eux-mêmes affirment que les choses singulières exemplifient les universaux, liant ainsi le domaine concret et le domaine abstrait en un système unifié ; le nominalisme voudrait mettre en doute la validité de cette affirmation, mais le platonisme peut être interprété comme visant une position unioniste.

    34 Cf. Searle. 1992.

    35 Comme un sceptique pourrait le soutenir : cf. Rey, 1988.

    36 L’intentionnalité d’une pensée repose sur un arrière-plan non seulement de croyances et d’aptitudes personnelles, mais sur des idées et attitudes existant au sein de la culture. J’ai exploré cette conception de l’arrière-plan (cf. D. W. smith, 1995a). Des notions quelque peu différentes d’arrière-plan se trouvent chez Husserl et chez Searle. Cf. la notion d’horizon : Husserl, Idées I et II, ainsi que Smith et McINTYRE, 1982 ; Husserl met l’accent sur le « sens » implicite dans un acte de conscience. Voir également la notion d’arrière-plan chez Searle (1983, 1992) : il souligne les capacités pratiques qui permettent aux états intentionnels de représenter.

    37 Le terme « mème » a été proposé par Richard Dawkins et repris par Dennett (1991).

    38 Une ontologie apparentée est proposée dans le système informatique PACIS développé par Ontek Corporation. Cette ontologie résulte du travail collectif de Charles W. Dement, Peter Simons et moi-même. Des parties de cette ontologie sont présentées par Simons et Smith, 1993 (avec Dement). Simons, 1994-1995, commente une version plus récente de nos catégories PACIS.

    39 Je suis reconnaissant aux éditeurs de ce volume – Francisco Varela, Jean Petitot, Bernard Pachoud et Jean-Michel Roy – pour leurs commentaires précieux sur les dernières versions de cet essai, ainsi que pour le choix du thème à l’origine de l’organisation du colloque de Bordeaux. Divers participants au colloque ont répondu par des remarques précieuses à l’exposé que j’ai fait de ces idées. Je voudrais également remercier Jeffrey Barrett et Charles Dement pour leurs commentaires sur ce travail. J’ai bénéficié également de discussions sur certaines questions avec Andrew Cross, Charles Dement, Dagfinn Fpllesdal, Ronald Mclntyre, Martin Schwab et Peter Simons

    Auteur

    • David Woodruff Smith

      Professeur au département de philosophie de l’université de Californie à Irvine et chercheur à la Ontek Corporation. Il est coéditeur des ouvrages The Cambridge Companion to Husserl (Cambridge University Press, 1995) et Husserl and Intentionality (avec Ronald Mclntyre, Kluwer Academie Publishers, 1982). Il a également publié The Circle of Acquaintance (Kluwer Academie Publisher, 1989).

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    1 Cf. Husserl, Ideen I-III.

    2 Cf. HUsserl, Logische Untersuchungen.

    3 Les premières conférences Jean Nicod sur la philosophie de l’esprit et les sciences cognitives furent données à Paris en 1993, par Jerry Fodor, et publiées en 1994 sous le titre The Elm and the Expert. En 1994, les conférences Jean Nicod furent données à Paris par Fred Dretske, et publiées en 1995 sous le titre Naturalizing the Mind. Le colloque de Bordeaux d’octobre 1995, pour lequel ce texte a été rédigé, avait pour thème les défis de la naturalisation de la phénoménologie husserlienne. Je me suis appuyé sur les ouvrages de Fodor et Dretske pour formuler en termes aussi actualisés que possible les questions clefs concernant la naturalisation de l’esprit.

    4 Les remarques qui suivent concernant l’ontologie husserlienne s’appuient sur la reconstruction que j’en ai faite dans D. W. Smith, 1995b.

    5 Ibid.

    6 Comparer avec Mcintyre, 1986.

    7 Pour la conception finale de Quine sur la réification, voir Quine, 1992.

    8 Comparer Quine et Ullian, 1978.

    9 En biologie la systématique est la discipline qui classifie les êtres vivants : individus, populations, espèces et catégories, sur la base de leurs phena (leurs qualités observables), leurs synamorphes (leurs caractéristiques dérivées communes), etc. J’emprunte ici le terme de « systématique » pour l’introduire dans la discipline ontologique de la classification des entités. La distinction entre les catégories formelles et matérielles définit un type de systématique ontologique. Je me concentre sur la distinction formelle-matérielle en tant que procédé qui accroît la complexité « systématique » de façon féconde, mais le but ultime est d’utiliser la complexité ontologique pour rendre compte d’importantes distinctions concernant l’intentionnalité et d’autres traits de la structure ontologique. Ma conception de la systématique ontologique résulte de discussions avec Charles W. Dement et Peter Simons, en rapport avec le projet PACIS (Ontek Corporation).

    10 Wittgenstein, 1921, a identifié une telle structure dans le monde, du moins le monde tel qu’il nous apparaît, le monde tel qu’il est représenté dans nos systèmes logiques. David Armstrong a récemment défendu une telle ontologie des états de choses. Cf. Armstrong, 1986, 1997. Il existe cependant, préalablement aux travaux de Wittgenstein, une conception husserlienne des états de choses en tant que catégorie ontologique « formelle ». Cf. Husserl, Recherches logiques et Idées.

    11 L’ontologie des relations de dépendance est présentée dans la troisième Recherche logique. Cette notion husserlienne fondamentale a été reconstruite et élaborée par B. Smith, éd., 1982, et par Simons, 1987. Un modèle détaillé de la relation de dépendance est développé par Thomasson, 1995.

    12 Les états de choses sont des structures formelles dans l’ontologie husserlienne (cf. Husserl, Rercherches logiques). Ils jouent un rôle similaire chez Wittgenstein, 1921.

    13 Ces catégories formelles sont transformées, par exemple dans l’ontologie catégorielle de Whitehead, où les « occasions actuelles » sont liées à la fois à des « formes » et à d’autres occasions actuelles. Cf. Whitehead, 1978. Les occasions actuelles de Whitehead remplacent les substances d’Aristote, et ses formes semi-platoniciennes liées aux occasions actuelles ne résident pas dans un ciel platonicien. Enfin, les occasions actuelles équivaudraient à des individus dans les catégories formelles-matérielles (bien que Whitehead propose son propre système de catégories, qui comporte de nombreuses différences avec le système plus simple que nous avons esquissé ici). Ainsi, dans l’ontologie catégorielle que nous avons esquissée, il reste à spécifier le statut des espèces, des qualités, des relations, etc. elles pourraient être traitées comme des formes platoniciennes pouvant être exemplifiées par des objets naturels particuliers, ou comme des universaux aristotéliciens qui ne peuvent avoir de réalité que dans la mesure où ils sont actualisés, ou comme des « tropes », ou des « moments » husserliens (des universaux particularisés) relevant des catégories d’espèces, de qualité, etc. ou encore comme des formes, au sens de Whitehead, liées concrètement à des occasions actuelles. De façon alternative, le naturalisme « platonisé » pourrait proposer des formes platoniciennes, relevant des catégories formelles d’espèces, de qualité, de relation, etc. dans une ontologie des objets naturels. Comparer Linsky et Zalta. 1995, avec la formulation spécifique d’une ontologie qui mixte les objets abstraits et concrets dans une ontologie systématique.

    14 Cf. l’analyse du monde du sens commun dans B. Smith, 1995.

    15 Selon ma reconstruction de l’ontologie husserlienne, le même individu ou événement concret peut – dans un monde de faits – instancier les différentes « essences » idéales que sont la Nature, la Culture et la Conscience. Cf. D. W. Smith, 1995b.

    16 Cf. Kim, 1993.

    17 Cf. Husserl, Recherches logiques. Idées I et II, et Searle, 1983, 1992. Je propose (D. W. Smith, 1989) une variante contextualiste de l’internalisme, que je considère maintenant comme une troisième voie, ni intemaliste ni externaliste. soulignant la dépendance ou la « fondation » de l’intentionnalité dans le contexte.

    18 Cf. Fodor, 1994, et Dretske, 1995.

    19 Les relations entre l’intentionnalité de la conscience et l’intentionnalité des énoncés concernant les états intentionnels sont détaillées par D. W. Smith et McIntyre, 1982.

    20 Ces structures sont analysées en détail dans D. W. Smith, 1989, chap. II.

    21 L’évolution de la position de Quine est exprimée dans Quine, 1992. Cf. D. W. Smith, 1994. La thèse de Quine sur l’indétermination de la traduction (Quine, 1960) est une raison supplémentaire pour renoncer à une science de l’intention, et par suite à une phénoménologie. Je ne vais pas traiter ici le problème, bien que la conception modifiée de Quine (cf. Quine, 1992) conduise, à mon sens, à une position différente sur l’indétermination, en particulier lorsque l’empathie joue un rôle dans la compréhension des autres.

    22 Voir dans la bibliographie les travaux sur ce thème des auteurs cités. Comparer avec Fodor, 1994, p. 14-15, où sont résumées certaines positions actuelles.

    23 Cf. Quine, 1969, « Épistémologie naturalisée ».

    24 Sur les controverses entourant le connexionnisme, cf. Horgan et Tienson, 1991.

    25 La philosophie de l’esprit au sein des sciences cognitives s’est centrée sur la question de savoir comment le mental pouvait être réduit au physique, en se focalisant sur ce que pourrait être la structure des processus causaux ou computationnels qui déterminent l’esprit. La structure de l’intentionnalité pourrait être préservée soit comme langage de la pensée (« des énoncés dans la tête », selon la conception initiale de Fodor) soit comme un flux « d’informations » physiques, hors de la tête (la conception de Dretske, adoptée en partie par Fodor récemment). L’intentionnalité pourrait être également éliminée (comme les Churchland l’ont parfois préconisé, supposant à tort que l’intentionnalité devait avoir la structure d’énoncés dans la tête). Mais il existe un large éventail d’options entre ces extrêmes, préservant certaines structures intentionnelles et en éliminant d’autres. En outre, s’ajoutent aux questions ontologiques les questions portant sur les relations entre les différents niveaux théoriques concernant l’esprit et le cerveau. La complexité de ces questions est mis en évidence dans Bickle, 1992a, 1992b, 1998.

    26 Cf. Searle, 1983, 1992.

    27 Cf. Quine et Ullian, 1978, pour les principes fondamentaux de structuration de la connaissance en général et des théories scientifiques en particulier. Dans Quine, 1992, Quine commence à prendre en considération l’intentionnel : cf. D. W. Smith, 1994.

    28 Cf. D. W. Smith, 1989.

    29 La nouvelle attitude est évidente, par exemple, chez Crick, 1994 et P. M. Churchland, 1995.

    30 Cf. Flanagan, 1992. Cette déclaration est la remarque d’un critique, imprimée au dos de l’ouvrage. L’étude de Flanagan est en effet ouverte à une large variété de questions phénoménologiques portant sur la conscience, et il affirme explicitement qu’« il est impensable que nous puissions continuer sans travailler avec la phénoménologie » (p. 12) ; il poursuit en soutenant l’intérêt de combiner les revendications phénoménologiques avec les résultats empiriques des neurosciences. Cependant, de nombreuses analyses phénoménologiques portant sur les structures de la conscience sont développées de façon profonde et détaillée dans les écrits de Husserl, de Heidegger, de Sartre, de Merleau-Ponty et de beaucoup d’autres au sein de la tradition phénoménologique. La science ne peut ignorer ces résultats, pas plus qu’elle ne peut ignorer des situations empiriques significatives telles que les patients présentant un cerveau divisé, ou une vision aveugle, etc.

    31 Cf. Chalmers, 1995, 1996.

    32 Cf. D. W. Smith, 1995.

    33 Même s’il y a de nombreux mondes métaphysiquement possibles, chacun est un système unifié : c’est la thèse de l’unionisme. Et même si la version « multi-mondes » de la mécanique quantique est vraie, les différents mondes parallèles sont liés de façon ordonnée, et le « monde » dans lequel nous nous trouvons a son unité : ce que précisément souligne l’unionisme. L’unionisme est ainsi tangentiel à la question des autres mondes possibles en ontologie modale (l’actualisme rejette cette conception), et à la question d’autres mondes parallèles en mécanique quantique. Je soutiendrai également que l’unionisme est tangentiel au nominalisme, souvent interprété comme excluant les entités abstraites, parce qu’elles appartiennent à un ciel platonicien distinct du monde naturel. Les platoniciens eux-mêmes affirment que les choses singulières exemplifient les universaux, liant ainsi le domaine concret et le domaine abstrait en un système unifié ; le nominalisme voudrait mettre en doute la validité de cette affirmation, mais le platonisme peut être interprété comme visant une position unioniste.

    34 Cf. Searle. 1992.

    35 Comme un sceptique pourrait le soutenir : cf. Rey, 1988.

    36 L’intentionnalité d’une pensée repose sur un arrière-plan non seulement de croyances et d’aptitudes personnelles, mais sur des idées et attitudes existant au sein de la culture. J’ai exploré cette conception de l’arrière-plan (cf. D. W. smith, 1995a). Des notions quelque peu différentes d’arrière-plan se trouvent chez Husserl et chez Searle. Cf. la notion d’horizon : Husserl, Idées I et II, ainsi que Smith et McINTYRE, 1982 ; Husserl met l’accent sur le « sens » implicite dans un acte de conscience. Voir également la notion d’arrière-plan chez Searle (1983, 1992) : il souligne les capacités pratiques qui permettent aux états intentionnels de représenter.

    37 Le terme « mème » a été proposé par Richard Dawkins et repris par Dennett (1991).

    38 Une ontologie apparentée est proposée dans le système informatique PACIS développé par Ontek Corporation. Cette ontologie résulte du travail collectif de Charles W. Dement, Peter Simons et moi-même. Des parties de cette ontologie sont présentées par Simons et Smith, 1993 (avec Dement). Simons, 1994-1995, commente une version plus récente de nos catégories PACIS.

    39 Je suis reconnaissant aux éditeurs de ce volume – Francisco Varela, Jean Petitot, Bernard Pachoud et Jean-Michel Roy – pour leurs commentaires précieux sur les dernières versions de cet essai, ainsi que pour le choix du thème à l’origine de l’organisation du colloque de Bordeaux. Divers participants au colloque ont répondu par des remarques précieuses à l’exposé que j’ai fait de ces idées. Je voudrais également remercier Jeffrey Barrett et Charles Dement pour leurs commentaires sur ce travail. J’ai bénéficié également de discussions sur certaines questions avec Andrew Cross, Charles Dement, Dagfinn Fpllesdal, Ronald Mclntyre, Martin Schwab et Peter Simons

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    Woodruff Smith, D. (2002). Chapitre premier. L’intentionnalité naturalisée ?. In J. Petitot, J.-M. Roy, B. Pachoud, & F. Varela (éds.), Naturaliser la phénoménologie. Paris: CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.32071
    Woodruff Smith, David. « Chapitre premier. L’intentionnalité naturalisée ? ». In Naturaliser la phénoménologie, édité par Jean Petitot, Jean-Michel Roy, Bernard Pachoud, et Francisco J. Varela. Paris: CNRS Éditions, 2002. doi:10.4000/books.editionscnrs.32071.
    Woodruff Smith, David. « Chapitre premier. L’intentionnalité naturalisée ? ». Naturaliser la phénoménologie, édité par Jean Petitot et al., CNRS Éditions, 2002, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.32071.

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    Petitot, J., Roy, J.-M., Pachoud, B., & Varela, F. (éds.). (2002). Naturaliser la phénoménologie. Paris: CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.31961
    Petitot, Jean, Jean-Michel Roy, Bernard Pachoud, et Francisco J. Varela, éd. Naturaliser la phénoménologie. Paris: CNRS Éditions, 2002. doi:10.4000/books.editionscnrs.31961.
    Petitot, Jean, et al., éditeurs. Naturaliser la phénoménologie. CNRS Éditions, 2002, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.31961.
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