Post-scriptum. Dispositifs d’enquête et matériaux empiriques
p. 173-177
Texte intégral
1Les matériaux empiriques qui ont permis de constituer un corpus d’une soixantaine de cas sont issus d’un travail d’observation de chercheurs de différentes disciplines (principalement la biologie, le droit et la sociologie, mais aussi la psychologie et les sciences biomédicales). Cet accompagnement a permis d’accumuler des séries de cas particuliers de signature des publications, de recueillir et d’exploiter des documents écrits qui accompagnent les activités quotidiennes d’écriture, et de réaliser une cinquantaine d’entretiens pour collecter des récits argumentés sur les formes d’organisation du travail et les modes de publication des résultats.
2Malgré la présentation linéaire de ces différents matériaux empiriques, l’enquête a continuellement combiné les recueils de front : les propos sollicités par entretien ont guidé le recueil des documents écrits et le choix des observations (identification de cas précis à suivre), et les observations ont permis de désigner des personnes pertinentes à interviewer par entretien pour éclairer des dimensions particulières de cas en cours de reconstitution. De même, l’analyse des entretiens a guidé l’investigation vers certains codages statistiques, et les premiers résultats quantitatifs ont orienté la constitution du corpus d’entretiens dans certaines directions. L’enjeu était donc de constituer une base de données dont l’analyse « vise à rendre compte de la dynamique des activités concrètes des personnes dans le cadre de références normatives complexes, situationnelles et non unifiées » (Dodier et Baszanger 1997, p. 51). Par cette « ethnographie combinatoire », mon objectif était d’éviter d’appréhender l’objet à partir d’une seule dimension. C’est pourquoi le travail d’investigation s’est efforcé de faire varier les points de vue sur des contextes spécifiques (disciplinaires et nationaux, notamment) en accumulant des cas pris dans leur dynamique temporelle et leur ancrage situationnel.
Les entretiens : histoires singulières et trajectoire individuelle
3J’ai constitué un échantillon de chercheurs de différents statuts (N = 49) afin de réaliser des entretiens. Ces entretiens étaient orientés autour des pratiques quotidiennes de recherche : la conception d’un projet, la demande de financement, les différentes tâches assumées dans la recherche, les caractéristiques des coauteurs et collaborateurs, l’importance de l’écriture, l’ordre des noms sur le texte, le processus de choix de la revue ou de l’éditeur, etc. La passation de ces entretiens était fondée sur le récit d’histoires singulières vécues par chaque personne. Les histoires étaient laissées au choix de la personne, qui en racontait plusieurs pour illustrer différents cas de figure. Selon les personnes, la durée des entretiens fluctuait entre trois quarts d’heure et une heure et demie. Tous se sont déroulés sur le lieu de travail, dans leur bureau, ce qui permettait d’accéder facilement aux documents écrits dont nous parlions.
4La constitution de cet échantillon s’est toutefois opérée selon différentes modalités. Travaillant surtout chez eux, les juristes ont été contactés soit par lettre, soit par courrier électronique. La division du travail des biologistes a permis de mettre en place un autre dispositif d’enquête : pour les deux équipes observées, j’ai interviewé la quasi-totalité des membres, me permettant ainsi de décliner les mêmes histoires de publication selon le point de vue des différentes personnes engagées. Pour les sociologues, la constitution de l’échantillon s’est appuyée sur différents supports. Les sociologues français ont été sélectionnés à partir de l’annuaire édité par l’Association des sociologues enseignants du supérieur. Préalablement contactés par courrier électronique, les sociologues américains ont été interviewés pendant les mois de septembre et d’octobre 1997 lors d’un séjour à New York. Certains de ces entretiens ont donné lieu à des précisions par l’intermédiaire du courrier électronique.
5Surtout concentrés sur le récit d’histoires singulières de publication et de cosignatures, les entretiens amenaient souvent les personnes interviewées à utiliser un support précis d’illustration : leur curriculum vitae permettait de se remémorer des cas précis et de les commenter. La passation des entretiens a donc été l’occasion de collecter également des parcours individuels au cours desquels se jouent les histoires singulières recueillies.
6À ces entretiens viennent s’ajouter un certain nombre de discussions informelles. Une brève définition de l’objet de ma recherche suffisait souvent pour que mes interlocuteurs me livrent des récits plus ou moins détaillés d’exemples concrets qu’ils avaient vécus ou dont ils avaient été les témoins. Bien que non préparées, ces discussions, se transformant en entretien par les relances que j’intercalais dans leurs propos, ont donné lieu à des retranscriptions les plus fidèles possibles. Elles m’ont permis de reconstituer des cas singuliers en m’appuyant sur les textes dont nous parlions et en faisant préciser des points particuliers à la personne lors d’une rencontre ultérieure.
Les observations
7Le travail d’observation et de suivi des chercheurs s’est étalé sur une période allant de janvier 1996 à décembre 1998. J’ai réalisé cet accompagnement en divers lieux. Certaines observations ont été menées lors de regroupements ponctuels (soutenances de thèse, colloques, séminaires de travail). Les propos des personnes ainsi que leurs gestes, en situation, constituent le matériau principal de recueil de ces données. Parmi ces regroupements ponctuels, deux ont donné lieu à des descriptions particulièrement riches : une table ronde tenue le samedi 16 janvier 1999 à l’amphithéâtre Durkheim de la Sorbonne, organisée par l’Association des sociologues enseignants du supérieur et intitulée « Les sociologues publient : où et comment ? » ; un colloque international organisé par la Société française de physiologie végétale qui s’est tenu à Toulouse les 1er, 2 et 3 décembre 1997.
8D’autres observations ont été menées selon un rythme beaucoup plus fréquent dans deux laboratoires de biologie. Celles-ci ont donné lieu à une imprégnation progressive permettant de saisir en acte les jeux et enjeux qui accompagnent les pratiques de signature au quotidien. L’objectif principal de telles observations participantes (allant jusqu’à la manipulation à la paillasse) était de saisir le parcours (et les discours qui s’y superposent) conduisant des manipulations expérimentales à la rédaction du compte rendu de la recherche et notamment comment se décident le nombre et l’ordre des signataires de la publication. Les matériaux ainsi élaborés lors de ces observations viennent compléter et enrichir les discours des chercheurs sollicités par entretiens.
Les statistiques
9J’ai également mobilisé des données statistiques. En premier lieu, des sources de seconde main concernant le taux de cosignature des publications dans une variété de disciplines et de pays ont été utilisées. D’autre part, des données de première main ont été constituées à partir d’un corpus de revues (cf. tableau). Elles concernent un échantillon d’articles typiques (N = 5 180) des trois disciplines analysées principalement et ont permis de dégager des tendances de cosignature sur la période 1990-1995.
10Les articles mobilisés sont issus de revues que les chercheurs eux-mêmes considèrent comme représentatives de leur domaine (cette question faisant partie du guide des entretiens) : la plupart des thématiques de la discipline figurent dans les articles, contrairement à des revues plus concentrées sur un thème spécialisé. Seuls les articles ont été retenus, excluant systématiquement toutes les autres rubriques : éditorial, note critique, note de recherche, commentaires et réponses, recension... Le codage a été effectué sur l’ensemble des numéros des années 1990 à 1995. Pour la biologie, face au nombre élevé d’articles par numéro, seulement les années 1990, 1993 et 1995 ont été considérées.
Les revues du corpus, 1990-1995

11Par ailleurs, l’attention s’est concentrée sur les agencements des noms (ordre alphabétique, hiérarchique...) selon les différentes appartenances sociales et institutionnelles (âge, grade, discipline, laboratoire, université) des signataires. Ces données sont issues des articles cosignés (n = 371) dans les revues françaises et américaines de sociologie du corpus général (1990-1995), des articles publiés en 1993 dans les numéros 1 à 7 du volume 12 de EMBO Journal (n = 310).
Les documents textuels
12L’ensemble de ces diverses investigations est complété par une analyse documentaire. Celle-ci s’est organisée autour de matériaux textuels dont l’objet est la standardisation des pratiques d’écriture et/ou de signature en science. Ces matériaux sont de plusieurs types. Tout d’abord, les « instructions aux auteurs » des revues de sociologie et de biologie ont été l’objet d’une attention particulière sur la période 1950-1995. Ensuite, parce qu’ils prescrivent les « bonnes manières » en matière d’écriture scientifique, les « manuels de style » édités par des associations professionnelles ont été analysés, et tout particulièrement le Publication Manual de l’American Psychological Association (version de 1994) et le Style Guide de l’American Sociological Association (version de 1997). Enfin, l’analyse documentaire a concerné des textes (éditoriaux, articles et lettres) qui débattent des critères d’accession à l’auctorialité scientifique et publiés entre 1997 et 1999 dans des revues de sciences biomédicales : Annals of Internal Medicine, British Medical Journal, New England Journal of Medicine, Journal of the American Medical Association, The Lancet.
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