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    Plan détaillé Texte intégral Mettre sa vie par écrit : qui est l’auteur ? Perspectives sur un générique : qui signe un texte scientifique ? La signature comme énigme Les qualités de la signature La signature d’œuvres textuelles : entre nom propre et autographie L’auctorialité scientifique au prisme d’une posture pragmatique Notes de bas de page

    La signature scientifique

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre premier. Sur les traces de l’attribution scientifique

    p. 17-38

    Texte intégral Mettre sa vie par écrit : qui est l’auteur ? Perspectives sur un générique : qui signe un texte scientifique ? La signature comme énigme Les qualités de la signature La signature d’œuvres textuelles : entre nom propre et autographie L’auctorialité scientifique au prisme d’une posture pragmatique Notes de bas de page

    Texte intégral

    Les textes scientifiques ont l’air ennuyeux et terne
    si on les regarde d’un point de vue superficiel. Mais
    si le lecteur reconstruit le défi qu’ils présentent, ils
    contiennent autant de rebondissements et de
    suspense que les romans.
    Bruno Latour 1989, p. 82.

    Mettre sa vie par écrit : qui est l’auteur ?

    1Au mois de juin 1977, La Quinzaine littéraire faisait paraître un article d’Annie Mignard, « L’un écrit, l’autre signe ». Dans ce texte, elle développe l’idée selon laquelle

    dans une société où tout est personnalisé et signé, la propriété littéraire existe comme principe, et en déposséder l’auteur ne peut être considéré que comme une escroquerie envers lui et une imposture envers le lecteur (Mignard 1977, p. 13).

    2Plutôt que d’analyser les caractéristiques de la propriété littéraire, son propos s’inscrit dans une polémique avec son éditeur, François Maspero. Annie Mignard a rédigé une « autobiographie en collaboration » (La Mémoire d’Hélène). En d’autres termes, elle a mis en récit la vie d’Hélène Elek à partir des propos qu’elle a recueillis à l’aide d’un magnétophone. Au moment de la publication de cette « autobiographie », une controverse éclate entre les deux parties : François Maspero, l’éditeur, et Annie Mignard, la rédactrice de la biographie, ne sont pas d’accord sur la personne à qui revient le statut d’auteur. Pour François Maspero, dont la réponse est publiée dans le même numéro (« Qui est le “nègre” ? »), « une vie n’a qu’un seul auteur. Tout le reste n’est qu’esbroufe, exploitation, escroquerie » (Maspero 1977, p. 14). Selon lui, l’auteur de La Mémoire d’Hélène est Hélène Elek. Ayant mené l’interview et organisé les réponses en récit, Annie Mignard estime, en revanche, que l’auteur est celui qui écrit : sinon, le principe de la propriété littéraire n’est pas respecté et l’auteur est dépossédé. Si Hélène Elek a la responsabilité de sa vie, Anne Mignard a pris la responsabilité de la mettre par écrit.

    3Cette controverse est révélatrice des conventions sur lesquelles reposent les pratiques d’un monde professionnel1. Bien que certaines formes narratives assurent l’illusion contraire, même dans l’univers de la production écrite, le monde ne s’énonce jamais seul. La production de textes pose une énigme : qui est l’auteur ? La simplicité de la question n’est pourtant que l’avers de la difficulté de la réponse. La liste des repères pour désigner un auteur est difficilement close ; elle peut d’ailleurs varier selon le temps et les contextes. Le travail de désignation présuppose également un accord sur la définition : qu’est-ce qu’un auteur ? Cette question semble encore plus complexe que la précédente. Elle soulève un problème singulier : celui des qualités qui composent la notion d’« auctorialité », que la langue anglaise désigne par authorship. Elle met l’accent sur l’identité à la fois de l’énoncé et de l’énonciateur et, de ce fait, elle engage plus que la signature. Car le nom d’auteur caractérise le mode d’existence, de circulation et de fonctionnement de certains discours. Il indique que

    le discours n’est pas une parole quotidienne [...] mais qu’il s’agit d’une parole qui doit être reçue sur un certain mode et qui doit, dans une culture donnée, recevoir un certain statut (Foucault 1969, p. 798).

    4L’auctorialité désigne donc la capacité d’un nom à transformer le statut d’un discours. Elle signifie que celui-ci émane, non d’un énonciateur « ordinaire », mais d’un auteur. Tant le statut du discours que celui du nom lui-même sont alors au centre du questionnement. La polémique précédente ne donne pas de réponse univoque ; cependant, elle éclaire certains des éléments à prendre en considération. Selon Annie Mignard, le statut d’auteur serait lié au travail d’écriture. Mais suffit-il d’écrire pour être auteur ? Quels sont les rapports à l’écrit qu’engage la notion d’auteur ? Quels liens existent-ils entre énonciation, écriture et auctorialité ?

    5Recevoir et acquérir le statut d’auteur pose également la question de la responsabilité. La capacité à transformer un discours suppose un engagement particulier dans l’action. L’emblème de l’auteur est très souvent assimilé à sa signature. L’auteur serait celui qui s’inscrit dans ses productions ; il les signerait. Or cette capacité d’inscription dépend de l’organisation des signes et des valeurs : elle est intimement liée à la définition de l’autorité (Leclerc 1996 ; Zimmermann 2001). Que se joue-t-il alors entre une personne et cette forme particulière d’écriture de son nom ? Quelles sont les conséquences d’un tel acte pour le signataire et ses productions ? Jusqu’où la responsabilité du signataire est-elle engagée ? Quelles sont ses capacités d’action ? Jusqu’où s’étendent-elles ?

    6Le statut d’auteur désigne aussi une capacité à produire quelque chose et à pouvoir en réclamer la propriété. Quels sont les registres de l’auctorialité et les droits de l’auteur ? Comment se manifestent-ils ?

    Nous nous sommes donc retrouvés devant une sommation de Mlle Mignard par le canal de son avocat : son nom comme auteur de la vie d’Hélène et sa postface. Sinon un retrait complet de toute mention de son nom. Cela, je ne le voulais pas davantage. Il me semblait juste et indispensable qu’elle figure en bonne place sur le livre. Mais elle ne trouvait justement pas la place assez bonne (Maspero 1977, p. 14. Souligné par moi).

    7Écrire son nom : où et comment ? À en croire Annie Mignard l’emplacement sur la couverture n’apparaît pas comme un simple détail. Les questions de typographie et de topographie semblent intimement liées à cette pratique d’écriture : on signe dans un endroit spécifique de l’espace graphique. La taille des caractères, la place et l’ordre des noms (sur la couverture, pour une préface, dans les remerciements, dans une bibliographie...) apparaissent comme autant d’indices qui renseignent sur la qualité des auteurs en fonction de l’espace particulier dans lequel ils figurent. Il s’agit de trouver sa place :

    Alors voilà. Deux mois de discussions pour essayer de s’expliquer. Sur quoi ? Sur l’emplacement d’un nom sur une couverture, c’est-à-dire va-t-on le mettre 5 centimètres plus haut ou plus bas. [...] C’est ainsi que sur la couverture, on avait prévu que figurerait au-dessous du titre, Histoire de ma vie, recueillie et rédigée par Anne Mignard. Et voilà que la tempête s’est déclenchée. [...] Il paraît que le nom d’Annie Mignard n’était pas à sa juste place (nous avions prévu de le mettre de la même taille que celui d’Hélène Elek, mais ça ne suffisait pas). Sa place était à côté d’Hélène Elek. Encore une chance que celle-ci ait eu l’ordre alphabétique pour elle. [...] Bref, ce « ma vie » avait désormais deux propriétaires, (ibid. Souligné par moi).

    8Destiné à être lu et à être vu, le nom de chacun doit surtout se présenter à sa juste place : figurer en bonne et due forme. L’espace graphique apparaît ainsi hiérarchisé, avec les bonnes places (« aux premières loges ») et les places moins bonnes, à la marge (en notes de bas de pages). De nouvelles questions se posent alors : comment s’opèrent les passages entre répartition sociale des places et distribution graphique des noms ? Quelles sont les activités qui assurent l’inscription graphique et sociale des personnes engagées dans une production (artistique, littéraire, scientifique, industrielle...) ? Ces activités s’appuient-elles sur des repères tacites ou sur des règles érigées en code de conduite ? Dans cette distribution des rôles, il est nécessaire que chacun trouve son compte. Sinon l’équilibre est rompu, et la controverse éclate. Les engagements de départ sont mis à l’épreuve par le cours des événements. Ils ne suffisent plus à fédérer le consensus. La collaboration, ainsi remise en cause, oblige à revoir les termes tacites ou explicites du contrat.

    Perspectives sur un générique : qui signe un texte scientifique ?

    9Bruno envisage de constituer une nouvelle équipe au sein du laboratoire avec des collègues de la même génération : « il y avait un professeur, qui était donc moi, il y avait un maître de conférences et deux ingénieurs d’études CNRS ». Pour cela, ils réalisent des recherches en commun qui donnent lieu à différents travaux, notamment un rapport de recherche et une synthèse théorique demandée par une revue. Désireux de constituer une équipe, les chercheurs choisissent de valoriser leur travail collectif avec une mise en ordre des noms qui se veut égalitaire : « la recherche collective a été signée par ordre alphabétique ». Mais certaines bases du travail collectif ne sont pas fondées sur un accord explicite et, assez rapidement, émergent des différences de perspective sur la situation.

    Très vite, il y a eu un conflit dans la manière d’opérer le travail : les ingénieurs CNRS voulaient imposer une norme égalitariste absolue, et puis les universitaires – dont moi qui, à l’époque, avais un tas de charges par ailleurs – considéraient que la participation à la recherche, notamment tout ce qui était travail de terrain, devait être un petit peu proportionnelle à l’ensemble des activités.

    10L’affichage des signatures selon un principe « égalitaire » n’exprime pas l’ensemble des points de vue. Si l’objectif commun est de fonder une équipe, les participants n’envisagent cependant pas l’engagement dans les activités de travail de la même manière. Certains prônent une répartition égale des tâches, quand d’autres demandent une prise en compte des charges d’enseignement et administratives qu’ils ont par ailleurs. S’engageant sur des positions différentes, les personnes conçoivent le déroulement de la recherche sur des bases implicites qui ne tardent pas à se manifester. Lors de la deuxième recherche, les différentes formes d’engagement dans le travail collectif entrent plus explicitement en conflit : les manières de l’envisager divergent.

    C’était un rapport bibliographique ambitieux qui nous était demandé, puisqu’il s’agissait de voir comment un thème avait émergé à divers moments dans l’histoire de la discipline. Donc, ça demandait un travail bibliographique qui était absolument énorme et on s’était réparti le travail en fonction d’un certain nombre de critères. Puis on s’est très vite... en tout cas, moi j’ai très vite pris conscience que l’on n’arriverait jamais à rendre ce truc à temps, dont l’enjeu me semblait plus important que le précédent rapport. Bon, le précédent rapport, c’était une recherche sur contrat que l’on a renvoyé, alors que là c’était un numéro spécial d’une revue : c’était donc de plus la possibilité pour cette équipe d’émerger au niveau international en marquant un point fort.

    11Le travail que chacun doit fournir est important, mais le jeu en vaut la chandelle. Cette deuxième recherche, bien qu’elle soit conséquente, est une occasion intéressante pour Bruno et ses collègues. Alors que le rapport de recherche était destiné à un commanditaire, le rapport bibliographique ouvre sur une large audience de spécialistes. Toutefois, les délais à tenir sont serrés et les chercheurs ont pris des engagements : ils ont signé un contrat avec les responsables de la revue pour ce travail. Les enjeux de reconnaissance, bien réels pour cette équipe, comportent aussi des risques en contrepartie. Si le rapport bibliographique n’est pas rendu dans les délais, l’ensemble des membres de l’équipe sera disqualifié. Le crédit potentiel de ce travail pourrait alors se transformer en discrédit. Pour ne pas perdre la face, Bruno et ses collègues sont tenus de rendre ce rapport à temps.

    Le problème a été tel que j’ai dû faire appel à une dizaine d’étudiants qui étaient dans notre environnement. Donc, on a mis sur pied tout un système de fiches de lecture, et tout un groupe d’étudiants se sont mis à remplir des fiches en fonction d’un certain nombre de critères. Ce qui fait qu’on s’est retrouvé dans la situation suivante : le contrat avait été signé avec cinq noms et, sur ces cinq noms, la participation effective au résultat final était extraordinairement inégalitaire.

    12La composition du collectif de départ s’élargit. Des personnes supplémentaires sont appelées pour renforcer les capacités de travail afin de tenir les engagements du contrat. Mais puisque la liste des chercheurs qui ont mis la main à la pâte s’allonge, une question se fait de plus en plus pressante : faut-il rendre visible leur « main » sur le rapport final ? Si oui, comment ? Le générique de départ était fixé à cinq noms bien identifiés : chacun a signé le contrat avec la revue. L’échéance se rapprochant, les activités ont néanmoins été redéployées. Plusieurs personnes ont prêté main-forte au travail collectif. Il est donc nécessaire de redéfinir la situation afin d’adapter le générique de départ aux pratiques effectives. Si l’espace de publication est un enjeu déterminant pour l’équipe en constitution, la composition de la liste des signataires devient d’autant plus importante que de nouveaux prétendants entrent en scène. Des repères sont indispensables pour trancher :

    Premièrement, certains avaient rédigé beaucoup plus que d’autres. Deuxièmement, certains avaient eu un rôle de leadership très fort, c’est-à-dire consistant à faire que le projet aille jusqu’au bout – ce qui avait effectivement été ce que j’avais fait. Troisièmement, deux des signataires avaient très peu participé : l’un n’avait quasiment pas participé et l’autre avait écrit trois pages sur cent vingt ; alors qu’inversement des étudiants avaient été amenés à écrire deux ou trois pages.

    13Dans la première publication, les différences de perspective n’ont pas émergé violemment car elles étaient souterraines. En revanche, ici, les modalités de collaboration deviennent explicites. L’engagement dans la situation conduit à lister les repères qui permettent de la redéfinir. Tout d’abord, l’encadrement du projet – son déroulement du début à la fin – est mis en avant comme opération importante pour l’accomplissement de la recherche. Ensuite, la quantité de travail fourni par chacun est érigée en élément décisif pour prétendre signer. Enfin, l’écriture d’un certain nombre de pages est conçue comme déterminante. Pour Bruno, la signature du rapport bibliographique suppose de remplir plusieurs conditions qui sont proches de celles avancées par Annie Mignard. L’écriture est définie comme un travail à part entière ; un travail qui désigne une mise en récit particulière, le tissage de liens entre différents éléments factuels, dont la qualité dépend de l’engagement et dont la quantité se mesure au nombre de pages écrites. Toutefois, cette qualification de la signature n’est pas partagée par l’ensemble des collègues de Bruno. Les perspectives sur la situation s’explicitant, les positions des chercheurs se cristallisent davantage. Certains ont en effet demandé à mettre les signatures en inversant l’ordre alphabétique.

    Donc là, poussant la logique égalitaire jusqu’au bout, ils ont proposé d’inverser l’ordre alphabétique, parce qu’il se trouve que mon nom apparaissait toujours en premier dans l’ordre alphabétique. Alors on se trouvait dans une situation qui m’a paru totalement... C’est-à-dire là, manifestement, on était dans une situation où même l’ordre alphabétique ne correspondait pas à ce qui avait été fait, puisque certains n’étaient pas dedans, d’autres qui étaient extérieurs n’avaient pas signé, et par ailleurs il y avait eu des écarts gigantesques.

    14L’ordre des signatures est au centre des débats. Pour Bruno, la signature du rapport bibliographique suppose implicitement une prise de responsabilité et une quantité de travail, sinon totalement partagées, au moins conséquentes : autant que le travail fourni par la dizaine d’étudiants appelée pour combler le retard de lecture. Pour les chercheurs engagés dans ce projet dès le départ, qui proposent d’inverser l’ordre alphabétique, l’implicite relève d’une autre perspective : les pratiques de signature de l’équipe s’ancrent dans un continuum.

    La dernière fois c’était par ordre alphabétique, maintenant on change. Et indépendamment de toute référence au travail produit. Ça veut dire que l’ordre des cosignatures se déconnectait totalement du travail produit. Ils en étaient même à se demander ce qu’on ferait la prochaine fois : si on ne tirerait pas au sort la lettre du milieu qui passerait en premier.

    15L’équipe est donc en cours de constitution autour de plusieurs logiques implicites. Une fois explicitées, celles-ci s’avèrent relativement incompatibles. Quand certains font reposer la signature sur le travail réalisé, comme l’expression écrite des responsabilités effectivement prises en charge, d’autres l’inscrivent au fondement de la constitution du groupe, comme la manifestation des membres d’une même équipe. Tantôt trace de la contribution individuelle, tantôt empreinte du collectif, la signature est sujette à plusieurs qualifications. Face à ces perspectives divergentes, c’est finalement l’ordre alphabétique que Bruno a choisi pour clore la controverse. Il a cependant adapté le générique de départ, fixé par le contrat avec la revue, au générique des activités effectives :

    Donc j’ai repris les cinq noms du contrat avec l’ordre alphabétique tel qu’il était sur le contrat et en indiquant dans le corps du texte (en note) que d’autres avaient contribué, et en donnant une chose que fait la revue : la liste des noms avec le statut institutionnel des personnes impliquées. Mais là, derrière cette liste, il y avait tout un ensemble de choses qui s’était joué.

    La signature comme énigme

    16En soulevant des questions aussi diverses que l’identité, la disposition des noms, l’écriture, l’autorité, l’énonciation, la taille et l’épaisseur des caractères, la place sociale des personnes, la responsabilité, ces situations donnent le ton. Elles présentent les pratiques qui entourent, guident, accompagnent un acte devenu complètement anodin et qui reste pourtant primordial : signer. Elles montrent que l’acte de signature est enchâssé dans une multitude d’activités qui organisent des signes, des matériaux et des valeurs, mais aussi des personnes et des institutions. Elles illustrent comment cette organisation repose sur des repères, mais plus ou moins stabilisés puisque le déroulement temporel et séquentiel de l’action incline constamment les personnes à redéfinir la situation en mobilisant d’autres contextes et d’autres valeurs qui donnent sens à ces signes et matériaux. Si l’acte de signature est anodin – il suffit d’apposer son nom sur un texte –, simultanément il porte des questions éminemment problématiques : qui est autorisé à signer ? Où doit-on signer ? Selon quels arrangements signe-t-on ? Quelles signatures met-on en avant ? Par quels procédés graphiques ?

    17Le premier trait saillant de l’activité de signature vers lequel pointent ces deux scènes concerne les représentations sociales. Pour signer, les personnes déploient tout un ensemble de procédés, elles mettent en œuvre des logiques d’action qui cherchent à concilier des formes d’engagement, des conventions qui les soutiennent, et des représentations collectives qui y sont attachées. Dans une scène comme dans l’autre, les protagonistes ne qualifient pas la signature de la même manière : Annie Mignard la définit à partir du registre de la propriété littéraire contre son éditeur qui la conçoit comme un caractère indissociable de la vie d’une personne ; Bruno en fait une trace individuelle quand ses collègues la hisse au rang d’emblème d’un collectif. Ces qualifications de la signature illustrent la manière dont les personnes activent différentes valeurs déposées historiquement dans les dispositifs. Elles montrent que leurs activités engagent des représentations sociales et interfèrent avec des préoccupations morales. Durkheim ([1912] 1985) appréhende ces représentations comme des instances dépassant les consciences individuelles et désignant ainsi des contraintes collectives qui lient les individus. Cet apport est majeur en ce qu’il constitue les représentations sociales comme le socle des actions et des références au monde. Dès lors les sociologues se sont attachés à toutes les formes d’objectivation des représentations collectives2. Cependant, la réalité sociale n’est pas une réalité a priori qui dicterait mécaniquement – et mystérieusement – les comportements. Elle n’est pas un « en-soi », une force extérieure qui viendrait commander les conduites des personnes, mais s’objective dans leurs activités concrètes. Ce sont les personnes qui l’actualisent constamment dans l’accomplissement pratique de leurs activités :

    Non seulement la connaissance de sens commun définit une société réelle pour les membres, mais à la manière d’une prophétie auto-réalisatrice, les traits de la société réelle sont produits par les personnes du seul fait de leur obéissance motivée à ces attentes d’arrière-plan (Garfinkel 1967, p. 53).

    18L’argument est de taille : il permet de déplacer le réalisme des contraintes sociales vers une orientation phénoménologique sans basculer dans le constructivisme ambiant des sciences sociales3. Loin de la tentation nominaliste et de l’attirance pour le symbole qui envahit la sociologie contemporaine, il ramène vers la prise en compte du caractère ontologique des activités humaines. Comprendre comment les personnes entrent en relation, s’agencent et s’accordent dans l’action pour agir, ne se ramène pas à des opérations mentales de « construction de la réalité ». La qualification des êtres et des entités pertinentes pour s’orienter dans le cours des événements est une activité indispensable pour agir. Mais justement, cette opération suppose un détour sensoriel par la matérialité phénoménale pour appréhender les caractéristiques de ces entités : l’engagement des sens par le truchement du corps permet de percevoir, de ressentir et de reconnaître les êtres qui peuplent l’environnement des activités humaines (Bessy et Chateauraynaud 1995). La qualification du monde environnant est donc une opération qui repose sur un travail d’ajustement entre des espaces de mesure (des représentations et des conventions stabilisées) et une forme de présence par la mobilisation des sens, des sensations. Les opérations cognitives ne sont précisément pas des opérations sans les supports matériels, les objets et les corps qui en assurent l’accomplissement (Conein et al. 1993). De la sorte, étudier les activités de signature, c’est appréhender des situations en rendant compte des manières dont les personnes agencent différentes entités (des personnes, des institutions, des objets, des représentations, des dispositifs d’écriture, des valeurs), s’accordent pour garantir l’attachement des énoncés à certains noms propres. C’est prêter une attention particulière aux épreuves qu’elles surmontent, dans le cours de leurs activités quotidiennes, pour agir. Lorsqu’elles sont mises à l’épreuve, comme dans les scènes précédentes, les personnes élaborent des modalités d’accord, prennent appui sur les ressources de la situation pour ajuster leurs perspectives, clore l’épreuve et en sortir sans trop de « perte », d’« embarras », ou de « casse ». En suivant minutieusement le dénouement de ces épreuves, l’analyse peut ainsi avoir accès aux valeurs conférées à l’écrit et la signature, à la matérialité des représentations collectives enfouies dans les routines ordinaires4.

    19Ces deux scènes renseignent également sur un autre aspect. Elles illustrent une caractéristique fondamentale de l’auctorialité : le qualificatif d’auteur n’est pas une qualité que l’on s’adresse en propre. À chaque fois, une incertitude pèse sur les personnes qui peuvent prétendre être auteurs. C’est seulement lorsque la controverse est close, que les voix dissonantes des différents acteurs sociaux s’accordent autour de la même note, que les auteurs sont distinctement identifiés parmi le collectif de départ. En faisant taire la discorde, le consensus permet une identification claire et assurée. Parce qu’elle est exercée de l’extérieur, par autrui, l’auctorialité relève de l’attribution. L’auteur tient son statut des actes qu’on lui attribue. C’est le deuxième trait saillant de l’activité de signature que révèlent ces deux scènes : la dimension collective est d’emblée constitutive de l’auctorialité. L’émergence d’un auteur est toujours le résultat d’un travail ; certes, un travail sur la matérialité phénoménale pour donner forme à la réalité d’une manière singulière, mais aussi un travail sur le collectif d’humains et de choses qui compose le monde pour détacher les entités auxquelles seront attribuées des actes, bref un travail de tri, de sélection, pour désigner l’auteur.

    Pour bien comprendre les conséquences d’une prégnance grandissante de la figure de l’agent individuel détaché, il faut pouvoir la confronter non pas seulement à des figures du collectif, mais aussi à des figures plus attachées et attachantes de la personne (Thévenot 2000, p. 223).

    20Les négociations au sujet de la biographie d’H. Elek tournent effectivement autour de ce travail de frontières pour délimiter ce qui revient au scripteur (Annie Mignard), à l’informateur (Hélène Elek) et à l’éditeur (François Maspero). De même, dans la seconde scène, l’enjeu des débats est de départager ceux qui ont signé les contrats de départ (Bruno et quatre collègues) de ceux qui ont effectivement pris en charge des responsabilités (certains des cinq chercheurs) et de ceux qui sont arrivés par la suite (les étudiants). Comprendre comment émerge un auteur, c’est donc adopter une perspective particulière sur l’action qui, loin de poser la primauté d’un sujet individuel et d’une action émanant de lui, se concentre sur le travail collectif d’attribution des actes5.

    21Or les deux cas l’illustrent de manière exemplaire : le collectif n’est pas une entité stable ; la liste de ce qui le compose change au fur et mesure que se déroule l’action. D’autres personnes peuvent s’ajouter à la liste, mais aussi toute sorte d’éléments (signes, pages écrites, valeurs, contrats, contextes, fiches de lecture, représentations...) sur lesquels s’appuient les personnes pour faire valoir leur position dans l’interaction. La notion de collectif est donc « générique » : elle désigne une liste dont ni le début ni la fin ne sont posés une fois pour toutes. Au contraire, cette liste est l’objet même sur lequel opère le travail d’attribution des actes et de désignation des auteurs. Elle n’engage pas seulement les entités présentes lors de la production écrite des textes. D’autres êtres viennent s’ajouter à la liste lors de leur publication (maisons d’éditions, graphistes, imprimeurs, distributeurs, ...) et de leur réception (les lecteurs et leurs usages différents du texte). Dans cette perspective, la question de l’auctorialité est liée à l’existence d’un collectif qui tire sa consistance d’une activité toujours recommencée de mise en liste de ses composantes. Cependant, pour circonscrire l’entrée en matière sans en réduire la richesse – puisque les personnes mobilisent elles-mêmes les entités qui leur semblent pertinentes pour agir –, le travail d’attribution sera essentiellement étudié au moment de la production des textes. Le collectif à partir duquel émergent les auteurs concernera bien sûr les processus d’attribution impliqués dans l’édition et la réception des textes, mais seulement du point de vue des personnes qui peuvent prétendre signer le texte. Étudier les modalités de mise en liste qu’élaborent les personnes, en situation de production, constituera l’entrée principale de l’analyse développée dans les pages qui suivent pour appréhender les qualités de l’auctorialité.

    22Mais de quelle auctorialité s’agit-il ? Nous touchons ici à la colonne vertébrale de ce livre. En passant d’une scène à l’autre nous avons parcouru ce que de nombreux travaux distinguent comme deux mondes, deux sphères relativement distinctes : l’activité « littéraire » et l’activité « scientifique ». La première est généralement conçue comme le lieu privilégié d’expression de la figure auctoriale : les écrits littéraires sont des œuvres qui portent la marque de fabrique de celles et ceux qui manient les lettres avec virtuosité, ils sont signés par les grands noms qui font résonner la langue comme personne (Couturier 1995). L’auteur est ici celui

    qui est à l’origine d’un énoncé, d’un texte, qui se présente comme œuvre, comme création originale. [...] Une œuvre dont la particularité est d’être coulée dans la matière discursive, comme la sculpture est coulée dans le bronze ou taillée dans le marbre, comme le tableau est combinaison ordonnée de couleurs (Leclerc 1998, p. 14).

    23Face à l’énonciation anonyme, l’activité « littéraire » est le lieu de prédilection de l’auteur, « dont l’intention (première ou dernière) enferme la signification de l’œuvre et dont la biographie commande l’écriture dans une transparente immédiateté » (Chartier 1996, p. 48). À l’opposé, l’activité « scientifique » est tournée vers la découverte de nouveaux phénomènes, dont les « auteurs » n’en seraient précisément pas. Leur rôle se résumerait à celui de simples intermédiaires, neutres et transparents, des énonciations de la réalité. D’ailleurs, Foucault ne considérait-il pas qu’à partir du xviie siècle

    on a commencé à recevoir les discours scientifiques pour eux-mêmes, dans l’anonymat d’une vérité établie ou toujours à nouveau démontrable ; c’est leur appartenance à un ensemble systématique qui leur donne garantie, et non point la référence à l’individu qui les a produits (Foucault 1969, p. 800).

    24Pourtant, la question de la signature des rapports de recherche a bel et bien agité les chercheurs du laboratoire de Bruno ; la position de leadership a même été mobilisée pour faire le tri entre ceux qui peuvent signer et les autres. Si ces formes d’engagement dans l’action n’autorisent pas d’emblée à parler d’« auteur » en science, elles permettent en revanche de soulever le problème. Et c’était bien l’objectif de la présentation de ces deux scènes. En passant de la première à la seconde, la controverse autour de la signature du texte a servi de passerelle. Elle a permis de transporter, de déplacer la question de l’attribution des énoncés du monde « littéraire » vers le monde « scientifique ». En passant de l’un à l’autre, l’enjeu est de faire résonner la notion d’auctorialité : est-elle la même dans toutes les activités ? Existe-t-il un régime d’auctorialité unique ?

    25La figure auctoriale engage un processus de clôture de l’énonciation : l’auteur est celui qui initie et met fin à l’acte qu’on lui attribue. L’auteur, c’est cette butée sur laquelle achoppe le lecteur, celui à qui l’on attribue une collection d’actes (ici écrits), véritable cran d’arrêt du générique, de la liste des entités qui lui sont attachées. Un des moyens de clôture qui caractérise la figure auctoriale est le nom propre apposé sur les productions ainsi délimitées. Mode d’action, mais également forme de présence, la signature est source nominalisée d’un discours intimement liée à l’auctorialité. Comment reconnaître alors l’existence de controverses autour de la signature des textes scientifiques et simultanément évacuer la possibilité d’une figure auctoriale dans l’activité scientifique ? Soit la figure de l’auteur est considérée comme un symbole qui transcende les variations socio-historiques, auquel cas elle ne désigne rien d’autre qu’un spectre aux caractéristiques décontextualisées et à l’action mystérieusement impalpable, soit elle renseigne sur le mode de qualification de certains discours à un moment donné de l’histoire – comme le propose Foucault – auquel cas, elle est empiriquement observable et sociologiquement analysable6. L’auctorialité scientifique est-elle spécifique ? Quels en sont les dispositifs et les gestes saillants ? Les moyens de clôture de l’énonciation, les signes qui marquent l’attribution en science sont-ils singuliers ? Telles sont les questions qui fondent l’énigme de ce livre.

    26Comme pour toute expédition en terre inconnue, il faut néanmoins s’équiper. Les travaux développés en anthropologie des sciences sont d’une importante décisive pour notre questionnement. En étudiant toute la chaîne que les scientifiques doivent couvrir pour maintenir un lien entre les entités mises en évidence dans l’enceinte du laboratoire et leurs référents naturels, les études de laboratoires ont considérablement redéfini la façon de concevoir l’activité scientifique, largement idéalisée par les épistémologues (Knorr-Cetina 1981 ; Latour et Woolgar 1988). Elles ont notamment insisté sur l’usage de l’écrit et des multiples inscriptions dans la constitution des faits. Ce travail d’inscription – fait des traces, marques, graphes et dispositifs qui les génèrent – est précisément ce qui assure la pérennité des faits au-delà des situations locales de l’expérimentation et garantit le passage de l’éphémère à la continuité, de la contingence à la permanence. La matière ne prend alors forme qu’à travers de vastes réseaux socio-techniques en constante évolution où se joue la définition de ses propriétés pertinentes (Callon 1988). Dans cette perspective, les activités d’inscription, d’enregistrement et de visualisation servent d’outils indispensables à la production des faits scientifiques (Latour 1985). Le travail d’inscription est envisagé comme médiateur pour fixer, solidifier et rendre résistants des dispositifs.

    27Cette perspective est particulièrement adaptée pour rendre compte de la production des faits scientifiques, comprendre comment les chercheurs innovent en réalisant de nouvelles associations entre les êtres humains et non humains. Elle souffre cependant d’une incapacité à penser les formes de solidarité autrement qu’à l’aune du réseau, envisagé comme l’unique façon de lier les êtres entre eux (Dodier 1995). Le travail d’inscription ne repose ni sur des conventions stables préalablement formées et partagées par les acteurs, ni sur la définition des êtres qui composent le monde. Ces analyses s’appuient sur une description qui n’a pas d’autre assise qu’une logique d’associations. Or « aucun acteur ne peut tenir très longtemps dans un régime d’indétermination et d’incertitude maximales sur les connexions pertinentes pour agir dans le monde avec succès » (Chateauraynaud 1991, p. 471). L’attention au seul travail de mise en circulation des inscriptions peut conduire à une quête sans fin des réseaux socio-techniques qui se font et se défont au gré des interactions. Objet d’un travail perpétuel de « traduction » et d’« intéressement », ces réseaux ne permettent pas d’appréhender les effets de clôture tels que ceux qu’engage la notion d’auctorialité. Pour délimiter une action et l’attribuer à un auteur, l’identification d’un début et d’une fin est une opération indispensable qui suppose d’autres formes de liens que le réseau. Spécifier ces formes de solidarité sera l’occasion d’éviter un autre écueil de cette anthropologie des sciences (Fujimura 1991 ; Star 1991) : la focalisation sur le point de vue des innovateurs, ces porte-parole soucieux de faire exister les réseaux en effectuant, au nom des êtres qu’ils représentent, les associations qu’ils jugent nécessaires. S’intéresser à la manière dont un ensemble d’actes se clôt sur une liste d’êtres désignés comme auteurs, c’est sortir de la seule vision des innovateurs pour redonner la voix à l’ensemble des contributeurs au projet collectif et comprendre ainsi comment ils se coordonnent pour réaliser cette clôture.

    28Pour cela, l’équipement de départ appelle donc à être enrichi d’autres travaux qui se sont concentrés tant sur les caractéristiques graphiques et matérielles de l’écriture (Goody 1979), du livre et de l’imprimé (Eisenstein 1991 ; Chartier 1996), que sur les significations sociales des écrits dans les activités ordinaires (Fabre 1997) ou dans les situations de travail (Fraenkel et al. 1997 ; Grosjean et Lacoste 1998 ; Borzeix et Fraenkel 2001). Ces univers théoriques sont particulièrement riches pour saisir les spécificités d’une éventuelle auctorialité scientifique. Ils composent les bordures de la démarche analytique que je déploierai tout au long de ce livre. Une première façon de les mobiliser consistera à lever le voile sur l’activité centrale considérée ici et utilisée jusque-là dans une acception commune : la signature. L’enjeu est, sinon d’en donner une définition arrêtée, au moins d’en circonscrire les qualités (Fraenkel 1992). Cette mise en perspective permettra d’esquisser les contours de la signature en science et de spécifier davantage la posture qui servira son analyse.

    Les qualités de la signature

    29La signature est pour tous un signe banal et plat. Dès notre plus jeune âge, nous savons qu’elle se construit entre dessin et écriture, entre mot et image. Une fois choisie et apprise par la répétition manuelle, chacun l’appose machinalement au bas de la page. L’émergence de la signature s’inscrit pourtant dans le long terme, du vie au xvie siècle. Insérée dans un univers de signes et de pratiques, la signature acquiert son autonomie avec l’ordonnance de Fontainebleau de 1554 prescrite par Henri II aux notaires :

    Ordonnons que dorénavant tous contrats et obligations, quittances et actes privez, soient, outre les seings des notaires soussignez des parties qui les consentiront, s’ils scavent signer, ou quand ils ne scavent signer par quelqu’autre homme de bien et de coignoissance à leur resqueste (Fraenkel 1992, p. 25).

    30Cette obligation est capitale dans l’histoire culturelle occidentale puisqu’elle contraint chacun à changer de signe de validation et d’identité. Le sceau doit être abandonné pour un signe graphique réservé jusque-là aux lettrés et à certains actes particuliers comme le testament. L’avènement de la signature s’inscrit ainsi dans le domaine juridique et politique. En tant que pratique, elle devient un signe de validation incontournable :

    La présence d’une signature peut modifier radicalement la nature d’un acte, c’est elle qui lui confère cette authenticité sans laquelle l’écrit resterait lettre morte (ibid., p. 18).

    31Cependant l’authenticité des actes n’est pas donnée. Elle relève d’une inscription qui n’engage pas la rédaction puisqu’elle transforme l’écrit en lui conférant une valeur. L’apposition d’une signature possède en effet « le pouvoir étonnant de transformer le support écrit en “pièce” efficace » (Fraenkel 1992, p. 19). L’authentification tisse ainsi un lien, une attache, entre un signe et un texte. Elle suppose donc un travail de transformation qui ajoute quelque chose de plus à l’activité d’écriture. Ce lien, cet ajout, est toutefois fragile et doit être identifiable pour perdurer. L’authentification repose ainsi sur une activité visant à attester la qualité d’un objet ou d’une personne.

    32Bessy et Chateauraynaud (1995) ont bien montré comment l’authentification relève d’un travail d’articulation entre des repères, définitions génériques d’un objet, et des plis, caractéristiques empiriques contextualisées de celui-ci. Pour fournir une « prise » à leur jugement, les personnes s’appuient à la fois sur des corpus de connaissances stabilisés – des repères conventionnels – et sur les corps physiques – les plis matériels inscrits dans les objets. La notion de prise désigne l’ajustement réussi entre ces deux ensembles de qualification des objets :

    La notion de prise décrit les relations entre les hommes et les choses en les prenant dans les deux sens : dans le sens d’avoir prise sur, expression qui désigne souvent une ascendance de l’humain (actif, interactif, interrogatif) sur l’objet et son environnement (inerte, passif, construit) et de donner prise à, formule qui permet d’accorder aux corps une irréductibilité (Bessy et Chateauraynaud 1995, p. 239).

    33Cette définition de la prise est importante du point de vue de la signature. L’engagement du scripteur ne fait aucun détour : il s’opère non seulement sur le document, mais aussi avec les mêmes instruments que ceux de l’écriture de la teneur des actes, contrairement au sceau (Fraenkel 1992). Alors que la couleur de la cire et la nature de l’attache (forme et matière du ruban) du sceau renseignaient sur le type de document validé, la signature autographe réfère directement à la personne qui l’a tracée. Engagement verbal par l’énonciation qu’elle transcrit, la signature est aussi un engagement physique : la main du scripteur est liée à l’énonciation. De ce fait le scripteur s’engage à « tenir sa parole » ; il a prise sur le document : son engagement physique et moral est inscrit durablement par le truchement d’un signe. Mais inversement, la lecture du document donne prise à une réactivation des liens qu’il fixe : le signe autographe attache le scripteur au document ; celui-ci est tenu de se conformer aux actes écrits.

    34La nature de cet attachement est primordiale dans l’accession de la signature au rang de signe de validation. Intimement liée à la présence des sceaux, l’apparition des signatures dans les rouages de la chancellerie royale est concomitante d’une forme particulière d’actes qui émerge au début du xive siècle. Alors que les lettres closes, fermées par un cachet particulier, émanaient directement du roi, les lettres patentes étaient officielles et provenaient de la chancellerie. En partie ouvertes, ces lettres relevaient d’un système de validation à plusieurs niveaux : un sceau scellait le bas du document par un repli, et, sur ce repli, l’inscription du mot « visa » par le chancelier qui jugeait l’acte apte au scellage, ainsi que la signature du notaire qui rédigeait l’acte. Mais

    lorsqu’une lettre patente perdait son sceau, elle perdait sa validité. Le propriétaire de l’acte devait alors solliciter une restitution de l’acte, c’est-à-dire l’établissement d’un nouvel acte scellé. La chancellerie se livrait à une enquête fondée sur les mentions portées au bas du document, très précisément sur le repli obtenu par pliage du parchemin afin d’en consolider la résistance (Fraenkel 1992, p. 94).

    35Si la signature du notaire n’a pas valeur de signe de validation, elle est un repère important pour établir à nouveau l’acte orphelin de son sceau. Or la signature du notaire sur le repli devient obligatoire au début du xive siècle : dès lors, elle constitue une garantie de l’authenticité de l’acte. Satellite du sceau, la signature hérite progressivement d’un pouvoir de validation. Le repli des lettres patentes est central dans cette transition. Les lettres closes n’ont pas de repli : leur cachet particulier ne sert qu’à les fermer. Elles renferment rarement des signatures autographes, mais imitées par le secrétaire d’État, qui appose également sa propre signature à la suite de la formule « par le Roy ». Avec la multiplication des actes émanant du secrétariat royal, la signature acquiert une force équivalente à celle des actes de chancellerie. C’est parce qu’elle est éloignée du sceau situé au revers du document que la signature acquiert une force de validation à part entière. Le repli des lettres patentes est donc partie prenante du pouvoir d’authentification conféré à la signature. Inscrit dans l’histoire du signe, il matérialise un ajustement réussi entre les caractéristiques empiriques d’un objet (pli) et les conventions stabilisées qui entourent ses capacités d’action (repère).

    Le pli permet la fabrication de repères [...]. Comme on le constate aisément en pliant une feuille de papier, le pli est ce qui sépare et réunit à la fois, ce qui double tout en assurant l’unité (Bessy et Chateauraynaud 1995, p. 290).

    36En permettant le passage des plis aux repères, la signature fournit une prise qui émerge de l’ajustement entre des corps (la personne, le stylo et la feuille), des matériaux (le papier et l’encre), et un dispositif liant un réseau d’acteurs par des conventions (l’inscription d’un signe auquel on confère de la valeur).

    37Signe de validation, la signature ajuste donc en un geste plusieurs processus. Tracée de la main de son énonciateur, engagement responsable doublé d’une performativité, elle authentifie les actes qu’elle marque. Mais ce n’est pas tout. La présence physique du signataire n’est que momentanément nécessaire : sa main, guidant le tracé du signe, engage de façon indélébile l’énonciation du signataire. Expérience particulière qui n’est ni celle de l’écriture ni celle de la lecture, la signature, parce qu’elle est un signe de validation, est dotée d’une force de l’écrit qui plonge son scripteur dans le pouvoir de l’inscrit. Tracée et trace, la signature se fait empreinte du signataire. Elle atteste d’une présence et relève de ce fait moins de la lisibilité que de la visibilité :

    La signature est un signe public, destiné à être vu, mais elle est affranchie de la contrainte habituelle imposée à l’écriture manuscrite publique : la lisibilité. Elle s’impose en tant que signe « personnalisé » au vu et au su du lecteur (Fraenkel 1992, p. 104).

    38Signe de validation, la signature est donc simultanément un signe d’identité. Cette dualité du signe est surenchérie par l’autographie du nom propre et le caractère performatif qui le caractérise7. L’inscription réalisée par la signature s’étend au registre de l’action. Acte pragmatique, l’énonciation associe le dire et le faire par la force illocutoire du langage (Austin 1970) : signer c’est agir, agir physiquement (manuellement en inscrivant son nom), agir verbalement (produire une énonciation qui engage et responsabilise), agir juridiquement (rendre le document authentique). Cependant, la capacité d’action des personnes n’est pas répartie également. L’histoire de la signature envisagée sous l’angle des signes de validation fait émerger l’importance du statut du scripteur. Tout au long de l’histoire du signe, les procédures d’authentification des documents sont réservées à certaines catégories de personnes. La compétence attribuée aux personnes est elle-même distribuée selon les activités et les cours d’action. Bien que la mise en signes des personnes, promulguée par l’ordonnance de 1554, ait doté progressivement chacun de la capacité de signer et d’accéder au pouvoir de l’inscrit, l’espace d’inscription des noms reste hautement hiérarchisé :

    L’inscription publique de son nom est toujours de l’ordre du privilège et révèle la puissance de son possesseur (ibid., p. 12).

    39Opération de marquage social, la signature classe et singularise simultanément. L’inscription graphique se double d’une inscription sociale (cf. chapitre 2). Cette spécificité renvoie directement à la question de l’autorité : la capacité d’action – apposer son nom propre – ne semble pas donner à chacun. Et, précisément, les notions d’auteur (auctor) et d’autorité (auctoritas) sont étymologiquement et historiquement liées (Leclerc 1996 ; Zimmermann 2001). Interroger les pratiques de signature et la notion d’auteur, c’est donc questionner aussi la distribution de l’autorité (cf. chapitre 6).

    40Exposée, la signature induit une approche visuelle attentive aux modalités d’inscription graphique des noms et d’inscription sociale des personnes. Les qualités de la signature des actes juridiques ne permettent cependant pas de qualifier certaines spécificités des écrits scientifiques. L’élaboration d’une posture particulière est donc nécessaire pour analyser la signature en science.

    La signature d’œuvres textuelles : entre nom propre et autographie

    41Les chercheurs se désignent aisément comme les « auteurs » d’une découverte, d’un ouvrage ou d’un article. Ils revendiquent ainsi une capacité à produire des objets (cognitifs et techniques) tout en les marquant de leur nom propre. Cette opération de marquage est cependant dépourvue de la contrainte autographique qui caractérise la signature. Les productions scientifiques portent effectivement le nom de leur fabricant, mais les écrits ne sont plus manuscrits : ils sont imprimés. Or plusieurs travaux d’anthropologie et d’histoire nous enseignent que les formes physiques et les supports de l’écrit affectent ses possibles usages et interprétations (McKenzie 1991 ; Chartier 1996). Comment peut-on alors conserver le vocable « signature » pour désigner l’inscription du nom en science ? Qu’est-ce qui autorise à parler de signature scientifique ?

    42Le passage du manuscrit au livre imprimé a radicalement changé les modalités par lesquelles le signataire s’inscrit sur la page. Le livre manuscrit est, comme son nom l’indique, écrit à la main. Celle de son énonciateur pour la « première » version, celles des différents scribes qui ont copié le texte pour sa sauvegarde et sa transmission. L’écriture est alors marquée visiblement : la forme des lettres tracées sur la feuille rend visible le corps de celui qui les a écrites. La calligraphie donne à voir une transcription personnelle des lettres et une appropriation de l’écriture par le scripteur. L’apposition autographe de signes d’identité (colophons, seings, signatures) double cette inscription personnelle. La matérialisation réalisée par l’écriture se présente comme une extension du corps sur la page. Elle prolonge dans le temps et dans l’espace la co-présence entre le corps et les objets produits : elle fait le lien entre la main et les textes.

    43L’avènement de l’imprimerie transforme radicalement cette relation. Alors que, dans bien des cas, le livre manuscrit « se présentait comme un assemblage hétéroclite de textes hétérogènes, pouvant comprendre les œuvres de plusieurs auteurs, un traité de médecine, des poésies et des commentaires de droit » (Leclerc 1996, p. 140), le livre imprimé rend possible l’ajustement indélébile et reproductible d’un objet (le livre), d’une œuvre (le texte), et d’un nom propre (l’auteur). Il renferme l’œuvre complète et authentique d’un auteur singulier. La fixité typographique fait donc émerger un sentiment d’individualité des personnes.

    44Mais elle opère simultanément une séparation entre le corps du scripteur et ses écrits. Le texte imprimé ne garde pas les traces de celui qui l’a produit. Il sépare distinctement les corps et les objets. Contrairement au texte manuscrit, le texte imprimé est comme amputé de son auteur : la main qui a écrit le texte n’est visible ni dans les formes de l’écriture (la calligraphie), ni dans l’apposition du nom propre (la signature). L’identification de la personne dans la matérialité des objets, sa présence dans les choses, est rendue caduque. L’indexation des livres et des auteurs dans des catalogues est effective, mais elle ne garde aucune trace scripturale de leur corps.

    Dès lors que la relation d’intimité n’est plus maintenue par la forme idiosyncrasique de l’écriture (et tous les intermédiaires qui l’accompagnent : plume, stylo, encre, papier, traces et signes divers), et qu’elle est propulsée, par le biais de l’imprimé – et aujourd’hui de plus en plus par la numérisation – dans un espace de circulation dans lequel tout un chacun peut se servir, l’amnésie de la genèse est un risque permanent. (Bessy et Chateauraynaud 1995, p. 160)

    45Ce risque est d’autant plus grand que la référence à d’autres textes est rendue possible par la multiplication des ouvrages consultables simultanément. Les controverses en paternité, le problème de la priorité des découvertes, du plagiat et des contrefaçons se posent avec beaucoup plus d’acuité qu’à l’âge des scribes. La standardisation engendrée par l’imprimerie soulève avec intensité le problème de l’attribution des textes. Or un des enjeux de la publication est de réaliser une association des noms et des écrits qui garantisse les bonnes attributions (cf. chapitre 3). Ce lien est particulièrement problématique pour désigner le mode d’inscription du nom de l’auteur d’un texte imprimé. La standardisation typographique affaiblit le pouvoir d’inscription de la signature et oblige à développer un système juridique de protection des œuvres (Eisenstein 1991 ; Chartier 1996). L’auteur semble davantage avoir prise sur son texte alors même que son corps n’est plus inscrit sur le document : la signature autographe cède la place au nom propre imprimé. S’opère ici une différence entre la signature d’œuvre d’art (peinture, sculpture...) et la signature d’œuvre textuelle. Alors que la première engage l’autographie, la seconde inscrit l’auteur dans une relation à ses productions où l’attribution est centrale. La désignation de l’auteur, particulièrement prononcée avec l’imprimé, se manifeste par la « seule » apposition du nom propre. La signature d’œuvre textuelle n’acquiert cependant cette valeur identificatoire que par l’élaboration d’un lieu spécifique réservé à son inscription.

    46À l’âge des scribes (et encore aujourd’hui dans le domaine juridique), les signes de validation et d’identité (seings, insignes, sceaux et signatures) sont apposés au bas de la page. Ils clôturent l’énonciation en authentifiant l’acte et en identifiant son scripteur. Dernière inscription sur le document, la signature est « une empreinte hors texte » (Fraenkel 1992, p. 174) qui se donne à voir en contexte. Elle s’énonce bien sur le même support que l’acte, mais dans un lieu qui lui est réservé. Cette pratique souligne la fonction des espaces d’inscription pour délimiter des positions graphiques singulières. Le titre d’un livre ou d’un diplôme, tout comme l’apposition des signes de validation, sont astreints à s’énoncer dans un lieu spécifique pour valoir comme tel. Comme le souligne Fraenkel, il n’est pas absurde de parler de topographie et de topologie de la feuille :

    Le bas de la page, réservé de nos jours aux signatures, n’est pas un simple espace qui viendrait après le texte, une sorte de marge dont on se servirait par commodité. Il s’agit d’un lieu pertinent travaillé par la tradition scribale (Fraenkel 1992, p. 40).

    47Avec le développement de l’imprimé, la topologie se modifie. Une « nouvelle intelligence des lieux » s’organise (Eisenstein 1991, p. 81). Le texte est nourri par de nouveaux éléments qui découpent et réorganisent l’espace visuel du livre (Laufer 1989) : le principe des citations institue l’emploi des guillemets, la marge inférieure devient le lieu d’expression des notes de bas de pages, les chapitres, titres et sous-titres décomposent l’argumentation, les dernières pages sont réservées aux index et à la bibliographie, la première page au titre de l’ouvrage. Celle-ci est une nouveauté par rapport à la culture manuscrite. Sa fonction de désignation et de classement des livres dans les bibliothèques est incontestable. La page de titre aménage également un espace dans lequel auteurs et imprimeurs trouvent leur mode de présentation :

    Pour se faire connaître, les premiers imprimeurs sortaient des listes d’ouvrages, des circulaires et des placards. Ils mettaient en première page des livres qu’ils exécutaient le nom de leur firme, sa marque et son adresse. Cet emploi de la page de titre constituait un renversement significatif des procédés des scribes. Les imprimeurs s’annonçaient en premier alors que les colophons des scribes terminaient les manuscrits. Et ils étendaient également leurs nouvelles techniques de promotion aux auteurs et artistes dont ils publiaient l’œuvre, contribuant ainsi à créer des formes neuves de célébrité personnelle (Eisenstein 1991, p. 47).

    48La clôture de l’énonciation par Fauteur d’un livre imprimé ne se fait donc plus au bas de la dernière page, mais sur la page de titre. Elle assume une fonction désignative et monstrative tout en étant chargée d’une valeur symbolique : l’inscription en ce lieu est réservée à celui ou celle qui se verra attribué le texte et endossera le qualificatif d’auteur. Avec l’imprimé, c’est l’espace d’inscription du nom qui garantit à l’énonciateur, de façon durable et reproductible, le lien qu’il tisse en faisant imprimer son nom. L’autographie qui est le moyen de la performativité de la signature n’est pas indispensable au nom d’« auteur ». Au contraire, le qualificatif d’auteur appelle à la renommée, c’est-à-dire à la répétition du nom par les citations orales et écrites (cf. le re-nom). L’apposition de la signature « imprimée » est tenue d’être lisible.

    Paradoxalement, c’est seulement lorsque l’impersonnel caractère d’imprimerie aura remplacé la calligraphie, et lorsque le colophon uniforme se sera substitué à la signature individualisée, que des factures singulières passeront à la postérité et que des personnalités particulières pourront être durablement distinguées dans le groupe ou la catégorie collective (ibid., p. 168).

    49Le nom propre est pleinement utilisé pour sa fonction désignative. Il permet de référer sans équivoque (excepté les cas d’homonymie) à celui ou celle qu’il désigne. Et parce qu’inscrit dans un lieu singulier de l’espace graphique, le nom propre est investi des attributs de la signature et vaut comme tel (cf. chapitre 2). L’autographie du nom propre, qui définit pleinement la signature, est en revanche absente8. Cette absence est nécessaire pour que s’exprime complètement la monstration que réalise l’inscription imprimée du nom propre en science : le nom est voué à être utilisé, dit et redit, lu et inscrit par d’autres personnes. La lisibilité du nom propre est une condition primordiale à laquelle la signature, autodésignation exempte de valeur appellative, n’est pas soumise. La signature scientifique joue donc sur deux registres : celui du nom propre (repère) et celui du nom propre signé (pli).

    L’auctorialité scientifique au prisme d’une posture pragmatique

    50En signant leurs productions, les chercheurs prétendent faire une activité créatrice (découvrir des faits, produire des connaissances nouvelles) et, simultanément, ils engagent leur responsabilité dans leurs écrits, et ils peuvent être tenus de répondre publiquement de leurs actes (e.g. Galilée). Cette signature des scientifiques implique un travail d’attribution qui soulève plusieurs questions : que signifie-t-elle dans l’activité des chercheurs ? De quelle(s) fonction(s) est-elle investie ? Quel(s) lien(s) tisse-t-elle entre les personnes et leurs textes ? Face à ces questions, la tentation est grande d’élaborer un modèle qui lisse les interprétations, évacue les ajustements et les contingences, efface la diversité des activités concrètes. Plusieurs entreprises de ce type se sont développées en sociologie des sciences et servent de références aux travaux actuels sur l’auctorialité scientifique. À la suite de l’étude pionnière de Merton (1973, chap. 14) sur le rôle de la priorité des découvertes, plusieurs modèles ont été élaborés soit pour accentuer la dimension compétitive de la « reconnaissance » tout en l’inscrivant dans une conception de l’échange régi par le principe du don (Hagstrom 1982), soit pour placer l’accumulation du « crédit », mélange inséparable de capacité technique et de pouvoir social, au centre des luttes pour la monopolisation de l’autorité scientifique (Bourdieu 1975), soit encore pour décrire le cycle de « crédibilité » que tout scientifique est censé parcourir pour travailler (Latour et Woolgar 1988).

    51Ces analyses soulignent différents mécanismes de l’auctorialité scientifique : elles donnent accès aux formes de relations qu’entretiennent les chercheurs à leurs productions textuelles et aux conditions historiques et sociales qui les fondent. Mais parce qu’elles tentent de rendre compte globalement de l’activité scientifique par la recherche de reconnaissance, de crédit ou de crédibilité, ces études réduisent la complexité qui entoure la revendication auctoriale. Même si l’approche développée par Latour et Woolgar (1988) a considérablement déplacé le regard vers les activités concrètes des chercheurs, et permis ainsi d’élargir la palette des éléments intervenants dans la production scientifique, l’ensemble est ramené à une dimension unique d’orientation dans l’action : la recherche de la crédibilité. Ces études proposent des modèles qui restent donc largement focalisés sur les stratégies des chercheurs en quête de récompenses. Qu’elle se fasse en référence à une conception pré-capitaliste ou capitaliste, la dimension économique y est omniprésente. Elle engage, bon gré, mal gré, une définition réductrice de l’auctorialité scientifique.

    52Knorr-Cetina (1982) a souligné ce point dans la critique de ce qu’elle nomme des modèles quasi économiques. Elle y décèle trois principales limites. Tout d’abord, la notion d’action à l’œuvre dans chacun des modèles est proche de celle de la théorie économique classique : la visée stratégique que posent ces modèles repose sur une vision individualiste décrivant le chercheur de manière utilitariste dans un univers concurrentiel. Cette perspective individualiste ignore que les issues des activités sont socialement accomplies en situation ou négociées en interaction plutôt qu’individuellement calculées. Ensuite, la référence au modèle du marché continue de promouvoir un point de vue internaliste sur l’activité scientifique. Cet internalisme tient moins dans la distinction entre les dimensions sociale et cognitive qui a longtemps prévalue, que dans la perpétuation d’une perspective limitée aux seuls chercheurs. Bien que l’intégration normative et fonctionnelle induite par la notion de communauté (chez Merton et Hagstrom) ait été remplacée par la lutte compétitive (chez Bourdieu, et Latour et Woolgar), les activités sont conçues dans le cadre d’un système autonome. Enfin, cet internalisme va de pair avec un fonctionnalisme, même non intentionnel. La conception du marché induit une relation de dépendance entre la reproduction de l’information crédible et l’accès à des formes de récompense. Elle implique une connexion fonctionnelle entre le statut de la crédibilité des productions et sa conversion en ressources : des positions, des financements, des citations, de la reconnaissance.

    53La mise en relief de ces limites ouvre sur une conception moins réductrice de l’activité scientifique. Elle met en avant la dimension « située9 » du travail de recherche et recentre l’analyse sur les activités concrètes des chercheurs. L’objectif analytique n’est donc pas d’homogénéiser les pratiques effectives à travers un modèle de conduite, bien au contraire. Plutôt que de supposer des mécanismes utilitaristes opérant à l’intérieur de communautés de spécialistes, cette posture cherche à illustrer les dimensions de l’attribution scientifique telles qu’elles se nouent autour des textes. Cet angle descriptif s’attache à mettre en lumière les différentes facettes sous lesquelles se manifeste l’auctorialité scientifique, les différentes mises en scène auxquelles elle donne lieu. L’enjeu est d’élaborer un cadre analytique qui se focalise moins sur les qualités des personnes – sur lesquelles les positions théoriques s’affrontent10 – que sur les régimes d’engagement qu’elles déploient dans leurs activités concrètes : quelles ressources mobilisent-elles pour établir leur auctorialité ? Comment s’y prennent-elles pour signer les publications ? Parmi les différentes personnes qui participent à une recherche, quelles sont celles qui acquièrent le statut d’auteur ? Au nom de quoi ? Lors de collaborations explicites, comment s’agencent les noms sur les textes ? Quelles procédures d’inscription les contextes situationnels permettent-ils d’actualiser ? L’intérêt de cette posture pragmatique est qu’elle remet en question « la priorité de la compétence sur la performance et définit les acteurs (compétences) à partir des actions (performances) et non l’inverse. [...] Les personnes ne sont en ce sens personne hors de leurs actions » (Bénatouïl 1999, p. 297). Elle n’évacue donc aucune logique, ni ne présuppose la suprématie d’une logique sur une autre. Le calcul en vue d’une maximisation n’est pas exclu, il n’est par contre pas considéré comme fondamental a priori (Thévenot 2000). De plus, cette perspective ne présuppose pas que l’accord entre les personnes repose sur une même définition de la situation, reflète un engagement symétrique de part et d’autre. Les personnes peuvent se coordonner sur une intercompréhension minimale sans être engagées dans la même logique.

    Dès que, libéré de la contrainte du portrait sociologique des acteurs, l’observateur est attentif à l’enchaînement de scènes particulières, il est frappé par l’incessant travail interprétatif des personnes pour ajuster les circonstances qu’elles rencontrent à des catégories générales, et par la nécessité dans laquelle elles se trouvent d’avoir à discuter, à négocier, à remettre en cause des acquis antérieurs pour trouver les nouveaux accords qui permettront à l’interaction de se poursuivre (Dodier 1991, p. 440).

    54Cette posture permet d’être attentif à la diversité des modes d’action qui se jouent dans l’auctorialité, mais sans tout laisser reposer sur les personnes. L’ordre de l’interaction suit une dynamique organisationnelle qui ne se réduit pas à leurs actes (Goffman 1964). Les dispositifs présents dans les situations encadrent le cours des événements et orientent vers certaines formes d’interaction. Les personnes se voient alors contraintes de combiner différents régimes d’engagement : celui selon lequel chacune s’implique personnellement et ceux qui constituent l’environnement de la situation interactionnelle. C’est donc à « la mise en évidence des ajustements auxquels les personnes, quels que soient par ailleurs leurs intérêts, doivent se livrer de fait dans le cours détaillé de leurs actions » (Dodier et Baszanger 1997, p. 62) qu’ouvre cette perspective. L’enjeu consiste à étudier les manières dont l’action est inscrite dans un environnement, à appréhender comment les personnes et les choses s’ancrent dans la matérialité phénoménale et circonscrivent leurs relations.

    55Ce déplacement pragmatique incite à interroger l’auctorialité scientifique du point de vue des pratiques qui la fondent au quotidien et, plus précisément, des manières de signer en science. Autrement dit, il s’agira de comprendre dans quels contextes et à quelles conditions l’on peut signer une publication scientifique. Cette perspective permettra notamment de ne pas réduire la revendication auctoriale à un désir de reconnaissance. Nous verrons que d’autres logiques sont à l’œuvre dans les pratiques de signature des publications scientifiques et qu’elles renseignent sur des attributs spécifiques de l’auctorialité scientifique.

    Notes de bas de page

    1 Deux options seront conjuguées tout au long de ce livre pour préserver l’identité des personnes. Lorsque les matériaux utilisés ont fait l’objet d’une publication, comme dans ce cas, les personnes sont nommées et identifiées. En revanche, l’option choisie est l’anonymat des personnes (elles sont désignées par un prénom) lorsque j’ai reconstitué le cas à partir d’un dispositif d’enquête auprès des personnes. Se reporter au Post-scriptum pour des précisions supplémentaires sur le corpus et la conduite de l’enquête.

    2 Pour une mise en perspective de l’héritage durkheimien dans les conceptions sociologiques des liens cognitif-collectif-pratique, se reporter à Thévenot (1998).

    3 Sur l’ancrage durkheimien et anticonstructiviste du programme ethnométhodologique de Garfinkel, voir notamment Chanial (2001) : « La réalité sociale nous apparaît et s’impose à nous comme une réalité morale, sous la forme concrète de cours d’action, d’événements considérés comme normaux, c’est-à-dire à la fois familiers et fondés moralement. La réalité sociale, comme ordre normatif supra-individuel et contraignant, s’atteste donc dans notre attitude quotidienne. [...] En mobilisant les attentes d’arrière-plan comme schèmes d’interprétation, le membre ne crée ou ne construit rien » (p. 302-303).

    4 Pour une mise au point sur les relations qu’entretiennent les représentations mentales et les formes et supports de la transmission de l’écrit, voir Chartier (1996, chap. 1).

    5 Pour des compléments utiles, voir Woodmansee et Jaszi (1994), notamment leurs chapitres respectifs : « On the author effect : recovering collectivity » (p. 15-28), « On the author effect : contemporary copyright and collective creativity » (p. 29-56).

    6 Foucault précisait lui-même à propos de la distinction qu’il faisait entre discours « littéraires » signés de leurs auteurs et discours scientifiques sans auteurs que « bien sûr, il faut nuancer tout cela. [...] si la référence à l’auteur n’est plus guère en mathématiques qu’une manière de nommer des théorèmes ou des ensembles de propositions, en biologie et en médecine, l’indication de l’auteur, et de la date de son travail, joue un rôle assez différent : ce n’est pas simplement une manière d’indiquer la source, mais de donner un certain indice de “fiabilité” en rapport avec les techniques et les objets d’expériences utilisés à cette époque-là et dans tel laboratoire » (Foucault 1969, p. 800).

    7 « La signature, parce qu’elle doit être autographe, tranche sur tous les autres signes : ici s’affirme son double statut de signe d’identité et de validation. La nécessité de signer son passeport ou sa carte d’identité pour les rendre valides confirme ce double rôle » (Fraenkel 1992, p. 194).

    8 L’absence d’autographie n’est cependant pas totale. L’auteur d’un livre a toujours prise sur son texte : sa main, rendue invisible dans la forme imprimée du livre, trace effectivement une signature au bas du contrat avec l’éditeur.

    9 Sur le courant dit de l’« action située », voir notamment les numéros spéciaux de Sociologie du travail (« Travail et cognition », n° 4, 1994) et de Réseaux (« La coopération dans les situations de travail », n° 85, 1997), ainsi que Conein et al. (1993) ; de Fornel et Quéré (1999).

    10 Quand certaines valorisent la stratégie consciente, le calcul, la rationalité, d’autres insistent sur la stratégie inconsciente, l’ajustement pré-réflexif aux situations. Voir notamment Lahire (1996).

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    2 Pour une mise en perspective de l’héritage durkheimien dans les conceptions sociologiques des liens cognitif-collectif-pratique, se reporter à Thévenot (1998).

    3 Sur l’ancrage durkheimien et anticonstructiviste du programme ethnométhodologique de Garfinkel, voir notamment Chanial (2001) : « La réalité sociale nous apparaît et s’impose à nous comme une réalité morale, sous la forme concrète de cours d’action, d’événements considérés comme normaux, c’est-à-dire à la fois familiers et fondés moralement. La réalité sociale, comme ordre normatif supra-individuel et contraignant, s’atteste donc dans notre attitude quotidienne. [...] En mobilisant les attentes d’arrière-plan comme schèmes d’interprétation, le membre ne crée ou ne construit rien » (p. 302-303).

    4 Pour une mise au point sur les relations qu’entretiennent les représentations mentales et les formes et supports de la transmission de l’écrit, voir Chartier (1996, chap. 1).

    5 Pour des compléments utiles, voir Woodmansee et Jaszi (1994), notamment leurs chapitres respectifs : « On the author effect : recovering collectivity » (p. 15-28), « On the author effect : contemporary copyright and collective creativity » (p. 29-56).

    6 Foucault précisait lui-même à propos de la distinction qu’il faisait entre discours « littéraires » signés de leurs auteurs et discours scientifiques sans auteurs que « bien sûr, il faut nuancer tout cela. [...] si la référence à l’auteur n’est plus guère en mathématiques qu’une manière de nommer des théorèmes ou des ensembles de propositions, en biologie et en médecine, l’indication de l’auteur, et de la date de son travail, joue un rôle assez différent : ce n’est pas simplement une manière d’indiquer la source, mais de donner un certain indice de “fiabilité” en rapport avec les techniques et les objets d’expériences utilisés à cette époque-là et dans tel laboratoire » (Foucault 1969, p. 800).

    7 « La signature, parce qu’elle doit être autographe, tranche sur tous les autres signes : ici s’affirme son double statut de signe d’identité et de validation. La nécessité de signer son passeport ou sa carte d’identité pour les rendre valides confirme ce double rôle » (Fraenkel 1992, p. 194).

    8 L’absence d’autographie n’est cependant pas totale. L’auteur d’un livre a toujours prise sur son texte : sa main, rendue invisible dans la forme imprimée du livre, trace effectivement une signature au bas du contrat avec l’éditeur.

    9 Sur le courant dit de l’« action située », voir notamment les numéros spéciaux de Sociologie du travail (« Travail et cognition », n° 4, 1994) et de Réseaux (« La coopération dans les situations de travail », n° 85, 1997), ainsi que Conein et al. (1993) ; de Fornel et Quéré (1999).

    10 Quand certaines valorisent la stratégie consciente, le calcul, la rationalité, d’autres insistent sur la stratégie inconsciente, l’ajustement pré-réflexif aux situations. Voir notamment Lahire (1996).

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    Pontille, D. (2004). Chapitre premier. Sur les traces de l’attribution scientifique. In La signature scientifique. Paris: CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.31528
    Pontille, David. « Chapitre premier. Sur les traces de l’attribution scientifique ». In La signature scientifique. Paris: CNRS Éditions, 2004. doi:10.4000/books.editionscnrs.31528.
    Pontille, David. « Chapitre premier. Sur les traces de l’attribution scientifique ». La signature scientifique, CNRS Éditions, 2004, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.31528.

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