Argumenter, c’est davantage montrer que démontrer
p. 197-203
Texte intégral
Introduction
1Depuis que Perelman et Olbrechts-Tyteca (Perelman et Olbrechts-Tyteca, 1958) ont renouvelé l’étude de l’argumentation et de la rhétorique, de très nombreux travaux ont vu le jour, travaux orientés dans de multiples directions : comment fournir des arguments, tirer des conséquences, justifier, expliquer, etc. Quant à moi, je vais me situer dans un cadre aussi général que possible. Je considérerai qu’argumenter c’est déployer une activité discursive finalisée, qui vise à intervenir sur les idées, les opinions, les attitudes, les sentiments et éventuellement les actions de quelqu’un ou d’un groupe de personnes. En bref, argumenter c’est agir dans un sens donné sur des univers de croyances, mieux encore, sur un univers de représentations (Bouvier, 1995). Mais je voudrais encore souligner deux points :
- Argumenter, au sens où je l’entends, n’a rien à voir avec ce que l’on a pu appeler « la persuasion clandestine » (Packard, 1958). Une argumentation considère son destinataire comme une personne, une personne qu’il ne suffit pas de convaincre, c’est-à-dire de battre (il y a vaincre dans convaincre), mais qu’il faut mettre en situation de se persuader par elle-même (Boudon, 1990). Pour cela elle exige la participation, voire la connivence, de celui auquel elle est destinée.
- Argumenter n’est pas non plus démontrer. On démontre une proposition, mais on argumente pour quelqu’un. On dit « ce qu’il fallait démontrer », mais jamais « ce qu’il fallait vous démontrer ». Aristote déjà disait très justement : « Le persuasif est persuasif pour quelqu’un » (Rhétorique, I, 1356 b).
2Pour des raisons de clarté, je formulerai trois postulats. Il s’agit de postulats, donc de propositions qu’il est loisible d’accepter ou de refuser, mais qui serviront de base à ce qui suit.
3Postulat 1. Argumenter est une activité de communication, essentiellement discursive. Il existe évidemment d’autres moyens pour communiquer, gestes et images par exemple, mais je ne retiendrai ici que l’usage de discours.
4Postulat 2. Argumenter c’est proposer à quelqu’un (au sens précis de mettre devant lui) la représentation d’une sorte de micro-univers, de ce que j’appellerai une schématisation.
5Postulat 3. Un raisonnement argumentatif a peu de choses à voir avec une démonstration, même si à l’occasion une démonstration peut lui servir d’élément. Il a une spécificité propre (Passeron, 1990).
Communiquer par le discours
6Je voudrais présenter un schéma de la communication qui servira d’appui à ce que je vais dire, non pour en examiner les détails, mais pour mettre quatre points en évidence.

- D’abord je n’envisage pas la communication comme une transmission d’information, mais comme une double activité, celle d’une construction par l’orateur-auteur (A) et celle d’une reconstruction par l’interlocuteur (B). Ce qui est ainsi construit et reconstruit est une schématisation, c’est-à-dire la co-construction d’un référentiel commun. Communiquer c’est mettre en commun quelque chose, quelque chose qui résulte d’une action partagée.
- Les flèches de retour sont importantes. Elles marquent qu’il s’agit d’un processus autant que d’un résultat. Nous savons bien que, au fur et à mesure que nous parlons, ce que nous venons de dire influence ce que nous allons dire et nous ne connaissons que trop les difficultés qu’il peut y avoir à terminer une phrase « mal commencée ». Nous savons aussi que, lorsque nous écoutons, il arrive bien souvent, qu’après avoir commencé à reconstruire ce que disait l’autre, nous nous apercevions que « ce n’était pas ça ». Dans les deux cas il faut revenir en arrière.
- Toute communication exige de se faire un certain nombre Je représentations : a) des représentations de ce dont il s’agit (T) et c’est là que se manifeste le point de vue de l’auteur. J’ai une certaine idée de l’argumentation et je vous la fais savoir par le moyen de la schématisation que je vous propose ; b) des représentations de l’interlocuteur. Encore est-ce là une mauvaise façon de parler. En effet, on ne se représente pas plus quelqu’un qu’on ne mesure une table en elle-même, on ne mesure que sa largeur, sa longueur, sa hauteur, bref certains de ses traits. Ainsi se représenter un interlocuteur (B), c’est se représenter ses croyances, ses savoirs, son vécu (« On ne parle pas de corde dans la maison du pendu », comme dit le proverbe), la façon dont il vous appréhende.
- Une argumentation se fait toujours au sein d’un situation d’interlocution sociale donnée. Au Moyen Âge, jeter ses déchets à la mer pouvait passer pour une mesure de salubrité publique. Cela valait bien mieux que de les jeter par la fenêtre dans le caniveau. Aujourd’hui, le même geste est un manque de civisme qui contribue à polluer l’environnement.
7Envisager la communication à travers le discours, c’est en appeler à ces signes que sont les mots de la langue. Ceux-ci, contrairement aux signes des langages logico-mathématiques, sont caractérisés par le fait qu’ils renvoient, non seulement à ce qu’ils désignent (à leur définition, comme tout autre signe), mais encore à ce à propos de quoi il y a signe, leur référent. Prenons l’exemple, que Frege a rendu célèbre, du mot Vénus. Vénus peut être défini comme « deuxième planète du système solaire » (encore une question culturelle et sociale, avant Galilée, en effet...). C’est là l’objet du signe, mais c’est loin d’être tout. Vénus renvoie aussi à l’étoile du berger, à l’étoile du soir, à l’étoile du matin et peut-être est-elle hominum divumque voluptas. Tout cela, et mille autres choses encore, constitue son référent. Ce double renvoi me paraît fondamental. Il permet en effet de distinguer ce que font, d’une part les sciences que Jean-Claude Passeron appelle nomologiques et, d’autre part, les sciences sociales. Les premières ne retiennent que l’objet des signes, leur définition ; les secondes restent liées au référent des signes.
8Ce n’est pas tout. Les langues naturelles contiennent des mots qui, par eux-mêmes, conduisent l’auditeur à se représenter les choses d’une certaine façon. Ainsi le mot mais étudié en détail par Ducrot. C’est beau, mais c’est cher. De c’est beau, j’ai tendance à acheter, mais de c’est cher, j’ai tendance à m’abstenir. La langue elle-même a une orientation argumentative.
9Le discours n’est pas fait de mots seulement, mais aussi de mises en forme. Or celles-ci sont souvent décisives. Voici un exemple. D’une part : 30 % des fumeurs de cigarettes sont atteints d’un cancer des poumons et d’autre part : 70 % des fumeurs de cigarettes ne sont pas atteints d’un cancer des poumons. Chacune des deux propositions implique l’autre et apporte la même information : 30 + 70 = 100. Je doute toutefois que la seconde soit de nature à enchanter les ligues de vertu. Ceci laisse entendre qu’une argumentation ne saurait se contenter d’offrir des informations, comme le fait une démonstration, mais qu’elle doit encore les présenter sous une forme à proprement parler rhétorique.
10C’est une caractéristique des langues naturelles que de se servir de figures rhétoriques, de tropes comme on dit : la métaphore, qui se sert de traits communs à deux objets de signe (Le magasin pittoresque, qui n’a cessé de paraître qu’en 1938, n’était nullement un « local pour recevoir et conserver des marchandises ») ; la métonymie, qui prend appui sur les référents (sauf dans les cirques, il est bien rare de boire un verre) ; l’ironie, qui offre l’intérêt de bien mettre en évidence le rôle actif du destinataire. Puisque je parlais tout à l’heure de cette drogue qu’est le tabac, voici un autre exemple : « Le monde fait des progrès. Et même les États-Unis font déverser des pesticides sur les plantations de chanvre au Mexique. Si bien que la marijuana mexicaine est doublement toxique. On n’arrête pas le progrès » (Brochier, 1990). Il existe évidemment bien d’autres figures, mais ce qui est remarquable, c’est qu’aucune d’elles ne saurait trouver place dans les langages de démonstration.
La notion de schématisation
11On peut dire que schématiser c’est donner à voir son point de vue sur quelque thème (T). Mieux, c’est donner à regarder, puisque le destinataire doit exercer une activité reconstructive. Ainsi, une schématisation place un certain nombre d’images devant les yeux de l’esprit de celui qui écoute ou qui lit. Ces images sont de diverses natures.
12Il y a l’image de l’orateur-auteur, im (A). Les rhéteurs anciens avaient bien vu la chose, quelque peu cyniquement peut-être : peu importe au fond la moralité de l’orateur, ce qui importe c’est l’image qu’il donne de lui. La télévision n’est pas loin d’avoir retenu la leçon ! Il y a l’image du destinataire im (B), et elle a d’autant plus d’importance dans la perspective que je développe, que l’orateur a besoin de sa collaboration, je dirai même de sa contribution. Enfin, et évidemment, il y a l’image de ce dont il s’agit, im (T). Il ne s’agit pas d’une photographie des choses, mais d’une construction qui se fonde sur une propriété presque miraculeuse du discours. Il n’y a pas que Dieu qui ait dit « Que la lumière soit ». Chacun d’entre nous, quand il dit quelque chose comme « La lumière m’éblouit un peu » donne existence à la lumière par son énoncé même. Freud a parlé de l’inconscient, et l’inconscient fut. Grave problème de nature ontologique, mais qui n’est pas mon problème d’aujourd’hui. Mon problème est de comprendre quelle est la nature des objets de pensée ainsi créés par l’usage des mots et j’en marquerai trois aspects :
- Ils font partie des préconstruits culturels des interlocuteurs. Le charme discret des particules (sans compter celui de la bourgeoisie, Buñuel) ne pourrait être que formule poétique pour Mallarmé ; il est résumé astucieux pour Georges Charpak.
- Tout objet de pensée, évoqué par l’usage d’un mot, est entouré d’un faisceau d’aspects, c’est-à-dire qu’il est doté de propriétés, qu’il peut servir de pôle à des relations, qu’il est support d’actions. Une chaise peut être en bois, plus haute qu’une autre et pour s’asseoir. Il s’ensuit que le discours construit de véritables classes-objets en y introduisant toutes sortes d’ingrédients. La Mettrie écrivait : « L’Âme et le corps s’endorment ensemble. À mesure que le mouvement du sang se calme, un doux sentiment de paix et de tranquillité se répand dans toute la Machine ; l’Âme se sent mollement s’appesantir, avec les fibres du cerveau ; elle devient ainsi peu à peu paralytique, avec tous les muscles du corps ». On a la classe : le corps, le mouvement du sang, la Machine, les fibres du cerveau, les muscles : c’est une classe-objet.
- Selon la façon dont il est présenté, mieux selon la façon dont il est construit, un objet de pensée conduit à une conséquence ou à une autre. Le jeune militant défilait une rose au poing / Le jeune militant défilait une pomme dans la main. L’informateur, le locuteur, décrit ce qu’il voit, il est neutre, et c’est le lecteur, c’est vous, qui allez nécessairement situer politiquement le personnage en prenant appui sur des préconstruits culturels. On voit ainsi qu’aucun objet de pensée n’est indifférent à celui auquel il est présenté. Mururoa n’apparaît pas dans la même lumière à quelqu’un du ministère de la Défense et à un écologiste néo-zélandais. Une schématisation argumentative en tire parti. Mururoa, garantie de notre indépendance, Mururoa, perle du Pacifique Sud.
13Il s’ensuit que, si la logique de la démonstration est bien, comme cela est manifeste, une logique des propositions, la logique de l’argumentation est une logique des objets, ce que nous avons appelé une logique naturelle, par contraste avec la logique mathématique.
Donner des raisons
14Je dois d’abord préciser que je ne vais m’intéresser qu’à un seul aspect de l’argumentation, celui qui vise à obtenir l’adhésion de l’auditeur. Il n’est évidemment pas le seul. En sciences tout particulièrement, il y a un autre aspect essentiel, celui d’une recherche de la vérité. Toutefois, comme celle-ci une fois provisoirement atteinte doit être partagée, on en revient à l’examen des conditions du partage, c’est-à-dire de la communication et, quitte à paraître un peu iconoclaste, je pense qu’une large partie des discours scientifiques ne cherche pas tant à dire le vrai, qu’à persuader les instances compétentes. Souvenez-vous (si je puis dire !) de la mémoire de l’eau. Mon problème est donc de voir comment s’y prend l’orateur pour que ses assertions soient reçues comme désignant des faits et ne soient donc pas mises en doute.
15Il y a d’abord le recours aux évidences, soit celles directement liées à la situation d’interlocution, soit celles qui reposent sur la connaissance commune, sur, selon la formule de Jean-Pierre Dupuy (Dupuy, 1992) « ce que chacun sait que les autres savent [...], et qu’ils savent que les autres savent ». Il faut noter qu’il y a là un pari. Pour la plupart des gens, il est évident que la Terre tourne autour du Soleil, mais pas toujours et pas pour tous. Sans en appeler au passé – c’est la dimension historique de l’argumentation –, il existe aujourd’hui des adultes, comme l’a fait voir un sondage récent, qui ne le pensent pas – c’est la dimension sociale de l’argumentation. Il y a ensuite a) l’autorité de l’orateur et b) les étais.
- Remarquons tout de suite que tout énoncé, même le plus neutre en apparence, est nécessairement pris en charge par celui qui l’énonce. C’est toujours quelqu’un qui dit « 3 fois 4 font 12 », même si, dans ce cas, n’importe qui peut prendre sa place. Mais ceci conduit à reconnaître que nous acceptons sans plus une multitude de faits, sur la seule base de l’autorité du locuteur, ce qui est sans doute fort mal vu. Piaget (Piaget, 1977) est allé jusqu’à dire que « tout argument d’autorité est [...] contradictoire avec la pensée rationnelle ». Mais le fait est si communément attesté qu’il est difficile de le nier. Il suffit d’ailleurs de voir les citations et les notes de bas de page qui émaillent les ouvrages les plus sérieux. « Si c’est lui qui le dit... », et nous acceptons. On retrouve ici l’importance, que je signalais tout à l’heure, de l’image que l’orateur donne de lui dans ses schématisations. À la limite d’ailleurs, il existe des faits totalement incontrôlables parce qu’ils appartiennent à la seule intimité de celui qui parle. « Je postule que P ». Vous pouvez évidemment refuser P, mais vous êtes nécessairement contraints d’accepter comme un fait que je postule, puisque je le dis.
- Sitôt que l’orateur estime qu’une de ses assertions va être mise en doute ou soulever un « pourquoi », il l’appuiera sur une autre qu’il estime être un fait reçu. Apothéloz et Miéville (Apothéloz et Miéville, 1989) ont appelé relation d’étayage la relation que l’auteur établit ainsi entre un énoncé sujet à caution et un énoncé qui lui sert d’appui. Les étais peuvent être de diverses natures et je me contenterai d’en illustrer quatre, les plus fréquentes.
- Des raisons. – La train sifflera trois fois. – C’est une convention entre nous. Il est clair que la convention n’est pas la cause des sifflements. Ce n’est pas le fait de siffler qui est justifié, mais l’énonciation elle-même. Ceci est propre à l’usage des langues naturelles.
- Des causes. – L’hôtellerie suisse périclite. – Elle est trop chère. Ici les prix sont donnés comme une des causes de phénomène désagréable à l’auditeur.
- Des finalités. – Je vous quitte. – Je veux prendre le dernier métro. La finalité, comme l’argument d’autorité, a mauvaise réputation. Il ne faut toutefois pas oublier que l’argumentation est conçue ici comme une activité dialogique entre des sujets et qu’un sujet est toujours motivé.
- Des exemples. – Nous allons devoir déposer notre bilan. – Beaucoup de nos concurrents l’ont déjà fait.
- Des raisons. – La train sifflera trois fois. – C’est une convention entre nous. Il est clair que la convention n’est pas la cause des sifflements. Ce n’est pas le fait de siffler qui est justifié, mais l’énonciation elle-même. Ceci est propre à l’usage des langues naturelles.
16Le raisonnement par l’exemple est l’un des moyens argumentatifs le plus souvent utilisé et il fait voir deux choses. La première est qu’argumenter n’est pas démontrer, comme je l’ai dit dès le départ. On ne sait que trop qu’une hirondelle ne fait pas le printemps. La seconde est que la logique de l’argumentation est bien plus une logique des objets qu’une logique des propositions. En effet, l’exemple repose fondamentalement sur l’analogie, laquelle a pour effet d’enrichir l’objet dont on traite par des traits qui appartiennent à un autre objet et pas tellement d’enchaîner des propositions.
17Tout ceci est très schématique, trop schématique même. Il faudrait avoir le temps de montrer les concaténations et les emboîtements d’étayés et d’étayants. Il aurait aussi fallu prendre des exemples authentiques et pas de simples illustrations ad hoc. Mais je voulais davantage indiquer une direction de recherche, d’ailleurs en cours, qu’apporter des résultats.
18J’ai insisté sur l’importance des faits, mais il faut faire une remarque supplémentaire. La pensée – le raisonnement, si l’on veut – peut procéder dans deux directions opposées. L’une est prodictive, elle va du fait à une conséquence. Il est grippé. Donc il ne fera pas cours. On est dans l’ordre de la déduction, base de la démonstration. L’autre est rétrodictive. Un fait étant posé, elle en cherche un autre qui l’a entraîné. Il ne fera pas cours, en effet il est grippé. On est ici dans l’ordre spécifique de l’argumentation.
Conclusion
- L’argumentation, telle que je l’ai envisagée, apparaît beaucoup plus proche de la rhétorique que de la logique, la rhétorique, dont Aristote disait qu’« elle porte sur des questions qui sont à certains égards de la compétence commune à tous les hommes » (Rhétorique, I, 1354 a).
- C’est une entreprise dialogique qui, en tant que telle, exige la participation active du destinataire.
- Elle est, pour utiliser les termes de Georges Vignaux « mise en scène pour autrui » (Vignaux, 1976). Par là elle prend appui, non tant sur des hypothèses, que sur des faits qu’elle a pour tâche d’établir.
- Elle construit, pour et avec ceux auxquels elle est destinée, une schématisation, elle leur fait voir à chaque fois un micro-monde propre à modifier leurs représentations, elle montre plus qu’elle ne démontre.
Auteur
-
Jean-Blaise Grize
Université de Neuchâtel.
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