La création lexicale dans les Hymnes orphiques
Réflexions sur le nombre et la fonction des hapax
p. 269-281
Texte intégral
1Une des caractéristiques formelles des Hymnes orphiques, qui a d’ailleurs contribué à leur discrédit1, c’est d’être constitués de séries d’épithètes2 qui tentent de cerner la personnalité de la divinité invoquée. Même si cette caractéristique est moins systématique qu’on ne le prétend parfois, certains hymnes comportant aussi des parties narratives, il n’en demeure pas moins que chaque divinité reçoit de nombreuses épithètes, traditionnelles ou nouvelles.
2Paradoxalement, peu d’études ont été consacrées, d’un point de vue lexical, à ces épithètes. Leonardus van Liempt a établi des parallèles entre certains mots propres aux Hymnes orphiques et le vocabulaire de poètes du iiie au ve siècle, en particulier des adjectifs composés formés à partir des mêmes premier ou second termes, mais les datations attribuées aux œuvres concernées, largement revues depuis, brouillent l’exploitation des données3. Plus récemment, Marianne Hopman a étudié la sélection des épithètes, leur organisation et ses effets4. Jean Rudhardt, dans sa synthèse inachevée sur les Hymnes orphiques, consacre une trentaine de pages au style des Hymnes, notamment aux composés, et dresse un inventaire de cent quarante composés nouveaux5.
3Le but de la présente étude est de proposer quelques pistes de recherche sur la question de l’innovation lexicale dans les Hymnes, sans se limiter a priori ni, sur le plan morphologique, aux adjectifs composés, ni, sur le plan sémantique, aux épithètes divines. Toutefois, pour ne pas trop disperser le propos, ne sera abordée que la création formelle (mots non attestés avant les Hymnes), en laissant de côté la création sémantique, peu représentée dans le recueil6.
Méthode et données
Méthode
4L’essentiel du travail de collecte a été mené lors de la traduction et de la rédaction des notes. Celles-ci consistant en partie dans le relevé d’attestations antérieures des épithètes divines, les néologismes ont été repérés au fur et à mesure. Les quelques verbes ou noms nouveaux ont été détectés par des vérifications systématiques opérées sur des termes peu familiers. Il convient toutefois de noter que l’auteur des Hymnes emploie vingttrois termes rares et/ou techniques qui, à la lecture, peuvent laisser croire à des néologismes avant que la vérification n’invalide cette hypothèse7.
5Le corpus d’exclusion utilisé est le TLG en ligne, c’est-à-dire un corpus littéraire au sens large, à l’exclusion du vocabulaire attesté dans les documents épigraphiques, ce qui constitue sans doute une des limites de cette enquête. Il est probable que quelques épithètes inédites dans les textes littéraires soient en fait attestées dans les inscriptions de tel ou tel sanctuaire.
6Parmi les néologismes formels ainsi relevés, sont laissées de côté les simples « variantes », à savoir des termes qui, formellement, sont bien des créations, mais dont la forme est proche de celle d’un mot déjà attesté et le sens identique. Ils représentent tout de même une cinquantaine de mots dans le recueil : création de féminins sur des masculins existants8, création d’un composé avec un premier ou un deuxième terme très proche de celui attesté dans un composé existant9, noms dérivés à l’aide d’un nouveau suffixe10 et même verbes11.
7Avant d’entrer dans le détail des résultats et dans leur analyse, il convient de souligner que les chiffres comportent une marge d’erreur, si rigoureuses que soient les procédures mises en œuvre. Outre que nul n’est à l’abri d’un oubli ou d’une faute d’inattention, certains mots engendrent des difficultés, par exemple ceux qui ne sont attestés qu’une ou deux fois avant les Hymnes et dont on ne peut exclure qu’il s’agisse de re-créations. Toutefois, dans cette étude, ne sont considérés comme néologiques que les mots qui ne font l’objet d’aucune attestation littéraire antérieure. L’autre type de cas potentiellement embarrassant est celui des mots dont la première attestation figure chez un auteur à peu près contemporain de la date à laquelle on situe la rédaction des Hymnes. Dans les faits, le seul cas de chronologie proche est celui de Porphyre, mais, la datation actuelle des Hymnes, fin du IIe ou début du IIIe siècle, les place au moins une génération avant Porphyre.
Résultats d’ensemble
8Sur la base des principes ainsi définis, on peut identifier dans l’ensemble du recueil cent cinquante vrais items néologiques12. Le chiffre est déjà considérable en soi, mais augmente encore si l’on prend en compte, comme on doit le faire, toutes les occurrences de chaque néologisme et pas seulement les items13. Or certains – et c’est vrai aussi des épithètes non néologiques – sont attestés deux fois ou plus14. Sans prendre en compte les variantes, on arrive alors, en tenant compte des 27 items à emplois multiples, à 210 occurrences néologiques.
9Si on rapporte ces deux résultats au nombre total de vers des Hymnes (prologue inclus) soit 1108 vers, on obtient un taux de création (nombre de créations pour cent vers) de 13,5 % si on ne prend en compte que les items et de 18,9 % si on inclut les reprises.
10À titre de comparaison, un travail analogue, conduit avec des méthodes identiques, sur le chant XLVII des Dionysiaques de Nonnos de Panopolis (741 vers) avait identifié 65 items soit un taux de création de 8,77 %15. Une autre enquête, sur la Description de Sainte-Sophie de Paul le Silentiaire (1325 vers), avait donné 6,5 % pour les items et 7,7 % pour la totalité des occurrences16. En 1970, Alwa W. James, étudiant les créations verbales chez Oppien (Halieutiques), y relevait un taux de création de 8,4 %, chiffre qu’il rapprochait de celui d’autres poèmes, 4,45 % pour les Argonautiques orphiques, 11,2 % pour le poème de Manéthon, 12,9 % pour les Cynégétiques, 13 % pour Callimaque17. Même si on doit utiliser avec précautions des chiffres obtenus par des méthodes peut-être différentes et qui concernent des œuvres d’époques et de genres différents des Hymnes, il est clair que les Hymnes sont particulièrement riches en créations.
Catégories grammaticales et formation
11Les créations lexicales du recueil sont presque exclusivement des adjectifs, éventuellement substantivés. La catégorie du nom n’est représentée que par εὐάνθεια, épithète de la Nature, θόασμα et βιοφθορίη, plus les trois variantes déjà signalées. La catégorie du verbe ne comporte que quatre vraies créations, μυστιπολεύω, περικυμαίνω, πλουτοδοτέω, συναγάλλομαι, et les deux variantes déjà mentionnées. Du point de vue de la formation, parmi les adjectifs, ce sont les composés qui sont les plus nombreux, 125 pour seulement 14 dérivés18.
Les termes des composés, variété et nouveauté
12Si on examine les termes des composés, on est frappé par leur grande diversité : 82 premiers termes différents, 93 deuxièmes termes différents et, communs aux deux catégories, 6 radicaux fournissant à la fois des premiers et des seconds termes19 ; soit, au total, environ 170 radicaux différents mis en œuvre dans la création de composés nouveaux.
13Mais leur caractère de nouveauté est très différent selon qu’ils s’insèrent ou non dans des séries de mots formés sur les mêmes radicaux, que ce soit dans le recueil ou dans la langue. Ainsi, en ce qui concerne les premiers termes, les Hymnes créent 9 composés en πολυ- et 8 composés en παν-/παντο- qui viennent grossir des séries déjà très bien représentées dans le recueil (une quarantaine pour le premier type, à peine moins pour le second) et qui pourraient presque passer inaperçus. De même les 6 composés nouveaux en φιλ-/ φιλό- s’ajoutent à 12 autres, non néologiques. Le phénomène est plus net encore pour les seconds termes. Par exemple, 8 composés nouveaux en -δρομος en rejoignent 8 déjà existants. Si la nouveauté de tels composés est sans doute moins perceptible, en revanche, ils viennent étoffer tel ou tel champ lexical, contribuant ainsi à l’homogénéité du recueil.
14Inversement, plusieurs créations de même second terme peuvent constituer une série qui n’est pas attestée par d’autres composés dans le recueil. Les 6 composés en -χαρής sont des créations20, de même que les 5 composés en -διαιτος21. Ces composés nouveaux ne paraissent pas pour autant très originaux car leurs premiers termes sont souvent bien représentés par ailleurs. En revanche trois créations isolées, dont ni le premier ni le second terme ne sont attestées dans le recueil, ont un caractère de nouveauté beaucoup plus marqué : δεινοκάθεκτος « difficile à contenir », κερδέμπορος « qui procure des gains aux marchands » et πιστοφύλαξ « gardien de la bonne foi ».
Nombre et répartition des créations
15La créativité lexicale est inégalement répartie dans le recueil. Si l’on prend les hymnes isolément, on observe une grande disparité. Dix-sept hymnes (un cinquième de l’ensemble) ne contiennent aucun néologisme22, tandis qu’à l’autre extrémité, les h. 10 (Nature), 36 (Artémis) et 51 (Nymphes) en contiennent respectivement 10, 9 et 11. La différence de longueur entre les hymnes du recueil ne suffit pas à expliquer cette disparité23. Sont en effet dépourvus de créations lexicales trois hymnes de 6 vers (h. 5, 47, 48) mais aussi un hymne de 18 vers (h. 86). De même, les trois hymnes les plus riches sont de longueur très différente : 30 vers pour l’h. 10, 16 pour l’h. 36, 18 pour l’h. 51, de même longueur donc que l’h. 86 qui ne contient aucun néologisme.
16Néanmoins la longueur de l’hymne n’est évidemment pas totalement sans rapport avec le nombre de créations qu’il contient (plus un hymne est long, plus il est susceptible d’en contenir). Pour que la comparaison entre hymnes soit pertinente, il convient donc de prendre en compte le taux de création (nombre de créations pour 100 vers) plutôt que le seul nombre de néologismes. Ce taux varie de 0 % (les dix-sept hymnes déjà indiqués) à 61 % pour l’h. 51 qui comporte donc à la fois le plus grand nombre de créations et le taux de création le plus élevé. L’h. 36, de longueur voisine (16 vers) a un taux de création comparable (56 %). En revanche, l’h. 10 qui fournit dix néologismes, n’a, lui, compte tenu de sa longueur, qu’un taux de création de 33 %. Là encore, si l’on observe la longueur des hymnes ayant le plus fort taux de création, on relève des écarts importants : 16 vers pour l’h. 36 qui a un taux de création de 56 %, 12 pour l’h. 24 (50 %), seulement 6 pour l’h. 20 (à Zeus Fulgurant, 50 % également). Et si on regarde les hymnes les plus courts et les hymnes les plus longs, on constate que les hymnes de 6 ou 7 vers ont un taux de création qui va de 0 % (h. 5, 35, 47, 48, 82) à 50 % (h. 20), tandis que les trois hymnes les plus longs (h. 38, aux Courètes, 25 v. ; h. 34, à Apollon, 27 v. ; h. 10, 30 v.) ont des taux de création de 12 %, 22 % et 33 % ; le Prologue présente une situation insolite puisque, malgré ses 44 vers, son taux de création n’est que de 6 %.
17Dans leur sécheresse, tous ces chiffres ont l’intérêt de susciter une question : si la créativité lexicale, si différente d’un hymne à l’autre, ne tient que très partiellement à sa longueur, à quoi tient-elle ? Pour répondre à cela, il faut examiner les emplois des néologismes.
Néologismes épithètes de divinités
18La plupart des créations du recueil sont des épithètes de divinités ou d’attributs de divinité (le char d’Héra, le trident de Poséidon, le foudre de Zeus, les brises du Zéphyr…)24. C’est donc au rapport entre les néologismes et les divinités auxquelles ils s’appliquent qu’il convient de s’intéresser pour essayer de rendre compte des différences numériques observées entre les hymnes.
Quelques remarques générales
19La plupart de ces épithètes néologiques sont des adjectifs, mais on trouve aussi deux participes, πλουτοδοτῶν pour Ploutôn (avec un jeu sur son nom) et συναγαλλόμεναι pour les Néréides, et un nom apposé, εὐάνθεια pour la Nature. En outre, deux formes verbales néologiques conjuguées ont pour sujet une divinité : μυστιπολεύεις pour Misé et περικυμαίνει pour Océan.
20Les épithètes concernées se trouvent normalement dans l’hymne consacré à la divinité, mais peuvent exceptionnellement se trouver dans un autre hymne25. Ainsi Ploutôn est-il qualifié d’εὐδύνατος non pas dans l’h. 18 mais dans l’h. 29 (v. 20) consacré à Perséphone ; et Dionysos reçoit deux fois l’épithète néologique βακχέχορος, dans l’h. 57 (Hermès chthonien) et dans l’h. 75 (Palémon).
Différences entre divinités
21Là encore, on relève de très grandes disparités. Vingt-trois divinités ne suscitent aucune création lexicale, sauf, pour certaines, de simples variantes de termes attestés. Comme on l’a déjà noté, la longueur de l’hymne où est honorée la divinité n’est pas en cause.
22On pourrait imaginer que la création lexicale soit suscitée par le prestige de la divinité invoquée (ce serait une manière de la distinguer des autres) et qu’inversement, des divinités « secondaires » n’en suscitent pas. La présence, dans la liste des divinités dépourvues d’épithètes néologiques, de sept abstractions personnifiées tendrait à accréditer cette hypothèse26. Mais elle est contredite par la présence dans la même liste de sept divinités étroitement associées à Dionysos27. On pourrait alors, au contraire, considérer que ces divinités sont trop sacrées pour qu’on puisse oser à leur propos une épithète inédite. Mais, alors, pourquoi d’autres divinités tout aussi vénérables sous l’angle de leur lien avec Dionysos ne figurent-elles pas dans cette liste, alors que, inversement, Dionysos Triétérique (h. 52) est caractérisé par six épithètes néologiques et que les Nymphes (h. 51), « nourrices de Bacchos », en reçoivent onze ?
23En somme, les variations du nombre d’épithètes néologiques d’une divinité à l’autre ne semblent pas liées à l’identité de la divinité.
Création lexicale et structure de l’hymne
24Pour comprendre les écarts entre hymnes, dont découlent en grande partie ceux entre divinités, il faut en fait prêter attention aux différences de structure entre les hymnes. Car, si une lecture rapide du recueil peut donner le sentiment d’un schéma-type répété quatre-vingt-sept fois, l’analyse des différents hymnes aboutit à des conclusions beaucoup plus nuancées. Tous les hymnes sont en effet des prières dont le schéma se réduit à deux éléments, une invocation et une requête, mais plusieurs comportent aussi, entre l’invocation et la requête, un développement constitué de phrases autonomes qui énoncent des affirmations sur la divinité ou des explications sur son rôle, ou même racontent brièvement un épisode de sa vie. L’essentiel des créations verbales étant des adjectifs, ce n’est pas dans ces développements, comportant surtout noms et verbes, qu’on a des chances d’en trouver, et les hymnes obéissant à ce type de structure, quelle que soit leur longueur, ne sauraient être de grands pourvoyeurs de néologismes.
25Si l’on reprend le cas des hymnes dépourvus de créations, on remarque par exemple que dans les h. 57 (Hermès chthonien) et 87 (Mort), qui comptent tous deux 12 vers, l’invocation se réduit à 4 vers (dont un prenant la forme d’une relative) pour le premier et 2 vers pour le second. L’h. 86 (Songe) compte certes 18 vers mais seulement 2 vers d’invocation.
Création lexicale et nombre d’épithètes adjectivales
26La longueur de l’invocation (et, éventuellement, de la requête) n’est cependant pas, à elle seule, une condition favorable à la présence de néologismes. En effet, chacune des deux parties principales peut elle-même obéir à différents schémas. Tous les cas de figure ne nous intéressent pas ici mais, s’agissant de l’invocation, la liste des qualités divines qu’elle énumère ne se réduit pas nécessairement à une série d’adjectifs : il peut s’agir de participes, de noms ou même de relatives épithètes quand la qualité énoncée ne peut être contenue dans un adjectif. Selon la proportion de chacune de ces catégories grammaticales dans la liste des épithètes divines, on rencontrera plus ou moins de néologismes. Quant à la requête, elle peut contenir, surtout si un développement a suivi l’invocation, un ou plusieurs vocatifs renouvelant l’appel à la divinité. Selon le nombre de ces éventuels vocatifs, selon leur catégorie grammaticale, on peut ou non rencontrer des néologismes.
27Or quelques hymnes, malgré une invocation assez longue, sont faiblement pourvus d’épithètes adjectivales. C’est le cas de l’h. 22 (Mer), dont l’invocation compte huit vers mais où quatre épithètes seulement sont des adjectifs, les autres étant des noms ou des participiales. La situation est tout à fait comparable pour l’h. 77 (Mémoire) : huit vers d’invocation mais seulement quatre épithètes adjectivales.
28À l’autre extrémité, les onze créations de l’h. 51 (Nymphes, 18 v.) apparaissent dans une longue invocation de seize vers où figurent quarante-quatre épithètes adjectivales. De même, les dix créations de l’h. 10 (Nature, 30 v.) ne surprennent pas dans une invocation de vingt-huit vers comportant soixante-neuf épithètes adjectivales.
Exceptions
29Les disparités observées, d’un hymne à l’autre, du nombre d’épithètes divines néologiques, qu’on ne peut guère imputer ni à la seule longueur de l’hymne ni à l’identité de la divinité invoquée, s’expliquent ainsi en grande partie par les écarts, d’une part entre les nombres de vers de l’invocation, d’autre part, mais partiellement en corrélation avec le premier paramètre, entre les nombres d’épithètes adjectivales de l’hymne. Mais ces deux paramètres eux-mêmes n’expliquent pas tous les cas, comme le montrent quelques exceptions.
30D’abord, la brièveté de l’invocation n’exclut pas la présence de néologismes. Cinq d’entre eux figurent dans des hymnes dont l’invocation est réduite à un ou deux vers et dont le nombre d’épithètes adjectivales (requête comprise) va de un à trois28. Quatre de ces néologismes sont partagés avec d’autres divinités, ce qui en atténue le poids, mais ce n’est pas le cas pour κρυμοπαγής (80, 2), l’unique épithète de Borée, néologisme qui lui est propre.
31À l’opposé, quelques hymnes, malgré une invocation de longueur significative et/ou un nombre important d’épithètes adjectivales, ne contiennent pas ou peu d’épithètes néologiques : les h. 13 (Cronos), 72 (Fortune) et 73 (Démon) sont dépourvus de créations malgré des invocations de 5 à 8 vers et une dizaine d’épithètes adjectivales ; les h. 12 (Héraclès) et 29 (Perséphone) ne comportent chacun qu’une épithète nouvelle sur un total de 24 pour le premier et 17 pour le second dans des invocations de 13 vers (h. 12) et 15 vers (h. 29).
32L’exception la plus évidente est celle du Prologue. Sur ses 44 vers, 40 sont des vers d’invocation ; or on n’y trouve que deux épithètes divines néologiques : Θεσμοδότειρα (v. 25), adjectif substantivé dont on ne sait s’il désigne une des divinités de recueil (la Loi ? la Nature ? Déméter ?) ou s’il est le nom d’une autre divinité, et πήμων (v. 31), épithète de Démon29. Mais le statut particulier du Prologue explique sans doute cette faiblesse numérique des épithètes néologiques.
33En tout cas, les exceptions relevées et quelques autres montrent que la structure de l’hymne n’explique pas tout et il faut se résigner à admettre que des paramètres échappent à l’analyse. En particulier, on peut supposer que, pour certaines divinités, la tradition littéraire, déjà très riche, ne nécessite guère l’invention de nouvelles épithètes. Mais à défaut de pouvoir rendre entièrement compte de leur nombre dans chaque hymne, on peut donner un aperçu des fonctions que les épithètes divines néologiques, prises dans leur ensemble, remplissent dans le recueil.
Fonctions
Composés et style litanique
34Même si tous les hymnes ne sont pas entièrement construits sur ce schéma, la plupart d’entre eux recourent dans l’invocation, parfois dans la requête, au style litanique. Il s’agit d’accumuler, en les énonçant sous une forme ramassée, un grand nombre de qualités de la divinité. Les composés, qui expriment en un seul mot une relation syntaxique entre deux termes, sont particulièrement adaptés à cette formulation. La tradition en fournit, pour la plupart des divinités, un grand nombre, mais l’auteur des hymnes en crée en fonction de ses besoins. Pour les composés comportant un terme verbal, on peut noter que le verbe concerné est employé aussi à l’état libre, au participe ou dans une relative, quand son complément est accompagné de déterminations ou qu’il a plusieurs compléments. Mais quand le syntagme se réduit au schéma verbe-complément, un composé s’y substitue fréquemment. Ainsi à côté des neuf emplois de φέρω30, le poète emploie trois composés en φερ- dont une création (φερόλβιος) et seize composés en -φόρος (25 occurrences) dont une création (κινησιφόρος). Le composé néologique κισσόβρυος est à mettre en rapport avec les sept emplois du participe βρύων suivi, dans cinq cas, d’un complément déterminé31. Les six composés néologiques en -χαρής sont des substituts abrégés du syntagme χαίρων (ou χαιρείς ou ὃς χαίρεις) + complément, attesté une vingtaine de fois dans le recueil.
Néologismes et rapprochements entre divinités
35Par le biais d’épithètes communes, le recueil opère de nombreux rapprochements entre divinités, allant parfois jusqu’à l’assimilation, selon un processus bien attesté dans la pensée orphique. Les épithètes divines néologiques, pas seulement les adjectifs composés, contribuent, comme les autres, à ces rapprochements, mais leur caractère néologique les fait remarquer et accentue peut-être leur fonction. C’est même un composé néologique, αἰολόμορφος « aux formes variées », qui exprime, à côté de πολύμορφος « aux multiples formes »32, l’une des qualités divines qui, avec la polyonymie33, permet ces assimilations. Plusieurs néologismes du recueil jouent un rôle dans ce processus. Ὠκυλόχεια fait partie des épithètes permettant l’assimilation Prothyraia-Artémis, d’autant plus que c’est la seule épithète néologique attribuée à Prothyraia. Parmi les épithètes assimilant Rhéa et la Mère des dieux, on trouve deux couples de néologismes : τυμπανόδουπος et φιλοιστρομανής pour Rhéa, τυμπανοτερπής et φίλοιστρος pour la Mère des dieux. Les différentes figures de Dionysos, ainsi que Prôtogonos auquel il est assimilé, sont réunies par plusieurs créations : ταυροβόας et ταυρομέτωπος pour Prôtogonos et Dionysos Bassareus ; θυρσεγχής et θυρσοτινάκτης pour Dionysos Bassareus et Triétérique ; κισσόβρυος et κισσοχαρής pour Dionysos et Triétérique. Même en dehors des assimilations proprement dites, de simples rapprochements peuvent être soulignés par un néologisme commun : ἀερόμορφος pour Rhéa et Héra ; ἀντροχαρής pour Pan et les Nymphes ; ὁπλοχαρής pour Athéna et Héphaistos ; σκυλακῖτις pour Hécate et Artémis. Le rapprochement peut être non de ressemblance mais d’opposition, ce que traduisent les deux composés néologiques φυγόλεκτρος et λεκτροχαρής qui opposent Athéna et Aphrodite.
Néologismes « exclusifs »
36À l’inverse du mécanisme précédent, des épithètes spécifiques à une divinité attirent l’attention par leur nouveauté. Cronos, Leucothée, Calliope et la Victoire n’ont pour seule épithète néologique qu’εὐδύνατος qui ne sert guère à les distinguer car huit divinités ont en partage cette épithète. En revanche, Poséidon, les Muses, Borée ou Hestia n’ont également qu’une épithète néologique mais c’est un hapax, respectivement κυμοθαλής, ὀρθοδότειρα, κρυμοπαγής et χλοόμορφος. De même pour Misé et Océan, caractérisés chacun par un seul néologisme, mais un verbe, ce qui est inhabituel : μυστιπολεύω et περικυμαίνω. Les deux épithètes néologiques d’Héphaistos sont deux composés en -διαιτος, τεχνοδίαιτος et παντοδίαιτος, à deux vers d’intervalle. La Lune est qualifiée par quatre hapax : les composés νυκτιδρόμος et ἀστράρχης, plus deux dérivés sur le même radical, αὐγάστειρα et καταυγάστειρα, dans deux vers consécutifs. Triétérique reçoit six épithètes néologiques qui lui sont propres : θυρσοτινάκτης, νεβριδοστόλος, χρυσεγχής, βοτρυόκοσμος, κισσοχαρής et πολυπάρθενος. Il faut leur ajouter les trois hapax qui caractérisent Dionysos, κισσόβρυος, ἐρνεσίπεπλος et βακχεχόρος (qui apparaît en dehors de l’h. 30), ainsi que les deux déjà signalés pour Dionysos Bassareus, ταυρομέτωπος et θυρσεγχής. Enfin, la Nature, dont on a vu qu’elle est qualifiée par dix épithètes néologiques, en reçoit six qui lui sont spécifiques, de facture commune (πολύκτιτος, κινησιφόρος) ou plus remarquable (le nom εὐάνθεια, le dérivé κομίστρια, le composé obscur δεινοκάθεκτος ou le surcomposé ἀλλοτριομορφοδίαιτος).
37On peut, pour conclure, souligner un paradoxe : prise isolément, une épithète néologique ne caractérise généralement pas un aspect insolite de la divinité ; elle formule seulement d’une manière nouvelle, et plus ramassée, une caractéristique déjà attestée. Les néologismes ne sont donc pas un moyen de souligner l’écart entre l’image traditionnelle d’une divinité et son interprétation orphique et ils ne sauraient être considérés à aucun titre comme caractéristiques de la pensée orphique. Seule leur utilisation dans les assimilations et les rapprochements entre divinités est au service de conceptions orphiques.
38Ce caractère purement formel de leur nouveauté, sans connotation spécifiquement orphique, explique sans doute qu’un petit nombre d’entre eux se retrouvent chez Nonnos (αἰολόμορφος, καλλιέθειρος, λυσιμέριμνος, μυστιπολεύω, πυρίδρομος, ὑψίδρομος) et même chez Paul le Silentiaire (ὀλβιόμοιρος, πρεσβυγένεθλος), signe d’une circulation des Hymnes orphiques en dehors des cercles religieux restreints pour lesquels ils semblent avoir été composés. C’est peut-être aussi pour cette absence de spécificité orphique qu’à l’inverse, on ne les trouve pas repris dans les Argonautiques orphiques dont l’auteur connaît pourtant les Hymnes.
Notes de bas de page
1 J. Rudhardt, « Quelques réflexions sur les hymnes orphiques », in Ph. Borgeaud (éd.), Orphisme et Orphée : en l’honneur de J. Rudhardt, Paris 1991, 263-288.
2 Dans cette étude, le terme est employé non dans son acception grammaticale de fonction de l’adjectif mais dans le sens large de tout syntagme qualifiant une divinité : adjectif, mais aussi nom apposé, groupe participial ou relative.
3 L. Van Liempt, De vocabulario hymnorum Orphicorum atque aetate, Diss., Purmerend 1930.
4 M. Hopman-Govers, « Le jeu des épithètes dans les Hymnes orphiques », Kernos 14 (2001), 35-49.
5 Ph. Borgeaud, V. Pirenne-Delforge (éd.), Jean Rudhardt. Recherches sur les Hymnes orphiques, Kernos Suppl. 19 (2008), 225-229. La liste de composés néologiques proposée n’est pas entièrement recevable. Une vingtaine sont en réalité déjà attestés, tandis qu’une quinzaine, qui devraient figurer dans l’inventaire, en sont absents.
6 On en trouve à peine une dizaine de cas. Par exemple, πάμφλεκτος (19, 7) est employé avec le sens passif de « entièrement brûlé », alors qu’il est attesté au sens actif dans Soph., El. 1139, Sophocle. Électre, II, éd. A. Dain, P. Mazon, révis. J. Irigoin, Paris 19856, 179, comme épithète du feu « qui brûle tout ».
7 Exemples de termes rares : αἰθερόπλαγκτος, ἠερόπλαγκτος, ἑλικοδρόμος et σκολιοδρόμος, attestés seulement chez Manéthon ; αὐξητής, πτηνοπέδιλος et ῥηξίχθων connus uniquement par les papyrus magiques.
8 Par exemple, féminins en -τειρα d’adjectifs en -της (ἀγγέλτειρα, βαρυβρεμέτειρα, ἱππελάτειρα, παντοδότειρα, παντολέτειρα) ou en -τωρ (αὐτοκράτειρα), féminins en -τις d’adjectifs en -της (ἀφαιρέτις, βιοδῶτις, κυαναυγέτις, οὐρεσιφοῖτις, σύνδαιτις, χαριδῶτις) etc.
9 Exemples de variantes sur le premier terme : ἀστεροφεγγής (ἀστρο-), ἐρατοπλόκαμος (ἐρασι-), ὀρειομανής (ὀρεο-), σταχυοτρόφος (σταχυη-) ; variantes sur le second terme : νυκτιπόλευτος (-πολος), πρεσβυγένεθλος (-γενής), ὑγροπόρευτος (-πορος), χαλκοτόρευτος (-τορος). On notera que la variante de second terme aboutit à un mot plus long que l’original.
10 Variantes de noms attestés : θεμιστοσύνη (θέμις), μέρισμα (μέρος), πρόσευξις (προσευχή).
11 Ἐπικέκλομαι et ὑπομνῄσκω.
12 À ces 150 vrais items néologiques s’ajoutent 51 « variantes », soit un total de 201 créations formelles. La différence, sensible, avec le chiffre de J. Rudhardt ne doit pas surprendre : le savant n’a fait porter son étude que sur les composés (noms et adjectifs), tandis que sont pris ici en compte tous les types de formation (composés et dérivés) et toutes les catégories grammaticales (noms, adjectifs et verbes). Par ailleurs, J. Rudhardt n’introduit pas de distinction entre les vraies créations et les simples « variantes ».
13 La prise en compte de toutes les occurrences est indispensable dans une œuvre qui se présente comme une suite de textes conçus chacun comme un tout. En outre, les assimilations entre divinités, si caractéristiques de la pensée orphique, sont précisément fondées sur la communauté de certaines épithètes entre deux ou plusieurs divinités ; chaque occurrence d’une épithète, néologique ou non, est donc importante.
14 Αἰολόμορφος (9 ex.), εὐδύνατος (8 ex.) et d’autres.
15 M.-C. Fayant, « Tradition et nouveauté dans le lexique des Dionysiaques de Nonnos de Panopolis (ch. 47) », in J.-F. Sablayrolles (éd.), L’innovation lexicale, Paris 2003, 361-375.
16 M.-C. Fayant, « La création lexicale dans la Description de Sainte-Sophie de Paul le Silentiaire », in D. Auger, É. Wolff (éd.), Culture classique et christianisme. Mélanges offerts à J. Bouffartigue, Paris 2008, 275-283.
17 A. W. James, Studies in the Language of Oppian of Cilicia. An Analysis of the New Formations in the Halieutica, Amsterdam 1970, 259.
18 On trouve même trois adjectifs surcomposés : ἀλλοτριομορφο-δίαιτος, ἀπαλεξί-κακος et φιλ-οιστρομανής.
19 Γεννο- γονιμ-/ -γενής -γονος ; θαλερο-/ -θαλής -θάλμιος ; λεκτρο-/ -λεκτρος ; τεχνο-/ -τεχνος ; φερ-/ -φόρος ; χορο-/ -χορος.
20 ʼΑντρο-, δρυμο-, κισσο-, λεκτρο-, ὁμβρο-, ὁπλο-χαρής.
21 ʼΑλλοτριομορφο-, ἀντρο-, ἀστρο-, παντο-, τεχνο-δίαιτος.
22 H. 5 (Éther), 13 (Cronos), 22 (Mer), 23 (Nérée), 25 (Protée), 35 (Létô), 37 (Titans), 41 (Mère Antaia), 44 (Sémélé), 46 (Liknitès), 47 (Périkionios), 48 (Sabazios), 62 (Justice), 72 (Fortune), 78 (Aurore), 82 (Notos), 86 (Songe). Dans tous les développements qui suivent, les chiffres prennent en compte toutes les occurrences mais n’incluent pas les variantes.
23 La longueur des hymnes varie de 6 à 30 vers plus 44 vers pour le Prologue.
24 Toutefois, 22 occurrences d’épithètes ne concernent pas des divinités ; elles ne seront pas prises en compte dans le développement qui suit, centré sur les seules épithètes de divinités ou d’éléments qui s’y rapportent.
25 Les chiffres qui suivent ne prennent en compte que les épithètes de divinités présentes dans l’hymne qui leur est consacré.
26 Némésis (h. 61), la Justice (h. 62), la Fortune (h. 72), Démon (h. 73), la Mémoire (h. 77), le Songe (h. 86) ou la Mort (h. 87).
27 Deux formes de Dionysos lui-même, Liknitès (h. 46) et Périkionios (h. 47), mais aussi Sémélé, sa mère (h. 44), Sabazios, son « père porteur » (h. 48), Hipta et le Silène qui ont été ses parents nourriciers (h. 49 et 54), ainsi que Palémon, son frère de lait (h. 75).
28 H. 33 (Victoire), 53 (Amphiétès), 71 (Mélinoé), 80 (Borée) et 85 (Sommeil).
29 Le Prologue contient aussi l’épithète néologique ἠπιοδώτης (v. 37) pour Asclépios, simple variante de ἠπιοδώρος (67, 2), et τετρακίων (v. 39) qui est épithète non d’une divinité mais de l’univers.
30 En particulier dans les requêtes où l’orant demande à la divinité d’apporter tel ou tel bienfait généralement caractérisé par des déterminants.
31 En 29, 10, καρποῖσι βρύουσα (Perséphone) aurait pu être remplacé par un *καρπόβρυος, mais ne l’a pas été…
32 Αἰολόμορφος est employé pour neuf divinités ; πολύμορφος en qualifie sept. Les deux adjectifs ne doivent pas être strictement synonymes puisqu’ils sont employés tous les deux dans le même vers pour qualifier Corybas (39, 5).
33 L’épithète πολυώνυμος caractérise quatorze divinités.
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