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    Plan détaillé Texte intégral TADA NI AHU, « SE RENCONTRER DIRECTEMENT », « SE TROUVER EN PRÉSENCE L’UN DE L’AUTRE » himo toki-akete, « dénouer les cordons de la ceinture »Pour finir Notes de bas de page Auteur

    Les tiges de mil et les pattes du héron

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    Table des matières

    Nouer et dénouer la ceinture du kimono : analyse de deux poèmes du Man’yôshû, suivie d’une « rêverie sur le temps »

    Julie Brock

    p. 357-370

    Texte intégral TADA NI AHU, « SE RENCONTRER DIRECTEMENT », « SE TROUVER EN PRÉSENCE L’UN DE L’AUTRE » Analyse Commentaire himo toki-akete, « dénouer les cordons de la ceinture » Première analyse Une interprétation consensuelle Prémisse du soir Rêverie sur le temps Commentaire Analyse du dernier vers Conclusion Pour finir Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Les expressions tada ni au, « se rencontrer directement », « se trouver en présence l’un de l’autre », et himo toki akete, « dénouer la ceinture du kimono », nous amènent au cœur de l’intimité des amants du Man’yô. Le premier poème que nous examinerons ici exprime une promesse de fidélité, le deuxième un amour infini. Les amants dénouent la ceinture, et cela produit pour ainsi dire une commutation de l’éclairage : comme si la nuit tombait sur eux seuls… Tel est le thème de la petite « rêverie sur le temps » que nous développerons en coda.

    TADA NI AHU, « SE RENCONTRER DIRECTEMENT », « SE TROUVER EN PRÉSENCE L’UN DE L’AUTRE »

    ふたりして結びし紐をひとりして我れは解きみじ直に逢ふまでは
    (11-2 919)1
    Futari shite musubishi himo o hitori shite ware ha toki-miji tada ni ahu made ha

    Analyse

    2Les premiers mots du poème, futari shite musubishi, forment une proposition dont la fonction est de compléter le mot nominal himo, et qui signifie littéralement : « le cordon que nous avons noué tous les deux ». Imaginant qu’il s’agit du cordon de ceinture du vêtement qui se porte en dessous du kimono, nous employons le singulier. D’après ce détail vestimentaire, il apparaît clairement que le poème est écrit par une femme. Elle ajoute : hitori shite ware ha toki-miji, « je ne les dénouerai pas moi seule ». Le poème se termine par tada ni ahu made ha, « jusqu’à ce que nous soyons réunis ». Si l’on associe les trois segments, on voit tout de suite que cette traduction littérale pose un problème d’euphonie et qu’elle est syntaxiquement mal construite.

    3Avant de procéder aux corrections de style nécessaires en français, il est important de noter deux éléments. D’une part, on observe dans les vers futari shite (tous deux) et hitori shite (moi seule) une répétition de la forme en shite qui rythme le poème et en renforce le sens. Par ailleurs, nous notons que la construction du poème s’inscrit dans une durée qui commence « quand nous étions ensemble », se poursuit « aussi longtemps que je serai seule », et tend vers un avenir où « nous serons de nouveau réunis ».

    4Le sens général est indiqué par le nœud de la ceinture du kimono, une image qui symbolise le lien formé entre les amants ; la poétesse s’engage de son côté à ne pas rompre la promesse de fidélité. Cette interprétation nous amène à la proposition suivante : « Le cordon que nous avons noué ensemble, je ne le dénouerai pas avant que nous soyons de nouveau ensemble ». Nous soulignons la répétition, qui nous paraît naturelle en français, de l’adverbe « ensemble », que nous préférons à la locution « tous les deux » pour des raisons d’euphonie. Par ailleurs, cet adverbe supporte la forme répétitive par laquelle nous pourrons imiter la répétition de la forme en shite.

    5Dans cette traduction, la répétition met en relation le passé où les amants « étaient ensemble » et le futur où « ils seront de nouveau ensemble », alors que dans l’original, elle porte sur le complément d’agent : « tous deux, nous avons noué le cordon de la ceinture » ; « toute seule, je ne le dénouerai pas ». Mais dans l’original comme dans la traduction, la répétition induit une opposition entre les moments où l’on commet les actions de nouer ou dénouer la ceinture et l’intervalle où la ceinture reste nouée. Par ce motif, nous pensons que le sens est rendu avec suffisamment de justesse.

    6Pour finir, nous proposons la traduction suivante :

    7« Le cordon que nous avons noué quand nous étions ensemble, je ne le dénouerai pas avant que nous ne soyons de nouveau ensemble ».

    8Dans cette version apparaît une proposition subordonnée conjonctive qui n’est pas dans l’original : « quand nous étions ensemble ». Dans la syntaxe du français, cette construction réalise l’équilibre entre les deux moments du temps où nous « étions » et nous « serons » ensemble. En marquant ainsi la conjonction temporelle, notre intention est aussi de donner au lecteur français un repère qui lui permet, pensons-nous, de mieux saisir le sens de l’original. Pour ainsi dire, nous explicitons le point de vue qui a guidé notre interprétation.

    Commentaire

    9Il convient ici de rapprocher les expressions verbales tada ni au, « se rencontrer directement », « se trouver en présence l’un de l’autre », et ai-miru, que nous avions trouvé dans le poème précédent […] : « se regarder », avec une forte nuance de réciprocité. En effet, ces deux expressions sont fortement connotées d’un sens qui n’est pas forcément érotique, mais très sensuel. La sensualité des amants du Man’yô s’exprime par la relation quasi tactile qu’ils nouent par le regard (ohohoshiku ai-miru), par le geste (futari shite musubishi himo) et par la promesse qu’ils échangent (hitori shite ware ha toki-miji).

    10Dans le présent poème, le nœud du kimono symbolise la promesse qui restera scellée jusqu’à la prochaine rencontre (tada ni ahu made ha). Le sujet du poème est une attente pleine d’espoir ; la poétesse se réjouit du moment où elle pourra défaire le nœud de son kimono. Dans le poème précédent (cf. supra, p. 119), les amants s’étaient rencontrés peu de temps auparavant. Le regard de l’amant éclaire le monde intérieur de la poétesse et lui fait paraître douce et interminable cette belle journée de printemps. Baignant dans les délices de l’amour comblé, on peut imaginer qu’elle porte la ceinture de son kimono bien serrée. Aussi, la tristesse et la solitude de l’amour, cet amour qui traverse la journée de printemps en s’accrochant au fil du souvenir, cette « souffrance » exprimée par la poétesse nous laisse l’impression paradoxale d’une ferme espérance, d’une confiance sans réserve et d’une attente joyeuse.

    himo toki-akete, « dénouer les cordons de la ceinture »

    高麗錦紐解開けて夕だに知らずある命恋ひっっかあらむ
    (11-2 4062)
    Koma nishiki himo toki akete yûbe dani shirazu inochi kohi-tsutsu ka aramu

    Première analyse

    11Le premier mot du poème, Koma, désigne la Corée. On suppose que la maîtresse du poète porte un kimono noué par un nishiki : une ceinture de brocart importée de Corée. Cette simple allusion évoque une personne de milieu fortuné. Dans l’esprit du lecteur se forme l’image d’une belle dame vêtue de soieries somptueuses. On pourrait croire que les étoffes précieuses sont traitées avec des égards particuliers, mais il n’en est rien. L’expression nishiki himo toki-akete, littéralement « dénouer le cordon et ouvrir la ceinture de brocart », ne contient aucune allusion aux soins que pourrait requérir la précieuse ceinture. Le geste d’ouvrir le kimono étant décrit sans aucune précaution de langage, cela laisse imaginer, dans la scène décrite par le poème, l’absence de précaution à l’égard du kimono lui-même. De cette opposition entre le luxe de la toilette et la brièveté du déshabillage naît une impression de soudaineté. Une fois le cordon dénoué avec une hâte fébrile, que se passe-t-il ensuite ? Le lecteur n’en saura rien. Le vers suivant exprime uniquement ceci : yûbe dani shirazu, « sans connaître le soir ».

    12À la conclusion du poème, la locution kohi-tsutsu-ka aramu forme un seul segment syntaxique. L’analyse en sera donnée plus loin, mais nous notons d’ores et déjà que cette locution renvoie au langage parlé. La marque de l’oralité et de la subjectivité se cristallisant dans la partie conclusive, tout notre effort pour analyser le poème ne serait rien s’il ne pouvait aboutir dans une représentation de la scène vécue – c’est notre hypothèse – par un couple d’amants. L’essentiel est que nous arrivions, à la fin de cette représentation, à ouïr le chuchotement de ce derniers vers que le poète – c’est notre interprétation – glisse à l’oreille de la dame.

    Une interprétation consensuelle

    13On remarque dans ce poème une résonance entre « le soir » (yûbe) et « la vie » (inochi). Cette résonance est familière aux oreilles du lecteur natif, car la langue japonaise utilise souvent la métaphore du « soir » pour désigner la dernière étape de la vie. Ici, le verbe à la forme ren’yô, shirazu, est en position déterminante par rapport au nom inochi. On obtient ainsi un segment nominal, yûbe dani shirazu aru inochi, « cette vie qui ne connaît pas le soir ». On perçoit aussitôt, dans cette partie du poème, la référence à une pensée de l’impermanence (mujôkan). Cette partie est généralement interprétée par les spécialistes japonais de la manière suivante : « Moi qui ne sais pas même si je pourrai vivre jusqu’à ce soir [pourrais-je continuer de t’aimer toute ma vie]3 ? », ou, si l’on change l’ordre des mots : « Pourrais-je continuer de t’aimer jusqu’au soir de ma vie, moi qui ne sais même pas si je vivrai jusqu’à ce soir ? » La traduction est obligée de répéter le mot « soir » que l’original emploie dans la double acception du « soir » de la journée et du « soir » de la vie.

    14Toujours est-il que l’interrogation du poème, d’après les exégètes, porte sur la durée de la vie. Plusieurs lecteurs natifs nous ont confirmé cette interprétation : la vie est éphémère, et les joies qu’elle procure aux humains sont de courte durée ; quels que soient nos désirs, leur réalisation est soumise à l’arrêt du destin ; autrement dit, le poète (ou la poétesse) est conscient(e) du fait qu’il (ou elle) peut mourir au cours de cette journée même, et son désir amoureux se transforme en une conjecture sur le temps qui nous entraîne, nous, nos désirs, nos amours, vers le « soir de la vie ». Son poème exprime l’inquiétude d’être emporté(e) si vite qu’il (ou elle) n’est pas certain(e) de pouvoir continuer de vivre au-delà de cette journée même.

    15Partagée par la majorité des lecteurs et les plus grands spécialistes, cette interprétation ne peut évidemment être remise en cause. En tant que lectrice de langue étrangère, comment pourrions-nous mettre en question une interprétation qui réfléchit si exactement la pensée de l’impermanence, mûrie par une longue tradition bouddhiste ? Mais nous voudrions nous arrêter un instant sur un point qui nous interpelle. Si l’on regarde en effet comment cette interprétation se traduit en japonais, on trouve à peu près le sens suivant (le poème est attribué à une femme) : « Ayant défait ma ceinture de brocart, moi qui ne sais même pas si je pourrai vivre jusqu’à ce soir, pourrais-je continuer de t’aimer toute ma vie ? ». En lisant cette traduction, il nous paraît bien difficile de faire le lien entre les trois parties. Comment décrypter le sentiment exprimé par la poétesse dans les mots : « Ayant défait ma ceinture de brocart, moi qui ne sais même pas si je pourrai vivre jusqu’à ce soir » ? Nous ne savons pas davantage comment interpréter la question qui conclut le poème : « pourrais-je continuer de t’aimer toute ma vie ? » Cette interrogation s’attache bien évidemment au contexte de la scène qui, à en juger par le kimono défait, se situe vraisemblablement « pendant l’amour ». N’est-il pas étrange que, dans un pareil moment, la poétesse adopte une posture détachée, un ton docte, un regard tout philosophique, pour exprimer une pensée sur la durée du jour, de la vie et de l’amour ? Nous avons en tout cas l’impression d’un décalage entre le lieu du poème et son expression, et cette impression est encore renforcée par le supposé que nous tenons d’Aoki Takako, à savoir qu’à l’époque du Man’yô, l’idéal de l’amour est une fusion du corps et de l’esprit. S’il en est réellement ainsi, comment admettre une interprétation fondée sur une conception intellectualisée de l’amour ?

    16En toute objectivité, il est probable qu’un énoncé se perçoit très différemment selon que le lecteur est de langue native ou étrangère. Si donc l’on se représente, en tant que lecteur étranger, le scénario de lecture des traducteurs japonais, on peut raisonnablement supposer que la deuxième partie du poème leur est apparue comme une méditation sur l’impermanence. Par ailleurs, on sait que leur lecture se fonde sur des connaissances historiques. Ils savent que ce poème figure dans le recueil intitulé Kakinomoto no Hitomaro-kashû 柿本人麻呂歌集 « Recueil de poèmes de Kakinomoto no Hitomaro4 », qui a été repris dans le onzième volume du Man’yôshû dont l’édition s’achève au milieu du viiie siècle5. Ils savent également que, depuis la première édition, il est classé dans la catégorie des « poèmes de voyage ». Comme on l’imagine aisément, ils en ont déduit que la poétesse est la maîtresse d’un homme qui est parti en voyage, et dont le retour est prévu le soir même de cette journée qui se déroule dans une attente interminable. Enfin, ils sont au courant d’une croyance superstitieuse qui, à l’époque du Man’yô, voyait dans l’ouverture accidentelle du nœud de la ceinture l’heureux présage d’une rencontre amoureuse, et ils se fondent sur cette croyance pour imaginer une scène où la femme, en proie à un irrépressible désir, aurait ouvert de sa propre initiative le nœud de son kimono, en sorte de faire venir son amant6. L’accumulation de tous ces éléments participe d’un scénario correspondant au déroulement supposé de la scène décrite par le poème : une fiction sur laquelle ils établissent leur traduction.

    17Notre lecteur peut mesurer l’étendue des connaissances nécessaires pour traduire ce poème. La complexité des hypothèses exige de nombreuses explications, mais le traducteur les fournit bien volontiers, assuré par avance d’emporter l’adhésion du lecteur puisque son interprétation se fonde sur la pensée bouddhique, largement consensuelle. Le défaut que nous trouvons à cette traduction, quant à nous, réside d’abord dans le caractère spécieux d’un sujet qui n’a plus grand chose de poétique, tout ficelé qu’il est dans les supposés du savoir. Mais il réside surtout dans la fâcheuse posture de cette poétesse qui, non contente d’ouvrir son kimono dans l’attente du voyageur bien aimé, se met à déclamer sa crainte de mourir avant le soir tant l’attente lui paraît douloureuse. L’auteur de cette description place le lecteur dans une situation de voyeurisme tout à fait inhabituelle dans le Man’yôshû, où les émois charnels se manifestent discrètement, et se disent de manière spirituelle, non dénuée de sentiments. La crudité de la scène nous semble non seulement une cruauté de la part des traducteurs, mais un anachronisme. Par tous ces motifs, nous nous proposons d’interpréter le poème d’une manière originale – pour ne pas dire hérétique, ce que nous assumerons – en attachant le vécu de cette femme à celui d’une autre femme, une autre poétesse, elle aussi amoureuse.

    18N’avons-nous pas lu, dans le poème précédent, la promesse que cette femme fait à son amant de ne pas dénouer sa ceinture aussi longtemps qu’ils ne seront pas réunis ? Sur la foi de ce serment, nous supposerons les amants réunis au moment où s’ouvre la ceinture du kimono, c’est-à-dire au commencement de la scène décrite par le poème. C’est donc en nous plaçant au cœur de leur intimité que nous tenterons d’analyser le poème.

    Prémisse du soir

    19Il faut bien se dire que le lecteur étranger, lui, ne dispose pas a priori des connaissances qui lui permettraient d’interpréter le poème d’une manière savante. Et même s’il fait l’effort de se hisser au niveau d’instruction nécessaire, il sera bien en peine de retrouver, dans les traductions en japonais moderne, le moindre souffle lyrique. Ce qui nous gêne, dans ces traductions, n’est évidemment pas l’interprétation bouddhiste dont nous percevons bien les motifs, mais bien l’absence du sentiment amoureux, une froideur, une sécheresse et, comme nous l’avons dit plus haut, la crudité de l’exhibition du désir féminin. Cette poétesse qui défait ses vêtements dans l’espoir superstitieux de faire venir son amant, tourmentée par un désir si furieux qu’elle craint de ne pas lui survivre, lève le voile sur une violence de l’amour que les poètes du Man’yô, en général, ne disent pas.

    20Pour réfléchir au moyen de rendre à l’amour sa réciprocité, sa plénitude et sa poésie, relisons d’abord le poème comme nous l’avons lu pour la première fois : sous l’angle d’une scène qui se déroule au présent. Le sens du poème se découvre dans une succession temporelle où les gestes s’accordent avec les mots : « dénouer les cordons de la ceinture » et « ne pas voir venir le soir ». D’après cette interprétation, la chute du kimono découvre le corps de la femme devant les yeux de son amant. Les mots suivants suggèrent l’étreinte qui se prolonge « sans voir venir le soir ». Telle est la scène qui se présente en tout cas spontanément devant les yeux d’un lecteur qui ne médite pas sur l’impermanence, mais qui lit simplement le poème essayant d’imaginer le tableau qu’il décrit.

    21On nous objectera que ce tableau n’est pas moins fictif que l’autre. C’est vrai, et d’ailleurs nous savons parfaitement la provenance de cette imagination. Elle vient du poème étudié précédemment : « Les cordon de la ceinture que nous avons noués quand nous étions ensemble, je ne les dénouerai pas avant que nous ne soyons de nouveau ensemble ». Nous avons signalé plus haut le sens métaphorique du lien représenté par la ceinture du kimono que les amants nouent et dénouent uniquement quand ils sont réunis. Dans le poème que nous examinons ici, nous retrouvons cette image du cordon que l’on dénoue, induisant, dans la logique du symbole, que les amants, à ce moment du temps, sont réunis.

    22Telle est l’hypothèse sur laquelle nous nous sommes appuyées pour lire tout d’abord le poème comme une scène du présent. Dans cette hypothèse, « dénouer les cordons de la ceinture » ne signifie-t-il pas dévoiler le corps qui se trouve à l’intérieur du kimono ? L’action d’ouvrir la ceinture s’exprime par la forme verbale toki-akete, où la particule te indique un lien logique avec le verbe de la proposition suivante : shirazu, « ne pas connaître (le soir) ». Plutôt que le rapport de causalité privilégié par les traducteurs japonais, nous avions, quant à nous, attaché notre première lecture à la logique temporelle qui relie les deux scènes dans la perspective de la réalité vécue. Suggérée par le dévoilement de la femme, l’action suivante nous paraissait alors résumée par les mots : « nous n’avons pas vu venir le soir ».

    Rêverie sur le temps

    23À force de lire le poème à haute voix, il nous est apparu que le mot himo, « le cordon de la ceinture », possède un deuxième sens homonymique : celui de hi mo, « le jour ». Cette découverte nous a d’abord fait sourire : détacher les deux syllabes de himo ne revient-il pas à dénouer métaphoriquement le cordon… du langage ? Cette idée nous est venue d’une réminiscence de la locution japonaise yoru mo toki-akete, « le jour se lève » (littéralement : la nuit se dissipe), laquelle locution n’est pas employée dans le poème mais suggérée par l’emploi de toki-akete. Frappée par l’homonymie de himo et hi mo, nous avons donc substitué au sens du « cordon de la ceinture » celui du « jour », que nous avons attaché au verbe toki-akete pour obtenir la variation hi mo toki akete. Disons-le tout de suite : une telle expression ne veut rien dire en japonais. Il s’agit simplement d’un néologisme que nous avons formé, par une association quasiment inconsciente, sur le modèle de yoru mo toki-akete. Pour en déchiffrer le sens, il suffit de substituer hi mo à yoru mo, ce qui revient à intervertir le jour et la nuit : « la nuit tombe ».

    24Née de la résonance de toki-akete, cette interprétation est donc parfaitement erronée. Nous aurions pu nous en apercevoir immédiatement, mais alors même que ce néologisme se formait dans notre esprit, au moment où nous parvenions à déchiffrer l’évocation du « soir » (hi mo toki-akete : la nuit tombe), notre regard se posa sur le mot qui suit immédiatement toki-akete. Quelle coïncidence ! Ce mot était justement yûbe, « le soir ». A cause de cette coïncidence, il nous avait fallu admettre que notre interprétation fantaisiste se trouvait pour ainsi dire cousue dans le texte original. Qu’elle procédait du monde poétique lui-même, et non de notre seule imagination. Surprise comme si nous venions de toucher quelque chose de solide dans la réalité du poème, il nous fallut encore refermer la brèche temporelle qui s’était ouverte dans notre imagination (hi mo toki-akete) en même temps que la ceinture s’était ouverte dans la réalité du poète (himo toki-akete). Et revenant dans notre présent à nous, c’est-à-dire dans la temporalité du poème que nous étions en train de lire, il nous sembla que le monde où nous reprenions pied n’était plus tout à fait le même. Dans l’intervalle très bref que nous venons de décrire, une sorte de phénomène étrange avait pour ainsi dire fait tomber la nuit sur la scène décrite par le poème. Comme si la nuit était tombée sur eux seuls, les amants nous semblaient désormais enveloppés de ténèbres.

    Commentaire

    25D’après notre hypothèse, la ceinture se dénoue dans un synchronisme parfait avec la venue du soir. On peut facilement le vérifier, puisque le mot « soir » intervient juste au moment où, dans la scène du poème, le cordon est dénoué, le kimono tombe. Ainsi, comme si la nuit tombait pour dissimuler le corps dénudé de la femme, cette coïncidence constitue à nos yeux le point névralgique du poème. Car la nudité, tout en étant dissimulée par le voile protecteur de la nuit, se montre aux yeux du poète qui ne peut en détacher son regard. C’est ainsi que l’évanouissement de la lumière du jour fait ressortir le caractère charnel de ce corps féminin. Le sujet du poème est cette présence invisible et palpable, sur laquelle se concentre un regard tactile. Quasiment « sous nos yeux », nous voyons ainsi la fiction prendre corps dans cette commutation de l’éclairage qui se produit dans l’action : simultanément, les amants dénouent la ceinture, et l’ombre se répand dans la pièce. La thématique du « soir » (yûbe), métaphore de la fin de la vie, participe harmonieusement de cet éclairage propice au songe et à la rêverie. Marquant le commencement de la nuit, le geste de déshabiller la femme peut aussi, sous cet angle, marquer le commencement d’un temps comprenant toute la vie, voire davantage : une vie qui ne connaît pas le soir, une vie infinie… (yûbe o shirazu aru inochi).

    26Enfin, notons que la fonction d’ouverture exprimée par le mot akete (infinitif akeru, « ouvrir ») se réalise non seulement au degré ordinaire (ouvrir le kimono) ou métaphorique (entrer dans la nuit), mais également au degré d’une lecture métaphysique, où cette ouverture marque le commencement d’une vie qui ne connaît pas le soir. Loin de la vision pessimiste du mujôkan, nous voyons se dessiner au contraire l’expression d’un amour infini, l’aspiration à une vie qui se conçoit tout entière à l’échelle du moment que les amants sont en train de vivre. Dans cette perspective, le kimono s’ouvre et, pour exprimer son émotion, notre poète emploie le mot yûbe, dont les sons résonnent en harmonie avec la lumière du soir… La nuit, tombant sur le corps de la femme et les recouvrant tous les deux comme un voile, se répand alors dans l’atmosphère de la pièce qui se joue à l’intérieur du poème. Séparant les amants du monde ordinaire, où les choses et la vie ont une fin, ce reflet est comparable à la texture des mots : il est l’instrument de création d’un monde infini. Qu’importe que la journée se termine, et qu’importe que la vie finisse aujourd’hui, puisque les amants vivent une sorte de rêve dans une nuit sans fin contenant toute la vie.

    Analyse du dernier vers

    27Comme nous l’avons noté en première analyse, la scène où la femme se dénude s’attache à une conjecture exprimée par aramu. L’action du poème est ponctuée par cette expression du langage intérieur. Que cette action se déroule dans l’imagination du lecteur ou dans le souvenir du poète n’a guère d’importance. Ce qu’il convient de souligner, c’est la relation qui s’opère entre le moment où le kimono s’ouvre (himo yoki-akete) et l’effet que cet événement produit dans la psyché du poète : un soupir (… aramu). Ce rapport entre les deux moments du temps, nous aimerions le traduire par une simple exclamation : « Ah ! », voire par un simple point de suspension.

    28Il nous reste à interroger la particule interrogative ka dans le dernier vers : kohi tsutsu ka aramu. Analysons d’abord la composition de ce segment syntaxique. On reconnaît le mot kohi, « amour », employé dans une forme verbale suivie de plusieurs particules : tsutsu, indiquant une action prolongée, ka, indiquant une interrogation (une indétermination ou une indécision), et aramu, en japonais moderne darô, indiquant une interrogation du domaine intérieur. Le japonais moderne pourrait rendre le sens de cette expression de la manière suivante : koi tsuzukeru koto ga dekiru darô ka, « pourrais-je continuer de t’aimer ? ». Du point de vue grammatical, cette interprétation s’attache à la proposition précédente : « pendant une vie qui ne connaît pas le soir ? ».

    29Ce qui nous paraît étrange, c’est la forme interrogative. Pourquoi cette question ? Quel obstacle pourrait empêcher la continuation de l’amour, sinon la mort, un jour, on ne sait quand ? Cependant, la pratique du japonais contemporain montre que la particule interrogative ka ne s’emploie pas uniquement pour poser une question. Et d’ailleurs, la traduction de cette forme interrogative dans les versions modernes fait ressortir trop vivement l’aspect unilatéral du questionnement, alors que celui-ci nous paraît plus allusif en japonais ancien.

    30Revenons maintenant sur le mot placé derrière la particule ka : aramu. Composé de la forme mizenkei de ari, « être », et de mu, auxiliaire indiquant la conjecture, aramu sert à exprimer un état intérieur. En se plaçant du point de vue de l’expérience vécue par les amants, ne pourrait-on imaginer que l’état intérieur du poète (aramu) reste informulé depuis le moment où la ceinture du kimono s’ouvre, et trouve enfin la possibilité de s’exprimer une fois que les amants sont allés au bout de leur geste,… une fois que le poète est allé au bout de sa pensée ? Une subjectivité amoureuse, dont l’émotion est palpable, nous semble traverser ce poème de part en part. Elle suit un chemin souterrain pour arriver à la fin du poème sur le lieu de sa manifestation orale. C’est en effet dans le registre du discours direct, et plus précisément sous la forme d’un questionnement (ka) que le poète s’adresse à la femme aimée.

    31Sachant cela, retournons vers le tableau décrit par le poème. La nuit est tombée sur le corps de la femme qui a retiré son kimono. Plongés dans l’obscurité, les amants restent silencieux. Mais une pensée se fraie un chemin à travers les ténèbres inconscientes et prend forme dans une question adressée par l’amant à sa maîtresse.

    32Pour savoir ce qu’il va lui dire, il est essentiel de saisir le mécanisme qui joue entre ka (la marque interrogative) et mu (la marque du désir)7. Le rapport entre ka et aramu se formule, ainsi que nous l’avons dit, dans le registre du style direct : la particule ka indique a minima que la locution s’adresse à quelqu’un. En l’occurrence, le poème tout entier constitue l’expression du désir que cet homme veut transmettre à sa bien-aimée, sans doute en vue de la presser de répondre :

    « Ah ! je voudrais passer toute ma vie à t’aimer ainsi [d’un amour sans fin]8 ? »

    Conclusion

    33Selon notre interprétation, la forme interrogative ka n’indique pas une véritable question. Dans la scène décrite par le poème, elle traduirait plutôt, de la part du locuteur qui exprime un sentiment (aramu), le désir d’entendre sa bien-aimée acquiescer à cette question qui n’en est pas une. Cependant, rappelons-nous que le poème est une forme stylisée dont les amants du Man’yô faisaient usage pour se déclarer leur amour. Dans ce sens, la marque interrogative aurait pour fonction de solliciter directement le lecteur (en l’occurrence la lectrice). Interpellé(e) par cette question qui sonne en vérité comme une affirmation du bonheur infini, celui-ci (celle-ci) est amené(e) à partager cette vision plutôt qu’à donner un avis. Comprenant la réponse de l’autre, le sens de la question ne se réduit donc pas à l’interrogation. Dans la scène du poème, il affirme un état de relation tel que les deux amants répondent du fond du cœur à l’injonction marquée par la particule ka. Par ce motif, la version finale de notre traduction élimine l’interrogation au bénéfice du Ah ! qui nous semble exprimer suffisamment le type d’harmonie recherchée ou exprimée par le poète.

    34« Dénouer ta ceinture de brocart et ne pas voir venir le soir. Ah ! je voudrais continuer de t’aimer toute ma vie [d’un amour sans fin]. »

    Pour finir

    35Dans les mots yûbe dani shirazu inochi, « une vie qui ne connaît pas le soir », la vie (inochi) est personnifiée par son ignorance. Or, dans la logique de notre interprétation, la vie ne peut pas « connaître le soir », puisque c’est déjà la nuit ! Une nuit métaphysique, bien entendu, qui naît dans la double acception de himo (la ceinture) et hi mo (le jour). Cette association, comme nous l’avons indiqué, est fautive, puisque l’expression hi mo toki-akete n’existe pas en japonais. Cependant, c’est dans cette hypothèse erronée que nous est apparu le sens le plus profond de ce poème : sa vérité subjective, c’est-à-dire ce qu’il signifie pour nous. En explicitant cette interprétation, comme il se doit, sur le mode de la fiction, nous souhaitions parvenir à la conclusion suivante.

    36Entre le geste d’ouvrir le kimono et la nudité qui en rayonne, la différence se marque dans le regard qui découvre le corps dévoilé. Selon notre interprétation, le poète élude cette vision, il la dissimule au moyen d’un procédé évoquant un soudain assombrissement de la lumière, c’est-à-dire une élusion suivie de la mention du soir (yûbe). Au début de l’analyse était, rappelons-le, une simple imagination de notre part (hi mo au lieu de himo). A cette étape, l’éclairage du poème était quasiment subliminal. Mais il a trouvé un point d’ancrage sémantique dans le mot yûbe. Pour les exégètes japonais, et sans doute pour le poète, ce mot est employé dans le sens métaphorique d’une vie qui ne connaît pas sa propre fin. Mais pour nous qui sommes arrivés sur ce point de l’interprétation, il symbolise en même temps un état de la nature humaine, et le pouvoir que les hommes et les femmes ont emprunté à la nature universelle, de plonger les objets dans l’obscurité, non pour les dissimuler, mais peut-être au contraire pour mieux les voir.

    37On nous objectera que nous nous sommes bien éloignées de la conception bouddhique du mujôkan. C’est vrai, mais cet éloignement était déjà consommé, rappelons-le, dans la lecture des traductions en japonais moderne, où nous sentions une discordance entre les trois moments du poème. L’action décrite dans le premier vers : « défaire la ceinture de brocart », l’assertion métaphysique qui constitue le deuxième vers : « une vie qui ne connaît pas le soir », et enfin la question qui intervient dans le troisième vers : « Pourrais-je continuer de t’aimer ? », symbolisent en effet trois moments du temps que les traducteurs japonais relient eux aussi par l’artifice d’une fiction : le geste d’ouvrir la ceinture étant considéré par eux comme un acte de dévotion (ou de magie) accompli par la femme en sorte de faire venir son amant absent9. La traduction qui en découle porte à nos yeux une contradiction insurmontable : non seulement elle efface les traces d’une relation intersubjective, mais surtout, elle ferme la porte à une interprétation plus spontanée, plus vivante, et tellement plus proche de la réalité de l’amour et de sa vérité !

    38En définitive, la pensée du mujôkan (impermanence) ouvre à l’interprétation japonaise une perspective consensuelle. Cependant, l’argument d’un « rituel à l’envers » nous semble si peu convaincant que nous avons préféré adopter un point de vue « hérétique », c’est-à-dire que nous avons tenté d’interpréter le poème en tant que poème : en nous attachant au tableau qu’il décrit. Ne faut-il pas « faire tomber la nuit » pour éclairer le fond universel des choses ? Comme si la « nuit » était un voile transparent, sa fonction serait de faire sortir de l’ombre les objets invisibles sous la lumière, telle par exemple, dans ce poème, la vérité du sentiment amoureux.

    Notes de bas de page

    1 Ce poème correspond à la citation 6 dans la contribution d’Aoki Takako (infra, p. 404). On observe qu’il ressemble beaucoup à celui de la citation 16 (ibid., p. 405).

    2 Ce poème correspond à la citation no 10 dans la communication d’Aoki Takako.

    3 C’est le cas dans la traduction suivante, de Nakanishi Susumu : 「高麗錦の紐をほどいて、今日の夕方まで生きられるかどうかさえわからないこの命で、恋いつづけて いるのだろうか」 (in Nakanishi Susumu, Man’yôshû, op. cit.)

    4 Il s’agit d’un recueil publié avant le Man’yôshû.

    5 À l’époque Tenpyôki, où s’épanouit la culture éponyme influencée par la culture chinoise, et même, de plus loin, par la culture persane.

    6 « On voyait dans une ceinture de kimono se dénouant par hasard le présage d’une rencontre amoureuse. Ici, à l’inverse, la poétesse défait volontairement la ceinture de son kimono en croyant ainsi provoquer la venue de son amant », éd. Shôgakukan, op. cit., vol. 3, p. 184.

    7 Le rapport entre ka et mu s’appelle en japonais kakari-musubi, nom d’une règle de grammaire qui veut que si on associe un verbe auxiliaire avec les particules zo, namu, ya, ka, la terminaison de ce verbe est à la forme ren’yô. Ajoutons qu’il existe un emploi où ka a un sens exclamatif, mais dans ce cas il se situe toujours en conclusion de l’énoncé, et sa nature grammaticale n’est pas la même.

    8 「高麗錦の紐を解き明けて夕べもわからず、命をかけて果てしなく恋つづけたいものだ」 (trad. Noda Minori).

    9 En effet, les traducteurs japonais arguent d’un « rituel à l’envers » pour justifier leur interprétation. Cet argument nous évoque le célèbre mythe de l’éclipse d’Amaterasu, la déesse du soleil. Fâchée contre son frère Susanoo, celle-ci s’est cachée dans une grotte, plongeant le monde dans l’obscurité de la nuit. Alors, une déesse courageuse et forte, Ame no Uzume, se pare d’une liane en guise de ceinture, orne sa chevelure, également d’une parure végétale, puis, agitant dans ses mains des rameaux de bambous nains aux feuilles bruissantes, elle se met à danser devant l’entrée de la grotte. « Les seins nus, elle détache les cordons de sa jupe qui tombe en laissant voir son sexe » [La phrase originale est la suivante : 「胸乳をかき出で裳紐をほとにおし垂れき」 (Kojiki Jôdai Kayô (Le Kojiki, suivi des chants de l’époque ancienne), Ogihara Asao et Kônosu Hayao (éd.), éd. Nihon kotenbungaku zenshû 1 (Œuvres complètes de la littérature classique japonaise), éd. Shôgakukan, 1973). Cependant, l’interprétation d’une attitude provocatrice, dans le cas de notre poème, conduit à peindre un tableau où le désir se confond avec l’amour. Cette interprétation ne laisse aucune place à l’expression du sentiment, et c’est pourquoi nous la réfutons.

    Auteur

    • Julie Brock

      Professeur, Institut de Technologie de Kyôto, initiatrice et coordinatrice du projet « Lire et traduire les poésies orientales » au Réseau Asie (CNRS/FMSH), directrice du programme « Réception et créativité » à l’Institut international des Hautes études de Kyôto (IIAS), esthétique, littératures japonaise et comparée, traductologie.

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    1 Ce poème correspond à la citation 6 dans la contribution d’Aoki Takako (infra, p. 404). On observe qu’il ressemble beaucoup à celui de la citation 16 (ibid., p. 405).

    2 Ce poème correspond à la citation no 10 dans la communication d’Aoki Takako.

    3 C’est le cas dans la traduction suivante, de Nakanishi Susumu : 「高麗錦の紐をほどいて、今日の夕方まで生きられるかどうかさえわからないこの命で、恋いつづけて いるのだろうか」 (in Nakanishi Susumu, Man’yôshû, op. cit.)

    4 Il s’agit d’un recueil publié avant le Man’yôshû.

    5 À l’époque Tenpyôki, où s’épanouit la culture éponyme influencée par la culture chinoise, et même, de plus loin, par la culture persane.

    6 « On voyait dans une ceinture de kimono se dénouant par hasard le présage d’une rencontre amoureuse. Ici, à l’inverse, la poétesse défait volontairement la ceinture de son kimono en croyant ainsi provoquer la venue de son amant », éd. Shôgakukan, op. cit., vol. 3, p. 184.

    7 Le rapport entre ka et mu s’appelle en japonais kakari-musubi, nom d’une règle de grammaire qui veut que si on associe un verbe auxiliaire avec les particules zo, namu, ya, ka, la terminaison de ce verbe est à la forme ren’yô. Ajoutons qu’il existe un emploi où ka a un sens exclamatif, mais dans ce cas il se situe toujours en conclusion de l’énoncé, et sa nature grammaticale n’est pas la même.

    8 「高麗錦の紐を解き明けて夕べもわからず、命をかけて果てしなく恋つづけたいものだ」 (trad. Noda Minori).

    9 En effet, les traducteurs japonais arguent d’un « rituel à l’envers » pour justifier leur interprétation. Cet argument nous évoque le célèbre mythe de l’éclipse d’Amaterasu, la déesse du soleil. Fâchée contre son frère Susanoo, celle-ci s’est cachée dans une grotte, plongeant le monde dans l’obscurité de la nuit. Alors, une déesse courageuse et forte, Ame no Uzume, se pare d’une liane en guise de ceinture, orne sa chevelure, également d’une parure végétale, puis, agitant dans ses mains des rameaux de bambous nains aux feuilles bruissantes, elle se met à danser devant l’entrée de la grotte. « Les seins nus, elle détache les cordons de sa jupe qui tombe en laissant voir son sexe » [La phrase originale est la suivante : 「胸乳をかき出で裳紐をほとにおし垂れき」 (Kojiki Jôdai Kayô (Le Kojiki, suivi des chants de l’époque ancienne), Ogihara Asao et Kônosu Hayao (éd.), éd. Nihon kotenbungaku zenshû 1 (Œuvres complètes de la littérature classique japonaise), éd. Shôgakukan, 1973). Cependant, l’interprétation d’une attitude provocatrice, dans le cas de notre poème, conduit à peindre un tableau où le désir se confond avec l’amour. Cette interprétation ne laisse aucune place à l’expression du sentiment, et c’est pourquoi nous la réfutons.

    Les tiges de mil et les pattes du héron

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    Brock, J. (2013). Nouer et dénouer la ceinture du kimono : analyse de deux poèmes du Man’yôshû, suivie d’une « rêverie sur le temps ». In J. Brock (éd.), Les tiges de mil et les pattes du héron. Paris: CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.23519
    Brock, Julie. « Nouer et dénouer la ceinture du kimono : analyse de deux poèmes du Man’yôshû, suivie d’une “rêverie sur le temps” ». In Les tiges de mil et les pattes du héron, édité par Julie Brock. Paris: CNRS Éditions, 2013. doi:10.4000/books.editionscnrs.23519.
    Brock, Julie. « Nouer et dénouer la ceinture du kimono : analyse de deux poèmes du Man’yôshû, suivie d’une “rêverie sur le temps” ». Les tiges de mil et les pattes du héron, édité par Julie Brock, CNRS Éditions, 2013, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.23519.

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    Brock, Julie, éditeur. Les tiges de mil et les pattes du héron. CNRS Éditions, 2013, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.23303.
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