Théorie des formes sémantiques : quelques pistes de réflexion pour la traduction des métaphores
p. 259-268
Texte intégral
Présentation de la théorie des formes sémantiques
1En faisant ce travail1 je n’ai pas pensé spécialement à la traduction, bien que je sois moi-même traducteur, puisque j’ai notamment traduit le livre de Käte Hamburger Logique des genres littéraires (Seuil, 1977). La traduction du titre est déjà fortement « dissimilatrice » par rapport à l’original allemand Logik der Dichtung. Je suis très heureux d’avoir l’occasion de présenter ce que vous appelez « ma théorie » ; j’aime bien mettre des guillemets à « théorie » parce que ce sont des idées impressionnistes plutôt qu’une théorie. Parce qu’avec la notion de théorie, il y a quelque chose de trop visuel, de trop ramassé, de trop systématique… et ce n’est pas tout à fait cela. Il ne s’agit que d’un ensemble de thèses élaborées surtout dans deux livres (Pour une théorie des formes sémantiques, motifs, profils, thèmes, PUF, 2001 ; et Motifs et proverbes, PUF, 2006) écrits avec mon co-auteur Yves-Marie Visetti, dont la contribution à la « théorie » est d’ailleurs plus significative que la mienne2.
2Le centrement est d’abord sur le lexique, sur la grammaire, puis sur les paroles sentencieuses, sur l’expression linguistique plus généralement. Un des postulats de base, c’est celui d’une analogie entre activité de langage et activité perceptive, une inspiration phénoménologique marquée notamment par Maurice Merleau-Ponty. Il s’agit de dégager la notion d’expressivité en langue en faisant travailler cette analogie avec la perception, et de voir en même temps comment la langue participe à la création de l’expérience par une sorte de rebond, de reprise de la perception, de creusement de la perception, de qualification d’une couche perceptive « cognitive » et chargée d’engagements, d’imagination, d’expressivité. Le sémantisme des mots, comme on va le voir, et des expressions, des proverbes, des poèmes, etc., comporte cette couche perceptive au sens des théories de la Gestalt, mais retravaillée en termes de qualification psychologique beaucoup plus poussée de l’attention. La perception n’est pas simplement l’enregistrement, une sorte de déplacement d’objet comme on le dit parfois, une simple lecture en surface : voir ce qui se déplace, ce qui bouge, ce qui ne bouge pas. Pour nous comme pour Merleau-Ponty, c’est beaucoup plus que ça. Il s’agit de retrouver le fait que percevoir c’est sentir, mais c’est aussi expérimenter, se préparer à agir. Il n’y a pas seulement la vision (on récuse une sorte de primat de la vue parmi les sens) mais aussi les pratiques, les jugements de valeur esquissés, etc. Il suffit de voir bouger quelqu’un pour l’évaluer, pour peut-être laisser se former en nous un jugement ou seulement une impression esthétique, l’anticipation d’un jeu pré-catégoriel (c’est-à-dire impossible à fixer avec précision) de placements et d’engagements, tant de lui que de moi. La perception ce sont aussi des conjectures, des projets qui s’esquissent et qu’on lit dans des physionomies ou des textures. Cela pour montrer que l’analogie perceptive va beaucoup plus loin qu’on ne le pense généralement, notamment lorsqu’on la réduit à une question de formes géométrisées (ou à peu près).
3Je vais me centrer sur le problème de la sémantique lexicale. La métaphoricité pointe très vite le bout de son nez : on voit les questions du sens figuré, de la figuralité du sens ; d’où le rapport immédiat à la poésie. L’identité lexicale, le centrement sur le « mot » pris au sens large de parole ramassée, c’est évidemment essentiel pour la traduction, et je suis content d’avoir l’occasion d’essayer de développer un peu cet aspect des choses.
4L’analogie avec la perception est extrêmement importante, y compris pour traiter du sens lexical : le mot/morphème table par exemple (tables de la loi, table des matières, tabler, établir, s’attabler, organiser une table ronde, se mettre à table (en langage policier), établi, tabulation, etc.), suppose le déploiement de toute une imagination perceptive en même temps que linguistique. Dans un second temps, on peut distinguer ce que nous nommons un « motif morphémique ».
5Le lexique n’est donc pas isolable : il y a un halo permanent, une prise sur son entour, il est une emprise sur le futur, sur le passé, sur l’espace environnant, sur des sédimentations de toutes natures : c’est pour cela que les mots sont généralement reconnus comme polysémiques. La polysémie traditionnelle consiste à énumérer les valeurs que prend un mot : le mot racine en botanique, en mathématique, en linguistique ou dans la racine du mal, « il cherche les racines du brouillard » (proverbe kabyle).
6Tout le vocabulaire de toutes les langues est en cause, je crois, mais dans des conditionnements morphologiques extrêmement différents.
7Les mots ne sont pas destinés à seulement dénommer et référer, ni non plus à catégoriser. C’est ce que nous appelons, pour le remettre en question, le triptyque dénomination-référence-catégorie, à l’œuvre dans les dictionnaires. Ce qu’on retient du sens lexical joue sur ces trois notions, sémiotiques, ou plutôt sémiotico-sémantiques. Référer, c’est une forme rigidifiée d’intentionnalité. On nous dit : il y a des objets dans le monde, y compris les objets abstraits. Un nuage, l’amour ou la violence, sont des réalités qu’on figure comme extérieures au langage, y compris quand il est sensible qu’il n’en est rien, parce qu’il n’est guère discutable que c’est le mot qui cristallise, et qui fait exister dans une très large mesure ces objets « abstraits ». La référence, c’est en fait l’intentionnalité qui consiste à dire : je me rapporte au monde comme s’il avait suffisamment d’objectivité, d’extériorité par rapport à moi. C’est là ce qui permet de définir un mot, et donc on confond les mots et les choses en quelque sorte, du moins on est menacés de les confondre très vite. Ensuite il y a la notion de dénomination, une notion encore plus mythologique à notre sens, qui consiste à dire : il y a une opération sémiotique qui veut que les choses s’appellent comme ça. Or il est élémentaire de montrer que tout objet relève d’une sorte d’indéfinité – pas d’infinité, mais d’indéfinité – de façons de nommer, de façon d’être nommé, d’être désigné, d’être approché ou d’être évoqué, suggéré, rappelé, etc.
8La strate dénominative qu’on voudrait isoler est un artefact métalinguistique, un produit (trop) fini. On nous dit « ça s’appelle comme ça ! ». Ce n’est pas tout à fait vrai : il y a des noms pour une « chose », relevant d’idiolectes variés (vernaculaire, savant, etc.), mais pas vraiment le nom de cette chose, même s’il existe bien sûr par ailleurs des protocoles particuliers, techniques, entretenus dans les dictionnaires. On va par exemple définir un nom en prenant un objet prototypique, on va dire voilà une table : ça a quatre pieds, une surface horizontale, une certaine hauteur, largeur. Mais que fait-on des tables des matières, des tables de multiplication, des tables de la loi, ou encore de ces tables qui n’ont que deux pieds, un pied, ou pas de pied du tout ; que fait-on des improvisations pour picnics, une « bonne table » (= un bon restaurant), toute la table éclate de rire ? (v. aussi supra). Le prototype est peut-être un « type idéal » utile en psychologie ordinaire : il ne peut que nous éloigner des réalités linguistiques. En revanche, un découplage entre les dimensions de motif, ou motivation morphémique (mise à disposition, effet de synopsis), de profil (par exemple, figements morpho-syntaxiques nets comme ceux de table ronde ou de se mettre à table), et de thème (liée aux perspectives empiriques et narratives des « choses » et du « monde ») améliore beaucoup la prise en compte des usages et valorise la continuité qui les traverse. L’objet perçu s’entoure de zones floues ou moins floues, d’où dérivent les tropes3. Refusant de voir ça, ou préférant secondariser ces zones et ces entours sous forme de processus dérivés, on se trompe complètement, à mon sens, sur ce qu’est un nom, sur ce qu’est un mot. Un mot, c’est déjà une parole, une synthèse active de l’expérience en cours.
9Disant cela on peut sembler mésestimer l’intérêt que peut avoir parfois en psychologie cognitive, ou encore en didactique, le centrement du mot sur la « chose ». Notre objectif n’est pas d’aller jusqu’au bout de la critique que nous faisons de ces approches : il s’agit bien plus d’un simple rappel phénoménologique. Notre travail avec Yves-Marie Visetti, François Nemo et quelques autres, c’est la quête d’une genèse interne du sens, avec l’ancrage complet dans la sensibilité, l’émotion, la perception, et le refus au fond d’envisager le sens des mots indépendamment de ça, indépendamment aussi des projets d’action : les mots sont d’emblée des pelotes d’actions possibles ou d’une action qui se dessine à travers eux. Un objet c’est ça et surtout le nom d’un objet, la façon d’en parler. Ceci n’est pas une chose vraiment nouvelle. Certains philosophes de la fin du xviiie siècle, Hume, Locke et d’autres en réalité (notamment les « nominalistes » médiévaux) ont largement évoqué ces questions. En général ce que je viens de critiquer, c’est une forme d’académisme : on est loin de notre usage des mots. Comment se fait-il qu’on en soit aussi loin ? La première chose qu’on peut dire par exemple quand on s’intéresse à l’acquisition des langues maternelles, c’est que les noms codent non pas des objets, mais des rapports aux objets, des constitutions à travers des événements ou des états. L’objet est là non en tant qu’objet, mais en tant qu’il est un pôle ou un emblème, un tenseur, un foyer pour un jeu de « proto-prédications », d’événements qui le concernent en même temps qu’ils nous concernent.
10Cela rejoint de très près ce qu’on appelle les holophrases : si on dit « la porte ! », ça veut dire fermer, ouvrir, repeindre, regarder… mais on ne dit pas « la porte ! » simplement pour la montrer ; on dit « la porte ! » parce qu’il y a là une sorte de (micro-) programme de sens, qu’un psychologue américain appelle une affordance. Si on dit la voiture me gêne, s’agit-il de la voiture en tant qu’elle fait obstacle à mon passage, de la voiture parce qu’on n’a pas envie d’en parler peut-être, est-ce que c’est la voiture parce qu’elle est rouge, parce qu’elle a des ratés, parce qu’elle est en panne, parce qu’on n’aime pas les voitures allemandes, enfin n’importe quoi au fond qui peut s’y nicher à partir du moment où un certain rapport se spécifie dans le discours à travers une situation ? Donc avec ce jeu métonymique (nécessité proximale) et/ou synecdochique (englobement) permanent tenant au rapport spécifié, on s’éloigne de ce qui est éventuellement dans la tête des gens (le supposé lexique mental). La voiture me gêne, ça peut vouloir dire qu’elle m’empêche de passer, mais la formulation ne le dit pas, donc la formulation joue un jeu métonymique / synecdochique. La phrase n’est qu’indicative. Les Grecs, nous dit-on, ont fini par comprendre que la terre était ronde notamment parce qu’ils se sont aperçus, quand ils voyaient à l’horizon un bateau, qu’ils voyaient les voiles avant de voir la coque. Ce que nous dit cette affaire, c’est le décrochement des perceptions : on voit et on dit ce qu’on voit, en l’occurrence des voiles : « nous fait voir trente voiles » (Le Cid), etc. Il en va de même pour toutes sortes d’exemples de métonymie/synecdoque : le sandwich au jambon est parti sans payer, on peut dire ça, parce que le garçon de café ne connaît pas l’identité du client, il n’a à connaître que sa consommation, donc la métonymie, c’est le rapport exclusif (nécessitant) qu’il a au client. Je suis garé en face de l’église comporte que la voiture reste « en phase », active dans mon champ d’action. On a souvent dit que synecdoque et métonymie sont constitutives du langage, mais pour dire ça, il faut le dire à travers une théorie de la perception ou du rapport perceptuel et pratique, c’est un développement absolument nécessaire. À travers la notion de motif, il s’agit de prendre en compte l’ensemble des usages, de ne pas commencer par isoler un usage prototypique, littéral, etc., en le détachant des pratiques. Ensuite de prendre ses distances envers les objets constitués, de voir que les objets constitués sont précisément placés en dehors du champ phénoménologique.
11Tout ce que je viens de dire est une façon de prendre ses distances par rapport à un monde d’objets déjà constitués. Et d’insister sur ce qu’on vient de dire : la perception, l’accès, le rapport, les programmes d’action, les « proto-évaluations » sont par essence constitutives de l’acte de parole. On parle d’une chose, mais en réalité on la constitue. On ne peut pas parler sans percevoir, parler sans anticiper, parler sans juger, se placer, sans évaluer, apprécier. C’est ça qui nous intéresse le plus. Même quand on prétend être à grande distance, on continue de le faire y compris quand on fait par exemple des mathématiques. Donc la poésie en un sens est constitutive de la langue, le poète recrée la perception telle que les mots l’enregistrent. Par exemple avec François Nemo, on avait commencé par dire : le sens des mots c’est de désigner non pas un objet, mais le rapport qu’on a à l’objet. C’est à peu près clair si on dit par exemple un client : le mot « client » qui vient du latin cliens, cela renvoie à toute personne dont on doit s’occuper selon la règle, et ce n’est pas du tout spécialement un problème commercial. Les clients, dans l’Antiquité, étaient les tributaires d’un propriétaire. Dans les journaux, à la télé, on parle sans arrêt de client. Même à moi, il est arrivé de dire au sujet d’un exemple de grammaire que j’avais du mal à traiter : « c’est un sacré client ! ». On a appelé ça des propriétés extrinsèques. Dans les propriétés extrinsèques, vous avez donc un champ d’action, et celui-ci est « antérieur » même à l’espace et au temps. Les objets sont saisis dans ce cadre-là comme constitués par le rapport ; un point essentiel, y compris pour la syntaxe des langues4. L’espace et le temps, au contraire de ce qu’en dit Kant, ne sont pas des a priori de l’expérience et de la sensibilité, comme s’il s’agissait seulement de mettre dans l’espace et le temps des objets qui vont se déplacer ou rester immobiles. Non, l’espace et le temps sont toujours à constituer. Il y a des langues où il n’existe pas d’expression véritable par exemple du passé, du futur ; en fait le passé et le futur sont plutôt des expériences aspectuelles de sensibilité continue, de rapprochement ou de mise à distance de soi, d’affect qu’on ressent ou alors d’anticipation, mais en continu. L’aspectualité domine très largement dans ce qu’on appelle par ailleurs, dans les langues occidentales, le temps linguistique.
12Les formations linguistiques sont engagées dès les phases précoces dans la constitution de champs d’expériences, c’est ce qu’on disait sur les métonymies par exemple : pourquoi dit-on « les voiles » ? Parce qu’il y a un champ, parce qu’il y a un entour, parce qu’il y a la mer, parce qu’il y a l’horizon et que c’est un champ perceptuel et d’anticipations, encore une fois. Dans notre phénoménologie, il y a la notion de retour à ces théories de la perception, celles des théoriciens de la Gestalt : Werner, Köhler, etc., donc reconnaissance notamment d’un jeu fond/forme, que le jeu est une forme qui se détache sur un fond, une figure. C’est vrai en syntaxe, par exemple, c’est vrai aussi dans le lexique. Il faut donc reconnaître ce phénomène.
13J’utilise plusieurs notions sans complètement expliciter leurs liens parce que cela nous prendrait des heures, mais l’ensemble des notions que je ne fais qu’agiter devant vous, tout ça intervient effectivement dans le sens. Tout ça peut valoir comme théorie sémantique. Mais une théorie qui prend le contre-pied de bien d’autres, et qui cherche le moyen de requalifier le langage comme immanent en quelque sorte à l’expérience et à l’expression5, comme foyer de « prédications » sensibles et comme foyer d’analogies, conjointement. C’est là l’installation du « crépuscule stellaire » (Vélimir Khlebnikov, Des nombres et des lettres, p. 82), cœur vivant du mot. Cette immanence, c’est aussi ce rayonnement, même assez crépusculaire. Elle ne signifie pas qu’on est complètement engoncé dans l’immédiateté mais que l’immédiat est lui-même déjà médiat, enfin qu’il n’y a pas de possibilité d’opposer les deux sérieusement, et vous sentez derrière tout ça une théorie de la métaphore, une théorie de la parole poétique, je pense, qui est cette immanence-là.
14Je vais développer des exemples relativement clairs. Evidemment, ce que je viens de dire pourrait être dit de multiples façons. Nous ne prétendons pas être d’une particulière originalité, puisque par exemple la théorie humboldtienne qui a été reprise par des auteurs russes comme Potebnya, etc., disent à peu près la même chose. Il s’agit de se situer dans cette façon de faire. La fiction, le rapport fictionnalisé, « joué », à soi-même, est constitutif de notre être au monde. Il faut repenser le fait que ce qu’on perçoit, ce ne sont pas seulement des formes géométriques ou des objets, en mouvement ou pas, ce sont des physionomies, des textures, des ambiances. On ne le thématise pas d’habitude, mais tout de suite on sent quelque chose, une ambiance, et cela va se traduire encore une fois dans l’explosion polysémique et figurale du sens des mots.
15Sur le plan des corrélats perceptifs, il faut s’attacher d’abord aux caractéristiques expérientielles qui sont synesthésiques. J’ai écrit un livre sur le vin récemment pour parler de la synesthésie : comment les différents sens sont sollicités conjointement, que ce soit la vue, l’odorat, le goût ; le goût qui est une sorte de raffinement du toucher. Le vocabulaire adjectival par exemple est largement transdomanial. Des qualités sensibles comme la douceur, la fluidité, la mollesse, la rudesse, la rugosité, la résistance, ou encore, enfoncer, insérer, recouvrir, noyer, presser, débloquer, sont beaucoup plus prégnantes à mon sens que des déplacements d’un point A vers un point B.
Le « sens littéral » : un fantôme
16Il paraît utopique d’isoler dans le système linguistique un sens littéral. Ceci tient simplement au fait que les motifs des mots sont, comme on l’a dit, des accès partiels. Si par exemple on utilise, pour évaluer, non tant les individus que tel ou tel aspect de leur comportement qui nous intéresse actuellement, de nombreuses métaphores animalières : ce type est un chien, un piranha, une anguille, un cochon, un mouton, une fourmi, une vache, un chameau, un ours, etc., c’est d’abord parce que nous ne formons pas de « concept » de ces animaux-emblèmes. Depuis l’enfance, ce sont surtout des paquets de flux imaginaires, des vues stéréotypées, des fantasmes. Nous accédons aux animaux eux-mêmes dans le cadre de scénarios, de petits récits, de petits mythes. Nous les transposons sur les humains non par comparaison (on ne dit pas Max est comme un chien, une anguille…), mais par reconnaissance d’un certain type de comportement qui fait vibrer notre sensibilité immédiate. Similitude et non comparaison !
17La comparaison des langues en est bien sûr un révélateur : ours en français est renfrogné, sauvage ; Bär (son équivalent allemand) véhicule une image de force, de massivité, d’intensité (bärenstark, Bärenhitze). On sait aussi que par exemple l’équivalent français de ghost writer est (curieusement) nègre6. Les sources de la motivation sont décidément bien anarchiques7.
18Avec mes étudiants, je travaille parfois sur ce qu’on peut appeler les prépositions (en fait ce ne sont pas vraiment des prépositions) – du tzeltal qui est une langue maya. Dans cette langue, comme d’ailleurs en coréen et, j’imagine, dans beaucoup d’autres langues, au lieu d’avoir une dominance des relations de surface (sur) et de contenant/contenu (dans), certaines au moins de ces catégories phénoménologiques sont lexicalisées. D’ailleurs, quand on étudie les prépositions du français, on assiste à une incroyable explosion de valeurs. Les idées de surface et de contenant/contenu ne sont pas du tout dominantes et il paraît bien souvent artificiel de s’y raccrocher8. Par contre, l’idée d’être « inséré en étant tenu complètement », ou celle, active, « d’insérer » (geste), celles de dépendance, ou de contrôle, mais aussi celles de rugosité, de mollesse, d’enfouissement… sont bien plus pertinentes dans le cas du coréen ou du tzeltal.
19Nous reprenons aussi l’idée d’un parcours de constitution des objets dans l’expérience. C’est ce qu’on appelle la microgenèse, un terme qui vient des théories de la Gestalt. La micro-genèse consiste à prendre en compte le fait que d’une part, il y a cette notion d’accès partiel qu’on a évoquée plus haut à propos de la rotondité de la terre, et que d’autre part, la perception est mise en présence avec des qualités (qualia9) d’un objet, et que ces qualités ne forment pas nécessairement une synthèse. Tout ça peut rester dissocié largement et donc il y a une sorte d’histoire interne. Les objets, loin d’être des données premières, sont en fait le résultat d’une sorte d’élaboration où la langue relaie nécessairement la perception. Ce sont des choses que la langue apporte, c’est pour cela qu’il y a des tas de choses qu’on ne nomme pas dans certaines langues mais dans d’autres : les espaces, les intervalles, et les notions gestaltistes bien entendu, que vous connaissez : en présence de quatre taches, on va évaluer leur distance, soit les rapprocher, soit les éloigner. Regardant les nuages, on voit un éléphant de mer, puis une licorne, un bonhomme de neige, et c’est déjà défait par le vent. On n’a pas besoin d’être dans un état second pour voir autre chose dans les objets, pour les organiser « anarchiquement », leur allouer incessamment des lignes de force : ce jeu phénoménologique va des impressions aux « objets » et des « objets » aux impressions ; il s’alimente à des fixations imaginaires qui sont d’abord la trame notre regard.
En conclusion
20Le débat est au fond celui-ci : est-ce qu’on va dire qu’entre les valeurs des mots, il y a rupture ou discontinuité, glissement ou transposition ? La question n’a de sens que si on s’en tient à une vision monolithique.
21Si les thématiques se développent bien en se dissimilant, on est bien sûr fondés à insister sur la discontinuité. Par exemple, on sait que Joachim Du Bellay10 file longuement une analogie détaillée (ou encore une allégorie) entre les langues et les plantes. Va-t-on dire qu’utiliser branche, feuille, racine, tronc, rameaux, mais aussi diligence, culture, produire, fruit, fleurir, envieillir, liens sauvage et domestique, etc., pour parler de la « langue françoise » en gestation historique, c’est emprunter à la botanique son vocabulaire pour le transposer dans le domaine linguistique ? Il y a bien une divergence thématique, mais en même temps, il est essentiel de reconnaître que les mots ont à la base une vocation transdomaniale, et cela tient au caractère constitutif de l’analogie motivée. L’analogie est d’ailleurs une notion trop régulière. Les philologues du xixe siècle opposaient analogie à anomalie, mais en réalité l’analogie comporte aussi, du moins sous un certain angle, l’anomalie. Il se confirme que parler, c’est percevoir et thématiser les choses dans les termes d’autre chose. Opérateurs de diversité perçue, les mots ont une vocation à ce que nous avons appelé la « généricité figurale ». Mais il s’agit plus de refonte que de copie ! Autrement dit, les mots sont des figurations – le motif – d’un rapport perçu ou senti ou engagé, acté. Etant cela, ils s’attachent à des domaines transverses de l’expérience a priori variés, où ils s’articulent en thématiques (thèmes), au prix de jeux paradigmatiques et syntagmatiques différenciateurs (profils).
Notes de bas de page
1 Je remercie Julie Brock pour ses conseils attentifs.
2 C’est Yves-Marie Visetti qui a par exemple proposé la partition en motif/profil/thème.
3 On pense par exemple à l’hypallage qui instaure un flottement des attributions actancielles et « causales » : mur aveugle ; travail suant ; soirée triste ; arbre triste ; « délicieux petits prix » (publicité) ; faim dévorante ; il m’a embrassé de ses lèvres tendres ; nuit dormeuse (G. Flaubert, Mémoires d’un fou) ; « les longues boucles brunes et endeuillées » (H. Melville, Pierre ou les ambiguïtés).
4 On pense aux notions, que nous ne pouvons développer ici, d’intention, d’attributivité, de référence associative.
5 Maurice Merleau-Ponty explique ainsi que : « la science a commencé par exclure tous les prédicats qui viennent aux choses de notre rencontre avec elles » (Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, Paris, Gallimard, 1964, p. 31).
6 En japonais, le mot kagemusha 影武者 « guerrier de l’ombre » peut être employé pour signifier le « nègre » d’un écrivain. [NdE]
7 Sans doute, comme le dit Yves-Marie Visetti, parce que nous voyons ce que nous imaginons voir.
8 Cf. Pierre Cadiot et Yves-Marie Visetti, Pour une théorie des formes sémantiques, motif, profil, thème, Paris, P.U.F, 2001.
9 Qualia, au singulier quale, signifie en latin « quelle sorte de », « quel type de ». Les qualia dénomment les propriétés de l’expérience sensible par lesquelles cela fait quelque chose de percevoir (par ex. les couleurs et les sons), de sentir (la douleur, la faim, le plaisir, etc.), de ressentir (une passion ou une émotion). Comme ils dénomment des effets subjectifs ressentis et associés de manière spécifique aux expériences perceptives, aux sensations corporelles, etc., ces qualia sont inconnaissables en l’absence d’une intuition directe. [NdE]
10 Joachim Du Bellay, Défense et Illustration de la langue française, livre I, chapitre III, 1549.
Auteur
-
Pierre Cadiot
Professeur, Université d’Orléans, linguiste, sémanticien.
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