Introduction
p. 11-15
Texte intégral
1Au soir de sa vie, Charles de Montalembert (1810-1870) se décrivait de façon quelque peu désabusée : « Je suis comme un lustre allumé dans un salon désert1. » Pendant quarante ans, il avait été le chef de file de ce catholicisme libéral qui se donnait pour mission, au lendemain de la Révolution, de réconcilier Dieu et la liberté. Le bicentenaire de sa naissance est l’occasion de le redécouvrir, d’autant que les sources disponibles, nombreuses, se sont singulièrement accrues2 ces dernières années, permettant de mieux comprendre la portée intellectuelle et sociale du parcours de celui qui fut un des hommes politiques les plus originaux de sa génération. On sait la part prise dès sa jeunesse par Montalembert à l’invention de la liberté de l’enseignement. Le 9 mai 1831, il fonde la première école libre, rue des Beaux-Arts à Paris, en compagnie du père Lacordaire et de Charles de Coux. Vingt ans de combats plus tard, il peut être considéré comme le père de la fameuse loi Falloux de 1850, dont les principes sont encore en vigueur aujourd’hui. Parlementaire, les causes pour lesquelles il a bataillé ont été nombreuses et variées, des nationalités opprimées (Pologne, Irlande…) aux chrétiens persécutés (Liban), de la défense des congrégations religieuses à la lutte contre l’esclavage ou le travail des enfants. Mais son exemplarité est ailleurs. Modèle de laïc engagé, Charles de Montalembert a été en mesure de se faire le champion de l’Église tout en apportant une contribution précieuse à la vie politique de son pays.
« Il n’est pas nécessaire, écrivait-il sous le Second Empire dont il fut l’opposant, que les catholiques soient au pouvoir. Ce qui est nécessaire, c’est qu’ils ne désertent pas la vie publique et ne renient pas la liberté. Il leur est bon de se retremper quelquefois dans l’opposition et la disgrâce. Ce sont souvent leurs jours de progrès et de victoire. Souvent aussi le bien se fait plus et mieux quand le gouvernement est surveillé, averti par les honnêtes gens que lorsqu’il est exclusivement dirigé par eux. Un pays n’est vraiment malade et corrompu que quand les honnêtes gens sont exclus non du pouvoir lui-même, mais de l’opposition légale qui leur permet de contrôler et de contenir le pouvoir3. »
2Celui qui s’était choisi pour devise « Ni espoir, ni peur » fut un homme d’enthousiasme et de foi dont il faut souligner l’indépendance et le désintéressement. Quand le comte Molé, ministre sous trois régimes, déclarait à son sujet : « M. de Montalembert est arrivé à un âge et à une position où il n’est plus permis de faire des fautes », l’orateur catholique répliquait dans son Journal intime : « Je n’admets pas cette manière de voir. Elle serait excellente, si j’avais pour ambition de devenir ce qu’on appelle un homme pratique, un homme possible… Mais telle n’est ni mon ambition, ni ma destinée. Je ne dois et ne veux être qu’un pionnier, un précurseur… Ne pas faire de fautes, cela revient dans la vie politique à ne rien faire. » S’il apparaît souvent comme un des inventeurs de la démocratie chrétienne, peu d’hommes politiques, en France, furent aussi attachés à ce que les institutions modernes conservent une dimension aristocratique. Lors de la révolution de 1848, la disparition de cette Chambre des pairs dont il fut le dernier membre héréditaire devait être l’un de ses regrets les plus cuisants. Pourtant, Montalembert accepta le jeu de la démocratie, affrontant loyalement l’épreuve du suffrage universel. Afin de faire avancer les causes qu’il défendait, et malgré l’opposition d’une partie de son camp, il sut devenir homme de compromis. Il fut un des premiers à affirmer qu’entre l’Église et la liberté moderne, il n’y avait pas opposition irréconciliable, mais au contraire complémentarité féconde. La Révolution française s’était faite contre l’Église et en haine de la foi. L’Église doit à Montalembert et aux catholiques libéraux de sa génération d’avoir su transformer la principale conquête de la Révolution, la liberté politique, en un atout pour sa vitalité propre. On se souvient du célèbre discours de 1863 : « l’Église libre dans l’État libre ». À Malines, Montalembert fit comprendre à l’opinion catholique européenne qu’il fallait désormais compter avec la démocratie, son enracinement étant le fait majeur du xixe siècle – y compris contre « l’esprit révolutionnaire » et le « césarisme » dont il stigmatisait les ferments totalitaires. Aux chrétiens, il propose une façon originale de se faire les gardiens de la démocratie : « Plus on est démocrate, plus il faudrait être chrétien, déclare-t-il ; car le culte fervent et pratique du Dieu fait homme est le contrepoids indispensable de cette tendance perpétuelle de la démocratie à constituer le culte de l’homme se croyant Dieu…4 »
3Entre l’Ancien Régime et l’avènement de la démocratie parlementaire moderne, le comte de Montalembert fut un passeur. Pour autant, il est mort avec le sentiment d’avoir échoué. Hostiles à son libéralisme, les catholiques de son temps lui ont préféré l’intransigeance confortable d’un Louis Veuillot. L’encyclique Quanta cura, suivie du Syllabus, à travers lesquelles le pape Pie IX condamnait les libertés modernes, apparurent à ses contemporains comme dirigés contre sa personne. Souffrir par l’Église, sans doute n’y eut-il pas, pour un chrétien de l’étoffe de Montalembert, plus mystérieux ni plus grand signe d’élection. À la génération suivante, une partie des catholiques, désormais soucieux de ne pas se laisser distancer par le mouvement social, rejetèrent son héritage sans trop de scrupules. Disqualifié par son ralliement éphémère au 2 décembre et par son appartenance au parti de l’ordre – assimilé au camp des possédants –, Montalembert fut souvent remisé au magasin des accessoires usagés, comme défenseur trop encombrant de l’Église.
4À travers le xxe siècle, les idées de Montalembert ont discrètement cheminé jusqu’à nous. Au lendemain de l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale, un philosophe comme Emmanuel Mounier a pu écrire :
« Montalembert est d’abord pour nous un des rares hommes qui aient porté, qui aient été le drame vivant de la liberté dans le monde moderne. Le drame total de la liberté, avec ses enthousiasmes, avec ses déceptions, avec ses découragements. Ce drame fut sa chair même, si bien que l’on a tout dit de lui quand on en a suivi l’histoire dans son œuvre et dans sa vie, et tout dit de la liberté, en exposant l’une et l’autre5. »
5Il est remarquable, par exemple, que le général de Gaulle, à l’origine d’une profonde régénération politique, ait été issu d’une famille abonnée au Correspondant, organe des catholiques libéraux. La défaite de Montalembert fut une de ces défaites apparentes qui se révèlent des victoires, et dont les fruits ne sont visibles que des années plus tard, alors même que le souvenir des combats s’est estompé. En 1970, le grand universitaire André Latreille rendait hommage à Montalembert en ces termes :
« À la veille de sa mort, (il) apparaît comme le guetteur vigilant qui, du rempart de la cité terrestre, explore l’horizon et annonce l’aube qui va se lever. Cette aurore tant attendue par lui et par ses compagnons, elle est venue, après un siècle écoulé, avec les grandes mutations qui ont, à Vatican II, modifié le visage que l’Église offrait au monde moderne et avec l’établissement d’une atmosphère de compréhension réciproque entre le catholicisme et la liberté. Notre génération, qui la voit luire, doit savoir qu’elle en doit en grande partie l’avènement aux serviteurs clairvoyants du siècle précédent, et notamment à celui qu’elle reconnaît comme le plus prestigieux et le plus éloquent, Charles de Montalembert6. »
6Quarante ans plus tard, en 2010, ce regain d’intérêt paraît se confirmer. Le bicentenaire de sa naissance a été inscrit au registre des Célébrations nationales. Réunissant des historiens, mais aussi des philosophes ou des théologiens, quatre colloques ont été organisés ; le premier a eu lieu au château de La Roche-en-Brenil (Côte d’Or), où sont conservées sa mémoire et ses archives ; le second s’est déroulé à Paris, dans ce palais du Luxembourg où retentirent certains de ses discours les plus mémorables – le présent volume en réunit les actes ; le troisième, intitulé « Les Catholiques et la démocratie », s’est tenu au collège supérieur, à Lyon. Le quatrième, enfin, a eu pour cadre l’Institut Luigi Sturzo de Rome, temple de la démocratie chrétienne. Diverses publications ont également vu le jour, dont la réédition critique de deux ouvrages importants7. Puisse la célébration de ce bicentenaire susciter de nouvelles vocations chez les chercheurs, et contribuer à la redécouverte d’une figure essentielle de la liberté européenne.
Notes de bas de page
1 Lettre à Mgr Xavier de Mérode (son beau-frère), 30 mai 1868, in Charles de Montalembert, Correspondance inédite 1852-1870, Paris, Cerf, p. 303.
2 Il faut ici rendre hommage à Louis Le Guillou et Nicole Roger-Taillade, éditeurs aux éditions du CNRS, puis à la librairie Honoré Champion, du Journal intime inédit en huit volumes. Par ailleurs, une vaste correspondance demeure encore largement inédite.
3 « Le Nouveau ministère et la dissolution de la Chambre en Belgique » in Le Correspondant, 1854.
4 Charles de Montalembert, L’Église libre dans l’État libre, précédé de Des intérêts catholiques au xixe siècle, Paris, Cerf, 2010, p. 308.
5 Emmanuel Mounier, préface à Montalembert, coll. Le Cri de la France, Paris, Egloff, 1945
6 André Latreille, préface à Catholicisme et liberté, correspondance inédite, Paris, Cerf, 1970, publié à l’occasion du centenaire de la mort de Montalembert.
7 Charles de Montalembert, L’Église libre dans l’État libre, op. cit. Textes publiés par Jean-Noël Dumont et Daniel Moulinet, coll. La Nuit surveillée.
Auteurs
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Antoine de Meaux
Auteur de L’Ultime désert, vie et mort de Michel Vieuchange (Paris, Phébus, 2004) et de Charles de Foucauld, l’explorateur fraternel (Paris, Points sagesse, 2008). Également réalisateur, il a signé une dizaine de documentaires pour la télévision, dont Patrick Modiano, « Je me souviens de tout… » (2007, pour la collection « Empreintes » de France 5, avec Bernard Pivot), Philippe Noiret, gentleman saltimbanque (ARTE, 2008), L’Ordre de Malte (France 5, 2011), ou encore Le Procès Céline (ARTE, 2011, avec Alain Moreau). Depuis 2004, il est membre des conseils éditoriaux de la collection Bouquins (Robert Laffont) et de la revue Nunc. Co-fondateur et vice-président de l’Association des amis de Montalembert, il a coordonné avec Eugène de Montalembert le colloque du bicentenaire de 2010 organisé au Sénat.
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Eugène de Montalembert
Eugène de Montalembert enseigne l’analyse musicale, l’histoire de la musique, le contrepoint improvisé, l’ethnomusicologie et la paléographie musicale au Conservatoire à rayonnement régional (CRR) de Dijon. Outre divers travaux, articles et contributions relatifs aux musiques ancienne, classique, contemporaine et traditionnelles, il a, en collaboration avec Claude Abromont, écrit un Guide de la théorie de la musique (Paris, Fayard/Lemoine, 2001), un Guide des genres de la musique occidentale et un Guide des formes de la musique occidentale (Paris, Fayard/Lemoine, 2011). Co-fondateur et vice-président de l’Association des amis de Montalembert, il a coordonné avec Antoine de Meaux le colloque du bicentenaire de 2010 organisé au Sénat.
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