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    Plan détaillé Texte intégral L’information, « un acte de commandement » ! Communications intimes Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Guerre, armées et communication

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Phénomènes de communication en zone de combat

    André Thiéblemont

    p. 39-62

    Texte intégral Bibliographie Références bibliographiques Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Dans la zone de combat d’un théâtre d’opérations – là où opèrent des unités et petites unités combattantes (de la compagnie ou de l’escadron au groupe d’infanterie ou à l’équipage blindé) – circulent, en circuits fermés, de considérables flux d’informations : du haut vers les bas et du bas vers le haut, ces flux de paroles, d’écrits, de graphismes auxquels, aujourd’hui, se combinent des images captées grâce à la numérisation de l’espace de bataille (NEB), permettent d’ordonner et de conduire le combat. Mais dans cette zone de l’extrême, il se produit aussi des phénomènes de communication intimes, qu’il s’agisse de relations entre combattants, entre combattants et populations ou encore des rapports avec l’arrière que les moyens modernes de communication transforment1.

    L’information, « un acte de commandement » !

    2La conduite du combat implique de fait un enchaînement d’informations organisées, diffusées ou recueillies : décisions, comptes rendus, expressions de besoins, etc. Pour ne pas être anarchique, pour être fluide, la circulation de ce flux croissant d’informations a nécessité l’organisation de réseaux de transmission, une recherche incessante de procédures standardisées2 et la production d’un langage d’action. Cette recherche de fluidité s’est traduite récemment par la mise en œuvre d’une numérisation du NEB. Il reste, et c’est notable, que là comme dans d’autres domaines, la technique peut toujours faire défaut. Alors, la débrouille y supplée.

    Des contenus

    3En vue d’une action à mener, un commandant d’unité (CDU) ou un chef de petite unité (section, peloton) délivre à ses subordonnés une information essentielle, l’ordre initial : résultant d’une analyse tactique méthodique, complexe, cet ordre tente de projeter le combat à venir en prenant en compte les divers facteurs de l’action, les incertitudes. Très structuré, il informe en conséquence les échelons subordonnés de la situation, de l’intention du chef et des modalités précises d’exécution de la mission.

    4L’intention,c’est le projet du chef : il y exprime l’effet final, majeur et secondaire qu’il veut obtenir pour remplir sa mission, ainsi que les voies, les temps ou les objectifs successifs qu’il entend emprunter, conduire ou atteindre pour obtenir ces effets. Indiquant un projet, cette intention constitue aussi une sorte de testament tactique, dans le cas où le chef serait mis hors de combat !

    5Cette procédure existait déjà dans les années 1950. Sa structure n’a guère varié, sauf à considérer que son expression est devenue plus complexe, en raison de données nouvelles à prendre en compte : développement de l’action interarmes, interarmées et des opérations multinationales, prise en compte plus stricte de l’environnement humain de l’action, instructions de coordination et consignes en conséquence, etc. Mais c’est surtout dans la communication de cet ordre qu’une évolution radicale est intervenue. Hier, l’ordre initial était donné… et en avant ! Les subordonnés étaient censés avoir compris ce qui était attendu de leur action. Aujourd’hui, à tous les niveaux, la préparation de la mission se déroule en trois temps. Le chef expose d’abord son ordre (Mission Brief). Vient ensuite le temps de la réflexion et du raisonnement tactique : chaque subordonné revient vers lui pour lui rapporter comment il entend remplir sa mission et exprimer des besoins en conséquence (Back Brief). Enfin, une répétition générale de la mission sur une représentation du terrain en relief (maquette, caisse à sable) à laquelle participe tous les subordonnés, permet de préciser l’action projetée et de lever les incertitudes sur les problèmes de coordination entre les éléments engagés.

    6Précédant l’ordre opérationnel du CDU et des chefs de petites unités, le complétant ou lui succédant, des ordres particuliers, la plupart standardisés, sont alors transmis : ordres préparatoires à l’action, ordres de déplacement ou de mouvement, ordres de stationnement délimitant des positions, des secteurs à surveiller, plans de feux et d’obstacles pour le génie, etc. La conduite du combat, elle-même, appelle un flux nourri d’informations descendantes et ascendantes, également plus ou moins standardisées : ordres de circonstance en cours d’action, comptes rendus de position, de situation en cas de contact avec l’ennemi, renseignements sur l’ennemi rediffusés à tous par l’échelon supérieur, différents ordres de tirs, demandes d’approvisionnements, de dépannages, d’évacuations sanitaires, etc.

    Des réseaux vers le haut, vers le bas

    7Depuis la guerre d’Algérie, l’organisation des réseaux de transmission ne s’est guère modifiée, sauf pour la cavalerie blindée. Elle est pyramidale. Les communications avec les voisins sont exceptionnelles. À chaque niveau de responsabilité, l’autorité,ici, un chef de petite unité ou un CDU, à pied ou porté, assisté d’un ou de deux radiophonistes, joue de deux postes radio et de deux réseaux : l’un vers le haut qui le relie à son autorité supérieure, le second vers le bas qui le relie à ses subordonnés. Même ainsi, il n’est pas toujours aisé pour le chef de petite unité de conserver les liaisons sur ces deux réseaux. Par exemple, lorsque la situation devient critique et que le terrain, par trop urbain, empêche la liaison avec le CDU, un chef de peloton qui a dû débarquer pour combattre à pied est contraint de passer par le poste radio de son véhicule blindé léger (VLB), plus puissant, mais éloigné. Alors, tantôt il hurle des messages courts et précis à son pilote radio pour qu’il les transmette, tantôt, il a besoin d’un contact d’autorité à autorité et doit faire des va-et-vient en courant entre le lieu du combat et son VBL3.

    8Les contraintes des moyens techniques imposent par ailleurs des usages parcimonieux et réfléchis, à l’exemple des réseaux d’escadrons de cavalerie blindée qui, fonctionnant sur la même fréquence, limitent fortement le nombre possible des connectés (vingt maximum) : priorité est alors donnée aux chefs ainsi qu’aux éléments qui sont au contact de l’ennemi, dans l’ordre de la prise de contact. Commander si possible les patrouilles à la voix, faire porter ou porter les messages de conduite non urgents sur les positions de leurs subordonnés, et, en cas d’accrochage avec l’ennemi, choisir le bon moment et s’en tenir à l’essentiel sont les principaux éléments de cette économie de la communication en opération.

    9Par ces observations, on touche à l’exigence d’une information montante, sans laquelle le chef ne peut mener le combat. Cela conduit parfois les subordonnés à des initiatives et au recours à des moyens archaïques : estafettes, voix directe… et parfois course à pied !

    Communications latérales

    10À cette exigence d’une communication ascendante et descendante, s’ajoute une autre nécessité : pouvoir communiquer latéralement avec des formations dont les missions sont de fournir des appuis lourds d’artillerie ou aériens dans la zone des combats. Sous peine d’un sacré embarras, ces formations ne peuvent pas être branchées sur les réseaux de commandement. Elles ont donc leur propre réseau.

    11Si naguère, comme durant la guerre d’Algérie, le CDU devait le plus souvent basculer de fréquence pour entrer sur les réseaux d’artilleurs ou d’aéronefs – pour régler des tirs ou guider les pilotes –, il est aujourd’hui libéré de cette contrainte grâce à son adjoint ou à une équipe spécialisée4 qui prend en compte cette gestion des appuis en utilisant des postes complémentaires et différents réseaux. Mais ceci n’est pas vrai pour le chef de petite unité, qui doit toujours quitter temporairement le réseau de son commandement, basculer de fréquence pour communiquer avec les pilotes, au risque de priver son CDU d’informations en cas de situation tendue. Les circonstances peuvent alors le conduire à communiquer simultanément avec plusieurs réseaux pour s’informer, coordonner les différents éléments en présence (son groupe, des appuis comme un hélicoptère par exemple) et retransmettre des comptes rendus réguliers à son CDU.

    Un langage d’action

    12La pensée combattante est concrète, tournée vers l’action. Sa transmission ne supporte pas la conversation. Tout se passe comme si l’expérience maintenant séculaire du combat moderne avait sans cesse produit une recherche de concision des contenus d’informations.

    13En premier lieu, cela se traduit par l’usage de mots et de signes qui indiquent synthétiquement une action en cours, à mener ou projetée. Tel verbe ou telle expression du langage tactique courant renverra à une mission impliquant un complexe de gestes, d’actes individuels ou d’actions collectives dont la combinaison ou l’enchaînement sont censés avoir été acquis au cours de périodes de formation initiale ou spécialisée, puis reproduits, adaptés à des situations au cours d’entraînements5.

    14En second lieu, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et le développement des transmissions par radiotéléphonie et radiotélégraphie, s’observe la production croissante de pratiques langagières très spécifiques recherchant la concision et la clarté des transmissions d’information : adoption des procédures radio des aviateurs et de l’alphabet phonétique radio international, usage de plus en plus développé de sigles (DQP ou Delta Québec Papa pour « Dès que possible », EMD ou Echo Mike Delta pour « En mesure de », etc.6), de phonèmes particulièrement sonores (« Affirmatif » ou « Négatif » pour « Oui » ou « Non » de faible audibilité), identification d’une position par dénomination ou par quadrillages codés, etc.

    15Enfin, ce langage tactique joue d’une pensée militaire volontiers symbolique et analogique. D’où un recours courant à des codes couleur et surtout à des idéogrammes standardisés qui s’est considérablement développé ces dernières décennies : pour représenter des zones amies, ennemies, les formations de différentes armes, des zones de responsabilité et leurs limites, des missions offensives ou défensives, voire des objets comme des types de mines.

    Technologies avancées

    16Hier, dans l’armée de Terre, les postes n’émettaient pas sur le même type de signal, ni sur la même bande de fréquence, y compris dans la même unité de combat. Les émetteurs devaient donc se caler7.

    17Ce temps est révolu. Ces dernières années, tous les postes de l’armée française sont devenus interopérables, c’est-à-dire compatibles entre eux. Les fréquences sont préréglées et un système de cryptage et de décryptage automatique protège les transmissions. Munis d’un périphérique d’exploitation, ils peuvent notamment offrir des messages formatés qui transmettent ces informations standardisées évoquées plus haut (demandes d’appui, d’approvisionnement, comptes rendus, etc.).

    18La véritable innovation technique réside dans la récente numérisation de l’espace de bataille (NEB). Elle combine la transmission du son par des postes dits de quatrième génération (PR4G) avec un système de transmission de données – écrits, graphismes, images fixes ou mobiles captées, etc. –, grâce à des instruments articulant l’optronique, l’électronique et l’informatique. L’effet recherché est cette « quête du monopole de la connaissance » dont fait état François-Bernard Huyghe (1999, p. 11) en vue de « mieux poser et coordonner » des forces, mais aussi de fluidifier la circulation des informations. Cette NEB est notamment censée permettre aux différents niveaux de commandement d’être informés en temps réel sur ce qui se passe au contact et de fluidifier les échanges nécessaires à la conduite du combat.

    19Ainsi des instruments dont dispose une section d’infanterie équipée en Félin (Fantassin à équipements et liaisons intégrées), à pied ou embarquée sur le nouveau véhicule blindé de combat de l’infanterie (VBCI) : leur ensemble constitue un système d’information terminal (SIT) relié à un système d’information régimentaire (SIR).

    20Chaque combattant est équipé d’un bandeau ostéophonique8 branché en périphérique sur une radio individuelle reliée au réseau de section, laquelle intègre un GPS. Le chef de section a la possibilité de programmer sur son propre équipement plusieurs configurations ou bulles : toute la section dans la même bulle ou des bulles particulières qui peuvent se recouper, le chef de section et ses chefs de groupes, les chefs de groupe et leurs chefs d’équipe, les chefs d’équipe et leurs hommes. La position du combattant repérée par GPS ainsi que l’image d’un objectif qu’il pointe dans la lunette de tir de son fusil d’assaut peuvent être transmises vers son chef de section. Celui-ci, à terre – outre son poste radio individuel et le poste portable de section qui le relient vers le bas et vers le haut –, est équipé d’une tablette tactile ou dalle qui reçoit les données des chefs de groupe ou des combattants. Il les sélectionne ou les synthétise pour les émettre vers son CDU. En outre, cette tablette tactile permet de transmettre ces messages préformatés précédemment évoqués, ce qui soulage d’autant le trafic en phonie.

    21La même économie de transmission se retrouve en moyens plus puissants dans l’équipement du VBCI de combat. Cet engin, qui possède un interphone, offre une combinaison de transmission par phonie et intranet aux moyens d’un poste radio avec haut parleur et bigophone, et d’un ordinateur : sur ce dernier, peuvent notamment s’afficher et être transmises les données fournies par les combattants ainsi que des images d’objectifs provenant de viseurs de bord. Le chef de section est embarqué sur un VBCI de commandement qui, outre cet ordinateur, possède deux postes fixes, l’un vers le haut, le second vers le bas, ce qui permet le combat embarqué.

    22« La technique autorise, elle ne détermine pas ! » (Huygue, 1999, p. 10) Comme en écho à ce constat de François-Bernard Huyghe, une sorte de principe commande l’usage de ces instruments militaires de transmissions, aussi sophistiqués soient-ils : on ne peut pas transmettre sans discipline et sans hiérarchiser l’information. C’est le sentiment profond du lieutenant M., lorsqu’il évoque les bulles Félin : « De l’information oui, mais pas à tout prix. On ne peut pas décoller la technique de l’humain […] À ouvrir le réseau à tout le monde, on en arrive à une info anarchique. » Ce système d’information terminal qui marie le son et les transmissions visuelles, celles-ci parfois au détriment de celui-là, suppose donc des conditions d’emploi : des compte rendus précis mais aussi une hiérarchisation des urgences en fonction des situations. Enfin, et c’est notable, ce système n’est pas utilisable en tout terrain et en tout temps. Le Félin, lui-même, est modulaire. Il sera allégé de tel ou tel équipement en fonction d’un terrain difficile qui peut détériorer ses nombreuses connexions, d’un relief ou d’une végétation dense qui feront écran à la propagation des ondes ou aux relais d’un satellite, d’un climat chaud et humide, mais aussi des caractéristiques d’une opération ou d’une mission.

    Débrouilles

    23En Centrafrique, pour l’opération Sangaris, le Félin est allégé de ses moyens optroniques et de transmission individuelle, en raison de zones de forêt tropicale qui font écran, de la chaleur et de l’humidité. La dalle du chef de section ou du CDU comme l’ordinateur embarqué sur les VBCI sont uniquement utilisés pour la cartographie ou pour transmettre des repérages de position. Toutefois, le pays n’est couvert que par des cartes à l’échelle 1/50 000, qui sont téléchargées sur les dalles ou sur les ordinateurs. Mais opérant en fantassin, comment localiser tel village dans la brousse ou dans la forêt tropicale avec une telle carte relativement imprécise, tant la végétation masque les repères ? Le lieutenant C. trouvera la réponse grâce à un bricoleur en informatique de son peloton : sur une zone donnée de la carte au 1/50 000, celui-ci parviendra à superposer les images captées par Google Earth !

    24Quelle que soit la nature des équipements, la communication dans la zone de combat supposera donc toujours à un moment ou un autre de bidouiller. Il suffit de conditions météorologiques défavorables, tel un orage, pour que ne passent ni les émissions des postes radio ni les téléphones satellitaires… Talkies walkies achetés dans le privé – au cas où – et portables civils (malgré les interdits de leur usage), se substitueront aux outils réglementaires de communication défaillants.

    Communications intimes

    25Cette capacité de débrouille est sans doute l’une des caractéristiques de la culture combattante française (Thiéblemont, 2009 ; 2002). Elle est, nous semble-t-il, l’une des conditions de mobilisation des combattants dans la mesure où elle peut leur permettre de pallier la rareté à laquelle ils peuvent être confrontés. Elle ne va pas sans d’autres capacités propres à certains personnages : le relationnel et l’entregent. C’est le premier aspect de ces communications intimes qui trament la zone des combats. Un second tient aux rapports qui s’établissent ou non entre les combattant et l’Autre (l’habitant, l’autochtone) d’une part, aux relations entre l’avant et l’arrière d’autre part.

    Relationnel et entregent

    26En opération, sociabilité de voisinage, échanges de services entre combattants, voire trocs, constituent des pratiques coutumières qu’aucun règlement ne définit. Comme dans le civil, mais peut-être d’une manière plus marquée, cela débouche parfois sur une économie parallèle que pratiquent habilement les patrons de « petites entreprises combattantes » dont les capacités d’entregent offrent de multiples sources d’approvisionnement : des soldats sociables et ingénieux, précieux dans une zone de combat, là où l’imprévu de la rareté peut toujours survenir.

    27Ainsi de la joie de vivre et de l’affabilité de sous-officiers qui peuvent leur procurer des relations dans chaque régiment qu’ils ont côtoyé ou côtoient. En cas de rareté, ces relations valent à leur unité des services précieux et inattendus : fourniture de matériels, aide au transport, travaux divers.

    28Une table d’unité hospitalière, son approvisionnement hors de l’ordinaire,son manger fait-maison permettront de nouer et d’entretenir des liens amicaux. Son accueil sera le gage d’une réciprocité de services assurée.

    Rapports avec l’Autre

    29La sociabilité de voisinage vaut pour les rapports avec des populations de culture autre, mais pas toujours et sous conditions. Les relations des combattants français avec les autochtones de pays de coutume sont multiformes : elles peuvent varier durant le temps du séjour, selon les contextes opérationnels et les types de combat que conduisent les unités, sédentaires ou mobiles, selon qu’elles opèrent en zones pacifiées ou non, selon les cultures au contact et les sensibilités des uns et des autres.

    30Michel Bodin, spécialiste de la guerre d’Indochine, s’est intéressé aux contacts des militaires du corps expéditionnaire français avec les autochtones (voir Bodin, 1998 ; 2017). Jusqu’en 1948, il observe que les jeunes Français qui débarquent en Indochine sont imprégnés par un « imaginaire exotique » et par « un sentiment de supériorité ». C’est autour des postes isolés que peu à peu s’établissent des relations. Les autochtones, appréciant la protection du poste, s’en rapprochent, y offrent leurs services, y sont employés « en violation des prescriptions du commandement ». Un tel voisinage peut déboucher sur des liens très forts, jusqu’au partage d’intimités. Néanmoins, cette situation varie selon les cultures au contact, les régions et les contextes opérationnels. Car là où l’emprise du Vietminh se développe, les renseignements ne filtrent plus, les relations peuvent se durcir : le sentiment de menace, les embuscades, « les massacres de paysans amis et la vue de camarades mutilés » peuvent conduire à toutes sortes d’exactions. Les perceptions et réactions sont encore plus radicales de la part des troupes d’intervention.

    31Qu’en est-il un demi-siècle plus tard ? La comparaison est délicate, dans la mesure où, aujourd’hui, les contextes d’engagement de nos forces sont d’une grande variété et les séjours des unités trop courts (quatre à six mois) pour que, le cas échéant, les combattants puissent établir des rapports autres que brefs et occasionnels avec les populations. Néanmoins, d’observations trop rares, quelques traits s’en dégagent.

    32Enquêtant en Somalie puis en Bosnie en 1993 et en 1994, Jean-Luc Martin, officier et sociologue, fait état d’une forte intégration dans leur environnement des unités de combat de l’armée de Terre (Martin, 2000). Toutefois les constats de Michel Bodin se retrouvent en partie dans les témoignages écrits recueillis lors de notre étude sur la vie des unités de combat dans les Balkans de 1992 à 1995 (Thiéblemont, 2002). Si beaucoup de casques bleus éprouvent de la compassion pour la détresse de populations, d’autres, du moins initialement, expriment un étonnement naïf devant des modes de vie rustiques ou plaquent clichés et stéréotypes, parfois méprisants, sur le Slave et sur les comportements des belligérants, notamment des Bosniaques.

    33C’est sur ce fond de perceptions de l’Autre, plus ou moins contrastées, que s’établissent dans les Balkans les relations avec les populations. Bien que les missions des bataillons n’impliquent aucunement d’apporter des aides ou des secours directs aux populations, certains commandants de bataillon ou d’unité prennent sur eux d’organiser des dispositifs d’urgence ou périodiques de secours ou d’aides aux populations. Des casques bleus sortent alors de leurs bases, pénètrent des quartiers ou des villages : de brefs contacts très attendus qui brisent la routine des tâches éprouvantes d’interposition. En outre, la territorialisation de ce conflit peut brutalement mettre un bataillon au milieu de combats ou d’exactions. Cela place les chefs en situation d’arbitrage entre des factions aux prises, et surtout, devant l’obligation morale d’accueillir et de secourir des réfugiés fuyant les exactions de l’un ou l’autre belligérant, alors que les directives de l’ONU interdisent l’accueil de réfugiés pour ne pas favoriser des déplacements de populations contraires au droit international.

    34À côté de ces dispositifs organisés, on observe des gestes de solidarité entre soldats français et populations. Ici, en ville ou en campagne, des casques bleus viennent d’eux-mêmes apporter des vivres, souvent rapinés dans l’ordinaire de leur bataillon – une sorte de « syndrome de Kouchner » ; (voir Cotard, 1997). Ailleurs, des villageois viennent au poste ONU pour faire des offrandes ou s’y réfugier.

    35À ceci s’ajoutent aussi des rencontres surprenantes entre casques bleus et belligérants : aussi brefs soient-ils, des échanges individuels et souvent profonds se nouent sur un check point, sur un poste adossé aux lignes serbes ou bosniaques ou à l’occasion de patrouilles. Ces échanges, qui se traduisent parfois par des actes héroïques de secours, suscitent des interrogations, renforcent ou modifient les représentations initiales, créent des liens aussi forts qu’éphémères, comme l’attestent bien des récits et témoignages. Cette compréhension, cette humanité n’est sans doute pas répandue dans toutes les unités. Elle caractérise néanmoins une attitude de certains combattants français, hier comme aujourd’hui.

    36En Afghanistan, dans un contexte radicalement différent, contre insurrectionnel, alors que les unités opèrent plutôt à partir d’une base ou tiennent quelques rares poste isolés, il semble que bien des combattants français aient ressenti en permanence de la méfiance vis-à-vis de populations dans lesquelles se fondait le rebelle, notamment en Kapisa. Les contacts sont rares, brefs. Cette méfiance revient comme un leitmotiv dans l’ouvrage du sergent Tran Van Can (2011), chef d’un groupe de combat en Kapisa : « Ils sont là, partout et nulle part » (p. 55). Il ressent le risque comme « omniprésent » et sortir de la base, c’est basculer dans un autre univers : « En quelques mètres notre attitude change du tout au tout : de tranquille dans la FOB, nous devenons tendus, concentrés. Même si la situation paraît calme » (p. 69).

    37Aujourd’hui comme hier, les mêmes conditions produisent les mêmes effets. Dans la zone des combats, pour peu que la situation tactique s’y prête, le voisinage un peu durable avec l’Autre peut produire des échanges de toute nature, jusqu’à déboucher sur des affections. Mais là où domine un sentiment d’insécurité, la fatigue, la menace latente d’un ennemi que l’on imagine partout peuvent conduire le soldat français à d’illégitimes violences envers les populations. Néanmoins, aujourd’hui, ce potentiel de violence paraît mieux maîtrisé, tant le combattant français baigne dans un climat ambiant qui condamne de telles violences, tant sa formation comme le contrôle que le commandement exerce inhibent ses pulsions.

    Quand l’arrière est à l’avant et l’avant à l’arrière

    38Ces relations sont celles que permettent aujourd’hui les nouveaux outils de communication. On peut faire l’hypothèse que cela ne va pas sans poser des problèmes, mais pour l’heure, aucune observation méthodique ne permet de l’étayer.

    39Voici plus de vingt ans que, là où les combattants sont en stationnement durable, ils se regroupent volontiers autour d’un écran télévisé (Thiéblemont, 2002). Regardant le journal de 20 heures, rien n’échappe alors aux combattants d’un arrière médiatique annonçant un évènement qui concerne leur situation, informant, spéculant sur cette situation, la commentant. Cela n’est pas sans créer des irritations, des rumeurs, des rancœurs qui peuvent démobiliser certains d’entre eux. Il peut arriver que les combattants soient au courant d’incidents qui se sont produits dans leur secteur avant que le commandement les en ait informés, ou qu’ils reçoivent l’image et la voix rassurantes d’un porte-parole du ministère déclarant que tout se déroule pour le mieux, alors qu’ils sont dans une situation menaçante. Mais surtout, l’ubiquité de la télévision provoque chez eux de l’inquiétude : ils regardent les images que regardent leurs familles au même moment et ils sont inquiets de leur possible inquiétude.

    40À ces signes de l’arrière médiatique, se combinent ceux qui proviennent de leur foyer ou d’amis. Des voix, des images de la famille peuvent faire irruption dans l’intimité du groupe de combat, par téléphone portable, par ordinateur. Le plus souvent, ces voix sont réconfortantes. Mais elles peuvent aussi angoisser, peut-être démobiliser. Giselle Sanchez dans Mon fils s’en va-t-en guerre relate ses conversations pratiquement quotidiennes avec son fils, engagé en Afghanistan. Elle n’a aucune notion de ce que peuvent être les obligations militaires. Elle est angoissée en permanence, l’incite naïvement à abandonner son poste, le voit déjà mort… (Sanchez, 2012, p. 171).

    41Bien des combattants ont emmené un ordinateur en Afghanistan. Dans les bases qui ont accès à l’internet, un portail quelconque peut leur donner accès aux images en temps réel du foyer. Virtuellement, ils pouvaient être ici et là-bas. On en arrive à cette étrange scène que relate le sergent Tran Van Can (2011, p. 127). Il discute via une webcam avec son épouse installée dans son salon. Celle-ci va dans la cuisine, emportant l’ordinateur. Son fils qui jouait par terre dans le salon s’écrie alors : « Non ! Non ! Papa reviens ». L’épouse repose alors l’ordinateur sur la table. Et le petit, s’adressant à sa mère de s’écrier : « Assis là papa, par terre, à côté […] pour que je puisse jouer avec lui »…

    Bibliographie

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    Format

    Bodin, M. (2017). Combattants et autochtones en Indochine. Inflexions, N° 34(1), 87. https://doi.org/10.3917/infle.034.0087
    Huyghe, F.-B. (1999). Croire contre. Les cahiers de médiologie, 8(2), 9. https://doi.org/10.3917/cdm.008.0009
    Thiéblemont, A. (2009). Faire avec…. Inflexions, N° 12(3), 69. https://doi.org/10.3917/infle.012.0069
    Bodin, Michel. “Combattants et autochtones en Indochine”. Inflexions N° 34, no. 1 (2017): 87. doi:10.3917/infle.034.0087.
    Huyghe, François-Bernard. “Croire contre”. Les cahiers de médiologie 8, nos. 2 (1999): 9. doi:10.3917/cdm.008.0009.
    Thiéblemont, André. “Faire avec…”. Inflexions N° 12, nos. 3 (2009): 69. doi:10.3917/infle.012.0069.
    Bodin, Michel. “Combattants et autochtones en Indochine”. Inflexions, N° 34, no. 1, 2017, p. 87. Crossref, https://doi.org/10.3917/infle.034.0087.
    Huyghe, François-Bernard. “Croire contre”. Les cahiers de médiologie, vols. 8, nos. 2, 1999, p. 9. Crossref, https://doi.org/10.3917/cdm.008.0009.
    Thiéblemont, André. “Faire avec…”. Inflexions, N° 12, nos. 3, 2009, p. 69. Crossref, https://doi.org/10.3917/infle.012.0069.

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    Références bibliographiques

    10.3917/infle.034.0087 :

    Bodin,Michel, « Combattants et autochtones en Indochine », Inflexions, no 34, « L’Étranger », 2017, p. 87-93.

    Bodin,Michel, « Les contacts entre les militaires français du corps expéditionnaire en Extrême-Orient et les civils indochinois 1945-1954 », Cahiers du CEHD, no 7, 1998, p. 99-118.

    Cotard,Jean-Luc, « Entre l’écorce et le bois. Sapeurs et casques bleus en Bosnie-Herzégovine », Histoire et Défense, Cahiers du Centre d’histoire de Montpellier, vol. 1, no 29, 1997, p. 49-81.

    Efros,Dominique et Fouilleul,Nicole, Les unités de combat en intervention humanitaire : une activité de travail particulière, Paris, Les documents du CESD, 1999, p. 156-213.

    10.3917/cdm.008.0009 :

    Huyghe,François-Bernard, « Croire contre », Les Cahiers de médiologie – Croyances en guerre, vol. 2, no 8, 1999, p. 9-19.

    Martin,Jean-Luc, « Enquêtes en Somalie et en Bosnie », in Thomas, Hubert Jean-Pierre (dir.), Métamorphose des missions : le soldat et les armées dans les nouveaux contextes d’intervention, Paris, C2SD, décembre 2000, p. 194-198.

    Sanchez,Giselle, Mon fils s’en va t-en guerre, Paris, Max Milo, 2012.

    10.3917/infle.012.0069 :

    Thiéblemont,André, « Faire avec », Inflexions, no 12, « Le corps guerrier », 2009, p. 69-78.

    Thiéblemont,André, « Unités de combat en Bosnie (1992-1995) : la tactique déstructurée, le débrouille et le ludique », Les Champs de Mars,no 12, 2002, p. 87-122.

    Tran Van Can,Christophe (sergent), avec Nicolas Mingasson, Journal d’un soldat français en Afghanistan,Paris, Plon, 2011.

    Notes de bas de page

    1 Ce texte s’appuie sur des informations, des expériences et exemples directement tirés d’entretiens auprès de militaires sur différents théâtres d’opération.

    2 Lesquelles se sont appuyées sur la standardisation des modes d’action individuelle et collective au combat. Sur ce point, voir Efros et Fouilleul, 1999.

    3 Entretien avec le lieutenant C., officier de cavalerie engagé en Centrafrique au cours de l’opération Sangaris.

    4 Détachement de liaison et d’observation (DLO) détaché d’une batterie d’artillerie, opérant au profit du régiment ou du groupement tactique, ou contrôleur aérien (J-TAC) pour tout ce qui concerne les appuis aériens ou encore détachement de liaison, d’observation et de coordination (DLOC) pour l’ensemble des appuis.

    5 Ainsi de l’ordre donné à un chef de section de reconnaître un point ! Ce simple verbe supposera la mise en pratique, l’adaptation au terrain et à la situation d’une action collective complexe, articulant des groupes qui, à leur niveau, joueront d’actions elles aussi complexes : progresser en sureté, appuyer par le feu, couvrir la section face à une direction dangereuse. Sur cette expression synthétique d’un acte de combat complexe, voir Efros et Fouilleul, 2009.

    6 Il existe aujourd’hui près de 2 000 sigles d’usage courant dans les armées françaises, dont un grand nombre importés des armées étatsuniennes.

    7 Pour passer de Je vous reçois faible et brouillé à Je vous reçois fort et clair, cinq sur cinq,le radio de l’autorité énonçait les jours de la semaine : lundi, mardi… et comme l’humour est une ressource intarissable du combattant, il terminait par samedi, pas de dimanche ! Car, en opération, les dimanches sont rares.

    8 Émission et réception du son par un mécanisme de vibration sur les os de la tempe et de la mâchoire.

    Auteur

    • André Thiéblemont

      Colonel en retraite, est breveté de l’enseignement militaire supérieur scientifique et technique, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et titulaire d’un DEA de sociologie. Parallèlement à sa carrière militaire puis à ses activités professionnelles civiles, il a mené à titre personnel de nombreuses recherches sur le quotidien militaire et se consacre actuellement à une socio-ethnologie du combat moderne. Il a notamment publié Cultures et logiques militaires (Puf, 1999), et « Le métier de sous-officier dans l’armée de Terre » (Les Documents du Centre d’études en sciences sociales de la Défense, 2004).

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    2 Lesquelles se sont appuyées sur la standardisation des modes d’action individuelle et collective au combat. Sur ce point, voir Efros et Fouilleul, 1999.

    3 Entretien avec le lieutenant C., officier de cavalerie engagé en Centrafrique au cours de l’opération Sangaris.

    4 Détachement de liaison et d’observation (DLO) détaché d’une batterie d’artillerie, opérant au profit du régiment ou du groupement tactique, ou contrôleur aérien (J-TAC) pour tout ce qui concerne les appuis aériens ou encore détachement de liaison, d’observation et de coordination (DLOC) pour l’ensemble des appuis.

    5 Ainsi de l’ordre donné à un chef de section de reconnaître un point ! Ce simple verbe supposera la mise en pratique, l’adaptation au terrain et à la situation d’une action collective complexe, articulant des groupes qui, à leur niveau, joueront d’actions elles aussi complexes : progresser en sureté, appuyer par le feu, couvrir la section face à une direction dangereuse. Sur cette expression synthétique d’un acte de combat complexe, voir Efros et Fouilleul, 2009.

    6 Il existe aujourd’hui près de 2 000 sigles d’usage courant dans les armées françaises, dont un grand nombre importés des armées étatsuniennes.

    7 Pour passer de Je vous reçois faible et brouillé à Je vous reçois fort et clair, cinq sur cinq,le radio de l’autorité énonçait les jours de la semaine : lundi, mardi… et comme l’humour est une ressource intarissable du combattant, il terminait par samedi, pas de dimanche ! Car, en opération, les dimanches sont rares.

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    Thiéblemont, A. (2017). Phénomènes de communication en zone de combat. In Éric Letonturier (éd.), Guerre, armées et communication. Paris: CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.21078
    Thiéblemont, André. « Phénomènes de communication en zone de combat ». In Guerre, armées et communication, édité par Éric Letonturier. Paris: CNRS Éditions, 2017. doi:10.4000/books.editionscnrs.21078.
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    Letonturier, Éric, éditeur. Guerre, armées et communication. CNRS Éditions, 2017, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.21066.
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