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    Plan détaillé Texte intégral Architecture parlante et utopie Standardisation, fonctionnalisme et communication Habitat autogéré, habitat participatif Bibliographie Auteur

    Ville, architecture et communication

    Ce livre est recensé par

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    La sociabilité comme communication

    Thierry Paquot

    p. 73-81

    Note de l’éditeur

    Inédit

    Texte intégral Bibliographie Références bibliographiques Auteur

    Texte intégral

    1Nombreux sont les praticiens (architectes et urbanistes) persuadés de favoriser la communication entre les habitants par la configuration des lieux qu’ils leurs destinent. On se souvient de la réplique de Madame Arpel, dans Mon Oncle (1959) de Jacques Tati, faisant visiter sa maison à son frère : « Tout communique ! », s’extasiait-elle, laissant perplexe son interlocuteur…

    Architecture parlante et utopie

    2Déjà avec « l’architecture parlante » (l’expression date de la fin du xixe siècle ; Molok, 1996), l’on voulait que la forme exprime la fonction, du moins que celle ou celui qui passait devant un bâtiment puisse deviner ce qu’il accueillait. Ainsi, Nicolas Ledoux dans sa célèbre saline royale d’Arc-et-Senans attribue à chaque bâtiment une signification symbolique. « Ledoux invente, écrit Anthony Vidler (1995, p. 189), tout d’abord le “dôme”, qui rappelle, sous une forme stylisée, les branches courbes de la cabane traditionnelle. Le “fronton” des porches est formé par un toit à faible pente placé au-dessus des entrées. S’inspirant de la forme du tronc d’arbre, Ledoux utilise, pour les murs, des blocs de bois disposés verticalement qui forment un nouvel ordre. “L’ordonnance est simple” conclut-il ; […] Ledoux reprend ces idées dans la maison des bûcherons. L’adéquation entre les ordres “sylvestres” qu’il imagine et l’activité qu’il veut illustrer est peut-être plus grande encore ici : un atelier de bûcheron ramène aux idées premières. On fait descendre les chênes de la forêt ; on les serre les uns contre les autres, on les attache sur des bois jointifs […] ce n’est pas la première fois que l’architecture a été figurée avec des bûches. » Ainsi, l’architecture doit dire ce qu’elle représente, elle répète sa fonction en quelque sorte, par un soliloque figé dans l’agencement des matériaux. Aussi Ledoux dessine-t-il un lieu des plaisirs érotiques, nommé Oïkéma, selon un plan qui équivaut à un phallus en érection.

    3Dans sa Description du phalanstère et considérations sociales sur l’architectonique (1979), Victor Considerant (1808-1893), disciple revendiqué de Charles Fourier, précise que la forme du Phalanstère « n’a rien d’absolu. Les configurations du terrain et mille exigences diverses la développent et la modifient. Les façades, le style et les détails offrent, dans chaque Phalanstère, des variétés infinies » (p. 62). Pourtant, un élément leur est commun, la rue-galerie, inspirée par les galeries en bois du Palais-Royal de Paris. « […] vous verrez, écrit-il, que la rue-galerie, vitrée, rafraîchie ou chauffée, aves ses grands escaliers régulièrement disposés, ses atriums et ses porches fermés du rez-de-chaussée, où l’on descend de voiture à l’abri quand on vient du dehors ; vous verrez, dis-je que la rue-galerie avec tout son luxe d’espace, est une construction aussi économique qu’hygiénique et confortable » (p. 91). Elle s’avère être aussi un lieu de rencontres favorisant l’urbanité, cette politesse ordinaire de la vie citadine, propice à la communication. La rue-galerie devient le haut lieu des échanges.

    4Le Familistère conçu, réalisé et financé par l’industriel « fouriériste » André Godin (1817-1888), à Guise dans l’Aisne, s’inspire du Palais-Royal et du château de Versailles pour doter ses travailleurs d’un Palais Social. Ce vaste bâtiment assemble trois carrés disposant chacun d’une cour intérieure protégée des intempéries par une imposante verrière. Les appartements donnent sur le parc à l’extérieur et aussi sur la cour intérieure et sont accessibles par des coursives qui permettent aux parents de jeter un œil sur leurs enfants qui y jouent. L’intimité est relative, car la vie collective est omniprésente, néanmoins, chacun réside chez soi. La sociabilité s’effectue dans les diverses activités menées en commun (fanfare, organisation des fêtes, concours des jardins, etc.). Pourtant, le visiteur ne peut taire son sentiment premier : une telle architecture s’apparente au panoptique de Bentham, à un bâtiment sous surveillance…

    5Certes, un tel point de vue n’était pas celui des premiers occupants qui quittaient des fermes au sol en terre battue et se retrouvaient dans des appartements confortables (il y avait des toilettes et des salles d’eau séparées pour les hommes et pour les femmes à chaque étage, l’eau courante dans les cuisines, des trappes à balayures – ancêtre du vide ordure –, une aération de la cour, une ventilation des logements…) et une « petite ville » réservée aux salariés de l’usine, avec son école, un pouponat, un théâtre, une buanderie (qui faisait office de piscine avec son plancher amovible), des boutiques coopératives, des jardins ouvriers, etc. (Paquot, 2004). La communication entre familistériens reposait sur une architecture qui favorisait les échanges et entretenait la proximité, elle correspondait à une époque où la sphère domestique (« l’espace privé », dirions-nous) ne se voulait pas entièrement étanche à la sphère publique.

    6Le « chacun chez soi » qui va se généraliser au cours du xxe siècle avec le digicode, la triple serrure, le judas et trouver son paroxysme avec la gated community (« enclave résidentielle sécurisée ») n’empêche pas un de ses résidant-internaute de révéler sa vie privée, sans rien en cacher, depuis sa chambre aux volets fermés et à la porte vidéo-surveillée !

    Standardisation, fonctionnalisme et communication

    7Le Corbusier, et plus généralement les « Modernes », vont, curieusement, combiner des dispositifs architecturaux empruntés à des réalités bien différentes (Monnier, 2002). Ainsi, par exemple, il rapporte de son voyage en Union Soviétique en 1929, l’idée de « maison-commune » où les logements sont distribués par un couloir central, principe qu’il peaufinera au point de lui attribuer un rôle essentiel dans sa Cité radieuse composée d’« unités d’habitation ». Lorsque des plans l’on passe à la construction (quatre en France : Briey, Firminy, Rezé et Marseille), l’on constate la présence d’une rue-commerçante (avec une épicerie, une boulangerie, un café, un hôtel, un salon de coiffure, un pressing…) au troisième étage, par exemple, des équipements collectifs (ciné-club, bibliothèque, école, bassin…) et un toit-terrasse (la « cinquième façade ») également accessible à tous les résidants. Ces « communs », aux yeux de l’architecte qui sait ce qu’est le bonheur pour les habitants, contribuent au bon voisinage. Il se révélera que la proximité spatiale peut être contrariée par des comportements individualistes. L’on peut se croiser sans ni se parler ni se saluer…

    8Cette conception de la vie sociale induite par l’architecture (avec cette conviction que l’architecte sait comment « faire habiter » les gens !) est largement partagée au sein de la profession. Aussi n’est-il guère surprenant de lire sous la plume de Georges Candilis (1977, p. 256), à propos du Mirail à Toulouse : « Les grands immeubles, dont la hauteur – six, dix et quatorze étages – variait afin d’échapper au gigantisme uniforme, étaient non seulement munis de circulations verticales, d’ascenseurs rapides, mais aussi de passages horizontaux, de rues qui reliaient les bâtiments entre eux, au cinquième, neuvième et treizième étages. Ces trottoirs aux étages donnaient la possibilité aux habitants de passer d’un immeuble à un autre, et facilitaient les communications (nous soulignons) sans avoir à faire de détour par le rez-de-chaussée. » On pourrait multiplier ce genre de propos, généreux et naïfs à la fois, tant la majorité des architectes de cette génération d’après Le Corbusier est persuadée qu’une intention de sociabilité (selon leur propre définition) devient effective par la magie d’une coursive, d’un escalier, d’une agora installée au milieu des parkings…

    Habitat autogéré, habitat participatif

    9Dans l’après mai 68, quelques tentatives d’habitats autogérés se sont réalisées à Meudon (les Jardies) et à Vanves (La Fonderie), non seulement les appartements étaient dessinés par les futurs occupants mais des salles de jeux pour les enfants, des studios pour les invités, un garage à vélos, un jardin partagé ont également été programmés. Des réunions régulières accompagnaient le processus, puis une fois le bâtiment livré, se tenaient pour l’administrer et se terminaient par un dîner pris en commun. La communication entre les copropriétaires adhérents du projet relevait du projet lui-même. Au fil du temps, les liens se sont distendus, certains sont partis, de nouveaux sont arrivés sans revendiquer la même culture autogestionnaire, bref, les équipements servaient à tous, mais l’esprit des pionniers n’hantait plus le lieu (Autogestions, 1982).

    10À présent, des gens se rassemblent pour monter des opérations d’habitats participatifs (éco-logis Neudor à Strasbourg, le « Village vertical » à Villeurbanne), moins ambitieux politiquement, mais la communication privilégiée entre les participants sert de clé de voûte à l’ensemble. Là aussi, un déménagement (ou la disparition d’un des résidants) modifie la donne, tout comme le vieillissement de chacun. Une salle de jeux pour enfants sans enfants doit être affectée à une autre activité. L’Association de développement de l’économie sociale et solidaire du pays de Brest a constaté que sur 300 initiatives d’habitats participatifs qu’elle dénombrait en 2012, seules 70 ont vu le jour (Le Monde, du 4 avril 2014).

    11Si les utopistes imaginaient, du moins certains d’entre eux, des constructions dont la forme favoriserait de nouveaux comportements communicationnels, l’essentiel demeurait le changement des valeurs régissant la société (nouveaux rapports au travail et aux loisirs, à l’amour et à la sexualité, à l’autorité et à la politique, à la connaissance et à la l’éducation, etc. ; Letonturier, 2013). Aucun ne s’illusionnait sur l’importance du bâti quant à la réalisation d’une vie meilleure… Ce n’est pas parce que l’habitat est en verre que les relations interpersonnelles reposent sur la transparence, comme le croyait le décembriste Nikolaï Tchernychevski, dans son roman Que faire ? Les hommes nouveaux (1863), roman d’ailleurs dont la lecture « laboura le cerveau » du jeune Lénine, selon ses confidences, qui à son tour écrivit un Que faire ?, qui devint une des références de la propagande bolchévique, dont on connaît le souci de contrôler la communication ! Pourtant des femmes et des hommes ont sincèrement cru aux idéaux révolutionnaires et parmi eux des architectes certains que « changer la ville » participait à « changer la vie ». Rien n’est moins sûr.

    Bibliographie

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    Format

    Forsé, M. (1981). La sociabilité. Economie et statistique, 132(1), 39-48. https://doi.org/10.3406/estat.1981.4476
    Letonturier, Éric (Ed.). (2013). Les utopies. CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.19504
    Molok, N. (1996). « L’architecture parlante », ou Ledoux vu par les romantiques. Romantisme, 26(92), 43-53. https://doi.org/10.3406/roman.1996.4264
    Forsé, Michel. “La sociabilité”. Economie et statistique 132, no. 1 (1981): 39-48. doi:10.3406/estat.1981.4476.
    Letonturier, Éric, ed. Les Utopies. []. CNRS Éditions, 2013. doi:10.4000/books.editionscnrs.19504.
    Molok, Nicolas. “« L’architecture parlante », ou Ledoux vu par les romantiques”. Romantisme 26, nos. 92 (1996): 43-53. doi:10.3406/roman.1996.4264.
    Forsé, Michel. “La sociabilité”. Economie et statistique, vols. 132, no. 1, 1981, pp. 39-48. Crossref, https://doi.org/10.3406/estat.1981.4476.
    Letonturier, Éric, editor. Les Utopies. [], CNRS Éditions, 2013. Crossref, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.19504.
    Molok, Nicolas. “« L’architecture parlante », ou Ledoux vu par les romantiques”. Romantisme, vols. 26, nos. 92, 1996, pp. 43-53. Crossref, https://doi.org/10.3406/roman.1996.4264.

    Cette bibliographie a été enrichie de toutes les références bibliographiques automatiquement générées par Bilbo en utilisant Crossref.

    Références bibliographiques

    Autogestions, dossier « Les utopistes du m2 », no 11, 1982.

    Candilis, Georges, Bâtir la vie, Paris, Stock, 1977.

    Considérant, Victor, Description du Phalanstère & considérations sociales sur l’architectonique, réédition par Guy Durier, Paris, 1979 (1848).

    10.3406/estat.1981.4476 :

    Forse, Michel, « La sociabilité », L’Année sociologique, no 30, 1979-1980, p. 355-369.

    10.4000/books.editionscnrs.19504 :

    Letonturier, Éric (dir.), Les utopies, Paris, CNRS Éditions, coll. « Les Essentiels d’Hermès », 2013.

    10.3406/roman.1996.4264 :

    Molok, Nicolas, « L’architecture parlante ou Ledoux vu par les romantiques », Romantismes, no 92, 1996, p. 43-53.

    Monnier, Gérard, Le Corbusier. Les unités d’habitation en France, Paris, Belin-Herscher, 2002, (en particulier le chapitre un « Les sources et le contexte », p. 19-43).

    Paquot, Thierry et Bédarida, Marc (dir.), Habiter l’utopie. Le Familistère Godin à Guise, Paris, Les éditions de La Villette, nouvelle édition augmentée, 2004 (1981).

    Vidler, Anthony, L’espace des Lumières. Architecture et philosophie de Ledoux à Fourier, (traduit de l’anglais par Catherine Fraixe), Paris, Picard, 1995.

    Auteur

    • Thierry Paquot

      Éditeur de la revue Urbanisme (juillet 1994-juin 2012), le producteur de « Permis de construire » (1996-2000) et de « Côté Villes » (dans « métropolitains, 2000-2012) sur France-Culture, il est le rhapsode de L’Esprit des villes. Philosophe de l’urbain, professeur des universités, il est actuellement en délégation à l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC)

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    Paquot, T. (2014). La sociabilité comme communication. In T. Paquot (éd.), Ville, architecture et communication. Paris: CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.20289
    Paquot, Thierry. « La sociabilité comme communication ». In Ville, architecture et communication, édité par Thierry Paquot. Paris: CNRS Éditions, 2014. doi:10.4000/books.editionscnrs.20289.
    Paquot, Thierry. « La sociabilité comme communication ». Ville, architecture et communication, édité par Thierry Paquot, CNRS Éditions, 2014, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.20289.

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    Paquot, T. (éd.). (2014). Ville, architecture et communication. Paris: CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.20250
    Paquot, Thierry, éd. Ville, architecture et communication. Paris: CNRS Éditions, 2014. doi:10.4000/books.editionscnrs.20250.
    Paquot, Thierry, éditeur. Ville, architecture et communication. CNRS Éditions, 2014, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.20250.
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