Oscar Pistorius ou une catégorie sportive impossible à penser
p. 131-136
Note de l’éditeur
Inédit
Texte intégral
Oscar Pistorius est un athlète sud-africain, double amputé tibial, qui court avec des prothèses de jambe insérées sous les genoux. Malgré cela, il a demandé à participer aux compétitions des valides, notamment aux Jeux olympiques. Cela lui a été refusé le 14 janvier 2008 par l’Association internationale des fédérations d’athlétisme (IAAF) mais a été finalement accepté, en appel, par le Tribunal arbitral du sport (TAS). Plus que sa requête en 2004, c’est le rapprochement de ses performances avec celles des valides qui est à l’origine d’un important débat médiatique depuis 2007, que la décision du TAS n’a pas clos. Quel problème est posé par Pistorius ?
Pour le comprendre, une contextualisation est nécessaire. Pistorius n’est pas le premier athlète handicapé à se mesurer aux valides1. Pourtant, les participations antérieures n’ont pas fait débat (Marcellini et al., 2010 ; 2012). Pistorius est le seul, parmi ces athlètes, à utiliser un appareillage pour produire sa performance. Cette technologisation du corps génère des tensions avec l’idéologie de l’équité sportive et gêne la comparaison des performances (ibid.).
Ainsi, le débat médiatique se centre sur la question de l’avantage que procureraient les prothèses. Pour éviter une accusation de discrimination et prendre une décision justifiable, l’existence de cet avantage doit être prouvée scientifiquement. Dans les discours médiatiques, la science est présentée comme le principe d’équivalence générale sur lequel doit être fondée toute décision acceptable à propos de Pistorius. Les tests biomécaniques constituent alors « l’épreuve » (au sens de Boltanski et Thévenot, 1991) qui permet l’application de ce principe, la validité de ces tests devenant ainsi un élément central des discours médiatiques. Finalement, ce processus de recherche d’un accord aboutit à une autorisation par défaut, où en l’absence de preuves : le TAS permet à Pistorius, et seulement à lui, de participer aux JO (arbitrage TAS, 2008).
La controverse médiatique est donc marquée par la mise en échec de la normativité sportive et l’impossibilité de trouver une solution acceptable pour l’ensemble des athlètes appareillés. Elle est également marquée par une attribution catégorielle par défaut, c’est-à-dire qui n’est pas soutenue par un principe d’équivalence générale (censément apporté par la science). De plus, Pistorius est dès lors systématiquement présenté, dans les discours médiatiques, comme le premier et le seul athlète avec une déficience à pouvoir se mesurer aux valides. Cette unicité et cette attribution catégorielle problématique qui aboutissent à l’impossibilité d’établir une commune mesure entre Pistorius et les autres athlètes (qu’ils soient handicapés ou valides) sont caractéristiques du « monstre » (entendu au sens de Foucault, 1999). Ici, la monstruosité de Pistorius ne réside pas dans la difformité corporelle. En effet, depuis le xviiie siècle, le regard rationalisant porté sur la difformité a fait passer celle-ci du statut de monstre – dont on ne peut établir s’il est humain ou non – à celui d’anormalité humaine (ibid. ; Martin, 2002). Si le cas d’Oscar Pistorius fait débat, ce n’est pas tant parce qu’il transgresse les catégories du sport, qui classent et organisent, mais parce qu’il les met en échec. Pistorius est un monstre au sens foucaldien car l’impossibilité de le catégoriser invalide la distinction entre le même et l’autre.
Jusque dans les années 1960 en France, le monstre a eu sa place dans les foires. Un lieu où il ne dérangeait pas car il y était soumis au regard symbolique, et non pas classificateur, du divertissement populaire. L’exhibition de la monstruosité est une institution culturelle qui permet de penser symboliquement le rapport des êtres entre eux. Là où la taxinomie est en échec se met en place un symbolisme qui permet de la penser sans remettre en cause l’ordre des êtres et des choses (Courtine, 2011 ; Sperber, 1975). Or, quelles sont les caractéristiques de l’exhibition ? Premièrement, l’origine de la monstruosité (thème central du regard rationalisant) importe peu. Deuxièmement, la nouveauté et l’unicité sont les conditions nécessaires à la construction de l’être monstrueux. Enfin, l’élément central de l’exhibition demande au monstre de réaliser des activités que son état devrait lui interdire (Courtine, op. cit.). Il s’agit par exemple, pour une personne à qui il manque les bras et les mains, de manier une épée. Tous ces éléments sont caractéristiques de la manière dont est représenté Oscar Pistorius dans la presse française : il est à la fois aussi rapide que les valides (ce que l’absence de jambes devrait lui interdire) et le seul « non valide » à concourir parmi eux (unicité).
En conclusion, le problème qu’il pose (et que ne posaient pas les autres athlètes présentant une déficience et ayant participé aux compétitions des valides) réside dans la forme monstrueuse du corps technologisé. Il n’est pas question ici de douter du fait que Pistorius soit solidement classé dans la catégorie de l’humain. En revanche, l’identification taxinomique est beaucoup plus délicate au niveau des catégories sportives. Avec qui doit-il courir ? Là est le nœud du problème, car le sport s’est constitué autour de la comparaison des performances, dont le sens est assuré par une égalité théorique au départ entre les compétiteurs (Marcellini et al., 2010 ; 2012). Pour assurer cette égalité, la mise en place de catégories relativement étanches (de poids, d’âge, de déficience, etc.) a été nécessaire. Ainsi, par exemple, une personne amputée d’une jambe ne peut se confronter à des adversaires doubles amputés sans mettre en péril le sens du spectacle sportif. Pistorius, parce qu’il réunit des caractéristiques incompatibles avec les définitions de ces catégories sportives (appareillage performant et records de valide), met en échec le système de classification en vigueur. La continuation des débats médiatiques après les décisions de l’IAAF et du TAS montre qu’aucun processus de normalisation ne peut justifier la catégorisation sportive de Pistorius (du moins pour le moment).
L’impasse taxinomique que constitue une monstruosité, c’est-à-dire l’impossibilité de penser un ordre qui l’inclut, est perçue comme insoutenable car elle marque les limites du jugement des institutions. Cependant, systématiquement dans ce cas, le recours au symbolisme permet de réduire cette tension. Pour l’instant, les débats médiatiques montrent qu’il n’est pas possible de penser Oscar Pistorius autrement que sous ce mode symbolique, celui-ci devenant donc, au gré des jugements, un athlète « réparé », « augmenté », ou « super-valide », dont les institutions ne savent que faire.
Bibliographie
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Références bibliographiques
Boltanski, Luc et Thévenot, Laurent, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, coll. « NRF essais », 1991.
Courtine, Jean-Jacques, Déchiffrer le corps. Penser avec Foucault, Grenoble, Jérôme Millon, 2011.
Foucault, Michel, Les anormaux. Cours au Collège de France, 1974-1975, Paris, Gallimard/Le Seuil, coll. « Hautes études », 1999.
Marcellini, Anne, Vidal, Michel, Ferez, Sylvain et Léséleuc (de), Éric, « “La chose la plus rapide sans jambes”. Oscar Pistorius ou la mise en spectacle des frontières de l’humain », Politix, no 90, Frontières d’humanité, 2010, p. 139-165.
10.1016/j.peh.2011.11.002 :Marcellini, Anne, Ferez, Sylvain, Issanchou, Damien et Léséleuc (de), Éric, « Challenging Human and Sporting Boundaries: The case of Oscar Pistorius », Performance Enhancement and Health, volume 1, août 2012, p. 3-9.
Martin, Ernest, Histoire des monstres depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, Grenoble, Jérôme Millon, 2002.
10.3406/hom.1975.367550 :Sperber, Dan, « Pourquoi les animaux parfaits, les hybrides et les monstres sont-ils bons à penser symboliquement ? », L’homme, tome 15, no 2, 1975, p. 5-34.
Notes de bas de page
1 Nous pouvons mentionner à cet égard, George Eyser, gymnaste unijambiste ayant participé aux JO de Saint-Louis en 1904, Marla Runyan, coureuse malvoyante ayant participé aux JO de Sydney en 2000 ou encore Natalia Partyka, pongiste polonaise amputée d’un avant-bras, qui a pu participer aux JO de Pékin en 2008 et de Londres en 2012.
Auteurs
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Damien Issanchou
Doctorant au laboratoire santé, éducation et situations de handicap à l’université de Montpellier 1. Il a récemment publié « La dynamique internationale (1977-1989) : l’imposition progressive d’un modèle sportif unique pour les personnes handicapées » dans l’ouvrage Corps, sport, handicaps. Tome I. L’institutionnalisation du mouvement handisport (1954-2008) sous la direction de Sébastien Ruffié et Sylvain Ferez (Téraèdre, 2013).
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Éric de Léséleuc
Professeur à l’INS HEA (Suresnes). Depuis 2002, il développe des recherches sur la mise en scène des personnes en situation de handicap dans les médias en Europe et à l’étranger (Amériques du Nord et du Sud et Asie).
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