De la diversité à la cohabitation culturelle
p. 179-190
Note de l’éditeur
Reprise du no°51 de la revue Hermès, L’épreuve de la diversité culturelle, 2008
Texte intégral
1Nous sommes face à un paradoxe inattendu. La globalisation* qui devait ouvrir le monde conduit à un défi politique inverse : le retour des identités*. Rappelons-nous. La mondialisation*, avant d’apparaître comme une phase du capitalisme, était perçue dans les années 1980 comme une formidable opportunité de dépasser les frontières Nord-Sud et Est-Ouest. Après la première mondialisation politique, marquée par la création de l’ONU et quarante ans de guerre froide, la deuxième mondialisation, économique cette fois, apparaissait comme un idéal. Mais personne n’avait prévu la troisième mondialisation*, qui, en réaction à la standardisation* économique, prône le respect de la diversité culturelle.
2La signature de la Convention pour le respect de la diversité culturelle à l’Unesco en 2005 a montré l’importance de cette réaction, ce que j’appelle le surgissement du triangle infernal, identité-culture-communication. On maîtrisait jusque-là la grammaire économique et sociale, il faut désormais y ajouter la grammaire culturelle et avec elle, la diversité des langues, des cultures* et des civilisations. La mondialisation constitue une rupture substantielle puisque l’autre change de statut. Hier dans un monde fermé, il était lointain, ailleurs, il fallait du temps pour l’atteindre. C’était l’autre de l’ethnologie et de l’anthropologie. On ne se métissait qu’aux frontières et le cosmopolitisme* ne concernait que l’élite. Les pauvres migrants n’avaient qu’à s’intégrer et se taire. Aujourd’hui, la problématique a radicalement changé. Grâce à l’avion et à l’Internet, l’autre est là, omniprésent et finalement menaçant par son omniprésence. Plus question de métissage ou de cosmopolitisme. Il s’agit désormais de préserver sa propre identité. L’identité, perçue souvent à tort comme menacée par cet autre, devient une arme pour le tenir à distance.
3Il y a aujourd’hui deux figures de l’autre. La première provient de l’outre-mer et des pays francophones. La seconde du reste de la planète, l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine. Il y a donc deux diversités culturelles. Celle qui résulte de l’ouverture du monde et qui suscite racisme, xénophobie, politique restrictive d’immigration, chute des visas. La seconde s’inscrit dans le cadre de la mondialisation et de la Convention de l’Unesco. C’est celle qui est apparue à la télévision et avec qui il va falloir cohabiter au sein du monde ouvert. Ces deux visions ont des liens entre elles, mais elles n’ont pas le même sens ni la même finalité, celle des banlieues dans le premier cas, celle de l’Unesco dans l’autre.
Pas de diversité culturelle sans revalorisation de la politique
4La diversité culturelle a longtemps été niée. Contraints à la multiculturalité, les empires russe, ottoman et autrichien s’en sont sortis en hiérarchisant les cultures, mais ont néanmoins été les expériences contemporaines de cohabitation culturelle à grande échelle. En reconnaissant l’égalité des cultures, la Convention de l’Unesco marque une véritable révolution démocratique au plan international. Deux menaces lui répondent. D’une part, le thème de la guerre des civilisations, nourri aujourd’hui par le fondamentalisme religieux et demain par la revendication du respect des cultures. De l’autre, la peur du communautarisme* mis en avant pour limiter la reconnaissance des diversités culturelles. La France s’est longtemps méfiée de ces différences, potentiellement dangereuses pour son unité en tant que république et nation. Seules quelques nations comme la Grande-Bretagne, les États-Unis, le Canada et l’Inde ont incarné un modèle plus ouvert.
5Si certains pays assument aujourd’hui leur statut multiculturel, la France se présente paradoxalement comme le champion de l’universalisme* et de la diversité culturelle, tout en refusant son propre caractère multiculturel, qui est pourtant une de ses plus grandes forces, grâce à l’immigration, à l’outre-mer et aux liens avec les anciens pays colonisés par le biais de la francophonie. Au nom d’un modèle républicain devenu trop étroit, et incapable de favoriser l’intégration qu’il prône par ailleurs, cette richesse est niée.
6Intégrer la problématique de la diversité culturelle au niveau des États-nations et de la communauté internationale suppose deux conditions. Il faut, d’une part, reprendre le concept d’identité culturelle collective pour le revaloriser. Toute revendication d’identité culturelle n’atteste pas d’un communautarisme obscur. On peut en effet distinguer l’identité culturelle refuge, qui caractérise ceux qui se sentent exclus et l’identité culturelle relationnelle qui se pense en relation avec un cadre politique et culturel plus large, celui de l’État-nation et de la communauté internationale, caractéristique des États multiculturels.
7Il faut, d’autre part, une revalorisation du politique car seule la perspective politique permet de dépasser le communautarisme. Elle permet de préserver le cadre étatique. Ce « monstre froid », même à l’heure de la mondialisation, demeure moins mauvais pour permettre aux identités de cohabiter et de converger vers l’intérêt général. Plus la revendication identitaire est forte, plus il faut garantir l’État-nation pour préserver la légitimité des valeurs communes. Le communautarisme comme le populisme* sont, la plupart du temps, le symptôme d’un cadre politique défaillant. Il en est de même au plan international. Plus le risque d’éclatement des États et de communautarisation des relations internationales se renforce, plus l’ONU et les institutions de la communauté internationale doivent s’affirmer et proposer un projet alternatif. Autrement dit, au moment où « tout le monde voit tout et sait tout », il incombe aux États-nations comme à l’ONU de construire des projets ambitieux pour dépasser les revendications identitaires. L’élaboration de cette utopie politique nécessite des travaux de recherche historique, culturelle et géographique qui valorisent toutes les histoires.
Trois révélateurs de la diversité culturelle
8Le premier révélateur est l’immigré, cette figure oubliée de la diversité culturelle, proclamée dans les textes et refusée dans les faits. Dites-moi la politique de l’immigration que vous menez et je vous dirai la vision de l’autre que vous avez. Figure tragiquement emblématique du rejet, l’immigré incarne une des contradictions les plus fortes de la mondialisation. Nier à l’immigration sa dimension culturelle remet en cause et invalide le principe de la diversité culturelle et ceux qui l’incarnent.
9Le deuxième révélateur concerne les quartiers, les banlieues et les ghettos. Plus de 60 % de la population mondiale vit aujourd’hui dans les villes, mais avec une terrible frontière entre le centre et la banlieue et les espaces urbains sont devenus le lieu de lecture de ces discriminations. Dis-moi où tu habites, je te dirai à quelle diversité culturelle tu appartiens : celle du modèle urbain, « noble » ou celle des « rebus ».
10Le troisième révélateur est la mondialisation de l’information. Avec plus de quatre milliards et demi de radios, trois milliards et demi de télévisions, plus de trois milliards de téléphones portables et plus d’un milliard d’ordinateurs, l’omniprésence de l’information a décuplé la prise de conscience des différences et les moyens de les revendiquer. La place croissante de l’expression critique est en effet favorisée par la place croissante des technologies de l’information et des industries culturelles qui catalysent la réflexion critique. En d’autres termes, les systèmes d’information favorisent dans un premier temps l’ouverture sur le monde avant de procurer dans un deuxième temps la volonté et les moyens de préserver son identité culturelle.
L’Europe, laboratoire de la diversité culturelle
11L’Europe est la plus grande expérience démocratique de cohabitation culturelle jamais tentée. Vingt-sept pays pour le moment, aux identités linguistiques, culturelles et sociales fortes, ont décidé de coopérer dans le domaine économique, puis politique et, plus lentement, culturel, où les concessions sont les plus difficiles. Aucun Européen ne veut abandonner son identité et tous veulent néanmoins faire œuvre commune. Au-delà de ses frontières, l’Europe entretient d’incessants échanges avec la Méditerranée, l’Afrique, les Amériques et l’Asie, et l’identité européenne doit beaucoup à ces emprunts, vols et allers-retours dont on sous-estime l’importance, mais qui sont une condition structurelle de cette troisième mondialisation à construire. C’est sans doute la raison pour laquelle les Vingt-Sept, désunis sur bien des points et incapables de repenser le statut des identités, ont poussé à la signature de la Convention sur la diversité culturelle en 2005. Et ce malgré les multiples différences sociales, culturelles et religieuses qui les traversent.
12L’Europe est toutefois confrontée à une autre diversité bien plus délicate : celle des vingt millions de travailleurs immigrés. Un mélange d’idéologie* sécuritaire, de peur démographique, de fantasme religieux et d’identité défensive réclame la fermeture des pays riches. L’Europe qui fut une des terres du cosmopolitisme et du métissage, doit désormais faire face à quatorze partis qui portent un message plus ou moins agressif de fermeture et ne parvient plus à comprendre que sa propre cohabitation culturelle est indissociable de l’ouverture aux autres multiculturalismes. À l’heure de la mondialisation et des sociétés ouvertes, il est indispensable d’organiser la cohabitation des cultures, mais sans en exclure a priori certaines populations.
Cinq chantiers pour l’avenir
Passer de la diversité culturelle à la cohabitation culturelle
13Valeur reconnue par l’Unesco, la diversité culturelle est la nouvelle frontière de la mondialisation. La cohabitation culturelle en est le chantier politique. Il s’agit non seulement de faire cohabiter les élites sociales et culturelles, mais aussi de penser la cohabitation des sociétés de masse, c’est-à-dire d’établir un dialogue entre les cultures et les sociétés ouvertes, une ouverture qui ne soit ni un abandon des identités, ni un mélange uniformisant, ni un melting-pot, mais un modèle à inventer liant identité et ouverture. La cohabitation culturelle est donc le dispositif politique qui permet de gérer pacifiquement les relations conflictuelles entre identité, culture et communication. Elle passe par le respect de la diversité linguistique et nécessite aussi de favoriser tous les programmes de type Erasmus permettant de faire circuler étudiants et professeurs et les faire toucher du doigt toutes les richesses sociales, culturelles et politiques qui existent ailleurs.
Penser un modèle de « laïcité de tolérance »
14Au moment où les rapports entre religion et politique se resserrent, il est indispensable de penser à nouveau leur autonomie pour éviter les « guerres de religion ». Aucune organisation de la communauté internationale n’est possible sans poser en principe l’autonomie du spirituel et du temporel. Construire une laïcité tolérante est une des conditions pour lutter contre le retour de la xénophobie, qui menace tous les pays riches, et toutes les tentations de refaire du pouvoir religieux un pouvoir politique. Une laïcité de tolérance par opposition à une laïcité de combat, telle que l’a connue la France et qui n’est plus possible à l’heure de la mondialisation et de l’ouverture.
Favoriser un renouveau de la pensée politique
15Revaloriser les identités culturelles collectives s’avère indispensable pour éviter que la troisième mondialisation n’accentue les risques de guerre. Pour cela, il est indispensable de construire un cadre qui permette le respect mutuel, ce qui suppose de mener un travail historique et comparatif et de confirmer le rôle des États-nations. Ces derniers, en dépit de leurs imperfections, demeurent le cadre le plus commode pour revaloriser la politique, redéfinir les rapports entre individus, faire redémarrer l’ascenseur social, promouvoir l’apprentissage de trois langues, développer une politique de traduction, assurer un peu d’égalité. Toutes ces conditions sont finalement préalables à la reconnaissance de la diversité culturelle…
Réduire la concentration mondiale des industries culturelles et de la communication
16La concentration actuelle des industries culturelles, notamment au détriment des pays émergents, est incompatible avec la notion de diversité culturelle. Il faut donc réglementer les rapports entre les télécommunications, l’informatique et l’audiovisuel, sans oublier l’Internet, veiller au même pluralisme pour les industries de la connaissance, et admettre enfin que ces industries jouent un rôle aussi déterminant pour la paix et le respect d’autrui que les industries métallurgiques ou alimentaires. La culture constituera bientôt un des paramètres de la mondialisation aussi central que l’énergie, l’alimentation ou l’environnement.
Développer les connaissances
17Nos sociétés ont profondément changé en un demi-siècle. Il faut donc repenser les rapports entre tradition et modernité, individualisme* et lien social pour affronter les nouvelles formes d’inégalité et d’exclusion économique et sociale qui en résultent. Pour cela il est nécessaire de valoriser les problématiques de communication sociale et interculturelle, reconstruire les rapports entre diversité culturelle, lien social, nations et États, redéfinir les multiples formes d’identité culturelle et leurs liens avec les populismes, développer les recherches comparatives, repenser les rapports entre identité et communication. Comment vivre ensemble avec nos différences ? Comment concilier la contradiction entre la vitesse des systèmes d’information et la lenteur de la communication humaine et sociale ? La valorisation théorique et politique de tout ce qui concerne la communication et l’incommunication est probablement un des défis les plus importants à relever pour penser les rapports entre culture et politique.
Conclusion
18La diversité culturelle oblige d’abord à décoloniser les imaginaires. Si la mondialisation a souligné l’importance de l’environnement, elle doit aussi prendre en compte le rôle central des rapports entre identité, culture, communication et politique. Or l’incommunication est à la hauteur de la performance croissante des techniques de communication. C’est pour cela que la diversité culturelle, et son horizon normatif, la cohabitation culturelle, constituent l’aventure politique la plus originale de ce début de siècle. L’hyper-connexion des hommes entre eux n’augmente pas leur tolérance mutuelle, car la communication est un enjeu politique avant d’être un défi technique.
Auteur
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Dominique Wolton
Fondateur et directeur de la revue Hermès (depuis 1988, 65 numéros) et de la collection « Les Essentiels d’Hermès » (depuis 2008, 32 numéros). Il est également fondateur et directeur de l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC), structure transverse et interdisciplinaire créée en 2007. Son dernier ouvrage Indiscipliné, 35 ans de recherches est paru en 2012 aux éditions Odile Jacob.
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