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    Plan détaillé Texte intégral Retour sur le premier âge des mobilisations dans l’immigration marocaine Les jeunes d’origine marocaine de France et le retour au Maroc Des organisations transnationales Conclusion : Les nouvelles structures de l’imaginaire migratoire Annexe Notes de bas de page Auteur

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    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    L’imaginaire migratoire

    Jeunes Marocains de France

    Thomas Lacroix

    p. 121-138

    Résumé

    À partir de la notion d’imaginaire migratoire, ce chapitre explore la façon dont la jeunesse issue de l’immigration marocaine en France a transformé le positionnement identitaire à l’égard des sociétés d’accueil et d’origine. L’imaginaire initial des premiers arrivants, qu’ils fussent réfugiés politiques ou travailleurs migrants, demeure fortement structuré par l’idée de retour. Le premier constat de ce travail est que cette idée de retour est encore vivace parmi les jeunes nés en France ou arrivés lors de leur jeune âge. Certains tentent l’aventure, attirés par la qualité de vie du Maroc, mais pour la plupart, l’idée de retour est surtout l’expression d’un attachement familial. L’idée de retour est un artifice identitaire qui permet aux jeunes de se positionner entre leurs ascendants et leurs descendants, mais également entre les sociétés françaises et marocaines. Par ailleurs, l’imaginaire migratoire s’exprime au sein d’un champ associatif transnational à la fois dense et diversifié. Ce chapitre explore ses multiples facettes à travers l’exemple des associations professionnelles, philanthropiques et politiques. Cet examen montre l’éclatement qu’a subit cet imaginaire migratoire, éclatement à la mesure de la diversification de la population marocaine en France.

    Texte intégral Retour sur le premier âge des mobilisations dans l’immigration marocaine Les jeunes d’origine marocaine de France et le retour au Maroc Des organisations transnationales Les associations professionnelles Les associations de développement Les associations politiques et la place d’internet Conclusion : Les nouvelles structures de l’imaginaire migratoire Annexe Annexe méthodologique Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Nous définissons « l’imaginaire migratoire » comme l’ensemble des représentations qui donnent sens à l’acte migratoire et permettent aux acteurs de se positionner dans leurs relations avec les sociétés d’accueil et d’origine. Il est tributaire des dynamiques sociales qui font évoluer le groupe. L’intégration et les nouvelles migrations (familiales ou qualifiées) affectent les jeux identitaires. Deux nouvelles catégories émergent, qui nous intéressent particulièrement ici : les migrants qualifiés (jeunes diplômés, étudiants) et la seconde génération née en France. Leurs membres sont profondément différents dans leur façon d’envisager les pays d’ancrage, même s’ils appartiennent à une même classe d’âge. Les uns reproduisent les comportements de ceux arrivés au cours de décennies précédentes ; les seconds, qui n’ont pas migré, sont toutefois tributaires des jeux de transmission d’un vécu. La formation de l’imaginaire migratoire marocain s’inscrit en effet dans un processus entamé il y a un demi-siècle. Mais ses modes d’expression sont aujourd’hui extrêmement variés.

    2Nous évoquerons d’abord brièvement ce que fut le « premier âge » des mobilisations dans l’immigration marocaine en France, car il constitue un acquis, une tradition dont l’impact est repérable aujourd’hui. Nous présenterons ensuite les expressions contemporaines de l’imaginaire migratoire marocain en France, d’une part à travers les stratégies individuelles et l’idée du retour dans les parcours personnels, et d’autre part, à travers les actions associatives que les jeunes entreprennent en faveur du Maroc.

    Retour sur le premier âge des mobilisations dans l’immigration marocaine

    3Le mouvement associatif marocain en immigration fut dès le départ – dès l’indépendance – très différent de celui des originaires des pays voisins. En effet, les exilés politiques de la gauche marocaine arrivés en Europe entre 1956 et 1980, bien qu’ils n’aient jamais constitué qu’une petite fraction de l’ensemble des flux d’arrivants de cette période, ont eu un rôle décisif dans la structuration du paysage associatif marocain à l’étranger, et au-delà, dans la formation d’une identité politique des ressortissants marocains en Europe.

    4En 1962, après les premières élections législatives du Maroc indépendant, Mehdi Ben Barka, leader de l’opposition de gauche, est contraint de se réfugier en France (il y disparaîtra en octobre 1965). Lors de son séjour, il rassemble les divers mouvements d’opposition représentés à Paris au sein d’une organisation unique : l’Association des Marocains de France (AMF). Le tournant autoritaire du Maroc est pris en 1965, avec les répressions sanglantes qui ont suivi les manifestations du « 23 mars ». Cette période d’autoritarisme connut son point culminant au début des années 1970, après les deux attentats manqués menés contre Hassan II. Elle vit le renforcement progressif des organisations de réfugiés dans l’Europe entière (création de la KMAN à Amsterdam, de l’ATIME à Madrid, et diverses organisations en Belgique), alimentées par les nouvelles vagues de réfugiés.

    5Les activités de l’AMF sont alors exclusivement tournées vers le pays d’origine. Le but de l’AMF est de soutenir la démocratisation du régime. Cet activisme se nourrit d’une forme particulière d’un mythe du « retour politique ». La situation politique du Maroc est le filtre par lequel les militants justifient leur rôle à l’étranger, rôle qui est jugé comme temporaire et destiné à prendre fin avec le renversement de la monarchie. Inversement, l’investissement sur le terrain politique français est considéré comme contre-productif, il ne se ferait qu’au détriment de la ligne prioritaire.

    6La politique du gouvernement envers ses ressortissants de l’étranger est alors fortement conditionnée par l’émergence de cette opposition en exil. Le Maroc suscite la création des « Amicales de commerçants et entrepreneurs marocains ». Ces structures, étroitement liées aux autorités consulaires, sont destinées à encadrer les ressortissants marocains et lutter contre l’influence des associations de réfugiés au sein de cette population. Les usines deviennent un terrain majeur de lutte entre ces deux rivaux, les Amicales cherchant à décourager la syndicalisation (et donc la politisation) des travailleurs marocains.

    7Les champs politiques marocain et européen sont donc, à cette période, étroitement liés. Les événements affectant la vie politique marocaine ont des répercussions directes au sein de l’AMF. Les scissions qui ont peu à peu fractionné l’opposition de gauche au Maroc ont également eu leurs prolongements en France. L’annexion du Sahara occidental en 1975 a eu pour effet de rendre patente une tension qui existait au sein de l’AMF depuis le début de la décennie. Le mouvement Ila al-Amam, créé par Abraham Serfaty, est le seul à s’opposer à l’union nationale qui s’est formée au moment de la « marche verte ». Ila al-Amam, influent dans certaines sections de province de l’AMF, rassemble ces protestataires au sein de la « coordination de sections ».

    8L’organisation va être en fait rattrapée par les mouvements sociaux en Europe. Mai 68 fut le premier événement qui a permis un rapprochement entre l’ouvriérisme français et le militantisme marocain. Les membres de l’AMF ne peuvent rester indifférents face à l’agitation sociale qui va porter les immigrants sur le devant de la scène dans les années 1970 et 1980 (grèves de foyers, grèves dans l’industrie automobile, les Houillères, etc.). L’action d’une certaine partie des militants va, de fait, se réorienter sur le terrain français à travers le soutien de ces mouvements sociaux. Contraire à la ligne des origines, cet investissement est l’un des principaux points qui alimentent les divergences entre militants. Par ailleurs, l’arrivée de nouveaux adhérents issus, non pas de l’exil, mais des usines françaises, sans passé politique mais formés au militantisme par la voie du syndicalisme, va renforcer au sein de l’AMF le poids des partisans d’une nouvelle orientation, davantage tournée vers les réalités françaises.

    9En 1982, la superposition des différentes fractures qui traversent l’AMF va déboucher sur un schisme avec la création de l’Associations des Travailleurs Marocains de France (ATMF). Cette association, qui regroupe les partisans de l’ancienne coordination de sections, fait du soutien des revendications ouvrières sa ligne d’action principale. À partir de la fin des années 1980, l’ATMF s’investit sur certains thèmes liés à la question migratoire : le mouvement des sans-papiers, l’antiracisme, la discrimination, le droit de vote des étrangers. Entérinant cet élargissement, l’association change de nom et devient l’Association des Travailleurs Maghrébins de France. La spécificité de la dimension marocaine de l’association s’est donc lentement diluée au contact des problématiques qui touchent l’immigration en général. Nous y voyons le signe d’une sorte d’assimilation dans le champ politique européen. Paradoxalement, c’est au moment de ce changement d’appellation que le réinvestissement au Maroc redevient possible. Comme nous le verrons ci-après, l’ouverture du régime et le développement d’une société civile rurale vont permettre à ces militants de retrouver un terrain d’engagement.

    10C’est un imaginaire tout à fait différent que portent les travailleurs migrants de la fin des Trente Glorieuses. Ce sont essentiellement des hommes seuls issus de régions rurales et berbères (le Souss et le Rif) et non qualifiés. Les motivations de ces primo-arrivants sont ancrées dans une trajectoire personnelle, familiale et communautaire. Les régions les plus touchées par la migration sont des zones qui connaissent des mouvements migratoires internes depuis plusieurs siècles. L’acte migratoire est inscrit dans l’habitus communautaire et ne saurait être considéré comme un simple accident historique lié à une situation de pauvreté. Ce type de projet migratoire induit une relation localisée et apolitique à la société d’origine, inscrite dans le temps long des équilibres socioéconomiques. L’imaginaire migratoire de ces hommes venus travailler dans l’industrie européenne se situe donc aux antipodes de l’imaginaire des exilés, qui est politisé, national et soumis aux aléas de la situation politique.

    11Toutefois, un point les rapproche : ils envisagent leur séjour comme temporaire. De ce fait, leur séjour à l’étranger comporte de façon sous-jacente, un caractère illégitime. Le « scrupule migratoire », sous une forme ou une autre, accompagne la condition de ceux qui sont partis. Il suscite l’expression d’une fidélité à l’égard du pays d’origine. Les expressions de l’allégeance envers un idéal marocain, toutes différentes qu’elles soient (militantisme pour les uns, envois d’argent et de cadeaux pour les autres), sont autant de démonstrations faites pour conjurer les allégations d’oubli. Le retour, horizon de l’acte migratoire, contraint les acteurs à exprimer l’unicité de leur appartenance. Or ces acteurs sont confrontés à la réalité de leur existence partagée. L’histoire de la gauche marocaine en France démontre la recomposition des positionnements en confrontation avec la société d’accueil. Il en va de même pour les travailleurs migrants contraints de pérenniser leur séjour lorsque la fermeture des frontières rend toute possibilité de circulation incertaine. Le regroupement familial et les modes d’incorporation toujours plus dynamiques au sein des sociétés d’accueil (diversification professionnelle, spatiale, générationnelle…) confirment une trajectoire d’intégration et réinterrogent le positionnement migratoire.

    12C’est donc un imaginaire en mouvement que la nouvelle génération de l’immigration marocaine reçoit en legs, un imaginaire traversé de lignes de fracture, non exempt de paradoxes et de bricolage identitaire. Des profils différenciés vont émerger au cours de la décennie 1990.

    Les jeunes d’origine marocaine de France et le retour au Maroc

    13Diverses observations montrent que l’attachement au pays d’origine et l’idée de retour continuent à structurer les trajectoires personnelles. Une enquête menée par internet par l’association « Maroc Entrepreneur1 » auprès de ses adhérents apporte quelques informations sur les projets de retour. L’enquête elle-même a été menée auprès de 2158 personnes, dont 220 sont nées en France2. 84,5 % des répondants admettent avoir le projet de retourner s’installer au Maroc. La mesure de l’attachement au pays d’origine suggéré par ce chiffre est corroborée par d’autres études et de multiples enquêtes de terrain. Ainsi, une enquête de l’INSEA3 de Rabat montre que 95 % des Marocains résidant en France et arrivés dans les années 1990 ont envoyé régulièrement une partie de leurs revenus au Maroc4. Ces chiffres sont certainement grossis par les conditions des enquêtes citées, mais ils vont tous dans le sens d’une relation forte entretenue avec le pays d’origine.

    14Selon l’enquête de Maroc Entrepreneur, la première raison invoquée pour motiver ce retour est l’attachement familial (35 % des réponses). Le lien personnel reste donc prépondérant parmi ces émigrés qualifiés. 26 % des réponses lient le retour au confort et à la qualité de vie du Maroc. Il est à noter que 25 % des répondants disent vouloir rentrer pour participer au développement du Maroc. Le concept de développement intervient assez fortement dans la gestion des trajectoires individuelles. Les répondants inscrivent donc leur parcours dans une dynamique socio-économique plus large.

    15En revanche, une relation de même type ne se retrouve pas parmi les enfants d’immigrés. Selon la même enquête de l’INSEA, seuls 35 % d’entre eux envisagent un retour5. L’étude de Maroc Entrepreneur donne une série de motivations sensiblement différentes pour la possibilité de ce retour. Les relations familiales tiennent une place moindre (16 %). Inversement, le confort et la qualité de vie sont la première raison invoquée pour 30 % des personnes interrogées. Il faut donc s’attendre à ce que les mouvements de retour de la part de jeunes nés en France prennent de l’ampleur si le Maroc vient à offrir une qualité de vie conforme à leurs aspirations. Une comparaison peut à ce titre être établie avec les enfants de migrants espagnols et portugais. Une enquête que nous avons menée sur les Espagnols de France6 a révélé que de plus en plus de jeunes couples ont acquis une maison sur les terres d’origine de la famille pour y passer leurs vacances. Un certain nombre d’entre eux ont fait le choix du retour. Le climat et la qualité de vie sont les principaux arguments avancés pour motiver ce choix. La réalisation de ce projet intervient souvent après la constitution d’un foyer. Le désir de transmettre une mémoire familiale qui leur a été léguée par leurs parents se manifeste à travers les interviews. Cette démarche s’observe d’ores et déjà parmi les jeunes d’origine marocaine. Le lien au Maroc est donc tributaire d’un attachement familial parmi les jeunes nés en France, mais il est de nature différente.

    16L’autre point de divergence entre les deux catégories analysées est la manifestation chez une minorité d’un rejet de la société d’accueil. Pour 8 % des jeunes Français, le défaut de perspective professionnelle et le mécontentement social induits par la discrimination et le racisme constituent la motivation principale du retour (contre 2 % pour les répondants arrivés tardivement en Europe). Un exemple tiré d’une expérience personnelle permet d’illustrer ce chiffre, celui de K, née à Mantes-la-Jolie. À 18 ans, musulmane militante, elle décide de défendre le droit de porter le voile dans son lycée. Le rapport de force avec la direction s’installe en sa défaveur et elle décide, contre l’avis de ses parents, de quitter le lycée. Elle parvient à obtenir son baccalauréat en auditrice libre et s’inscrit à l’université. Après l’obtention d’une licence, elle décide de revenir au Maroc. Les débats qui ont conduit à la loi sur la laïcité dans les établissements scolaires publics (2003-2004) furent déterminants dans son choix. Elle vit alors chez un cousin de son père, dans la périphérie populaire de Rabat. Un an plus tard, en dépit d’un travail à l’ambassade de France, K décide de quitter le pays pour s’installer en Égypte, au Caire, pour échapper à la contrainte qui pèse sur elle dans l’univers familial rabati. L’Égypte est à ses yeux un compromis, après avoir éprouvé la difficulté d’être une musulmane en France et une jeune femme au Maroc.

    17Le retour n’est pas une décision facile. Il induit une (ré)adaptation perçue comme un problème. Le retour au Maroc signifie la réinsertion dans un jeu de normes, qui est souvent vécue comme un obstacle. La crainte de trouver un milieu professionnel au fonctionnement opaque et corrompu est la première raison invoquée pour justifier le report du retour (80 %). La rigidité des « mentalités », ce qui inclut le conservatisme, la pression familiale, le statut de la femme et la place de la religion, est la seconde (20 %). Cette attitude est partagée par toutes les catégories de répondants.

    18Pour ces jeunes, le retour est un horizon envisageable, mais pas à n’importe quelle condition. L’acte migratoire accompagne une trajectoire sociale et la temporalité d’une vie. Ils inscrivent leur retour personnel dans la dynamique sociale d’une société en développement, un développement toutefois trop lent pour agir sur les mentalités. Principal point de divergence avec la génération précédente, les jeunes font preuve d’un attachement plus national et abstrait que local et ancré dans un face-à-face familial. Les deux tiers disent vouloir s’installer à Rabat ou Casablanca, quelle que soit leur région d’origine. L’autre élément qui retient notre attention est celui du sentiment de pouvoir jouer un rôle dans le développement du pays. La perception du Maroc exprimée ici est celle d’une société en mouvement. Elle révèle en filigrane l’image, nourrie de leur expérience européenne, d’une société marocaine idéale, l’utopie d’un Maroc en décalage avec la situation actuelle. Cette image projetée est parfois convertie dans un investissement associatif, voire partisan.

    Des organisations transnationales

    19Nous distinguons trois catégories d’associations de jeunes qui soutiennent des actions dans le pays d’origine : les associations professionnelles, philanthropiques et politiques.

    Les associations professionnelles

    20Ces organisations sont des regroupements dont l’objectif est la mise en réseau de personnes travaillant dans un même secteur. Elles sont nées à partir des flux d’étudiants et de personnel qualifié qui ont pris de l’importance dans les années 1990. Les activités concernant le Maroc sont secondaires, mais très répandues au sein de ces associations. Elles consistent essentiellement en des projets de développement et des transferts de compétence attenants au domaine professionnel de l’organisation. Ces structures sont spontanées, nées d’un besoin de regroupement parmi cette nouvelle population de travailleurs qualifiés. Les autorités consulaires, même si elles leur accordent parfois un soutien, ne sont pas à l’origine de ces organisations. Nous allons ici présenter deux d’entre elles : l’association des Informaticiens Marocains en France et Maroc Entrepreneur.

    21L’association des Informaticiens Marocains en France (AIMF) est une association créée en 2000, qui regroupe des Marocains ayant une activité dans le domaine des technologies de l’information. Elle comprend des cadres et techniciens informaticiens, des ingénieurs Télécom et Réseaux, des spécialistes dans l’informatique financière ou industrielle et aussi des commerciaux et entrepreneurs dans ce domaine. Sa création a suivi l’arrivée importante d’étudiants et informaticiens diplômés en France, pendant la période faste de la « bulle internet ». L’idée fondatrice est d’accompagner l’insertion de ces personnes. Les animateurs ont entre 30 et 35 ans. L’AIMF compte une centaine d’adhérents et la mailing-list plus de 500 personnes. L’organisation anime un site internet permettant de diffuser l’information, notamment en ce qui concerne les offres d’emploi. Elle organise également des séminaires de formation, des sorties collectives afin de souder les relations interpersonnelles entre les membres et de « minimiser les effets du dépaysement ». Le troisième volet des activités de l’association concerne le Maroc. Elle a mené quelques projets, comme la livraison en 2004 d’une vingtaine d’ordinateurs pour une association marocaine. En outre, les membres s’intéressent à la thématique du retour des informaticiens au Maroc. L’équipe fut sollicitée par l’ambassade dans ce cadre. Des séminaires sont organisés auprès des adhérents sur le montage d’entreprise au Maroc. Outre les adhérents, sont invités à ces séminaires des officiels (représentants des ministères marocains), des chefs d’entreprises et des représentants des institutions bancaires.

    22Le second exemple est celui de Maroc Entrepreneur, association déjà évoquée précédemment. Maroc Entrepreneur est une association créée en 1999 à l’instigation d’étudiants marocains en Grandes Écoles et Universités françaises (ESSEC, HEC, ESCP, EM-Lyon, X, Centrale, etc.). L’organisation est basée à Paris et a ouvert une antenne à Lyon (2003). Ces étudiants, dont la moyenne d’âge est de 25 ans, ont pour préoccupation commune le retour au pays après l’obtention de leur diplôme. L’association se pose en intermédiaire entre ces demandeurs d’emploi et les entreprises basées au Maroc. Maroc Entrepreneur regroupe aujourd’hui le plus grand réseau de cadres supérieurs et d’étudiants marocains en France, soit près de 5000 membres. 60 % sont des diplômés, 40 % sont encore étudiants. Cet annuaire attire les entreprises qui cherchent à recruter et contactent directement l’association. « ME » concentre ses actions autour de deux axes de travail : l’information concernant le marché de l’emploi et la sensibilisation à la création d’entreprises au Maroc. Son positionnement séduit les pouvoirs publics marocains qui assistent régulièrement aux conférences de l’association. Cette proximité relève davantage de l’intérêt partagé que de relations hiérarchiques. Nous n’y voyons pas l’émergence d’un néo-amicalisme des « cerveaux ».

    23Un parallèle peut être fait entre ces associations et les filières migratoires classiques de la migration de travailleurs non qualifiés. Les filières familiales ou villageoises permettaient aux arrivants d’être accueillis par un groupe de proches. Le groupe avait une double fonction : il médiatisait l’insertion dans le nouvel environnement social et professionnel, tout en garantissant le maintien d’un lien avec le village d’origine. Les nouvelles formes migratoires font disparaître ces modes d’insertion. Cependant, les nouvelles structures associatives remplissent, sur des modes différents, les mêmes fonctions. Insertion par le travail, prémunition contre l’anomie et l’assimilation, devoir de compensation et devoir de mémoire envers le pays d’origine : si les contextes et les profils des acteurs diffèrent, les schèmes qui sous-tendent la migration demeurent.

    Les associations de développement

    24Les associations de développement sont des organisations de plus petite taille que les précédentes et dont la durée de vie est plus aléatoire. Elles sont cependant plus nombreuses. Ce type de structure n’est pas le propre des jeunes. La présence de ces derniers s’inscrit dans le vaste ensemble des « réseaux marocains du développement », que nous avons décrits ailleurs7 et dont l’histoire croise celle des réseaux de réfugiés. Ces réseaux agrègent des centaines de collectifs informels de villageois expatriés qui contribuent, depuis le début de la migration, au maintien de l’équipement des villages d’origine par l’envoi d’argent. Traditionnellement, ces projets concernent essentiellement l’irrigation et les bâtiments religieux. Or, depuis le début des années 1990, on observe de plus en plus d’investissement dans des projets dits de « développement » : électrification, adduction d’eau potable, construction d’écoles, de dispensaires de soins, etc. Cette évolution est liée à une nouvelle demande des villages d’origine, soutenue par une dynamique associative importante dans le monde rural marocain. Plusieurs ONG ont été créées en Europe par des réfugiés politiques et d’anciens militants syndicalistes, mettant à profit un savoir-faire de la mobilisation pour se constituer en intermédiaires entre les porteurs de projet et les bailleurs de fonds. « Migrations et Développement », basée à Marseille, est la plus importante de ces ONG8.

    25Les jeunes s’inscrivent dans cette tendance de plusieurs façons. Ils jouent un rôle non négligeable auprès de leurs parents au sein des collectifs, notamment lorsque les leaders du groupe sont analphabètes, dans la mesure où leur niveau d’étude leur permet d’entreprendre des démarches administratives (demande de subvention, etc.). Un autre cas de figure rencontré est celui des jeunes qui créent, à côté du collectif proprement dit, une association qui constitue une vitrine de ce dernier auprès des partenaires. Cet exemple se présente notamment lorsque les jeunes cherchent à dépasser les conflits qui existent entre les parents. Un dernier cas est celui des associations créées sur une initiative personnelle, alors même que les parents ne sont pas engagés dans une entreprise collective. L’engagement est alors le résultat d’une histoire personnelle, soit au contact du milieu associatif, soit par un besoin ressenti de se positionner face au Maroc. Dans les trois types d’inscription, les personnes nées en France sont majoritaires. Les étudiants et migrants qualifiés arrivés dans les années 1990, provenant de milieux urbains, sont déconnectés des collectifs de porteurs de projets. Les quelques primo-arrivants tardifs présents dans ces opérations de développement se trouvent essentiellement au sein de groupes déjà constitués et animés par des « anciens ».

    26On observe une grande diversité de structures. Leur échelle d’action va du niveau local dans le cas des collectifs d’expatriés, au niveau national lorsque les attaches communautaires ne sont pas le leitmotiv de l’implication. Act-Agir constitue un exemple d’organisation de développement rompant avec les cadres d’action traditionnels. Elle fut créée en 1998 par de jeunes français d’origine marocaine. Cette association s’inspire de l’expérience de « Migrations et Développement », dont ses membres revendiquent l’héritage. Act-Agir intervient dans le secteur de la santé (prévention, hygiène, sida). Elle a mené diverses campagnes d’affichage au Maroc, une campagne de prévention contre le sida en région parisienne. Dans le domaine humanitaire, les bénévoles collectent des vêtements, matériel médical (fauteuils roulants, etc.). Enfin, l’association organise des opérations humanitaires ciblées, comme par exemple lors des inondations d’Essaouira en 2002. Par ailleurs, elle anime une mailing-list sur internet qui est devenue une plateforme d’échange et d’information pour les acteurs associatifs. Ces activités reposent sur des partenariats d’une très grande diversité : locaux, nationaux, au Maroc, en France, institutionnels, associatifs, privés, publics. Pour n’en citer que quelques uns : Migrations et Développement, Fondation Mohamed V, etc.

    27L’investissement moins localisé des associations de jeunes correspond à un lien avec le Maroc qui ne repose pas sur un attachement communautaire et villageois, ainsi que l’illustre une association humanitaire en Normandie. La relation avec le Maroc est une sublimation de la relation parent-enfant. Sa présidente a 27 ans. Elle est orpheline de père. Ses parents sont marocains. Elle dit investir son temps pour le Maroc « afin de faire quelque chose que les parents n’ont pas pu faire ». Cette association date de 2001. Elle fut créée lors d’un projet monté dans le cadre de ses études de commerce à Rouen. Le projet initial consistait en l’acheminement de vêtements et de cahiers, ainsi que l’organisation d’un spectacle en faveur d’un orphelinat au Maroc. Les autres membres de l’association sont essentiellement parisiens, français nés de parents marocains. L’implication des membres dépend de leur niveau d’étude, de leurs compétences et du parcours migratoire accompli par eux-mêmes ou leurs parents (première ou seconde génération, etc.). Ils mènent une action par an avec divers orphelinats ruraux dans le Sud du Maroc. Les partenaires locaux sont généralement des associations villageoises. En France, l’association travaille avec divers partenaires : « Musique sans frontière » et « Débarquement jeunes » à Rouen, une association pour les personnes âgées et handicapées à Asnières, ou encore avec divers partenaires dans le domaine culturel (musique et culture berbère). En 2002, l’association a ouvert un nouveau champ d’action : la santé. L’organisation travaille avec une ONG œuvrant dans le domaine de la santé et l’éducation. Elle reçoit et collecte du matériel médical. L’acheminement des dons se fait par le biais d’associations bénéficiant de réseaux logistiques sur l’axe France-Maroc.

    28« Crépuscule » est le troisième exemple présenté ici. Il montre que les raisons de l’investissement au Maroc ne sont pas uniquement à rechercher dans les liens qui unissent ces jeunes à leur famille ou à leur pays d’origine. Le développement là-bas est un moyen pour exister et se positionner ici, dans la société où ils sont nés. L’association Crépuscule existe depuis 1994. Son but est de valoriser les richesses de la culture maghrébine en « déstigmatisant les jeunes de quartier ». Elle travaille sur deux axes principaux : la connaissance des cultures maghrébines (à travers des expositions, des soirées musicales, des écrits, des projets de solidarité…) et la lutte contre les discriminations (interventions dans les collèges, lycées ; initiation à la mallette pédagogique « Préjugé quand tu nous tiens » de Léo Lagrange, expositions thématiques et itinérantes…). Leur but consiste à réaffirmer la citoyenneté des jeunes issus de l’immigration, et cela passe par la valorisation des cultures d’origine et la réappropriation de leur Histoire, celle de l’immigration. Le volet « Maroc » des activités de Crépuscule s’articule avec les axes précités. L’association a participé à la création d’une bibliothèque dans le village d’origine de la présidente, Beni Ayatt. Ce projet a démarré en 2001 et a mobilisé les 400 ressortissants de Beni Ayatt résidant à Angers. Une association sœur a été créée, il s’agit de l’association « Tifaouine » (« Aube » en langue berbère), permettant d’assurer la continuité entre les deux pays. D’une façon générale, les jeunes apportent dans la relation avec le pays d’origine, une distanciation dans le face-à-face migrants/villageois qui caractérise le lien des générations précédentes. Les thématiques d’action abordées se déclinent à des échelles diversifiées et leur implication n’est pas le symptôme d’un devoir et d’une allégeance conservée à l’égard du village d’origine. Les motifs de leur engagement sont différents. La notion de parentalité est centrale. Leur engagement permet de redéfinir un positionnement à l’égard du Maroc, et donc de leurs parents, dégagé de la négativité d’un héritage souvent difficilement porté pendant l’enfance et l’adolescence. Le développement est un biais pour exploiter la valeur ajoutée du double ancrage et trouver une réconciliation entre les différentes facettes de leur « culture », apaisement nécessaire à l’entrée dans l’âge adulte. Il s’agit bien trouver le moyen de pouvoir transmettre sans conflictualité à ses propres enfants ce qui a été reçu. La dualité du sens de cet engagement trouve son écho dans la multiplicité des niveaux d’activités des associations de jeunes. Crépuscule nous en offre une illustration, agissant entre interculturalité et développement.

    Les associations politiques et la place d’internet

    29L’Union Nationale des Etudiants Marocains (UNEM) est l’organisation politique historique des jeunes Marocains. Sa branche française, active dans les années 1960 et 70, fut l’un des piliers du mouvement des opposants à la monarchie en Europe. Aujourd’hui, faute d’adhérents, l’existence de l’UNEM-France est en suspens. D’une façon générale, l’engagement politique transnational des jeunes marocains est faible, pour ne pas dire inexistant.

    30L’UJEM, Union des Jeunesses Euro-Maghrébines est l’une des rares organisations politiques récentes animées par des jeunes. L’UJEM, association basée à Paris, fut créée le 17 janvier 2003. Les Marocains sont majoritaires dans l’organisation. Les objectifs de l’UJEM comportent deux axes principaux : promouvoir l’édification d’un Maghreb uni et démocratique et œuvrer pour le rapprochement des jeunes des deux rives de la Méditerranée en vue d’une dynamique positive de la coopération euro-maghrébine. Les mots d’ordre de l’association sont pluriels : « défendre un partenariat euro-maghrébin basé sur le respect mutuel et la solidarité, refusant la spirale des dépendances et favorisant les enrichissements mutuels ; œuvrer pour la démocratisation et le respect des droits de l’homme dans les pays du Maghreb ; promouvoir l’égalité entre l’homme et la femme au Maghreb ; promouvoir le principe de séparation entre la politique et la religion au Maghreb ». L’UJEM a mis en place un cycle de rencontres et journées d’études. Elle organise le forum euro-maghrébin de la jeunesse, dont la dernière édition s’est tenue à Bouznika (Maroc) en 2005.

    31Le projet politique porté par l’UJEM se distingue fortement de celui de l’UNEM il y a 20 ans. L’UJEM veut promouvoir une démocratie sur le modèle occidental à dimension régionale (le Maghreb Uni), alors même que la réalité du Grand Maghreb est plus que jamais incertaine. Le concept de Maghreb Uni de cette association fait écho à la maghrébinité portée par ses membres. Selon le président de l’association, il est une conséquence du regard de la société française. Les Marocains, Tunisiens et Algériens se retrouvent à un même niveau face à la désignation de « Maghrébin » que leur assigne la société. Leur activisme se construit à partir d’un vécu européen, vécu à travers lequel ils cherchent à prendre part au débat sur l’autre rive. Ce comportement n’est pas sans lien avec l’investissement des jeunes en faveur du développement, qui est aussi, au-delà de l’aspect philanthropique, une recherche de soi. La voie politique reste cependant très peu empruntée et perçue comme peu légitimante pour prendre pied dans un espace de l’entre-deux largement dépolitisé.

    32Pour autant, même dépolitisés, les jeunes disposent à travers internet, d’un espace public de discussion dont le contenu est loin d’être apolitique. Le panel d’implications transnationales présentées ici n’aurait pu être possible sans le support technique que constitue internet. Les intérêts croisés des jeunes des deux rives alimentent un dialogue permanent à travers des dizaines de sites, de chats, de forums… Yabiladi, « le portail de la communauté marocaine de l’étranger », est l’un des principaux sites français. Son fondateur est âgé de 30 ans. Le site fut ouvert en février 2002. Il reçoit 20 à 25 000 visites quotidiennes aujourd’hui. Il est l’un des dix sites marocains les plus visités. Ses internautes sont pour moitié de France et le reste se répartissant à travers le monde (Maroc, Canada, États-Unis, Belgique, etc.). Il s’agit d’abord d’un site portail qui relaie les internautes vers d’autres ressources internet sur le Maroc, mais il propose également une page d’information concernant le Maroc et les Marocains de l’étranger. Il fournit enfin un forum de discussion. Il est à souligner que la nature des informations qui circulent sur ce type de site alimente largement des débats de nature politique. Yabiladi fut le premier site internet à inviter un ministre marocain (Nezha Chekrouni, ministre délégué chargé de la communauté marocaine de l’étranger). Les débats concernant l’exercice du droit de vote des ressortissants de l’étranger (Al-Monadara), ainsi que la campagne législative sont largement répercutés par ces sites. Il serait donc hâtif de conclure à l’apolitisme de l’imaginaire migratoire marocain. Il faut tenir compte du tour informel, ponctuel et spontané que prend l’implication politique des jeunes marocains et français d’origine marocaine.

    33Pour être exhaustif, il faudrait mentionner la présence des organisations islamiques dans ce champ transnational politique. Elles ne sont pas suffisamment documentées pour être abordées ici. Néanmoins, nous pouvons signaler que l’émergence des jeunes semble avoir un effet dans la réorientation de ce type du réseau. Ainsi, une organisation telle que le Tabligh, établie en France depuis les années 1970, reste fortement liée, dans sa composante marocaine, avec une association mère sise à Casablanca. Les nouvelles organisations où la présence des jeunes est davantage marquée, ne semblent pas présenter le même tropisme envers l’État d’origine. C’est le cas de l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF), fortement inspirée par la doctrine des Frères Musulmans. Même si les membres d’origine marocaine y sont majoritaires, les réseaux de l’association se déploient davantage en direction de l’Égypte et du Moyen Orient. Le développement des grandes organisations islamiques transnationales, à l’image des ONG du type « Islamic Relief », s’appuyant sur le référentiel déterritorialisé de l’Umma, accompagne cette dynamique. Il semble donc qu’un champ associatif distinct se construise, à la fois ancré dans l’espace public des sociétés d’accueil et lié avec des réseaux qui s’étendent sur l’ensemble du monde musulman.

    Conclusion : Les nouvelles structures de l’imaginaire migratoire

    34Quelles sont les différences qui distinguent les imaginaires des nouveaux arrivants et des jeunes nés en France ? Pour les premiers, le rapport au Maroc s’inscrit dans une trajectoire de vie. Le retour demeure un horizon envisagé comme il l’a été pour les travailleurs non qualifiés. C’est une relation individuelle et personnelle au pays d’origine. Pour la seconde génération née en France, les tenants et aboutissants de l’investissement sont plus complexes. Il s’exprime le plus souvent sous une forme philanthropique. Le projet de retour ne concerne qu’une minorité. Mais un lien physique avec le Maroc est maintenu notamment à travers des séjours estivaux et une activité associative. Le rapport au Maroc est un lien transmis par leurs parents et non un attachement conservé avec un berceau familial.

    35En dépit de ces différences évidentes, leur trajectoire de vie rapproche ces acteurs. Cet imaginaire prend forme à un moment particulier de la vie de ces jeunes adultes : ils sont à la fois ex-enfants et futurs/nouveaux parents. Ils attachent une forte importance aux liens familiaux qui sous-tendent leur relation avec le pays d’origine, mais aussi, à la transmission d’un héritage qu’ils veulent légitime. On observe donc conjointement des comportements de reproduction parmi les jeunes immigrés et une dynamique de transmission (volonté de préservation intergénérationnelle).

    36Le second point commun est celui du développement perçu comme un point d’entrée et un levier d’action possible sur la société marocaine. Pour les nouveaux migrants qualifiés, le retour s’articule avec une dynamique générale de développement. Ils articulent leur propre mouvement migratoire avec celui de la société marocaine. L’idée du développement prend pour horizon le modèle occidental. Il s’agit d’une inscription assez radicale dans le débat social marocain. Les valeurs d’occident et de modernité sont loin de faire l’unanimité au Maroc et servent de repoussoir pour une partie de la société marocaine.

    37L’idée de développement est également présente dans l’investissement associatif des parents. Mais on peut confronter et différencier les formes que prend cette idée. Parmi les militants politiques et réfugiés, cette notion est synonyme de promotion de la démocratie locale. Parmi les travailleurs immigrés et les retraités, le développement s’inscrit dans une relation coutumière avec le village d’origine. Pour les jeunes, le développement est un engagement volontaire alors que celui des anciens était sollicité. Ensuite, il fait référence à un niveau de développement global de l’économie et de la société marocaine, il s’inscrit dans une dynamique nationale alors que les remises individuelles et les projets collectifs relèvent d’une relation locale au village et à la communauté d’origine. Enfin, le développement est l’expression d’une vision idéale du Maroc, une utopie calquée sur un modèle occidental. Pour les jeunes nés en France, le lien au Maroc prend une dimension particulière. Au-delà de l’entreprise de normalisation des relations avec les parents et, parfois avec les enfants, agir en faveur d’un Maroc idéal c’est partir à la recherche d’une réconciliation avec soi-même. Le développement rapproche les sociétés méditerranéennes, mais il rapproche aussi et permet la mise en résonance (au sens physique du terme) entre les facettes d’une identité. Le lien avec le Maroc n’est donc pas en contradiction avec une appartenance française, bien au contraire, il est le mode d’expression originale d’un savoir-être au sein de la société française.

    38Les non-dits du développement nous conduisent donc à nuancer l’apolitisme de l’imaginaire migratoire des jeunes Marocains de France. Certes, le paysage associatif apparaît beaucoup moins polarisé que par le passé. Les associations (à quelques exceptions notables) appartiennent à un tiers secteur qui ne se positionne ni en opposition explicite, ni en allégeance absolue vis-à-vis du régime marocain. Pour autant les investissements associatifs et personnels témoignent au sein de cet imaginaire d’un jeu de représentations que l’on peut qualifier de pré-politiques. Le désir de Maroc porté par ces jeunes alimente une dynamique de changement de la société marocaine. Aujourd’hui, il existe de nombreuses organisations qui transforment ce désir de changement en action politique. La place des jeunes reste limitée dans ce mouvement, mais elle peut être en devenir.

    Annexe

    Annexe méthodologique

    Cet article est issu d’une suite d’enquêtes de terrain menées entre 1999 et 2006. Les investigations se situent principalement en France, mais également au Maroc, en Belgique et aux Pays-Bas, et ce, dans une optique d’appréhension transnationale des phénomènes étudiés. Ce travail fut d’abord conduit dans le cadre d’une thèse de doctorat portant sur l’implication associative des Marocains résidant à l’étranger dans le développement de leur pays d’origine. Il fut poursuivi et complété en 2006 à travers une recherche soutenue par la Fondation Européenne de la Science sur les pratiques transnationales des Marocains et des Sénégalais de France.

    Le corpus est essentiellement constitué d’entretiens semi-directifs (une centaine, mais non exclusivement conduite auprès de jeunes) et d’entretiens par téléphone (25). Mais l’auteur s’appuie également sur une observation directe du milieu associatif marocain sur une longue durée.

    Cet article fut donc l’occasion de réinterroger un corpus et une expérience de recherche à partir d’un questionnement novateur, celui de l’imaginaire migratoire des jeunes marocains

    Notes de bas de page

    1 L’association est présentée ci-après.

    2 Maroc Entrepreneur, Grande enquête Maroc Entrepreneurs sur le thème du « retour au Maroc », rapport interne, 2006.

    3 Institut National des Statistiques et d’économie appliquée

    4 M. Hamdouch et al., Les Marocains résidant à l’étranger, Rabat, INSEA, 2000, p. 172.

    5 Ibid., p. 177. L’enquête de Maroc Entrepreneur fait état d’un chiffre tout à fait différent (80 % seraient près à « retourner » au Maroc). Nous ne retenons pas ce chiffre puisque l’enquête a été faite auprès d’un échantillon biaisé, celui de personnes liées à Maroc Entrepreneur et donc porteuses, a priori, d’un intérêt pour le pays d’origine.

    6 T. Lacroix, La population espagnole en France : visages d’une communauté centenaire, Contrat No 781138 entre le Ministère espagnol du travail et des affaires sociales et MIGRINTER (UMR 6588 du CNRS et de l’Université de Poitiers), Poitiers, 2004.

    7 T. Lacroix Les réseaux marocains du développement, géographie du transnational politiques du territorial, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, Paris, 2005.

    8 Z. Daoud, Marocains des deux rives. Paris, L’Atelier (coll. Les acteurs du développement), 1997.

    Auteur

    • Thomas Lacroix

      Chargé de recherche à l’Institut des Migrations Internationales de l’Université d’Oxford. Il est également chercheur associé à Migrinter, Université de Poitiers. Ses recherches portent principalement sur la relation entre réseaux transnationaux de migrants et développement des pays d’origine en Afrique du Nord et en Inde. Son travail s’est étendu aux activités transnationales des organisations de migrants ainsi qu’aux politiques des États d’accueil et d’origine. Il a publié en 2005 Les réseaux marocains du développement aux presses de Science-Po. En 2009, il a coordonné un numéro spécial de Journal of Ethnic and Migration Studies (vol. 35, no 10) sur les nouvelles migrations marocaines (avec Michael Collyer, Myriam Cherti et Anja Van Helsum).
      Contact : thomas.lacroix@qeh.ox.ac.uk

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    2 Maroc Entrepreneur, Grande enquête Maroc Entrepreneurs sur le thème du « retour au Maroc », rapport interne, 2006.

    3 Institut National des Statistiques et d’économie appliquée

    4 M. Hamdouch et al., Les Marocains résidant à l’étranger, Rabat, INSEA, 2000, p. 172.

    5 Ibid., p. 177. L’enquête de Maroc Entrepreneur fait état d’un chiffre tout à fait différent (80 % seraient près à « retourner » au Maroc). Nous ne retenons pas ce chiffre puisque l’enquête a été faite auprès d’un échantillon biaisé, celui de personnes liées à Maroc Entrepreneur et donc porteuses, a priori, d’un intérêt pour le pays d’origine.

    6 T. Lacroix, La population espagnole en France : visages d’une communauté centenaire, Contrat No 781138 entre le Ministère espagnol du travail et des affaires sociales et MIGRINTER (UMR 6588 du CNRS et de l’Université de Poitiers), Poitiers, 2004.

    7 T. Lacroix Les réseaux marocains du développement, géographie du transnational politiques du territorial, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, Paris, 2005.

    8 Z. Daoud, Marocains des deux rives. Paris, L’Atelier (coll. Les acteurs du développement), 1997.

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    Ce livre est cité par

    • (2013) Bibliographie sélective. Migrations Société, N° 147-148. DOI: 10.3917/migra.147.0235
    • Hammouche, Abdelhafid. (2014) Migrations et mutations de la société française. DOI: 10.3917/dec.poins.2014.01.0103
    • (2011) Documentation. Migrations Société, N° 134-135. DOI: 10.3917/migra.134.0275
    • Hammouche, Abdelhafid. Soudant-Depelchin, Estelle. (2022) Hommes et sociétés Espaces et genre dans le monde arabe. DOI: 10.3917/kart.hammo.2022.01.0153
    • Safi, Mirna. (2018) Varieties of Transnationalism and Its Changing Determinants across Immigrant Generations: Evidence from French Data1. International Migration Review, 52. DOI: 10.1111/imre.12314
    • (2023) Bibliographie sélective. Migrations Société, N° 191. DOI: 10.3917/migra.191.0121
    • Safi, Mirna. (2018) Varieties of Transnationalism and Its Changing Determinants across Immigrant Generations. International Migration Review, 52. DOI: 10.1177/0197918318781835

    Ce chapitre est cité par

    • Karoui, Delphine Pagès-El. (2013) Les mirages de l’émigration au miroir du cinéma égyptien. Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée. DOI: 10.4000/remmm.8261
    • Marchandise, Sabrina. (2012) Les sociabilités des étudiants marocains en mobilité internationale. Netcom. DOI: 10.4000/netcom.1084
    • Marchandise, Sabrina. (2014) Le Facebook des étudiants marocains. Territoire relationnel et territoire des possibles. Revue européenne des migrations internationales, 30. DOI: 10.4000/remi.7065
    • (2024) Bibliographie sélective. Migrations Société, n° 198. DOI: 10.3917/migra.198.0123

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    Lacroix, T. (2010). L’imaginaire migratoire. In F. Lorcerie (éd.), Pratiquer les frontières. Paris: CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.16133
    Lacroix, Thomas. « L’imaginaire migratoire ». In Pratiquer les frontières, édité par Françoise Lorcerie. Paris: CNRS Éditions, 2010. doi:10.4000/books.editionscnrs.16133.
    Lacroix, Thomas. « L’imaginaire migratoire ». Pratiquer les frontières, édité par Françoise Lorcerie, CNRS Éditions, 2010, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.16133.

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    Lorcerie, F. (éd.). (2010). Pratiquer les frontières. Paris: CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.16067
    Lorcerie, Françoise, éd. Pratiquer les frontières. Paris: CNRS Éditions, 2010. doi:10.4000/books.editionscnrs.16067.
    Lorcerie, Françoise, éditeur. Pratiquer les frontières. CNRS Éditions, 2010, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.16067.
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