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    Plan détaillé Texte intégral Des rapports de force aux rapports de farce Dérision et communication politique Conclusion Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Sous les images, la politique…

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Image politique et rapports de farce1

    L’exemple de la « Daerdenmania »

    Jenifer Devresse

    p. 227-239

    Texte intégral Bibliographie Références bibliographiques Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Le développement des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) a fait naître nombre d’espoirs de renouvellement démocratique, entre autres liés aux potentialités techniques de l’outil. On pensait notamment que l’interactivité et la transparence permises par Internet allaient stimuler une revitalisation de la participation et de l’engagement citoyens. Cependant, de nombreux chercheurs dénoncent aujourd’hui une série de phénomènes – parmi lesquels la marchandisation du Net – qui relativisent pour beaucoup le cyberoptimisme des premiers temps.

    2Par ailleurs, on constate que les usages liés à Internet font la part belle au divertissement. Et le politique n’y échappe guère. Les sites et blogs politiques enregistrent des taux de fréquentation et de participation assez décevants alors que, dans un même temps, circule une profusion d’images humoristiques, sur le mode du bêtisier politique, qui rencontrent un succès considérable. Le même phénomène s’observe en télévision, où la dérision politique occupe, toujours davantage, une place de choix. C’est ainsi que des émissions telles que le « Bébête Show » ou les « Guignols de l’Info » ont pu susciter l’intérêt des chercheurs2. Mais avec le développement d’Internet, la dérision politique prend des formes nouvelles et génère de nouvelles pratiques.

    3Ce sont les effets politiques de ces nouvelles formes virtuelles de dérision politique que j’aimerais interroger ici à travers deux questions : d’une part, celle du rapport que ces images communes de dérision entretiennent à la communication politique ; et d’autre part, celle des effets possibles de cette dérision sur l’engagement et le rapport de l’internaute-citoyen à la politique. J’explorerai ces questions, modestement, à travers l’étude d’un cas particulièrement interpellant : celui de la « Daerdenmania » autour du socialiste belge Michel Daerden, ministre fédéral des Pensions et des Grandes villes, et bourgmestre de la commune d’Ans (en périphérie liégeoise) en 2010, date à laquelle a été effectuée cette recherche3.

    4Bien que sa réputation soit entachée par une série d’affaires peu reluisantes4, Michel Daerden connaît une popularité internationale tout à fait surprenante grâce à Internet, au point de se voir promu au titre de « star du Net ». Or, il ne semble pas que cette popularité soit liée à des qualités politiques exceptionnelles, mais bien plutôt à des qualités de « pitre », qui font de lui la cible – ou le héros – d’une foule de plaisanteries. Si la dérision systématique dont il fait l’objet paraît traduire un certain discrédit public, M. Daerden jouit paradoxalement d’une légitimité de fait, marquée entre autres par une certaine popularité électorale.

    5L’analyse des images nous permettra de dénouer partiellement ce paradoxe, mais aussi et surtout, de voir en quoi ces formes virtuelles de dérision témoignent aujourd’hui d’un rapport particulier à la politique. Concrètement, les réflexions proposées dans cette communication sont inspirées par l’analyse d’un corpus d’images – fixes ou animées – qui est double. Ce dernier est composé, d’une part, des images humoristiques qui circulent sur M. Daerden (sur les plateformes d’échange et de partage vidéo du type Youtube ou Dailymotion, sur les réseaux sociaux comme Facebook ou Myspace, sur les sites et les blogs de fans ou de simples amateurs) et, d’autre part, des images qui constituent sa communication politique en ligne en 2010 (essentiellement publiées sur son site et sur sa page Facebook5). Je traiterai d’abord des images de dérision, pour explorer ensuite leur rapport à la communication contrôlée du ministre socialiste.

    Des rapports de force aux rapports de farce

    6Ce qui frappe de prime abord, c’est l’abondance des images de dérision qui circulent sur le Net à propos du ministre Daerden. Abondance d’abord en termes d’audience : à titre d’exemple, une vidéo qui le présente, selon toute apparence pris de boisson, au micro de la RTBF, a reçu 1 700 000 visites rien que sur Youtube6. Ce chiffre paraît d’autant plus considérable au regard de sa condition de « simple » ministre d’un pays qui compte à peine plus de 10 millions d’habitants – on ne peut décemment les comparer, par exemple, à l’audience de vidéos du même genre sur Nicolas Sarkozy. Abondance en termes d’audience, donc, mais également en termes de production d’images : on ne compte plus les vidéo ou photomontages, pastiches ou remix d’interviews publiés sur les sites de fans et les pages dédiées à M. Daerden.

    Des effets de l’abondance

    7Ce phénomène de profusion des images de dérision sur le Net apparaît d’emblée lié à des attitudes de consommation, qu’il favorise en retour. C’est un fait, les internautes consomment ces images comme ils consomment les séries télévisées ; il s’agit, tant du côté des producteurs que des internautes, d’un loisir sinon d’un sport, relevant du divertissement pur et simple. Cela se lit d’ailleurs clairement dans les commentaires des images ou dans les mots-clés censés définir le genre, du type « hilarant » ou « à mourir de rire ».

    8Il faut dire que, d’une part, la structure même du Net tend à faire évoluer l’audience de ces images de manière exponentielle. Les jeux de reprise et de citations, la structure hypertexte et le système de classement des documents en fonction du nombre de visites qu’ils reçoivent contribuent à augmenter la visibilité, et donc l’audience, des images qui sont déjà les plus vues. D’autre part, ce succès stimule en retour chez les internautes la production toujours plus abondante d’images de dérision. Cependant cette logique de consommation du divertissement n’est pas forcément compatible avec la logique d’information qui devrait soutenir le jugement politique ; tout consommateur n’est pas nécessairement citoyen.

    9Lorsqu’elle mue en produit de consommation courant, la dérision se banalise. Lorsqu’en plus elle prend le pas quantitativement sur l’information politique dite « sérieuse », la dérision ne constitue plus un écart ou une transgression par rapport à une norme, mais tend à devenir elle-même la norme. Une fois normalisée, elle perd du coup ses potentialités de critique ou de contestation : la dérision vaut alors par et pour elle-même, et son caractère ludique suffit à la légitimer. D’une certaine façon, la normalisation de la dérision politique vide celle-ci de son sens. Par ailleurs, on peut peut-être s’inquiéter de ce que la dérision faite norme risque de devenir le premier cadre d’interprétation de la politique, autrement dit qu’elle tienne lieu d’instance de socialisation politique, particulièrement auprès des jeunes7.

    10Le rire, ainsi que le rappelait fort justement Nelly Feuerhahn, suscite ou renforce chez les rieurs un sentiment d’appartenance communautaire. Le rire de dérision implique émotionnellement les rieurs et, par là même, tend à produire des communautés de type fusionnel8. Il semble alors que la dérision politique perde précisément sa dimension politique en se normalisant : les images « daerdenmaniaques » rallient autour d’elles des communautés de rieurs, c’est-à-dire des communautés fondées sur le rire, en lieu et place de communautés proprement politiques. On peut finalement voir dans cette substitution une forme de subversion de l’espace public, dans le sens où l’espace ainsi créé se passe d’argumentation et ne débouche pas sur une praxis, un faire.

    L’image en images

    11La dérision « daerdenmaniaque » passe, la plupart du temps, par l’image et non par le discours. Sans doute parce que, précisément, c’est l’image publique de M. Daerden qui est visée, et non son discours ou ses actes – à l’appui, citons ce photomontage de Daerden en « Gainsbourg de la politique », pose nonchalante, chemise en jean ouverte et cigarette à la main. Cette dérision de l’image par l’image se contente généralement de dénoncer la mauvaise diction de M. Daerden9 – pâteuse et lente, teintée d’un fort accent wallon – et, surtout, un penchant notoire pour l’alcool. Il faut dire que l’ancien ministre socialiste a fait quelques apparitions télévisées plutôt remarquées, au cours desquelles il est paru manifestement ivre. C’est ce genre de prestation qui motive habituellement les montages vidéo ou photo « daerdenmaniaques », comme dans cette affiche électorale détournée qui nous sert un « Michel Daerden – Dernier à la Chambre – Premier au bar ».

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    Figure 1 : Détournement d’une image de Michel Daerden et son fils Frédéric, invités sur le plateau de RTC Télé Liège en 2006. M. Daerden était apparu sur la chaîne locale dans un état apparent d’ébriété.
    Source : [En ligne], http://www.frizzante.be/daerden, 25 octobre 2010.

    12À quelques rares exceptions près10, la dérision vise en effet l’image publique, le « personnage » de Michel Daerden, bien davantage que des idées ou des compétences qu’on lui reconnaît par ailleurs. Et le plus souvent, l’effet comique se produit dans le décalage entre le sérieux supposé par sa fonction ministérielle et la désinvolture manifeste qui caractérise son image. Au-delà de l’effet comique, ce procédé permet toutefois au « Gainsbourg de la politique » de se distinguer nettement du reste de la gent politicienne, marquée par la langue de bois et la maîtrise visible de l’image.

    13Or, la plupart du temps ces images « daerdenmaniaques », caractérisées par une extrême redondance – tant au niveau des thématiques que des procédés – ne remettent guère en cause les idées reçues, ni ne dévoilent d’intentions cachées ; elles semblent simplement vouées au plaisir de la répétition. Les images de dérision ne renvoient jamais qu’à une autre image, celle d’une « star du Net » dont on oublie volontiers les entorses faites à l’éthique. Ainsi la contestation s’évapore-t-elle dans la consommation, et la dérision de l’image par l’image tend -elle finalement à évincer les enjeux « réels », proprement politiques, liés à la carrière du « Parrain » socialiste.

    Dérision du « réel »

    14La deuxième particularité qui affecte ces nouvelles formes virtuelles de dérision politique – et pas seulement dans le cas de la « Daerdenmania » – réside dans l’amenuisement et la dévaluation progressive de la création iconique (au sens large) au profit d’images indicielles. Au-delà des caricatures, des montages ou des photomontages, la dérision passe en fait le plus souvent par des images réalistes, ne témoignant d’aucune transformation. L’acte de dérision consiste alors simplement en la présentation d’images – fixes ou animées – en général empruntées aux médias traditionnels11. Le seul détournement opéré, c’est le recyclage en lui-même, c’est-à-dire le fait même de publier ces images dans un autre lieu en les détournant du même coup de leur destination originale. Accompagnée de mentions telles que « fantastrueux ! ! ! » ou « hilarant ! », l’image perd son statut informatif pour devenir à la fois l’objet et le sujet de la dérision. Ainsi les interventions télévisuelles de M. Daerden téléchargeables à l’époque sur Megavideo, par exemple, sont-elles classées dans le genre « Comédie ».

    15Ces « images-simulacre » témoignent en fait d’une confusion entre le réel et sa représentation12. Ceci explique que la dérision ne porte plus finalement que sur la communication politique, c’est-à-dire sur l’image publique de l’homme politique, et non sur les coulisses de la politique. Il n’y a plus de coulisses à dévoiler, simplement parce que celles-ci, désormais, se confondent avec la scène. À plus grande échelle, ces formes nouvelles de dérision favorisent ce que j’appellerais un « rapport de farce » à la réalité politique. Si effectivement il suffit de présenter le « réel », et non de le re-présenter, pour le tourner en dérision, alors c’est le réel lui-même qui apparaît dérisoire. Comme si la politique était, en soi, une farce ; comme si la politique était à elle-même sa propre caricature. Or, ce rapport de farce, par le rapport distancié à la politique qu’il produit, pose finalement les conditions d’un désengagement citoyen face à un pouvoir politique réduit à sa propre image et déconnecté de tout enjeu réel. En ce sens, on pourrait dire que ces nouvelles pratiques ne sont plus seulement des dérisions de type politique, mais une dérision du politique dans son ensemble.

    Dérision et communication politique

    Une stratégie de récupération

    16Lorsque l’on confronte les images « daerdenmaniaques » à celles qui constituent la communication contrôlée de Michel Daerden, on observe qu’à bien des égards, les secondes font écho aux premières. Et il semble que cette relative coïncidence entre les deux révèle de la part du politicien une stratégie de récupération de la dérision à son propre compte13 : Michel Daerden non seulement assume ces plaisanteries, mais les relaye dans une certaine mesure pour les retourner à son profit. On peut d’emblée deviner tout le bénéfice de cette posture, en termes de communication, à travers ce bref extrait du JT de la RTBF du 15 octobre 2006 qui revenait sur l’intervention de M. Daerden dans l’émission « Mise au point » :

    - Olivier Maroy, journaliste (plateau Mise au point) : Soyons franc, vous étiez un peu éméché ce soir-là [soir des élections communales 2006], vous aviez un peu trop fêté votre victoire…
    - M. Daerden : Vous savez…. Pas plus que d’habitude. […] Sous des dehors bon enfant, des gestes excessifs, une voix un peu lente… Croyez-moi ! La réflexion est toujours de mise. […]
    - Lucie Dendooven, Journaliste RTBF, off : Quant à la diffusion en boucle de ces images sur Internet et son remix digne des « Guignols de l’Info », Michel Daerden s’en amuse.
    - M. Daerden (plateau Mise au point) : Daerden ? C’est le Gainsbourg de la politique !

    17En principe, la dérision politique porte une forme de critique ou de contestation du pouvoir. Mais il semble que la récupération de la dérision par l’homme politique vide précisément la dérision de sa dimension critique. Cette stratégie, non seulement confisque la violence inhérente à la dérision, mais en outre convertit la critique initiale en argument de communication électorale. Du coup en quelque sorte, chaque nouvelle image « daerdenmaniaque » ne représentera pour Michel Daerden qu’un peu de promotion supplémentaire.

    18Dès l’instant où l’homme politique assume et relaye la dérision14, celle-ci se trouve dépossédée de sa dimension dénonciatrice pour muer en élément de complicité entre les rieurs et leur cible. En riant avec eux, M. Daerden s’identifie de fait à la communauté des rieurs ; le « rire contre » s’est retourné en un « rire avec »15. Or, cette identification positive au groupe lui permet de rallier autour de lui une communauté fusionnelle, de type affectif, l’autorisant ensuite à s’appuyer sur l’existence de cette communauté fusionnelle pour faire croire, ou faire sentir, qu’il est particulièrement à même de nous représenter. Rien ne le dira mieux que ses slogans : « Comme vous, avec vous, pour vous » et « Tout le monde aime Papa ».

    19Cette stratégie de récupération de la dérision participe à la production d’une image d’homme politique sympathique, décontracté et ouvert à la critique16, et facilite ainsi la substitution d’une image d’authenticité – qui serait garante de crédibilité – à la discussion proprement politique. Il n’est nul besoin d’une analyse approfondie de la page Facebook de M. Daerden pour constater que celle-ci n’est ni le lieu de l’interaction avec les citoyens17, ni même un lieu de discussion politique. Voici le genre de publication qu’on y trouve la plupart du temps :

    « En ce 3 juin 2010, je me suis rendu une nouvelle fois au marché d’Herstal où j’ai pu rencontrer de charmantes personnes sous un soleil éclatant. L’occasion me fut donnée d’évoquer la problématique des pensions, sujet on ne peut plus important [fin du commentaire]. »

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    Figure 2 : « Marché d’Herstal » ; une parmi les 46 nouvelles photos publiées à cette occasion le 3 juin 2010 sur la page Facebook de M. Daerden, [en ligne], http://www.facebook.com/pages/Michel-Daerden/4382039721.

    20Par ailleurs, en termes quantitatifs, les photographies prennent de loin le pas sur les textes, au point de composer l’essentiel du contenu. Facebook constitue plutôt pour Michel Daerden un outil de gestion de son image publique, une vitrine18 dans laquelle il s’agit de se poser comme une personne, davantage que comme un homme politique. De manière significative, le parti socialiste n’y est quasiment jamais évoqué. Globalement, sa page Facebook renvoie de lui une image de sympathie et de simplicité populaire, usant pour cela d’une forme de séduction un peu triviale, la dimension politique se trouvant largement reléguée au second plan.

    21Il s’agit finalement d’une forme de communication politique qui ne dit pas son nom, qui ne s’affiche pas en tant que telle. Or, ce glissement de statut de l’image est autorisé par les caractéristiques mêmes du dispositif des réseaux sociaux, qui se présentent comme des espaces extra-institutionnels et suggèrent une égalité artificielle entre les internautes, entre destinataires et destinateur. De plus, le dispositif suppose la liberté de l’internaute, qui choisit de visiter ou non la page, si bien que la dimension contraignante de la communication lui apparaît moins clairement.

    Une proximité articifielle

    22Il apparaît que la stratégie de récupération de la dérision abolit artificiellement la distance entre le politique et le citoyen, et nie de cette façon les rapports de force effectifs qui les séparent. Le « rire ensemble » tend en effet à la négation des divergences de statut et d’intérêts entre l’homme politique et les citoyens, et donc à la négation de la dimension du pouvoir. En créant une proximité de type affectif par le partage du rire, cette récupération substitue aux rapports de force qui s’exercent dans l’espace public, des rapports de farce. Or ce phénomène se trouve, lui aussi, favorisé par les caractéristiques du Web 2.0 ; ainsi la proximité virtuelle et le partage qui s’y exercent, ou encore le simulacre d’interactivité entre le politique et les citoyens, contribuent-ils à brouiller la frontière entre public et privé.

    23Les images proposées sur le site de Michel Daerden témoignent effectivement de cette confusion, notamment en suggérant une simulation d’échange, et même de fusion, entre le public et le privé19. On notera d’abord, ici aussi, la quantité impressionnante d’images en regard du reste du contenu du site ; on ne compte par exemple pas moins de 865 nouvelles photos mises en ligne rien qu’au cours du mois de juin 2010. Ce sont dans leur immense majorité des clichés pris dans des lieux de sociabilité populaires ordinaires (marchés, fêtes locales, écoles de quartier, etc.), qui mettent en avant des goûts populaires et fédérateurs (football, soirées, etc.). M. Daerden s’affiche en fêtard, en bon vivant, en homme simple et accessible. Ces images sont en outre caractérisées par une extrême redondance ; il s’agit invariablement de se montrer soit mêlé à une foule dont il ne se distingue guère (figure 3), soit côte à côte – ou bras dessus, bras dessous – avec une ou deux personnes, individualisées par un plan rapproché (figure 4).

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    Figures 3, 4 : « Soirée Oh oui ! » ; « Marché de Noël à Alleur ».
    Source : [en ligne] http://www.micheldaerden.be.

    24On voit que dans les deux cas, il ne s’agit pas pour Michel Daerden de se valoriser mais au contraire de se mettre au même niveau que « les gens » : « Avec vous en photos », annonce le titre de la rubrique. Mais aussi « comme vous ». Et par conséquent, devons-nous comprendre, « pour vous ». Entre les images de fusion avec un groupe et celles innombrables de quidams au bras de « Papa » toujours souriant, l’idée est de permettre aux uns de se reconnaître et de susciter chez les autres le désir de se voir valorisé de la même manière. Ces photos paraissent ainsi vouées à créer ou à renforcer la proximité et l’identification à une communauté affective qui nous invite à être ensemble, plus qu’à faire ensemble. Si elles sont le fait d’un socialiste, de telles photos n’invitent pourtant guère à l’action ni au changement ; elles réaffirment simplement l’existence d’une communauté qu’il s’agit de célébrer, de maintenir et éventuellement d’élargir.

    Autodérision et politique

    25En fin de compte, au-delà des résonances entre les images « daerdenmaniaque » et la communication contrôlée de l’intéressé, l’appropriation de la dérision politique par la communication produit une posture d’autodérision, difficilement attaquable, et dont il conviendrait d’interroger le sens politique.

    26Il me semble d’abord qu’une telle posture signifie une perte relative de la fonction idéalisante du politique. Le succès de Michel Daerden, on l’a vu, tient à une posture qui flirte avec l’anti-héros. Un « pitre », censé incarner le politique ; voilà précisément ce qui fait tant rire. Or, le politique doit en principe répondre à une double contrainte, imposant à l’homme politique d’être certes « comme nous », afin de nous représenter, mais en même temps « quelque chose de plus que nous », afin de nous gouverner. Dans le cas de M. Daerden cependant, l’idéal est en quelque sorte rabattu sur l’expression triviale d’une réalité de l’ordre du banal et de l’ordinaire. En ce sens, la posture politique d’autodérision pourrait bien favoriser un rapport désenchanté à la politique.

    27Rappelons ensuite que l’appropriation de la dérision par le politique présuppose une complicité dans la dérision, entre le politique et les citoyens. Mais alors la posture d’autodérision de l’homme politique pourrait bien agir comme un miroir, invitant le citoyen à adopter lui-même une posture d’autodérision. « Rions, ensemble, de nous-mêmes ». Or le rire a pour effet d’insensibiliser20. De la même façon que l’acte de dérision produit toujours une mise à distance de son objet21, cette autodérision produit une mise à distance de nous-mêmes, dans notre rapport au politique. Et cette posture tout à fait particulière ne peut définir qu’un rapport désengagé du citoyen au politique.

    28Si enfin la dérision comporte toujours une certaine violence, l’autodérision politique annihile l’attaque et retourne du même coup la violence de la dérision contre nous-mêmes. Le principe de dérision se mord la queue et tourne à vide. D’une certaine façon, la dérision ne renvoie plus alors qu’à notre propre désenchantement, à notre propre malaise face à un pouvoir jugé impropre à nous représenter. Lorsque la communauté affective évoquée plus tôt est ainsi fondée sur l’autodérision, et donc sur la dépréciation d’elle-même érigée en « attribut identitaire »22, le rapport au politique ne peut plus être que cynisme ou nihilisme.

    Conclusion

    29Une exception à la belge, me disait-on. Mais il me semble qu’il s’agit de bien autre chose. Le cas de la « Daerdenmania » témoigne, au contraire, de quelques mutations contemporaines du rapport à la politique, liées en particulier à l’abondance et aux formes nouvelles de la dérision politique sur Internet.

    30L’exemple de Michel Daerden attire notre attention sur le fait que la popularité électronique, en partie régie par des logiques de consommation et de divertissement, puisse s’imposer comme facteur de popularité électorale, la confusion entre popularité électronique et électorale étant certes permise par le contexte de personnalisation du politique, mais aussi par la structure même du dispositif Web 2.0 et les usages qui y sont liés. Le jeu citationnel, l’hypertextualité et la hiérarchisation par l’audience favorisent finalement la confusion entre espaces public et privé, entre espaces de divertissement et de dérision, ou entre espaces d’information et de communication. Quoi qu’il en soit, le succès politique peut aujourd’hui dépendre de la capacité à rallier autour de soi via Internet. Mais les critères qui déterminent la popularité électronique, on l’a vu, ne sont pas forcément d’ordre politique, loin s’en faut.

    31On voit enfin se profiler un risque de dérive. Lorsque la dérision politique se normalise et se dégrade en simple divertissement, elle substitue aux rapports de force des rapports de farce, qui signent dans un même mouvement le désengagement et le cynisme politique du citoyen. Au bout du compte, le risque que l’on devine, est que le développement de la structure et des pratiques liées au Web 2.0 ne favorise plutôt des discours démagogiques, de type populiste.

    Bibliographie

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    Format

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    10.4267/2042/14504 :

    Feuerhahn, N., « La dérision, une violence politiquement correcte », in Hermès, no 29, 2001, p. 187-197.

    Gourévitch, J.-P., L’imagerie politique, Paris, Flammarion, 1980.

    Mercier, A., « Introduction. Pouvoirs de la dérision, dérision des pouvoirs », in Hermès, no 29, « Dérision-contestation », 2001, p. 9-18.

    Serfaty, V. (dir.), L’Internet en politique, des États-Unis à l’Europe, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2002.

    10.3917/rfsp.554.0691 :

    Tournier, V., « Les “Guignols de l’info” et la socialisation politique des jeunes (à travers deux enquêtes iséroises », in Revue française de science politique, vol. 55, no 4, août 2005, p. 691-724.

    Vanesse, M. et Wauters, L., « Daerden & fils, réviseurs très avisés », Le Soir, 27 juin 2006, p. 1-4.

    Vanesse, M. et Wauters, L., « Le Country Hall liégeois, rêve devenu cauchemar », Le Soir, 31 mars 2008, p. 8-9.

    Notes de bas de page

    1 Merci à Livio Belloï, qui a inspiré ce titre.

    2 Cf. par exemple, Coulomb-Gully, M., « Les “Guignols” de l’information : une dérision politique », in Mots. Les langages du politique, no 40, septembre 1994, Lyon, ENS Éditions, p. 53-65.

    3 Michel Daerden s’est éteint le 5 août 2012, à l’âge de 62 ans, peu après l’écriture de ces lignes. Par soucis de cohérence avec le contexte de la recherche, la suite de l’article demeurera conjuguée au présent, en souhaitant que le lecteur n’y voie aucune insulte à la mémoire de l’ancien ministre belge.

    4 Lire les enquêtes de Marc Vanesse et Laurence Wauters (2006, 2008) sur le cabinet révisoral DC& C° et le « réseau Daerden » ; elles révèlent notamment des conflits d’intérêt et de sérieux problèmes déontologiques.

    5 [En ligne], http://www.micheldaerden.be/ et http://www.facebook.com/pages/Michel-Daerden/43820397216.

    6 Chiffre au 10 novembre 2010. Réaction de M. Daerden à propos de sa réélection (53 % des votes) dans la commune d’Ans, diffusée à l’origine en direct sur la chaîne publique nationale (RTBF, 8 octobre 2006, 21h50), voir [en ligne], http://www.youtube.com/watch?v=0dguKikz7Ec.

    7 Tournier, V., « Les “Guignols de l’info” et la socialisation politique des jeunes (à travers deux enquêtes iséroises », in Revue française de science politique, vol. 55, no 4, Paris, Presses de Sciences Po, août 2005, p. 691-724.

    8 Feuerhahn, N., « La dérision, une violence politiquement correcte », in Hermès, no 29, Paris, CNRS Éditions, 2001, p. 187-197.

    9 E.g. la mode des « Daerden mix », qui consistent en des remix d’extraits d’interviews de M. Daerden, dont les paroles sont parfois réduites à des borborygmes.

    10 On trouvera un bel exemple de ces exceptions sur [en ligne], http://www.myspace.com/thedaerdenfamily Le clip de la « Daerden family » met en scène les marionnettes de Michel Daerden et de son fils Frédéric ; il dénonce le fait que le ministre socialiste s’appuie sur un système familial pour cumuler des mandats en principe incompatibles et utiliser de l’argent public à des fins privées.

    11 E.g. extrait du JT de RTL sur Youtube : « Michel Daerden s’endort durant un discours de Rudy Demotte. »

    12 Voir ce que disait déjà Marlène Coulomb-Gully du « réalisme » des « Guignols de l’Info » (1994).

    13 Delporte, C., « Image, politique et communication sous la Cinquième République », in Vingtième Siècle. Revue d’histoire, no 72, Paris, Presses de Sciences Po, octobre-novembre 2001, p. 121.

    14 E.g. M. Daerden assume volontiers sa réputation de bon buveur et en fait même un sujet de plaisanterie et de connivence avec ses destinataires : « J’ai participé […] au traditionnel et très populaire barbecue de mon ami […] qui aura été bien… arrosé… par un orage violent. » (publié sur sa page Facebook le 6 juin 2010)

    15 Coulomb-Gully, M., « Les “Guignols” de l’information : une dérision politique », op. cit., p. 64.

    16 E. g. lorsque sont organisés des concours d’imitation de M. Daerden, non seulement celui-ci y assiste, mais en plus il est le premier à applaudir.

    17 L’interactivité s’y limite à la possibilité pour l’internaute de commenter les publications, et M. Daerden – ou le gestionnaire de sa page – ne répond d’ailleurs généralement pas à ces commentaires.

    18 Serfaty, V. (dir.), L’Internet en politique, des États-Unis à l’Europe, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2002.

    19 Gourévitch, J.-P., L’imagerie politique, Paris, Flammarion, 1980.

    20 Mercier, A., « Introduction. Pouvoirs de la dérision, dérision des pouvoirs », in Hermès, no 29, Paris, CNRS Éditions, 2001, p. 9-18.

    21 Feuerhahn, N., « La dérision, une violence politiquement correcte », op. cit.

    22 Ibid.

    Auteur

    • Jenifer Devresse

      Doctorante et assistante à l’Université de Liège (Belgique).

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    1 Merci à Livio Belloï, qui a inspiré ce titre.

    2 Cf. par exemple, Coulomb-Gully, M., « Les “Guignols” de l’information : une dérision politique », in Mots. Les langages du politique, no 40, septembre 1994, Lyon, ENS Éditions, p. 53-65.

    3 Michel Daerden s’est éteint le 5 août 2012, à l’âge de 62 ans, peu après l’écriture de ces lignes. Par soucis de cohérence avec le contexte de la recherche, la suite de l’article demeurera conjuguée au présent, en souhaitant que le lecteur n’y voie aucune insulte à la mémoire de l’ancien ministre belge.

    4 Lire les enquêtes de Marc Vanesse et Laurence Wauters (2006, 2008) sur le cabinet révisoral DC& C° et le « réseau Daerden » ; elles révèlent notamment des conflits d’intérêt et de sérieux problèmes déontologiques.

    5 [En ligne], http://www.micheldaerden.be/ et http://www.facebook.com/pages/Michel-Daerden/43820397216.

    6 Chiffre au 10 novembre 2010. Réaction de M. Daerden à propos de sa réélection (53 % des votes) dans la commune d’Ans, diffusée à l’origine en direct sur la chaîne publique nationale (RTBF, 8 octobre 2006, 21h50), voir [en ligne], http://www.youtube.com/watch?v=0dguKikz7Ec.

    7 Tournier, V., « Les “Guignols de l’info” et la socialisation politique des jeunes (à travers deux enquêtes iséroises », in Revue française de science politique, vol. 55, no 4, Paris, Presses de Sciences Po, août 2005, p. 691-724.

    8 Feuerhahn, N., « La dérision, une violence politiquement correcte », in Hermès, no 29, Paris, CNRS Éditions, 2001, p. 187-197.

    9 E.g. la mode des « Daerden mix », qui consistent en des remix d’extraits d’interviews de M. Daerden, dont les paroles sont parfois réduites à des borborygmes.

    10 On trouvera un bel exemple de ces exceptions sur [en ligne], http://www.myspace.com/thedaerdenfamily Le clip de la « Daerden family » met en scène les marionnettes de Michel Daerden et de son fils Frédéric ; il dénonce le fait que le ministre socialiste s’appuie sur un système familial pour cumuler des mandats en principe incompatibles et utiliser de l’argent public à des fins privées.

    11 E.g. extrait du JT de RTL sur Youtube : « Michel Daerden s’endort durant un discours de Rudy Demotte. »

    12 Voir ce que disait déjà Marlène Coulomb-Gully du « réalisme » des « Guignols de l’Info » (1994).

    13 Delporte, C., « Image, politique et communication sous la Cinquième République », in Vingtième Siècle. Revue d’histoire, no 72, Paris, Presses de Sciences Po, octobre-novembre 2001, p. 121.

    14 E.g. M. Daerden assume volontiers sa réputation de bon buveur et en fait même un sujet de plaisanterie et de connivence avec ses destinataires : « J’ai participé […] au traditionnel et très populaire barbecue de mon ami […] qui aura été bien… arrosé… par un orage violent. » (publié sur sa page Facebook le 6 juin 2010)

    15 Coulomb-Gully, M., « Les “Guignols” de l’information : une dérision politique », op. cit., p. 64.

    16 E. g. lorsque sont organisés des concours d’imitation de M. Daerden, non seulement celui-ci y assiste, mais en plus il est le premier à applaudir.

    17 L’interactivité s’y limite à la possibilité pour l’internaute de commenter les publications, et M. Daerden – ou le gestionnaire de sa page – ne répond d’ailleurs généralement pas à ces commentaires.

    18 Serfaty, V. (dir.), L’Internet en politique, des États-Unis à l’Europe, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2002.

    19 Gourévitch, J.-P., L’imagerie politique, Paris, Flammarion, 1980.

    20 Mercier, A., « Introduction. Pouvoirs de la dérision, dérision des pouvoirs », in Hermès, no 29, Paris, CNRS Éditions, 2001, p. 9-18.

    21 Feuerhahn, N., « La dérision, une violence politiquement correcte », op. cit.

    22 Ibid.

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    Devresse, J. (2014). Image politique et rapports de farce. In I. Veyrat-Masson, S. Denis, & C. Secail (éds.), Sous les images, la politique…. Paris: CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.15956
    Devresse, Jenifer. « Image politique et rapports de farce ». In Sous les images, la politique…, édité par Isabelle Veyrat-Masson, Sébastien Denis, et Claire Secail. Paris: CNRS Éditions, 2014. doi:10.4000/books.editionscnrs.15956.
    Devresse, Jenifer. « Image politique et rapports de farce ». Sous les images, la politique…, édité par Isabelle Veyrat-Masson et al., CNRS Éditions, 2014, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.15956.

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    Veyrat-Masson, Isabelle, Sébastien Denis, et Claire Secail, éd. Sous les images, la politique…. Paris: CNRS Éditions, 2014. doi:10.4000/books.editionscnrs.15812.
    Veyrat-Masson, Isabelle, et al., éditeurs. Sous les images, la politique…. CNRS Éditions, 2014, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.15812.
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