Argumentation et technique de vérité
p. 125-133
Note de l’éditeur
Reprise1 du no 15 de la revue Hermès, Argumentation et rhétorique, vol. I, 1995.
Texte intégral
1Parler de technique discursive de vérité, c’est nécessairement dire que le mode sur lequel on transmet ou fait admettre des vérités est « argumentatif » : c’est dire en effet que la véridiction* y dépend exclusivement de ce qui, dans le discours, relève de la technique et de ce qui, dans la technique, concerne le discours en tant que tel. Or ces deux traits peuvent définir l’argumentation.
2Dire que la véridiction dépend de ce qui, dans le discours, relève de la technique, signifie en effet d’abord que la vérité ne dépend pas de ce qui est hors du discours ou de ce qui, en lui, relèverait d’un pouvoir véridique de sa référence. En d’autres termes : est exclu des techniques de vérité tout appel à l’évidence empirique* sur laquelle se fonde ordinairement la transmission des vérités.
3Dire que la véridiction dépend de ce qui, dans la technique, concerne le discours en tant que tel, signifie qu’elle dépend de ce qui est dit, et non de celui qui le dit (la position extra-discursive du locuteur) ni de celui à qui c’est dit (la position extradiscursive de l’auditeur). En d’autres termes : dans une technique de vérité, la forme essentielle de la véridiction exclut d’abord tout appel à l’autorité de celui qui parle, sur laquelle se fondait l’antique pouvoir véridictionnel du « maître de vérité2 » et sur laquelle se fonde ordinairement la transmission des vérités. Ni le mathématicien ni le dialecticien ne peuvent arguer de ce qu’ils sont, de ce qu’ils savent ou de ce qu’ils peuvent, pour faire admettre la vérité de ce qu’ils disent. Ils ne peuvent pas non plus, sans sortir de leur rôle de « savant » ou de « dialecticien », chercher à émouvoir leur élève pour mieux lui enseigner ou à impressionner leur adversaire pour mieux le réfuter. Quant à l’orateur, il peut certes s’efforcer de paraître doté de qualités, de savoir ou de pouvoir qui le rendent crédible aux yeux de ses auditeurs, il peut aussi s’efforcer de faire naître en ses auditeurs des passions qui les disposeront favorablement à sa thèse : dans la mesure où il y parvient par le seul discours, cela relève de la rhétorique* et la persuasion s’effectue par des « moyens techniques3 ».
4Il n’en demeure pas moins que, même dans la rhétorique, une part essentielle de la technique réside dans ce que dit le discours lui-même, et c’est ce que Aristote appelle la partie proprement logique de la rhétorique, le « corps des moyens de preuve4 ».
5On peut appeler « argumentation » le fruit de cette double exclusion : exclusion de toute forme de transmission de vérité par des moyens extra-discursifs, soit parce qu’ils ne relèvent pas du discours (comme la violence ou l’appel à l’évidence), soit parce qu’ils relèvent de ce qui en lui est étranger à ce qu’il dit (autorité du locuteur, sentiments de l’auditeur).
6De ces deux traits définitoires, il est peut-être possible de tirer d’autres déterminations essentielles à toute argumentation.
7Par opposition aux autres formes de véridiction (notamment celles d’un « maître de vérité », par exemple), l’argumentation se distingue par le fait qu’elle vise un accord de l’interlocuteur qui soit une adhésion au discours et non une adhésion au locuteur. En d’autres termes, le discours argumenté ne sera pas tenu pour vrai parce que le locuteur est vérace mais c’est inversement parce que le discours sera accepté comme vrai, « convaincant », que le locuteur sera tenu pour vérace (ou « convaincant »).
La valeur de vérité de l’argumentation
8Par opposition à ce qui se passe dans d’autres formes de véridiction, dans l’argumentation aucune assertion ne saurait par elle seule suffire à imposer sa propre vérité. En effet, puisque l’argumentation se distingue par le resserrement de la véridiction sur l’assertion, la vérité d’une assertion ne peut dépendre de rien d’autre que d’une autre assertion : dans toute argumentation, il y a donc toujours au moins deux assertions liées, celle dont on veut transmettre (ou imposer) la vérité à l’interlocuteur et celle(s) sur laquelle (lesquelles) on appuie la première. Réciproquement, dès lors qu’une assertion ne se soutient ou ne s’autorise que de sa seule énonciation, elle fait appel à d’autres modes de véridiction que l’argumentation. Sa vérité ne peut renvoyer qu’à l’autorité du fait qu’elle énonce ou à l’autorité de celui qui l’énonce, exclues l’une et l’autre par définition de l’argumentation. En d’autres termes : dès lors que la véracité des locuteurs socialement légitimés devient discutable (ce qui est la condition de constitution historique de toute technique de vérité), dès lors qu’ils peuvent seulement être faillibles ou trompeurs – dès lors donc que l’on rompt avec une conception de la véridiction liée au statut de celui qui parle – renonciation d’aucune assertion ne peut suffire à en imposer (ou transmettre) la vérité ; il faut un lien plus ou moins nécessaire entre les assertions, dont certaines sont déjà admises par le destinataire et dont les autres sont précisément celles que l’on s’efforce de lui faire admettre. Voilà qui explique que, si l’assertion peut être tenue pour la forme discursive minimale de vérité, elle n’est pas la forme minimale de la véridiction dans les techniques de vérité : pour qu’il y ait véridiction, il faut plus qu’une assertion vraie, il en faut au moins deux liées entre elles.
9Une technique de vérité se caractérise donc par le fait que l’on y lie des assertions dont certaines sont déjà tenues par le locuteur pour admises par son interlocuteur et dont d’autres sont celles qu’il s’efforce de lui faire admettre par là : telle est « l’argumentation », et elle caractérise nos trois techniques de vérité. Cette argumentation et ces techniques, nous allons désormais les étudier du point de vue d’Aristote, puisque, contrairement à ses prédécesseurs5, c’est principalement sous l’angle de l’argumentation que ces techniques ont retenu son attention dans les Analytiques, les Topiques et la Rhétorique.
10S’appuyant sur les pratiques de son époque, Aristote dégage toutes les manières légitimes (et illégitimes) d’argumenter, c’est-à-dire, pour un locuteur, de lier les assertions qu’il tient que son auditeur tient pour vraies (les prémisses) à celle qu’il tient à lui faire tenir pour vraie (la conclusion). Bien sûr, l’ordre entre « prémisses » et « conclusion » est inverse pour le locuteur (le maître de la connaissance scientifique, le questionneur de la dialectique, l’orateur de la rhétorique) et pour l’auditeur (l’élève, le répondant et le peuple), c’est-à-dire dans le discours lui-même. Le locuteur part évidemment de la thèse qu’il sait (ou feint de croire) vraie, et cherche à la lier à celles dont il sait (ou croit), conformément à la situation dialogique dans laquelle il se trouve, que l’auditeur les admet déjà. À l’inverse, le système axiomatisé* de la science, la réfutation dialectique et le discours de l’orateur partent, conformément au point de vue de l’auditeur, des « prémisses » tenues pour vraies respectivement par l’élève, le répondant et le peuple, vers la « conclusion », vérité nouvelle qui se tire des précédentes. La différence entre les argumentations scientifique, dialectique et rhétorique, tient et ne tient qu’à cette matière des prémisses du point de vue du destinataire, c’est-à-dire à la nature de ce qui doit être tenu a priori pour admis par un élève en situation d’apprendre une science, par un adversaire en situation de défendre sa thèse, et par le peuple assemblé en situation de juger de la vérité d’un discours.
Conclusion : Pas d’argumentation pure, mais trois techniques pour découvrir la vérité
11Conclusion ? Il n’y a pas d’argumentation pure, c’est-à-dire pas d’argumentation hors d’un cadre social et des conditions réglées d’une interlocution. Ainsi le projet (remontant au Phèdre de Platon) d’une argumentation « scientifique » ou absolue, modelée, par exemple, sur la transmission des connaissances, indépendante du type de vérités (savoir ? convictions ? opinions ?) que l’on veut transmettre et de leur mode d’existence serait illusoire. Ainsi, l’idée que l’argumentation rhétorique (par exemple) serait une sorte d’assouplissement, voire de dégénérescence, de la démonstration (scientifique), serait tout aussi illusoire – et illusoire aussi, par conséquent le seul critère de validité formelle pour légitimer une argumentation. Si les Grecs ont inventé, à peu près dans le même temps et dans les mêmes conditions, trois techniques de vérité, c’est qu’il y a peut-être trois – et seulement trois – modes d’argumentation autonomes tout aussi légitimes. L’un, la démonstration, correspond à la sphère de la transmission idéale des connaissances. L’autre, le mode dialectique, correspond à la sphère des convictions personnelles et aux règles idéales du débat d’idées. Le dernier, le mode rhétorique, correspond à la sphère de l’espace public et aux règles permettant le partage des vérités sociales et le débat juridique ou politique.
Bibliographie
Références bibliographiques
Detienne, M., Les maîtres de la vérité dans la Grèce archaïque, Paris, Maspero, 1967.
Brunschwig, J., Aristote : Topiques, Tome I, livres I-IV, (trad.), Paris, Les Belles Lettres, 1967.
Notes de bas de page
1 Publié sous le titre « Trois techniques de vérité dans la Grèce classique : Aristote et l’argumentation », p. 41.
2 « Maître de vérité », le roi de justice est pourvu du même privilège d’efficacité [que le devin ou le poète] : ses dits de justice, ses themistes sont, en effet, des espèces d’oracle » (M. Détienne, 1967, p. 56.)
3 Aristote distingue en Rhétorique. (I, 2, 1356 a 1 sq.) trois types de « preuves techniques » : celles qui consistent pour l’orateur à déterminer par le discours des passions chez ses auditeurs favorables à sa cause (il étudie ces preuves par le pathos en II, 2-11) ; celles par lesquelles l’orateur apparaît à ses auditeurs comme doté d’un honnête caractère (ethos, étudiées en II, 1 et 12-17) ; et enfin les « preuves par le logos » proprement dites (c’est-à-dire les argumentations, étudiées en I, 4-14 et II, 18-26). Rappelons que l’ethos de l’orateur doit être établi techniquement et n’a rien à voir avec son autorité ou sa réputation préalable ; elle l’exclut même explicitement (voir I, 2, 1356 a, 9-10).
4 Aristote se plaint au début de la Rhétorique (I, 1, 1354 a 11 sq.) que les auteurs habituels de Traités se concentrent sur l’accessoire, surtout la manière d’éveiller les passions de l’âme de l’auditeur (même reproche en I, 2, 1356 a 16-19) et non sur les enthymèmes (en gros, l’argumentation) qui sont le « corps de la preuve » (1354 a 15) et auxquels il consacre, lui, une partie importante de son propre Traité.
5 Aristote reproche à ses prédécesseurs en dialectique (notamment les Sophistes) de ne pas avoir suffisamment dégagé les règles de l’argumentation valide, d’avoir « non pas enseigné la technique mais ses seuls résultats » (Réf. soph. 34, 184 a 1) ; reproche comparable à celui qu’il fait à ses prédécesseurs en rhétorique.
Auteur
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Francis Wolff
Professeur de philosophie à l’ENS Paris.
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