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    Plan détaillé Texte intégral Quelles transformations profondes ont pu provoquer les technologies ? Quels sont justement les enjeux majeurs pour les chercheurs et le monde scientifique ? L’invocation des fractures numériques est-il aussi un leurre ? Quel regard implique votre vision du monde sur ces questions, à travers vos déplacements ? Quelles sont les convergences et divergences d’une société de la connaissance mondialisée ? Bibliographie Auteur

    Sociétés de la connaissance

    Ce livre est recensé par

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    Internet, et maintenant : la société de la connaissance

    Entretien réalisé par Michel Durampart Paris, 11 juin 2009

    Dominique Wolton

    p. 135-145

    Texte intégral Quelles transformations profondes ont pu provoquer les technologies ? Quels sont justement les enjeux majeurs pour les chercheurs et le monde scientifique ? L’invocation des fractures numériques est-il aussi un leurre ? Quel regard implique votre vision du monde sur ces questions, à travers vos déplacements ? Quelles sont les convergences et divergences d’une société de la connaissance mondialisée ? Bibliographie Références bibliographiques Auteur

    Texte intégral

    1Dans votre ouvrage Internet et après, vous écriviez en 1999 que : « Ce qu’il faut éviter c’est l’idée benoîte selon laquelle l’arrivée de ces systèmes informatisés bouleverse radicalement le statut et l’économie de la connaissance. Croire cela c’est succomber à l’idéologie technique ». Qu’en est-il en 2009 ?

    2De fait, l’idéologie technique est encore plus forte qu’au moment où j’écrivais ces lignes il y a dix ans. Rappelons les faits de la diversité des médias : il y a 6 milliards d’individus dans le monde, 4 milliards de postes de radios, 3 milliards de postes de TV et 2,5 milliards et demi d’ordinateurs et autant de téléphones portables. On aurait donc pu penser que plus il y a de gens connectés sur Internet, plus il y a d’outils, moins il y a de victimes de ce vertige technique ; et c’est le contraire qui se passe, cela peut paraître paradoxal mais en fait, cela s’explique par le fonctionnement même du réseau si l’on prend l’exemple d’Internet.

    3On peut dresser 3 catégories d’informations : Les informations presse, les informations service et les informations connaissance. L’information service est celle qui est le plus au point, c’est la grande force d’Internet : les informations sur les transports, le voyage en avion, la circulation des personnes, etc. Par ricochet, comme l’information presse circule aussi beaucoup, ainsi que celles de la connaissance, on a tendance à croire qu’Internet couvre totalement le spectre de l’information. En fait, non, ce qu’on ne voit pas, c’est que plus il y a d’informations, plus il faut de connaissance pour les traiter. Ce qui nécessite, de plus, de les valider, ce qui n’a rien à voir avec l’abondance. Pour les informations service, cela se fait plutôt correctement du fait des enjeux commerciaux ; pour les informations presse, c’est fait à moitié car beaucoup d’acteurs des médias, journalistes ou producteurs d’informations dans les médias, ne vérifient pas, ou peu, et les informations connaissance sont un flux ouvert. Il y a donc un phénomène qui lie conjointement la connaissance et la compétence. Il est question, si je puis dire, de rapports de proportion dans le système cognitif des personnes, ce à quoi elles accèdent par Internet, ou par la lecture, ou par la connaissance de la vie. En réalité, vivre réclame une perception complexe qui fait appel à des capacités cognitives alors qu’il est plus facile de voir la réalité par Internet en l’assimilant à la réalité du monde vécu. Autrement dit, il est plus facile de voir la réalité à travers un écran que de faire face à cette réalité. Le paradoxe est donc que plus il y a d’ordinateurs, plus cela renforce l’idéologie technique. Ceci est vrai pour le moment. Cela peut changer avec la crise actuelle, qui révèle la spéculation économique et financière par Internet qui nous a conduit où nous en sommes. Ceci devrait permettre un développement de la critique, mais cette progression d’une critique n’est pas sûre. Le lien ne sera peut être pas fait par les citoyens entre une spéculation accrue par le réseau et la crise mondiale. Cette critique s’exerce plutôt sur les risques liés à la pédophilie, le racisme, le terrorisme, etc.

    4Pour l’instant le cœur de l’idéologie technique est simple. Les hommes se sont battus pendant des siècles pour la liberté de l’information accessible facilement ce qui n’était guère possible à cause de la faiblesse des tuyaux et des contrôles politiques et économiques ou religieux. À l’heure actuelle, on a tendance à croire que l’abondance des informations est synonyme de liberté. Par contre le rapport entre l’accès à la connaissance et la liberté dans l’espace public est un enjeu possible des réseaux d’information, mais il faudra beaucoup de crises pour comprendre que cette abondance d’informations n’est pas synonyme de liberté.

    Quelles transformations profondes ont pu provoquer les technologies ?

    5Je dirais avant tout qu’il ya une accentuation de la liberté dans le sens de la mobilité. Nous sommes entrés dans une culture de la mobilité et de la vitesse. Il y a dans le monde 2 milliards de personnes qui circulent par avion. Or, la mobilité, c’est aussi un facteur d’intelligence car les individus qui se sentent rejetés par la société ont l’impression de recouvrer par Internet une mobilité et une intelligence sociale. Enfin c’est aussi un facteur de génération. Les jeunes trouvent là un moyen d’expression face aux plus âgés, en phase avec la société de la mondialisation* par le partage, la fraternité, la solidarité. Cette forme d’expression traverse le monde et les clivages sociaux, c’est cela l’utopie forte. On ne peut contester que cette société de la mobilité rassemblée dans Internet renvoie à une liberté des sociétés par la circulation, et que ces échanges et connaissances partagés promeuvent une liberté individuelle comme facteur d’intelligence lié aussi à des phénomènes générationnels. Il reste à accomplir un passage vers la solidarité comme nouvelle réalité de la mondialisation, ce couplage solidarité/fraternité est au cœur des enjeux.

    Quels sont justement les enjeux majeurs pour les chercheurs et le monde scientifique ?

    6Si l’on s’interroge sur les enjeux majeurs que pose cette société de la connaissance* à la communauté des chercheurs, je dirais que les chercheurs ont manqué une étape. Ils auraient dû occuper les premiers une fonction critique en abordant la question des usages. Ils auraient dû être les premiers à dire que ce n’est pas parce que l’on utilise Internet que c’est une preuve d’intelligence mais les universitaires, le monde académique et scientifique, n’ont pas osé le faire. Ils n’ont pas voulu se différencier, se distancier à l’égard des industries de l’information. Ainsi dans les années 80 et 90, le monde de la connaissance s’est fait l’allié « objectif » de l’idéologie technique. D’une part le fait que les chercheurs étaient séduits qu’on les flattent et les courtisent pour qu’ils accompagnent la célébration de l’innovation technique. D’autre part, le monde académique est sensible au thème de la gratuité des connaissances qui correspond assez bien aux valeurs du savoir pour tous. C’est la volonté de dépasser les logiques économiques. Malheureusement cette utopie est aussi instrumentalisée et puisque de toute façon, rien n’est gratuit, il faut bien que quelqu’un paye. Si on veut une réelle gratuité, alors c’est une bataille politique et non pas seulement le résultat d’un dispositif technique. Par conséquent il n’y pas de lien direct entre gratuité et une nouvelle idéologie de la liberté de l’information. Les chercheurs ont fait une confusion entre un interêt technique pour Internet et une idéologie de la liberté échappant aux pressions économiques ou politiques. Ils se sont laissés enfermer par un narcissisme valorisé par la publicité dont ils ont été l’objet et par manque de réflexion sur le lien entre technique, information, connaissance et savoir.

    L’invocation des fractures numériques est-il aussi un leurre ?

    7Il est en effet utile de se demander si leur invocation ne dissimule pas une façon de ne pas évoquer les fractures sociale, économiques ou identitaires. Ces fractures existent indépendamment d’Internet, la question est de savoir si Internet va contribuer à les réduire. Pour une part, oui, par le développement de l’accès à l’information, le développement de la mobilité de l’intelligence. Tous ceux qui sont exclus de la société retrouvent par la compétence qu’ils acquièrent par Internet une forme de confiance en eux, ce qui est bien un phénomène positif. Par contre, il y a toujours des inégalités entre Nord, Sud, Est et Ouest. Il y a surtout des modèles cognitifs qui sont en œuvre et qui créent des différences. Il n’y a pas seulement des dominations entre pays riches et pays pauvres, mais surtout des dominations de modèles culturels qui s’exercent. Les pays du Sud s’empressent de vouloir communiquer et de s’impliquer dans les usages d’Internet en adoptant, se faisant, les modèles occidentaux qui heurtent des diversités culturelles. Les outils sont identiques, pas les savoirs ni les cultures. Il est évident qu’on ne pense pas et que l’on ne créé pas de la même manière à Pékin, à Darwin, à Dakar qu’à Paris. On fait semblant de croire qu’il y a une forme d’unité culturelle. Ce n’est pas vrai. Autrement dit, d’une part on a bien avec Internet un enfant de la mondialisation, mais aussi un facteur de rationalisation qui réduit la communication à des logiques qui veulent se ressembler alors que le monde est divers.

    Quel regard implique votre vision du monde sur ces questions, à travers vos déplacements ?

    8Lors de mes déplacements dans le monde au Sud ou à l’Est, j’observe premièrement qu’il faudrait beaucoup plus d’égalités dans l’usage et l’accès aux réseaux. Surtout dans les pays du Sud et dans les pays dominés économiquement ou culturellement. Il faut par ailleurs préserver et prendre en compte les identités patrimoniales, culturelles qui n’ont rien à voir avec la technique ou Internet mais plutôt avec la langue, la culture et la civilisation. Il faut réfléchir à cette altérité entre ce monde occidental de l’information et d’autres traditions culturelles, parce que cela permettra de comprendre la diversité mondiale. La diversité est apparement un handicap, c’est en réalité une richesse à préserver pour la paix de demain. Sinon la rationalisation sera efficace pendant une génération et suscitera ensuite des révoltes.

    9Pour insister sur le rôle de la diversité culturelle, je dirais qu’Internet ne doit pas être seulement un facteur d’homogénéité mais aussi de préservation de toutes les diversités. On peut classer un certain nombre de thèmes, de sujets, dans lesquels on voit très clairement les différences culturelles, qui n’opèrent pas seulement dans le cadre d’une standardisation des modes de pensé et d’une rationalisation, mais qui entrent en contradiction avec des modèles dominants et se bouleversent réciproquement ou se répondent. Donc il faudrait faire d’Internet un lieu de lecture de toutes les diversités et de toutes les contradictions du rapport à l’information qui existent. En définitive, si on arrivait à intervenir sur ces trois aspects et à faire d’Internet un lieu de lecture des contradictions et des différences, ce serait à la fois une possibilité qu’Internet se banalise et soit l’objet de controverses utiles pour tout le monde.

    Quelles sont les convergences et divergences d’une société de la connaissance mondialisée ?

    10Les convergences sont incluses dans les phénomènes liés à la mondialisation. Les sociétés dans le monde entier ont travaillé pendant des siècles sur la matière et la nature. Maintenant, elles travaillent de plus en plus sur l’information, les services et la connaissance. Cette vision expansive de la connaissance met à pied d’œuvre l’information et la communication et pousse à la cohabitation. Pour autant, on ne peut se concentrer sur la connaissance seule. Les pays du Nord ont surtout voulu concentrer une domination des systèmes d’informations qui ne contiennent pas l’ensemble des connaissances du Sud en formalisant l’accès et l’usage en relation avec une conception de la science et de la connaissance occidentale avant tout. C’est normal, mais le résultat revient à la vieille règle de deux poids deux mesures. Les systèmes d’informations ne contiennent pas la diversité de la science et la connaissance à travers le monde, ils sont surtout en ligne avec une vision occidentale. Cela ne va pas s’arrêter maintenant. On retrouve dans l’accès à Internet, les inégalités visibles depuis toujours. Il faut être capable de construire pour l’avenir, à la fois la possibilité de la réduction des inégalités culturelles et des connaissances, et le moyen de préserver les diversités qui deviendront demain autant de facteurs de richesse. La vraie richesse, depuis toujours, c’est la diversité. Un réseau mondial ne peut, hélas, pas toujours la favoriser. La dualité issue d’un modèle occidental se trouve confrontée à d’autres logiques qui renvoient à la préservation d’autres formes non pas archaïques mais propres aux modalités d’expression et de réflexion des différentes parties du monde. Plus on va vers des connaissances mondialisées, plus on doit se préoccuper de cultures différentes.

    11La régulation politique est à l’œuvre partout sous des formes variées, il faudrait réglementer le système lui même pour qu’il soit plus divers et ouvert sur d’autres cultures et d’autres formes de pensée. Plus on va vers des connaissances et l’interactivité sur un mode de fonctionnement mondialisé assez moderne, plus il faut dans les autres pays que ceux du monde occidental, être capable de préserve une tradition qui n’a rien à voir avec Internet. Ceci est aussi valable pour des pays occidentaux en Europe de l’Est et en Amérique du sud ou en Asie.

    12Autrement dit on ne sauvera une forme d’espérance en Internet que de deux façons. Faire une politique de régulation contre le sexe, la spéculation, l’extrémisme politique dans Internet lui même. Si l’on veut que ce soit un espace de liberté il faut des réglementations comme on l’a fait pour le livre, la presse, la radio ou la télévision. Et, d’autre part, il faut préserver un véritable outil de communication capable de s’ouvrir à la diversité culturelle, aux différences entre cultures et civilisations. Il faut pouvoir considérer la tour de Balel, non pas comme l’échec d’Internet, mais comme l’outil nécessaire pour préserver cette diversité pourtant menacée. Pour l’écologie et l’environnement, on accepte enfin de se battre pour la diversité. Rien de tel encore pour les hommes, les sociétés, les cultures ! Curieuse contradiction. Les hommes deviennent respectueux de la diversité dans la nature, mais pas dans la société et la connaissance. La force d’Internet, ce n’est pas de mettre tout le monde sur le réseau, mais d’organiser la cohabitation entre le force du réseau et la diversité de la société de l’information et de la connaissance. Le monde traditionnel fermé était paradoxalement plus respectueux des différences culturelles, le monde ouvert y est apparement sensible. En réalité, il est ménacé par la rationalisation.

    Bibliographie

    Références bibliographiques

    Wolton, D., Internet et après ? Une théorie critique des nouveaux médias, Flammarion, 1999. (édition poche Flammarion/Champs, 2000, p. 141-142).

    Auteur

    • Dominique Wolton

      Directeur de la revue Hermès et directeur de l’Institut des Sciences de la Communication du CNRS (ISCC).

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    Wolton, D. (2009). Internet, et maintenant : la société de la connaissance. In M. Durampart (éd.), Sociétés de la connaissance. Paris: CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.14433
    Wolton, Dominique. « Internet, et maintenant : la société de la connaissance ». In Sociétés de la connaissance, édité par Michel Durampart. Paris: CNRS Éditions, 2009. doi:10.4000/books.editionscnrs.14433.
    Wolton, Dominique. « Internet, et maintenant : la société de la connaissance ». Sociétés de la connaissance, édité par Michel Durampart, CNRS Éditions, 2009, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.14433.

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    Durampart, M. (éd.). (2009). Sociétés de la connaissance. Paris: CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.14364
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    Durampart, Michel, éditeur. Sociétés de la connaissance. CNRS Éditions, 2009, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.14364.
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