B. - Majorité arabe chiite et culture de la division
p. 34-61
Texte intégral
1Aucune estimation fiable ne peut être donnée quant à la population des trois vilayets au début du xxe siècle comme à la veille de la Première Guerre mondiale. Les recensements des Ottomans étaient particulièrement inefficaces, et les tentatives des Jeunes-Turcs afin de lui donner un caractère plus systématique se sont soldées par un échec. La comparaison de différentes sources sur plusieurs années, celles officielles ottomanes et surtout celles d’observateurs étrangers, ne permet qu’une vague approximation. Chaque année, les vilayets publiaient dans leur annuaire1 les dernières estimations ottomanes. L’exemple suivant est caractéristique de la façon dont les autorités rendaient compte des recensements. L’annuaire du vilayet de Mosul de 1330/1912 rapporte ainsi que « le nombre d’habitants enregistrés est approximativement de 200 000, étant donné le refus de se laisser enregistrer d’un nombre de personnes estimé à 50 000, sans parler des tribus qui n’ont pas été enregistrées, et dont la population est estimée à 150 000 personnes. Si l’on ajoute les personnes enregistrées aux non-enregistrées, le nombre total est d’environ 400 000 personnes, pour les habitants de sexe masculin seulement. Si l’on ajoute les femmes, on arrive à 800 000 âmes. »2
2D’autres sources, citées par un historien irakien contemporain et se basant sur les premiers recensements ottomans, indiquent qu’au début du xxe siècle, il y avait un million et demi d’habitants dans les trois vilayets3. Pour Longrigg, « le vilayet de Basra en 1900, moins ses dépendances arabes, comptait un demi million d’âmes ; celui de Baghdâd, peut-être environ 1 250 000 ; celui de Mosul moins d’un demi million. Au total, une estimation se situant entre deux millions et deux millions et demi d’habitants semble raisonnable »4. Selon l’historien et économiste irakien Muḥammad Salmân Hasan, il y avait au début du siècle 2 250 000 habitants en Irak5. Mais les journaux cairotes « Al-Liwâ’ » du 18 octobre 1909, et « Al-Ahrâm » du 13 novembre 1909, écrivent, en interprétant les recensements : « De nombreux géographes estiment le nombre des habitants de Mosul, de l’Irak et de Basra à un million et demi. Parmi ceux-ci, il en est un qui a poussé son étude plus loin et qui estime le nombre total des habitants des trois vilayets à 5 millions environ. Il n’est en effet pas facile de trouver des statistiques vraies pour estimer le nombre de ces Arabes nomades »6.
3En 1913, la célèbre revue « Al-Hilâl », publiée au Caire, estimait le nombre des habitants à 1 398 300 répartis comme suit : 614 000 pour le vilayet de Baghdâd, 433 000 pour le vilayet de Basra, et 351 200 pour celui de Mosul7. D’après l’officier britannique Evans, il fallait compter deux millions et demi d’habitants avant la guerre8. On sait d’autre part qu’en 1919, le premier recensement effectué sous le patronage des Britanniques faisait état de 2 849 282 habitants pour l’ensemble du pays9.
4Toutes ces estimations laissent à penser que le nombre des habitants dans les trois vilayets mésopotamiens était d’environ deux millions au début du siècle, et qu’il devait dépasser ce chiffre au moment de l’occupation britannique. Le vilayet de Baghdâd était de loin le plus peuplé (car à la grande ville s’ajoutaient les campagnes populeuses du Moyen-Euphrate), suivi du vilayet de Basra, celui de Mosul arrivant loin derrière.
5Quant aux capitales mêmes des vilayets, elles étaient peu peuplées en comparaison de la population totale des provinces à la tête desquelles elles se trouvaient. C’est ainsi que Ḥabîb Chiha évoque 150 000 habitants pour Baghdâd en 190810. Un recensement officiel en 1922 donne 200 000 habitants pour Baghdâd, 70 000 pour Mosul et 55 000 pour Basra11. Au-delà de chiffres incertains, la primauté démographique de Baghdâd, dont témoigne un rôle qui la plaçait au-dessus des deux autres villes, est indiscutable. Le poids démographique du vilayet de Basra n’avait toutefois pas de traduction directe au niveau de sa capitale. En effet, la ville de Mosul détenait encore la seconde place dans la hiérarchie des villes les plus peuplées.
6Les recensements se limitaient certes souvent aux grandes villes. Mais les statistiques les concernant publiées dans les annuaires ottomans n’étaient pas fiables et recelaient de nombreuses anomalies. Ainsi, pour la ville de Baghdâd, les annuaires donnent en 1312/1895, environ 68 467 habitants, en 1315/1898, 79 152 habitants, en 1321/1903, 79 152 habitants, et en 1325/1907, 71 605 habitants, ce qui laisse perplexe.
7L’annuaire de 1329/1911 attribue 130 000 habitants à Baghdâd, en comptant les non-enregistrés parmi les tribus12. Les méthodes de recensement n’avaient rien de scientifique, et les mêmes données étaient parfois purement et simplement recopiées les années suivantes ou modifiées de façon arbitraire.
8Les statistiques concernant la population féminine étaient également très précaires, d’autant plus que les femmes n’étaient évidemment pas soumises à la conscription. Ainsi, pour l’année 1320/1902, l’annuaire du vilayet de Basra recense pour 9 850 musulmans, douze musulmanes seulement. Quant aux autres communautés, on n’y trouve pas trace de la présence des femmes13.
9Les raisons qui expliquent l’échec des recensements ottomans en Mésopotamie sont diverses, mais toutes reflètent bien l’état d’esprit général envers les autorités marquant avant tout un manque de confiance total. A l’absence d’un véritable état-civil et à l’indigence de l’appareil administratif, s’ajoutaient la difficulté d’enquêter chez les nomades ou les semi-nomades et de pénétrer dans les campagnes inaccessibles où les fonctionnaires ottomans ne se risquaient que sous bonne escorte.
10Il y avait aussi la répugnance atavique de la population à fournir des indications qu’elle pensait, à juste titre, devoir se retourner contre elle et rendre plus exigeant le recrutement et le percepteur. Les tribus, en particulier, s’opposaient par la violence à toute tentative du gouvernement d’établir un contrôle visant à enrôler les jeunes dans l’armée et à percevoir plus d’impôts. Enfin, il y avait le refus de faire apparaître les filles et les femmes dans les recensements, car les coutumes voulaient qu’un étranger ne puisse connaître le nom de la mère, de la sœur ou de la fille d’une famille. Une tentative de recensement des femmes à Mosul en 1906 faillit dégénérer en un soulèvement armé généralisé, ce qui causa l’abandon du projet. Le mouvement, conduit par un jeune homme du nom de Muhammad ibn al-Mullâ ’Alî, surnommé Abû Jâsemlar, et par son neveu Sirḥân ibn Dhû an-Nûn, prit une ampleur exceptionnelle. Un poète de Mosul, cheikh ’Abd al-Qâdir an-Nûrî, imam de la grande mosquée an-Nûrî, consigna cet événement dans des poèmes où il faisait l’éloge des insurgés14. Une révolte similaire se produisit à Baghdâd pour les mêmes raisons après l’octroi de la constitution, à l’époque du vali Hâzim Bey. Les habitants du quartier de Karkh attaquèrent le siège du gouvernement. De même qu’à Mosul, il y eut l’intervention de l’armée suivie de nombreuses arrestations15.
11Les fonctionnaires ottomans devaient dans la majorité des cas se fier aux chiffres fournis par les chefs de tribus et des communautés urbaines. Ces chiffres pouvaient varier considérablement selon leurs craintes ou leur espoir du bénéfice qu’il pourrait en tirer. Pour toutes ces raisons, les recensements à l’époque ottomane, étaient plus qu’incomplets. Il est donc difficile d’évaluer avec exactitude le nombre des habitants au moment de l’occupation britannique.
12Au début du xxe siècle, les Irakiens ne formaient donc pas un peuple ni une communauté politique. En disant cela, on ne fait pas seulement référence aux nombreuses minorités ethniques, linguistiques et religieuses présentes dans les trois vilayets : Turkmènes, Persans, Arméniens, Assyriens, Chaldéens, Syriaques, Grec-orthodoxes, Juifs, Yézidis, Ba-haïs16, Lûrs, Faylis, Sabéens17 et Châbâks18. Car même si l’Irak ottoman semblait awueillir davantage de minorités que les provinces levantines, celles-ci représentaient un faible pourcentage (moins de 10 %) de l’ensemble de la population.
13La société irakienne, et c’est là l’essentiel, souffrait d’un manque d’unité structurel, illustré par sa division en trois principales composantes : les Arabes chiites, les Arabes sunnites et les Kurdes. Répondant à un critère confessionnel pour les premiers, ethnique pour les derniers, cette coupure en trois est une caractéristique fondamentale de la société irakienne. Le fait qu’il ne s’agissait pas là de minorités, mais de populations vivant de façon homogène dans leurs régions respectives, en contiguïté avec une entité plus vaste, au sein de l’Empire ou au-delà des frontières, où elles étaient majoritaires, ne faisait que renforcer l’existence de ces trois pôles. C’était le cas des Kurdes, divisés entre l’Empire ottoman et la Perse, mais largement majoritaires dans les régions situées au nord du vilayet de Mosul. C’était le cas des Arabes sunnites, adossés au reste des provinces arabes majoritairement sunnites de l’Empire. Mais c’était aussi celui des chiites qui considéraient que la Perse était le porte-drapeau de leur foi et leur protecteur. Au contraire des provinces syriennes, ni l’islam ni l’arabité n’étaient un facteur d’union.
14Par ailleurs, il est bien évident que ce sont là des critères très généraux, qui n’étaient pas vécus comme tels au niveau de la conscience qu’en avaient les individus, laquelle doit plutôt être analysée en référence au fameux concept khaldounien de la « ’aṣabiyya » ou « esprit de corps ». Aussi serait-il tout à fait erroné d’assimiler les violences qui ont caractérisé la fin du règne ottoman en Irak à des « guerres de religion » ou à des luttes nationales. La solidarité de base restait celle de la tribu dans les campagnes, du clan et du quartier dans les villes. Au sein même des communautés, on vivait dans un monde cloisonné, hérissé de barrières multiples, divisé par le pluralisme des allégeances locales. Et l’imbrication des solidarités horizontales et verticales qui se superposaient selon des hiérarchies différentes suivant les endroits ne simplifiait pas le paysage social. Un monde séparait les citadins des habitants des campagnes. Les nomades et les sédentaires vivaient également dans des univers à part.
15Vues de l’extérieur, tant d’allégeances en Irak ottoman pouvaient facilement apparaître comme un facteur négatif de divisions sans fin. De l’intérieur, c’était au contraire l’unique façon de se protéger en s’iden-tifiant à un groupe, si restreint soit son horizon. De telle sorte que l’espace social irakien ressemblait plutôt à la juxtaposition d’une série d’ethnies, de religions, de rites, de langues et de modes de vie, chaque groupe étant à son tour divisé en tribus et clans.
16Certes, un tel phénomène n’avait rien de spécifique à la société des vilayets mésopotamiens et se retrouvait ailleurs dans l’Empire. Mais il prenait en Irak une ampleur particulière, à cause de la vivacité du tribalisme, du poids relativement faible des villes et des élites locales, et de l’absence de facteurs d’unité entre les principales composantes de la société. Aussi n’est-il pas exagéré de parler de « culture de la division » pour caractériser le fonctionnement de cette société. Le nord du vilayet de Mosul, en particulier, était une véritable mosaïque que l’historien irakien Ismâ’îl Bey Jawl décrit en ces termes : « Sur un morceau de terre dont la surface ne dépasse pas quelques milliers de miles carrés, Dieu a rassemblé un mélange de groupes, de communautés et de peuples les plus divers, au point qu’on ne peut trouver l’équivalent ailleurs sur terre, et si vous entreprenez un voyage dans les plaines et dans les montagnes du vilayet de Mosul, vous rencontrerez nombre de confessions et de peuples anciens que l’histoire a semblé figer sur ce territoire, et qui ont eu une influence singulière sur le passé national, social et religieux du Proche-Orient »19. Fayṣal al-Irhayim remarque qu’à Kirkûk, on pouvait demander de l’eau dans un café en criant à la cantonnade indifféremment « mayy », « su » ou « aw », c’est-à-dire respectivement en arabe, turc ou kurde20.

CARTE C1 - IRAK POPULATIONS ET PROVINCES

CARTE C2 - IRAK, LES RÉGIONS DU SUD
17Les communautés étaient, par ailleurs, inégalement réparties sur le territoire, et cette complexité historique eut une grande influence sur les événements que connut l’Irak à l’époque du règne ottoman finissant et de la domination britannique, dans la mesure où elle détermina les zones de turbulences majeures.
18On peut distinguer trois grandes zones : la première, du sud de Baghdâd au Golfe en suivant les rives du Tigre et de l’Euphrate, la région la plus densément peuplée, est le pays chiite ; la seconde, au nord de Baghdâd et du Moyen-Euphrate, est le domaine des Arabes sunnites avec des îlots chiites ; la troisième, les montagnes, où règnent les Kurdes qui sont sunnites avec des îlots chrétiens et yézidis. On remarque que le facteur ethnique est, au nord de l’Irak, le principal critère de clivage, tandis qu’au sud et au centre, c’est le facteur religieux qui est à l’origine de la présence de communautés distinctes. Sauf dans le nord, les minorités sont pour la plupart concentrées dans les villes.
19Il est difficile de connaître les effectifs exacts de ces communautés à l’époque ottomane pour les mêmes raisons que celles qui rendaient les recensements inopérants. Dans les annuaires ottomans, on trouve des statistiques très approximatives où n’apparaît évidemment pas la différence entre sunnites et chiites, regroupés sous la dénomination de « musulmans », les chiites n’étant pas reconnus en tant que communauté par les Ottomans. Pour l’année 1903, l’annuaire du vilayet de Baghdâd donne la répartition suivante pour la grande ville21 :

20L’illogisme de ces recensements ottomans apparaît de nouveau ici avec la disproportion déjà évoquée entre population masculine et population féminine. Ces chiffres montrent malgré leur caractère douteux que l’islam était largement prédominant à Baghdâd, mais que la communauté juive y tenait une place considérable pour une minorité.
21Les estimations des consuls britanniques et français et des missions chrétiennes ainsi que les registres d’impôts établis par les Ottomans donnent aussi certaines indications concernant les juifs et les chrétiens, qui confirment cette prédominance musulmane et juive de Baghdâd. D’autres sources émanant d’observateurs irakiens ou étrangers permettent seulement une approche rudimentaire et partielle de la répartition communautaire. Ainsi, selon Muḥammad Salmân Hasan, les nomades représentaient 17 % de la population totale des trois vilayets en 1905 avec moins de 400 000 personnes22. D’après Evans, il y avait, avant la Première Guerre mondiale, sur une population totale de deux millions et demi d’habitants, deux millions de musulmans, dont 1 125 000 Arabes, le restant étant composé de Kurdes, de Turkmènes et de Persans23. Selon le recensement effectué par les autorités britanniques en 1920, sur un total de 2 849 000 habitants, il y avait 1 494 015 musulmans chiites, 1 146 685 musulmans sunnites, 87 488 juifs et 78 792 chrétiens24.
22En l’absence de statistiques fiables de l’époque, il semble préférable de procéder par déduction en se référant au tableau établi par Hanna Batatu à partir d’estimations basées sur les statistiques du ministère des Affaires sociales et le recensement de 194725 : En milliers d’habitants (à l’exception des Arabes nomades, estimés en 1947 à 170 000 individus, et en majorité sunnites)

23Si l’on fait abstraction du changement d’échelle (un peu plus de deux millions d’habitants à la veille de la Première Guerre mondiale, et plus de quatre millions et demi en 1947), ce tableau aide à se faire une idée relativement précise de la répartition communautaire de la population irakienne à la fin de l’époque ottomane.
24En ce qui concerne la population musulmane, à laquelle il fallait cependant ajouter les quelques centaines de Turcs musulmans sunnites représentant les autorités, les proportions devaient alors être identiques. Pour ce qui est des non-musulmans, il faudrait rétablir la communauté juive au premier rang des minorités, qui surpassait de peu toutes les communautés chrétiennes réunies. Ce n’est qu’à la fin des années trente que les juifs d’Irak seront affectés par un phénomène d’émigration irréversible. Quant aux chrétiens, leur nombre augmentera dans les années 1920 et 30 grâce au reflux des tribus nestoriennes de la région de Hakkâri. Enfin, le pourcentage de population rurale dépassait 80 % avant l’occupation britannique pour les trois vilayets26, et il était encore plus élevé chez les chiites et les Kurdes. Cette prédominance du monde rural était l’une des principales caractéristiques de la société de l’Irak ottoman.
25Il ressort donc que les musulmans représentaient l’immense majorité avec plus de 90 % de la population. Avec la seconde confession du pays en importance, représentée par les juifs, on tombe directement à 4 %. C’est là un fait capital que l’expression de « mosaïque de peuples et de religions » souvent utilisée pour décrire l’Irak ne doit pas occulter. Les trois vilayets étaient avant tout une terre d’islam. C’est l’islam qui régissait tous les aspects de la vie du pays. Mais parmi les musulmans, les chiites (Arabes, Persans, Turkmènes et Kurdes confondus) étaient les plus nombreux représentant un peu plus de 54 % de la population et 58 % de la communauté musulmane. D’un point de vue ethnique, et si l’on considère que certains chrétiens chaldéens étaient arabisés, ainsi que les juifs, environ 74 % de la population était arabe. Le second groupe ethnique, les Kurdes représentait environ 20 % de la population.
26Tous critères de clivage confondus, la première communauté était donc de loin la communauté arabe chiite qui représentait plus de la moitié de la population. Si l’on s’en tient au chiffre de deux millions et demi d’âmes avancé pour l’ensemble de la population irakienne à la veille de l’occupation anglaise, cela signifie que les Arabes chiites, qui formaient la base sociale de la hiérarchie religieuse chiite, comptaient 1 285 000 personnes dont l’écrasante majorité vivait dans les campagnes. Les Arabes sunnites étaient à peu près à égalité avec les Kurdes sunnites, en dépit d’une légère prédominance numérique des premiers. Les minorités étaient en nombre réduit et dispersées, mais elles conservaient leurs coutumes et leurs langues dans les quartiers des villes où elles habitaient ou dans des villages agricoles qui leur étaient spécifiques dans le nord de l’Irak.
27Force est donc d’aborder cette société par l’énumération des diverses communautés qui la constituent. Mais, ce faisant, on gardera toujours à l’esprit les critères de différenciation d’une communauté par rapport à l’autre, lesquels peuvent être confessionnels (musulmans, sunnites et chiites, chrétiens, juifs, yézidis, bahaïs, etc.), mais aussi linguistiques (Arméniens et Syriaques), ethniques (Kurdes et Arméniens), ou encore se rattachant à des modes de vie (bédouins, paysans, citadins).
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28Ce qui frappe est donc la prédominance des Arabes, qui ont conquis le pays à l’époque de l’expansion islamique, et que le voisinage de la péninsule arabique a contribué à renforcer au fil des siècles. Originaires des déserts d’Arabie et de Syrie, les Arabes avaient commencé à apparaître en Mésopotamie dès le IIIe millénaire et avaient fondé à cette époque des royaumes aux lisières du désert syrien27. Au début du xxe siècle, bien que partageant des caractéristiques communes (la langue, le patrimoine de la culture arabo-islamique et la structure sociale) ils n’étaient encore dans une large mesure qu’une addition de sociétés repliées sur elle-mêmes et opposées les unes aux autres.
29Un abîme séparait les habitants des principales villes des campagnes tribales. Les Arabes des villes et des campagnes, à l’exception de certaines zones de contact, appartenaient pratiquement à deux mondes séparés. Leur unique lien était principalement économique. Cet aspect fondamental de la division de la société irakienne sera étudié dans les chapitres suivants.
30Si l’on excepte les quelques chrétiens grec-orthodoxes ou syriaques qui pouvaient s’identifier à l’arabisme, les Arabes étaient presque tous musulmans. Mais ils étaient divisés entre sunnites et chiites. Nous nous limiterons ici à un exposé de la répartition des deux communautés. Une forte majorité d’Arabes était chiite (plus de 72 %). Largement majoritaires dans les campagnes des circonscriptions méridionales, les Arabes chiites comptaient des minorités importantes dans les régions de Baghdâd, Dulaym et Diyâla, ainsi qu’à Dujayl, Balad et Sâmarrâ’. Mais le rôle de la communauté était loin de correspondre à son importance numérique. La zone arabe chiite, l’une des grandes régions religieuses du pays, couvrait toutes les provinces au sud de Baghdâd : une grande partie du liva de Baghdâd, avec, outre la capitale, Kâẓimayn, Sâmarrâ’, Kût, et ’Azîziyya, la totalité du liva de Karbalâ’, la totalité du liva de Dîwâniyya avec Ḥilla et Samâwa, et la totalité du vilayet de Basra, moins le liva du Nejd, avec en particulier les livas des Muntafik, d’al-’Amâra et de Basra. C’est, on l’a vu, une région plate et irriguée, et près du confluent du Tigre et de l’Euphrate, une région de marais. À peine l’homogénéité du pays chiite y était-elle rompue çà et là par quelques îlots arabes sunnites : ainsi, la ville de Zubayr, au sud-ouest de Basra, était entièrement sunnite et habitée en majorité par de récents immigrés en provenance du Nejd28. Les sunnites existaient aussi en très petites minorités dans toutes les villes du pays chiite, sauf à Basra et à Nâṣiriyya où ils constituaient des minorités importantes. Mais les chiites étaient largement majoritaires dans toutes les autres villes de leur région : dans le port de Basra, dans les nombreux petits centres urbains qui au sud de Baghdâd jalonnaient les vallées du Tigre et de l’Euphrate, mais aussi dans les quatre villes saintes du chiisme : Najaf, Karbalâ’, Kâẓimayn et Sâmarrâ’. A Baghdâd, les deux communautés musulmanes étaient à égalité. Les chiites se regroupaient principalement dans certains quartiers de la rive orientale là où s’étend la majeure partie de la ville et dans les faubourgs de la rive occidentale en direction de Kâẓimayn. En dehors des villes, ils vivaient, selon l’expression lapidaire de Bernard Vernier, « surtout en tribus arriérées, farouches, ravagées par le paludisme et la bilharziose »… « composées tantôt de fellahs sédentaires, tantôt de nomades éleveurs de buffles, de moutons, de chèvres et très peu de chameaux »29.
31Les douze tribus Ma’dân, le « peuple des roseaux », titre d’un des rares ouvrages en français sur cette population30, vivaient dans le plus impénétrable des marais d’al-’Amâra. La démarcation imprécise entre ces sols amphibies l’était tout autant entre sédentaires et nomades chiites. Toutefois, ce semi-nomadisme des paysans et des éleveurs chiites du sud ne peut être comparé aux grandes transhumances des tribus chameliè-res : il ne s’agissait que de courts déplacements aux marges des zones aquatiques. De façon symbolique, il semblait que les Arabes chiites en Irak avaient tourné le dos au nomadisme tel qu’il se pratiquait encore dans les déserts de l’ouest et du sud-ouest. Les tribus arabes chiites des campagnes formaient le premier groupe social du pays en importance démographique. Sur une population totale estimée approximativement à deux millions et demi d’habitants à la veille de la Première Guerre mondiale, elles constituaient une masse compacte d’environ un million de personnes, regroupées sur un même territoire et partageant des valeurs communes, et sans laquelle rien ne semblait pouvoir se faire. C’était là un élément d’une portée considérable sur l’équilibre des forces communautaires dans les vilayets. C’était aussi la promesse d’une formidable puissance pour qui saurait les gagner à sa cause.
32Avec seulement environ 20 % de la population totale, les Arabes sunnites arrivaient loin derrière les chiites. Mais les Arabes ne constituaient que la moitié environ de la communauté sunnite des trois vilayets, l’autre moitié étant essentiellement composée de Kurdes, et dans une moindre mesure de Turkmènes et de Turcs envoyés par le gouvernement. Les Arabes sunnites sont tous hanafites, comme on l’est en Turquie, en Inde, en Asie centrale, et de façon générale dans les contrées marquées par l’Empire ottoman31. Le hanafisme, en tant que rite officiel de la Sublime Porte, bénéficiait d’un traitement de faveur. Le fait qu’Abû Ḥanîfa (700 environ-767), surnommé « al-imâm al-a’ẓam » (l’imam suprême), ait vécu et soit enterré à Baghdâd, conférait au sunnisme irakien des lettres de noblesse. C’est autour du tombeau d’Abû Ḥanîfa que s’est développé le quartier sunnite d’al-A’ẓamiyya, du nom du fondateur du rite, auquel font face, sur la rive opposée du Tigre, les dômes scintillants d’or de deux Imams chiites. L’espace urbain présente ainsi un puissant symbolisme.
33La vallée de l’Euphrate au nord-ouest de Baghdâd et celle du Tigre entre Baghdâd et Mosul sont les deux principaux axes de la zone arabe sunnite. Géographiquement parlant, cela correspond à la Djézireh, à laquelle il faut ajouter les déserts de l’ouest et du sud-ouest, domaine des grands nomades. Cette zone occupait la moitié environ du vilayet de Mosul et correspondait plus particulièrement aux plaines des livas de Mosul et de Kirkûk. Dans le liva de Baghdâd, outre la capitale, les Arabes sunnites étaient majoritaires dans les circonscriptions de ’Ana, de Khurâsân, et représentaient une proportion appréciable de la population dans les circonscriptions de Mandalî, Sâmarrâ’ et Kâẓimayn. Dans ces deux derniers « qaẓâ’-s », l’arrière-pays des deux villes saintes chiites était entièrement arabe sunnite. Indiscutable également était le caractère arabe sunnite des petites villes du Haut-Euphrate comme ’Ana, Hadîtha, Alûs, Dulaym, et celles du Haut-Tigre comme Takrît. Outre les minorités chiites déjà évoquées, il y avait en bordure de cette zone, à la limite avec les régions kurdes et le long de la vieille route militaire Baghdâd-Mosul-Istanbul, un chapelet de colonies turkmènes.
34Dans les grandes villes, les Arabes sunnites étaient majoritaires à Mosul, et presqu’à égalité avec les communautés chiite et juive à Baghdâd. Ils étaient représentés dans les principales villes du pays, mais de façon minoritaire au sud de Baghdâd. Les Arabes sunnites constituaient la quasi totalité des élites dirigeantes locales ce qui explique ce caractère citadin. Toutefois, ces élites étaient réduites à quelques grandes familles. La proportion de citadins parmi les Arabes sunnites, quoique supérieure à celle des chiites, était à l’image d’un pays qui était majoritairement rural. La plupart étaient des agriculteurs dans le Haut-Euphrate et la Djézireh. Enfin, il y avait les grandes tribus chamelières qui nomadisaient dans la « bâdiyat ash-Shâm » et les déserts du sud-ouest attenant à la péninsule arabique, et qui étaient tous sunnites. Le nombre des nomades diminuait cependant rapidement : de 35 % en 1867, ils ne représentaient plus que 17 % de la population irakienne au début du siècle32.
35Du fait de leurs relations économiques, les régions de Mosul et du Haut-Euphrate étaient essentiellement tournées vers la Syrie sunnite et vers la Turquie. Il n’est pas exagéré de dire que les habitants Arabes de Mosul se sentaient alors en tous points plus proches des Arabes de Syrie, et en particulier d’Alep, que des chiites du centre et du sud du pays. L’antipathie des deux communautés était d’ailleurs réciproque et les chiites, de leur côté, évitaient les contacts avec les sunnites.
36Les montagnes du nord et du nord-est constituent le cœur de l’habitat traditionnel des Kurdes, même si ceux-ci ont eu tendance, au fil des siècles, à descendre vers les villes du piémont et des plaines, notamment Kirkûk et Mosul. Les Kurdes, qui étaient regroupés de façon compacte dans le vilayet de Mosul, ne représentaient qu’une petite partie — peut-être un quart ou un cinquième — de l’ensemble de la population kurde, répartie sur un vaste territoire, de l’Anatolie orientale à la Perse, en passant par quelques zones occupées par les Russes au début du xixe siècle, un territoire également revendiqué par les Arméniens. Mais, divisés entre l’Empire ottoman et la Perse, les Kurdes étaient pour les deux tiers des sujets ottomans. Au sein de l’Empire, ils se partageaient entre cinq vilayets dont celui de Mosul, situé à l’est, couvrait la partie la plus méridionale du Kurdistan ottoman. La moitié du liva de Mosul était kurde, en particulier les « qaẓâ’-s » de Dohûk, ’Amâdiyya, Zâkho, ’Aqra et une partie du « qaẓâ’ » de Sinjâr. La totalité du sandjak de Sulaymâniyya l’était également, ainsi que les deux tiers de celui de Shahrizûr. Les Kurdes formaient une communauté bien distincte avec une conscience très forte de leur identité basée sur leur langue33, leurs coutumes et le souvenir de leurs principautés indépendantes34. A part de petits groupes de chiites, appelés les Kurdes Faylis, la majorité des Kurdes était sunnite mais, à la différence du rite officiel ottoman, ils étaient chaféites. Les « qâḍî-s » des régions kurdes étaient ainsi amenés à officier selon les deux rites, hanafite et chaféite. Les confréries religieuses, notamment les Qâdiris et les Naqshabandis35 étaient très influentes. La vivacité du soufisme est en effet une caractéristique essentielle de la religiosité kurde. Cependant, l’homogénéité des Kurdes en langue et en culture était loin d’être complète : parmi les trois régions historiques, le Bahdinân, entre le Grand Zâb et la frontière de Van, le Sorân, entre les deux Zâbs, et la région des Bâbân, du Petit Zâb à Diyâla, les premiers parlaient le dialecte « kurmandjî », et les seconds, comme la majorité des Kurdes de Perse, le « soranî ». Convaincus de leur supériorité sur les Turcs et les Arabes 36, ils se différenciaient nettement des derniers par leur caractère, leur environnement et leur costume, mais leur ressemblait beaucoup dans l’organisation sociale. Comme chez les Arabes, le semi-nomadisme était relativement répandu (le nomadisme se limitant à quelques tribus), et les allégeances tribales et de clan prévalaient partout. C’était la base de l’organisation sociale au Kurdistan.
37Les Kurdes étaient essentiellement des ruraux, pasteurs (les moutons et les bovins remplaçaient les chameaux des terres plates de l’Irak arabe) et agriculteurs. Leur sens de l’arboriculture, en particulier, les distinguait nettement des autres Irakiens. De nombreux poèmes reflètent l’amour qu’ils portent à leurs vergers où poussent pommes, poires, noisettes et pistaches. Le pouvoir appartenait de façon héréditaire aux « âghâ-s », aux « beg-s »37, et aux chefs des confréries soufies, qui étaient en même temps les plus gros propriétaires terriens.
38C’est chez les agriculteurs kurdes, plus que chez le « fellâh » arabe, qu’on trouvait une véritable paysannerie attachée à sa terre de père en fils. Ce lien à la terre seigneuriale faisait que les rapports existant entre les « âghâ-s » et les paysans tenaient du servage. La tyrannie des « âghâ-s » se manifestait plus particulièrement envers les « miskîn-s » (littéralement « les misérables »), partie détribalisées de la population rurale, de telle sorte qu’un rapport britannique en 1919, pouvait comparer ce pouvoir à celui du « baron féodal anglais à l’époque de Stephen »38.
39La configuration du relief avait contribué à maintenir les clans rivaux, eux-mêmes regroupés en tribus opposées les unes aux autres. La société tribale, à la fonction essentiellement guerrière, dominait les paysans Kurdes détribalisés. En rebellion presque continuelle contre les pouvoirs centraux des deux grands Etats dont ils dépendaient, mais aussi perpétuellement divisés par leurs luttes de clans, les Kurdes n’avaient pas, au début du xxe siècle, manifesté ce qu’on pourrait appeler une conscience nationale. L’exaltation du souvenir des principautés kurdes indépendantes comme celle de Bârzân au xe siècle, puis celles de Hakkâri et de Bohtân au xve et xvie siècles, signifiait davantage la gloire d’une dynastie et d’une famille que celle d’une patrie kurde.
40En 1900, l’indépendance des vallées kurdes appartenait au passé. Les dernières principautés de Bahdinân, Sorân et Bâbân avaient été détruites entre 1837 et 1852 par suite des campagnes de l’armée ottomane. D’une façon générale, le xixe siècle s’était caractérisé par la reprise en main du Kurdistan par la Porte et par l’établissement d’un contrôle ottoman effectif, du moins dans les régions accessibles. Des « qâ’maqâm-s » et des « mudîr-s » turcs s’étaient établis dans chaque circonscription, et les Kurdes, en retour, fournissaient de nombreux fonctionnaires et soldats à l’Empire. La classe éduquée, par contraste avec les Arabes, était en revanche très réduite. Il n’y avait pas d’intelligentsia kurde, à part quelques personnalités établies à Istanbul ou émigrées en Europe.
41Dans les montagnes difficilement accessibles, de fortes communautés telles que les Zangana, les Jabbârî, les Tâlabânî, les Girdî, les Surchî, les Khushnau, les Pîrân, les Pishdar, les Brâdôst et d’autres, continuaient à conférer à leurs « âghâ-s » et à leurs « beg-s » une autorité bien supérieure à celle des fonctionnaires turcs. Les clans kurdes, souvent répartis des deux côtés de la frontière turco-persane, constituaient une entité inassimilable et l’autorité du gouvernement sur les zones montagneuses resta très précaire jusqu’à la fin de la domination ottomane. Traditionnellement armés, ces clans faisaient régner une insécurité permanente dans les régions qu’ils contrôlaient, défiant l’autorité du gouvernement, refusant de payer les impôts et coupant les lignes de télégraphe. Les Hamawand du district de Baziyân, la plus célèbre des tribus vivant du brigandage, poussaient leurs attaques jusqu’en territoire russe, terrorisaient les campagnes de Kirkûk, puis s’évanouissaient dans les montagnes dès que l’armée ottomane apparaissait. Les Jâf, qui nomadisaient entre la Perse et l’Empire ottoman, mettaient continuellement en échec l’autorité du gouvernement à partir de leur place forte de Ḥalabja. Le pouvoir héréditaire des chefs tribaux kurdes était dans certains cas renforcé par un statut religieux acquis en tant que sayyids ou chefs des confréries soufies. Les cheikhs de Bârzân, toujours prompts à passer la frontière persane, et dont le prestige religieux avait attiré nombre de tribus, exerçaient une influence considérable sur les membres de la confrérie Naqshabandiyya. Ils entretenaient une véritable cour dans une région inaccessible entre le Grand Zâb et le pays Zibârî et se refusaient à témoigner la moindre marque de respect pour le gouvernement. Les sayyids Barzinjî de Sulaymâniyya, qui fournissaient depuis longtemps ses chefs à la communauté mystique de la Qâdiriyya dans la ville, faisaient régner la terreur, servis par de véritables bandes de brigands. Quant aux Harki, ils continuaient à passer chaque année du territoire ottoman au territoire persan, au gré de leur transhumance. Tous les éléments étaient réunis pour faire de ces zones montagneuses une terre de prédilection pour le brigandage : un relief difficile, une population identique des deux côtés de la frontière (il était difficile de distinguer les Kurdes de nationalité ottomane des Kurdes relevant du pouvoir persan), un passage facile en Perse, l’hostilité croissante des tribus kurdes aux tentatives des Ottomans de contrôler la région. Les guerres entre « âghâ-s » rivaux et les nombreux actes de brigandage exigeaient la mobilisation permanente d’une patrouille entière de « ẓapṭiyye » qui devait souvent appeler à la rescousse une compagnie dépendant de la garnison locale.
42Au moment de l’arrivée au pouvoir des membres du comité Union et Progrès en 1908, les montagnes kurdes du vilayet de Mosul avaient connu trois décennies de paix relative. Après les grandes révoltes qui avaient jalonné le xixe siècle39, la Porte avait en effet cherché à se réconcilier avec les grands chefs tribaux kurdes. La politique du sultan Abdülhamit II avait consisté à associer au pouvoir les « âghâ-s », les « beg-s » et les chefs des confréries soufies et à utiliser les capacités guerrières de leurs hommes. Ce fut la mise sur pied, à partir de 1890, des premiers régiments de « ḥamîdiyye-s »40, formations de cavalerie basées sur la structure tribale. Sous la bannière nouvelle du panislamisme, les chefs kurdes acceptèrent avec fierté les décorations et les pensions que le souverain ottoman leur prodiguait. L’envoi de leurs fils dans les écoles tribales et militaires d’Istanbul se fit parallèlement à l’émergence des premiers cercles d’intellectuels kurdes41- Des terres furent attribuées à certains « âghâ-s » ou vendues en priorité, en particulier, à la puissante famille des Jâf qui se trouva à la tête des plus grands domaines. Investis d’une autorité supplémentaire par le sultan-calife qui les utilisait comme relais à son pouvoir, cheikhs, « âghâ-s », « beg-s » et chefs des confréries soufies kurdes devaient manifester une fidélité sans faille au « bon et pieux Ḥamîd Bâbâ » comme les Kurdes appelaient communément le sultan.
43Mais l’arrivée au pouvoir des Jeunes-Turcs marqua une rupture importante dans les rapports avec la Porte. Comme dans le reste des provinces de l’Empire, elle souleva des espoirs qui furent vite déçus. D’une façon générale, les Kurdes attendaient du relatif libéralisme dont les échos leur parvenaient d’Istanbul davantage de liberté. C’était pour les chefs kurdes la promesse d’une plus grande autonomie, pour la masse des paysans et des pasteurs, la libération des prisonniers, la fin de l’arbitraire de la bureaucratie ottomane, la possibilité d’échapper aux impôts et pour l’élite kurde en formation la reconnaissance de la personnalité kurde par une reconnaissance de leur langue.
44C’est au lendemain de la révolution constitutionnelle que les premières ébauches d’organisations kurdes se firent jour42. Il s’agissait plus d’une aspiration confuse à davantage d’autonomie qu’un soutien aux principes constitutionnels ou aux nouvelles idées du pouvoir qui, mal expliquées par les fonctionnaires turcs et déformées à dessein par les religieux, devaient vite paraître suspectes aux yeux de la population43. Après la destitution d’Abdülhamit, la politique chauvine des Jeunes-Turcs amena l’interdiction de toutes les associations, écoles et publications non-turques. Les animateurs de celles-ci furent emprisonnés ou exécutés. Le gouvernement renoua, face à la multiplication des révoltes, avec les grandes expéditions de l’armée telles qu’elles étaient menées au xixe siècle. En 1908, les Hamawand étaient entrés en rebellion permanente. Les campagnes ottomanes contre eux se soldèrent par des échecs. Il en fut de même pour l’expédition lancée contre les Jâf. Le régime des Jeunes-Turcs dut affronter au Kurdistan deux révoltes majeures. Il y eut d’abord celle qui aboutit à l’assassinat à Mosul en 1909 de cheikh Sa’îd Barzinjî, le chef religieux des Kurdes de Sulaymâniyya qui avait été le protégé d’Abdülhamit. Le meurtre, imputé aux unionistes, de cette personnalité religieuse vénérée dans l’ensemble du pays kurde, eut un énorme retentissement dans la population44. Les cheikhs de Bârzân prirent la relève : de 1910 jusqu’au début de 1912, une bonne partie du Kurdistan méridional se soulèva et les forces ottomanes eurent le plus grand mal à y rétablir leur contrôle45. Les membres de la petite intelligentsia kurde commencèrent à nouer des liens avec les mouvements des autres nationalités de l’Empire, notamment arménien et arabe. Et, sur la défensive, les Jeunes-Turcs devaient assouplir quelque peu leur politique envers les Kurdes46. Au moment de l’entrée en guerre de la Porte aux côtés des Empires centraux, c’est au nom de l’argument religieux qu’une partie de la population kurde répondra à l’appel du calife47. Le symbole représenté par le califat était, aux yeux de beaucoup de Kurdes, le critère essentiel légitimant leur appartenance à l’Empire ottoman. L’affaiblissement du lien religieux entre le sultan-calife et ses sujets, du fait de la politique jeune-turque, marquait aussi l’affaiblissement de la légitimité de la domination ottomane.
45Au moment du démembrement de l’Empire ottoman, les Kurdes restèrent donc partagés entre leur allégeance envers la Porte et leurs aspirations à l’indépendance. Les partisans de l’indépendance, s’ap-puyant sur les principes concernant le droit à l’autodétermination des peuples énoncés par le président américain Wilson, s’opposaient à ceux qui préconisaient un Kurdistan autonome au sein de l’Empire, sur la base de promesses qu’auraient faites les Ottomans en ce sens. Toutefois, lorsque tout espoir de voir l’autorité ottomane se rétablir se fut évanoui, il apparut que les Kurdes étaient peu désireux de troquer la domination turque pour celle de la Grande-Bretagne ou celle d’un Etat arabe qui n’avait même pas l’excuse de la légitimité religieuse48. Sir Arnold Wilson, à l’époque le principal responsable britannique à Baghdâd et pourtant réputé pour son opposition à l’idée de l’indépendance du Kurdistan, dira que « les Kurdes ne voulaient ni faire retour au gouvernement turc ni être placés sous contrôle du gouvernement irakien », et que, « au Kurdistan méridional, sur cinq personnes, quatre étaient partisans du plan de cheikh Maḥmûd de créer un Kurdistan indépendant »49. Au-delà de révoltes inhérentes à la nature tribale de leur société, les Kurdes avaient reconnu aux Ottomans le droit de les gouverner. Placés dans un nouveau contexte marqué par l’affirmation du nationalisme, ils ne reconnaîtront pas ce droit aux Arabes.
46Les autres communautés présentes dans les trois vilayet ottomans étaient, on l’a vu, des minorités représentant des populations réduites.
47Partageant avec les Kurdes la langue, le costume et les coutumes, les Yézidis se concentrent au djebel Sinjâr, à 70 kilomètres à l’est de Mosul, mais leur lieu saint, le tombeau de cheikh ’Adî, se trouve dans la plaine de la grande ville, dans le Shaykhân. Leur nombre, jamais important, était certainement inférieur à vingt mille à la fin de la domination ottomane. Les Yézidis furent souvent victimes de l’antipathie de leurs voisins kurdes et arabes (les razzias des tribus Shammar venant des plaines, en particulier, leur firent subir des pertes importantes). Appelés souvent à tort les « Adorateurs du diable », les Yézidis s’étaient acquis une solide réputation d’hérétiques et ne formèrent en conséquence jamais un millet (c’est-à-dire une communauté religieuse organisée et légalement reconnue) au sein de l’Empire. Cultivateurs pauvres et bergers, leur organisation sociale combinait le système tribal commun aux Kurdes et un système de castes religieuses hiérarchisées. La secte avait été fondée en 1130 par cheikh ’Adî un pieux personnage, condisciple de ’Abd al-Qâdir al-Gaylânî. Il s’agit donc d’une secte dérivée de l’islam et qui s’est située à ses débuts dans la mouvance du soufisme. Les Yézidis croient en la réhabilitation d’Iblîs, et honorent le dieu Paon, symbole de cette réconciliation. Ils vouent, d’autre part, un véritable culte au calife omeyyade Yazîd Ier (d’où leur nom) dont ils soutiennent la cause et la descendance contre les Abbassides. Chaque année, un pèlerinage au tombeau de cheikh ’Adî est organisé, comme s’il s’agissait d’une réplique de celui de La Mecque. La Porte organisa deux expéditions contre eux en 1840 et 1872 pour tenter de les rendre plus dociles. En 1872, les Ottomans les dispensèrent de la conscription, en raison des tabous alimentaires qu’observe la communauté. D’un particularisme plus jaloux que celui des autres Kurdes, ils vivaient à l’écart des autres communautés50.
48A la lisière du Kurdistan, des colonies de Turkmènes51 s’échelonnent sur un axe du nord-ouest au sud-est dans un certain nombre de villes comme Kirkûk, Altin Köprö, Erbîl, Kifrî, et dans les villages de Qara Ṭepe, Ṭûz Khûrmâṭû et Dâqûq, le long de la route Baghdâd-Mosul, ainsi qu’à Tall ’Afar, à mi-chemin entre Mosul et Sinjâr. Musulmans dans leur ensemble, les Turkmènes sont à une faible majorité sunnites, le reste de la communauté étant chiite. Ces derniers dominent à Tall ’Afar, Dâqûq, Ṭûz Khûrmâtû et Qara Ṭepe, c’est-à-dire dans les villages agricoles, tandis qu’à Alṭin Köprü, à Kirkûk et à Kifrî, des centres de plus grande importance davantage marqués par la présence ottomane, ils sont sunnites. Les Turkmènes sont d’abord les descendants des garde-frontières installés là par les califes abbassides afin de séparer Kurdes et Arabes. La Sublime Porte, à son tour, en avait fixé bon nombre au Kurdistan dans les régions de Kirkûk et de Mosul afin qu’ils montent la garde contre la turbulence des tribus kurdes. Jusqu’à la fin de la domination ottomane, les autorités favorisèrent la croissance des communautés turkmènes de Kirkûk et d’Erbîl qui, depuis longtemps, fournissaient à l’Empire de nombreux fonctionnaires. Dans les villages où ils vivaient, les cultivateurs n’avaient pas d’organisation tribale. La communauté représentait à la fin du règne ottoman un peu moins de cinquante mille personnes.
49Si les Kurdes, les Yézidis et les Turkmènes étaient presque tous confinés dans le vilayet de Mosul, il en allait tout autrement des résidents persans en Mésopotamie. Totalement absents au nord du djebel Hamrîn, ils se répartissaient dans certaines villes du centre et du sud de l’Irak. Leur grande concentration était à Najaf, Karbalâ’, Kâẓimayn et Sâmarrâ’, les quatre villes saintes du chiisme, et à Baghdâd (voir le chapitre « Les villes saintes »). Nous ne ferons que mentionner ici quelques traits concernant cette communauté, dont le rôle religieux et politique majeur sera examiné en détail dans les prochains chapitres. Les Persans étaient en effet, on le verra, les principaux animateurs de la plus importante manifestation non turque des vilayets de Mésopotamie.
50Généralement bilingues (arabe et persan), ils formaient une communauté exclusivement urbaine. La langue et la culture persanes étaient d’ailleurs largement répandues dans les cités où ils s’étaient implantés. On les retrouvait dans toutes les classes : propriétaires terriens, ulémas, étudiants en sciences religieuses, jusqu’aux colporteurs et aux mendiants. Nombreux étaient parmi eux les pèlerins aux mausolées des villes saintes qui s’étaient par la suite installés en Irak. Leur nombre au moment des pèlerinages pouvait atteindre plusieurs dizaines de milliers. On venait également de Perse par milliers afin d’enterrer les morts dans la terre sainte de Najaf. La route de Kermânshâh servait d’axe principal au transit avec la Perse ; à celui des pèlerins comme à celui des marchandises. Comme les chiites avaient toujours été la cause d’un grand embarras pour le pouvoir ottoman, cette communauté persane, dont les liens avec le pays d’origine, traditionnel ennemi de la Porte, restaient forts, était regardée avec suspicion par les Ottomans. Témoins de l’influence exercée par le grand pays voisin, des consulats persans s’étaient établis dans de nombreuses villes du sud de l’Irak, avec en plus un consulat général à Baghdâd.
51Les Lurs partageaient avec les Persans la nationalité iranienne et le chiisme. Ces paysans des montagnes du sud du Zagros étaient familiers à Baghdâd et à Basra, où ils étaient portefaix, un métier dont ils avaient le monopole. On les retrouvait aussi dans les régions de Gharrâf et du Moyen-Euphrate, comme commerçants et artisans, où on les appelait Kurdes Faylis, nom qui s’appliquait aux Kurdes chiites. Les Lurs, dont le nombre était de quelques milliers, étaient majoritaires dans les villes frontalières de Mandalî et de Badra, ainsi que dans les villages alentours.
52Quant aux juifs de Mésopotamie, ils s’enorgueillissaient d’être la plus ancienne communauté de la diaspora puisque leur présence remontait, assuraient-ils, à la captivité de Babylone. La communauté juive représentait la plus importante minorité des trois vilayets. Ses effectifs s’étaient encore accrus au début du xxe siècle du fait de l’émigration vers Baghdâd de nombreux juifs iraniens fuyant les persécutions52. Ils se répartissaient en nombre plus ou moins grand dans presque toutes les villes depuis Van jusqu’au Golfe.
53Il s’agissait d’une communauté essentiellement urbaine et de langue arabe, bien que certains, ceux de Sulaymâniyya et de Râwandûz, parlassent le Kurde. Selon Hanna Batatu, « les juifs d’Irak étaient Arabes dans leur langue, leurs proverbes et leurs superstitions »53. A Baghdâd, avec environ 53 000 âmes en 1908 selon Habîb Chiha54, ils surpassaient en nombre les minorités turque, persane et chrétienne réunies et il s’en fallait de peu qu’ils ne dépassassent les Arabes sunnites55. Sur les 150 000 habitants que comptait alors la ville, ils en représentaient plus de 35 %. En 1920, la communauté était estimée à approximativement 90 000 âmes56. De nombreux juifs des Indes étaient d’origine baghdadie. L’émigration des juifs d’Irak vers les Malabars avait débuté dès le ixe siècle57, mais elle prit une grande ampleur au cours du xixe siècle58. Et les liens commerciaux demeurèrent étroits entre les juifs d’Irak et ceux du sous-continent indien.
54La polarisation de la richesse était une caractéristique majeure de la communauté. En 1910, un rapport destiné au consulat britannique de Baghdâd estimait que, parmi les juifs de la ville, les riches commerçants et « ṣarrâf-s » (spécialisés dans les transactions d’argent, ils étaient à la fois courtiers, agents de change et banquiers) représentaient 5 % de la communauté, les petits commerçants, les employés aux revenus moyens et les intermédiaires 30 %, et les pauvres 60 %. Le rapport précisait même que 5 % étaient des brigands professionnels59. Selon d’autres sources, la majorité des juifs « était en permanence au bord de la famine »60. Un observateur français, Denis de Rivoyre, décrit les quartiers juifs pauvres de Baghdâd comme « le domaine de la misère dans toute son horreur »61. Les juifs de la ville vivaient dans leurs quartiers à at-Tawrât, Taḥt at-Takiya, Abû Sayfayn et Sûq Ḥannûn, ainsi que dans une partie du quartier d’al-Qushal. Certains, à Mosul et dans le nord, appartenaient aux couches les plus déshéritées et les plus arriérées de la population62.
55Toutefois, la réussite de l’élite commerçante juive de Mésopotamie avait dépassé les frontières de l’Empire et avait pris, pour certaines familles, une véritable allure d’épopée. A Baghdâd, les juifs dominaient le commerce avec les Arméniens63. Une note confidentielle du consulat britannique de la ville datée de 1910 affirmait que « les juifs ont littéralement monopolisé le commerce local et que ni les mahométans ni les chrétiens ne sont en mesure de rivaliser avec eux »64. En 1920, des sources britanniques confirmeront la prééminence des juifs dans le commerce de la nouvelle capitale irakienne65. S’ils avaient un rôle mineur à Mosul, en revanche, une grande partie du commerce de Basra était entre leurs mains66. Qu’ils soient commerçants, riches propriétaires terriens ou notables, aucune suspiscion quant à leur allégeance politique envers la Porte ne semblait se faire jour. Même si leur statut était inférieur à celui des musulmans, les juifs, en particulier ceux de Baghdâd, vivaient dans une atmosphère de tolérance au sujet de laquelle les témoignages semblent unanimes(67). Quelques riches familles juives possédaient des terres aux environs de Baghdâd, de Basra et de Ḥilla, mais la crainte des tribus dissuada la majorité d’investir dans la terre68.
56De même que les chrétiens, les juifs formaient un millet séparé au sein de l’Empire et jouissaient d’une certaine autonomie dans la gestion de leurs affaires communautaires et personnelles. Tant qu’ils furent exemptés du service militaire, c’est-à-dire jusqu’en 1909, ils durent payer la « ’askariyya », taxe qui fut longtemps prélevée par l’intermédiaire des rabbins. Le Grand Rabbin, le « ḥakhâm bashi », recevait un appointement directement de la Porte et avait un contrôle sur les affaires religieuses et civiles de la communauté69. Des rabbins-juges, les « dayyanîm », statuaient en matière de mariage, de divorce et de testaments70. Jusqu’en 1890, les « ḥakhâmîn », la classe religieuse juive, furent exemptés d’impôts71. Prenant peu de part à la vie publique, les juifs administraient leurs propres écoles et leurs synagogues. L’école française de l’Alliance israélite universelle, fondée en 1864, était, avec les écoles chrétiennes, parmi les meilleures des vilayets. Le programme des études et les méthodes d’enseignement y étaient ceux des écoles européennes. L’école de l’Alliance ouvrit d’abord ses portes à Baghdâd en 1865, mais d’autres écoles furent fondées à Basra en 1903, puis à Mosul et à Ḥilla en 1907, à al-’Amâra en 1910, et à Khânaqîn en 191372.
57La prospérité des juifs irakiens a correspondu à la montée des intérêts britanniques dans les vilayets de Mésopotamie. La croissance rapide de la population juive de Baghdâd dans la seconde moitié du xixe siècle avait accompagné la pénétration en force des Anglais sur les marchés locaux73. Certes, juifs et Britanniques s’étaient souvent trouvés en position de concurrence. Mais la coincidence entre l’ascension commerciale des juifs et l’expansion du commerce britannique est un fait incontestable. Toutefois, la réussite de familles juives dans ce domaine n’était pas une nouveauté. L’interdiction coranique de l’usure fut souvent avancée comme la raison pour laquelle les musulmans avaient délaissé les activités bancaires et financières. De fait, cette interdiction existait aussi pour les juifs, mais était limitée à leurs coreligionnaires. Grâce à leur bonne connaissance du marché commercial et financier et à leur sens aigu des affaires, les juifs avaient été sollicités plus d’une fois par les Ottomans et les Mamlûks. Ces derniers avaient souvent nommé des juifs à la fonction de « ṣarrâf bashi » (banquiers en chef). Et c’est parmi la famille des Sâsûn que les « ṣarrâf bashi-s » de Baghdâd furent pendant longtemps choisis74. Certains « ṣarrâf bashi-s » acquirent même des positions élevées dans le monde de la politique75. Les relations des commerçants juifs de Baghdâd avec les communautés juives hors des frontières, leur monopole sur toutes les transactions financières, leur statut de « protégés » de puissances étrangères (la Grande-Bretagne et la France en particulier) leur avaient permis de dominer le monde des affaires, avec, il faut le dire, la bienveillance relative des autorités. L’abolition en 1813 de la Compagnie orientale des Indes offrit aux juifs de Baghdâd l’opportunité de faire des importations directement des Indes, en liaison avec la branche de leur famille qui y avait émigré. Les Sâsûn, qu’on surnommait les « Rothschilds de l’Orient », étaient à la tête d’un véritable empire commercial et ceux dont les ramifications familiales étaient les plus étendues ; une partie importante de la famille étant établie à Bombay76. La famille Sâsûn partit même à la découverte des marché chinois et japonais.
58Des branches des familles Yehûda et Ezra s’étaient, pour leur part, installées à Calcutta77. Leurs relations avec les juifs d’Istanbul, des Indes, de Perse et d’Angleterre expliquent le succès qu’ils rencontrèrent dans le commerce vers les Indes, la Mésopotamie et la Perse des textiles fabriqués en Angleterre. Un rapport consulaire britannique daté de 1879 affirmait sans la moindre ambiguïté qu’à Baghdâd, les juifs monopolisaient toutes les transactions sur les produits anglais78. En 1910, tout le pouvoir de la communauté juive était entre les mains de huit des plus riches familles : trois commerçants, trois « ṣarrâf-s », un propriétaire terrien et un actionnaire79. Parmi les commerçants juifs les plus influents, il y avait, outre les Sâsûn, des hommes comme Ḥasqal Shammâsh, Sha’ûl Ḥaysqal, Yehûda Zulûf, Zion Bikkor et Ezra Ishâq Ṣâliḥ80.
59Ces grands commerçants juifs ont été les vecteurs de la pénétration des intérêts commerciaux étrangers dans les vilayets de Mésopotamie. Ainsi, la compagnie Sâsûn de Baghdâd, qui représentait les plus grands commerçants de Bombay, possédait-elle des usines de textile à Manchester, et se trouvait en relation étroite avec la famille Rothschild à Londres81. Des sociétés juives s’étaient acquises des positions de monopole dans certains secteurs, comme c’était le cas du textile ou de l’exportation vers les Etats-Unis du bois de réglisse82. La majorité des grossistes de textile, particulièrement ceux de Basra, étaient des juifs. Avec leurs agents à Manchester, Londres, Bombay, Istanbul et Paris, leur suprématie commerciale était incontestable, là où les chrétiens avaient été obligés de s’incliner et les musulmans contraints de s’associer.
60La communauté juive salua l’arrivée au pouvoir des Jeunes-Turcs, dont les idées influencées par l’Europe rejoignaient celles de l’élite commerçante juive. Celle-ci entreprit de soutenir financièrement les comités locaux Union et Progrès, et le poids que cette élite avait acquis à Istanbul auprès des Jeunes-Turcs ne fut pas étranger à ce soutien. La nomination de Djâvîd Bey, député juif de Salonique, comme ministre des Finances des Jeunes-Turcs en fut la meilleure illustration. L’implication des juifs dans le mouvement jeune-turc ne prit toutefois pas l’ampleur que lui attribueront par la suite les nationalistes arabes. Elle se limita à quelques personnalités. Lors des premières élections à la Chambre, dont la séance inaugurale eut lieu le 17 décembre 1908, il y avait, sur les quatre députés du liva de Baghdâd, un juif, Sâsûn Ḥasqayl, qui fut régulièrement réélu lors des scrutins suivants, en 1912 et en 191483.
61La révolution jeune-turque permit la floraison d’activités culturelles au sein de clubs et d’associations, ainsi que le développement limité d’une presse juive84. En 1910, un projet, émanant de la section de Berlin de l’Association générale de colonisation juive, circulait dans les cercles de la capitale proches du pouvoir. Il apparut que certains membres de la communauté juive tentaient de convaincre les unionistes d’établir des colonies juives en différentes régions de l’Empire et en particulier en Mésopotamie. Mais ce projet, que certains poussèrent jusqu’à prévoir la fondation d’un Etat juif autonome en Irak, fut définitivement enfoui dans les bouleversements de la Première Guerre mondiale85. Quant à la propagande sioniste, elle rencontra à cette époque peu d’écho en Mésopotamie. Bien que l’élite commerçante juive fût limitée à quelques familles, elle avait réussi à amarrer l’ensemble de la communauté aux intérêts politiques de la Grande-Bretagne. A travers la tourmente de la Première Guerre mondiale, les juifs d’Irak virent dans la fidélité à la Grande-Bretagne leur unique planche de salut.
62Peu après l’arrivée de Fayṣal à Baghdâd, Gertrude Bell décrit bien, dans une de ses lettres datée du 20 juillet 1920, l’état d’esprit de la communauté : « Lundi, la communauté juive a donné une grande réception en l’honneur de Fayṣal à la demeure officielle du Grand Rabbin. »…« La cérémonie commença à sept heures trente le matin dans la grande cour de la maison »…« la cour était remplie de notables assis en rangées, de rabbins juifs avec leurs turbans, et leurs châles sur les épaules, de chefs chrétiens, avec tous les ministres arabes et pratiquement tous les chefs musulmans en un mélange détonnant de noir et de blanc des robes des religieux »…« Les discours en ces occasions sont toujours formels. Mais ils présentaient cette fois un intérêt particulier, car personne n’ignorait les tensions existantes et la crainte des juifs qu’un gouvernement arabe ne signifie le chaos. Mais ils reprirent confiance, en raison de l’attitude ostensiblement éclairée de Fayṣal. Ils apportèrent les rouleaux de la Torah dans leurs cylindres d’or qui furent embrassés par le Grand Rabbin, puis par Fayṣal, à qui ils offrirent un petit fac-similé en or des tables de la Loi et un beau Talmud. »…« Fayṣal fit une grande impression »…« Les juifs furent ravis de son insistance à les considérer comme une seule race avec les Arabes, et à célébrer leur amitié »…« mais ils furent aussi ravis de ses allusions au soutien britannique »86.
63Un peu moins nombreux que les juifs, les chrétiens étaient surtout divisés en de multiples rites. Les communautés chrétiennes des vilayets constituaient autant de millets autonomes avec leurs propres églises, leur clergé, leur patriarche et leurs écoles87. C’était le cas des Arméniens, quelques milliers répartis dans les villes, en particulier Baghdâd et Basra, sans pour autant connaître une concentration particulière en une région donnée. La plupart était venue en Irak par suite des persécutions dont ils avaient été l’objet à la fin du xixe siècle dans les vilayets situés plus au nord. Les nestoriens, qui s’appelaient eux-mêmes « Assyriens »88, étaient jusqu’à la Première Guerre mondiale peu nombreux dans le vilayet de Mosul (la majorité vivant encore dans la région de Hakkâri) et étaient confinés à l’extrême nord du « qaẓâ’ » de ’Amâdiyya89.
64Les jacobites et les syriaques catholiques avaient quelques familles à Mosul, ainsi que des monastères situés dans les montagnes au nord de la ville. Les Arméniens catholiques, les grec-orthdoxes, les latins, très peu nombreux, et quelques protestants complétaient cette mosaïque confessionnelle. Surtout, il y avait la communauté chaldéenne, la plus importante communauté chrétienne des trois vilayets, anciens nestoriens ralliés au catholicisme et qui étaient descendus de leurs montagnes pour s’établir à Mosul et dans les villages environnants. En 1920, l’ensemble des confessions chrétiennes ne dépassait pas 80 000 âmes. En grande majorité citadins, à l’exception des Assyro-chaldéens, les chrétiens présentaient un degré d’arabisation plus poussé dans les grandes villes, les autres langues, utilisées concurremment avec le turc et l’arabe, étant le syriaque et l’arménien.
65A Baghdâd, les Arméniens occupaient, aux côtés des juifs, des positions prépondérantes dans le commerce. Négociants et fonctionnaires pour beaucoup, ils s’étaient aussi spécialisés dans certains métiers comme tailleurs et hôteliers. Leur sort ne fut pas modifié par les événements tragiques de 1894-1896 dans les vilayets septentrionaux.
66La situation des Assyriens, en majorité ruraux et vivant au milieu des Kurdes, était bien différente. Assyriens et Kurdes partageaient la même structure sociale basée sur le tribalisme et vivaient traditionnellement en symbiose. La cordialité des rapports entre le patriarche nestorien et les émirs kurdes du Hakkâri, notamment au xixe siècle, est restée le meilleur symbole de cette entente entre Kurdes et Assyriens. Davantage libérés des liens tribaux que leurs frères assyriens, grâce à la vie citadine, et moins repliés sur eux-mêmes, grâce à leur union avec Rome et à l’action des dominicains de Mosul, les chaldéens avaient réussi à s’imposer dans certains domaines, comme ceux de Tall Kayf qui bénéficiaient du monopole de l’emploi sur les bateaux à vapeur remontant le Tigre90. C’était également des chrétiens qui, par ailleurs, monopolisaient le commerce des caprins dans les régions kurdes91.
67Les subtiles distinctions entre les différentes sectes chrétiennes signifiaient peu de choses pour les Turcs ou pour les Arabes musulmans. Les chrétiens jouissaient d’un statut supérieur à celui des juifs et des Yézidis, mais évidemment inférieur à celui des musulmans. Généralement moins aisés que les riches commerçants juifs, ils étaient aussi moins exposés à la jalousie des autres. La suspicion qui entourait les Arméniens en Anatolie, après les massacres de 1894-1896, n’était pas de mise dans les trois vilayets.
68A la différence des juifs, les chrétiens étaient engagés dans certaines activités agricoles. Ils cultivaient leurs propres terres autour des villages au nord de Mosul où ils constituaient une population homogène. Dans le sud, ils occupaient traditionnellement certaines professions comme petits commerçants, hôteliers et artisans. D’une façon générale, les chrétiens exerçaient, outre les métiers d’artisans, des professions libérales, bureaucratiques ou commerciales où ils mettaient à profit le réseau de relations qu’offraient les diasporas. Leur bonne connaissance des langues étrangères leur conférait, d’autre part, une place de choix dans l’enseignement de celles-ci. Comme les juifs, ils furent exemptés du service militaire, payant la taxe d’exemption, jusqu’aux mesures prises par les Jeunes-Turcs, qui leur donnaient un statut officiellement égal à celui des musulmans. Chacune des communautés envoyait ses représentants au sein des Conseils administratifs de leurs circoncriptions. Au xixe siècle, sous prétexte de les protéger, la Sublime Porte avait astreint les Assyriens au régime commun appliqué aux communautés. Il s’agissait, dans le cadre de la politique de centralisation de l’Empire, de rétablir le contrôle d’Istanbul sur des régions qui avaient jusqu’alors échappé à la mainmise du gouvernement. Les Assyriens formèrent donc à leur tour un millet.
69Par l’intermédiaire des missions chrétiennes et des écoles, les puissances européennes avaient une influence culturelle importante sur ces communautés. La France, traditionnelle puissance protectrice des catholiques, et la Grande-Bretagne, qui s’était arrogée celle des Assyriens, avaient depuis longtemps utilisé les chrétiens de Mésopotamie comme principaux vecteurs de leurs activités culturelles. Depuis l’installation des capucins à Baghdâd en 1626, les missions, bénéficiant du régime des Capitulations, s’étaient multipliées sur l’ensemble du territoire (voir la première partie du chapitre IV sur le développement des intérêts britanniques en Mésopotamie). C’est à Mosul, sur l’imprimerie des dominicains, que fut imprimé en 1870 le premier livre dans les vilayets92. Les écoles chrétiennes, réputées comme les meilleures du pays, et assidûment fréquentées par les enfants des communautés chrétiennes, contribuèrent grandement à la formation de générations éduquées selon les méthodes européennes et à faire des chrétiens la communauté dont le niveau culturel était globalement le plus élevé93.
70Les chrétiens, comme les autres minorités, avaient accueilli avec enthousiasme l’arrivée au pouvoir des Jeunes-Turcs. L’idée de l’égalité entre les peuples et entre les confessions de l’Empire ne pouvait que les ravir. Ils se retrouvèrent, aux côtés des juifs, comme les plus fervents partisans des comités locaux Union et Progrès. Au sein du premier comité de Baghdâd, il y avait, sur sept membres, quatre chrétiens, dont le riche commerçant Ya’qûb Pasha ’Isâ’î qui en était le vice-président94. Plusieurs députés à la Chambre, représentant notamment le liva de Mosul, étaient des chrétiens. A l’instar des juifs, les chrétiens mirent à profit les bonnes dispositions des unionistes à leur égard pour développer leurs activités culturelles et associatives. L’ancien club de Baghdâd fondé en 1889, « al-Maḥfil al-Kâthûlîkî » (le Cercle catholique), vit son influence se décupler, tandis que d’autres associations, en particulier chaldéennes et grec-orthodoxes, se constituaient à Baghdâd et à Mosul.
71Toutefois, les chrétiens furent vite rebutés par la nature dictatoriale que manifesta rapidement le régime jeune-turc. Alors que les idées nationalistes semblaient s’imposer partout, et que l’Empire était attaqué de toutes parts par des puissances chrétiennes, ils observaient avec un mélange d’inquiétude et d’espoir les développements de la situation intérieure et internationale. Au moment de l’occupation britannique, les intérêts de chacune des confessions chrétiennes, très minoritaires dans un pays à plus de 90 % musulman, — et alors qu’une puissance chrétienne s’était substituée à la Porte —, devaient se résumer au traditionnel dilemme des minorités de l’Empire : se mettre sous la protection de puissances étrangères, au risque d’hypothéquer l’avenir de la coexistence avec les musulmans, ou tenter de maintenir leur position en coopérant avec ceux-ci dans une perspective nationaliste arabe. Les Assyriens et les Arméniens, chez lesquels la question confessionnelle se doublait de revendications nationales attisées par les promesses inconsidérées des Occidentaux, se placèrent sans ambiguïté du côté des Européens. Les catholiques, de par leurs liens avec la France, demeuraient attachés au maintien de son influence, notamment à Mosul. Les autres communautés réagirent d’une façon qui manifestait davantage leur appartenance à une communauté arabe.
72Les Turcs, enfin, officiellement maîtres du pays, étaient représentés en Irak par quelques dizaines de hauts fonctionnaires, par les femmes turques des familles citadines de la haute société, et par environ un cinquième des forces militaires et un dixième de la gendarmerie95. Mais cette communauté disposait d’un pouvoir disproportionné grâce à l’autorité du gouvernement dont elle se prévalait, grâce aux relations qu’elle entretenait avec les antichambres du pouvoir à Istanbul et grâce à la culture turque qu’elle représentait. Le turc était, en effet, partout la langue du gouvernement, des tribunaux, et des écoles d’Etat. Certains Arabes, bien qu’en nombre réduit, attirés par le prestige de la culture ottomane, s’identifiaient aux Turcs, tendance qui fut renforcée à la fin du règne de la Porte.
Notes de bas de page
1 Il s’agissait d’un livre abrégé où étaient rapportés les événements de l’année passée et même ceux depuis la conquête islamique. On y trouvait des informations générales sur l’histoire et la géographie du vilayet, et sur tout ce qui concerne la situation économique, sociale et sanitaire pour la période.
2 « Sâlnâme-i vilâyet-i Muṣul », (Annuaire du vilayet de Mosul), année 1330/1912 - Mosul - Edition Sanda - page 78.
3 ’Imâd Ahmad al-Jawâhirî : « Târîkh mushkilat al-ard fî al-’Irâq 1914 1932 » (Histoire du problème de la terre en Irak 1914-1932) - Baghdâd - 1978 (mémoire de maîtrise présenté à l’Université de Baghdâd), page 93.
4 Stephen Hemsley Longrigg : « Irâq, 1900 to 1950 » - Oxford University Press -Londres - page 7.
5 Muḥammad Salmân Hasan : « At-taṭawwur al-iqtiṣâdî fî al-’Irâq 1864 1958 » (le Développement économique de l’Irak) - Beyrouth - 1965 - page 53.
6 — « Al-Liwâ’ », numéro 3092 du 18 octobre 1909, éditorial.
« Al-Ahrâm », numéro 9627 du 13 novembre 1909.
7 « Al-Hilâl », tome 6, 1er mars 1913, page 374 - Le Caire.
8 R. A. Evans, Colonel temporaire : « Al-Khuṭûṭ al-asâsiyya li-ḥarb al-’Irâq 1914-1918 » (les Lignes essentielles de la guerre d’Irak 1914-1918) édité par les soins de la Revue militaire - Baghdâd - 1935 - page 9. Traduit en arabe par Bahâ’ ad-Dîn Nûrî à partir de l’anglais « Brief outline of the Campaign in Mesopotamia » - Londres - 1926.
9 « Baghdâd Year Book », recensement effectué par les Britanniques en 1919, et publié en 1920.
10 Habîb Chiha : « la Province de Baghdâd » - 1908 - Le Caire - page 165.
11 Estimations officielles parues dans « Ai-Iraq Year Book » (1922) page 44.
12 — « Sâlnâme-i vilâyet-i Baghdâd » 1312/1895 (Annuaire du vilayet de Baghdâd de 1312/1895), page 320.
– « Sâlnâme-i vilâyet-i Baghdâd » 1315/1898, page 190.
– « Sâlnâme-i vilâyet-i Baghdâd » 1321/1903, page 181.
– « Sâlnâme-i vilâyet-i Baghdâd » 1325/1907, page 345.
– « Sâlnâme-i vilâyet-i Baghdâd » 1329/1911, page 156.
13 « Sâlnâme-i vilâyet-i al-Basra » 1320/1902, page 170.
14 Fayṣal Muḥammad al-Irḥayim : « Taṭawwur al-’Irâq taḥta ḥukm al-Ittiḥâdiyyîn 1908-1914 » (l’Evolution de l’Irak sous le régime des Unionistes) - maîtrise de l’Université ’Ayn Shams au Caire - éditée à Mosul en 1975, page 278.
15 ’Alî Ẓarîf al-A’ẓamî : « Mukhtaṣar târikh Bâghdâd » (Un aperçu de l’histoire de Baghdâd) - Baghdâd - 1926 - page 249.
16 Née au xixe siècle en Iran, la foi bahaïe est un syncrétisme issu du chiisme, violemment condamnée par les ulémas chiites qui l’assimile à l’apostasie. Au début du siècle, les bahaïs étaient quelques milliers en Irak.
17 Les Sabéens ou Mandéens, qu’on appelle aussi « les chrétiens de Saint Jean », bénéficiaient au temps du Prophète de la considération due aux Gens du Livre. Descendants des premières sectes baptistes, faisant en quelque sorte transition entre le christianisme et le judaïsme, ils intégrent également dans leur dogme des éléments de mazdéisme. L’immersion dans l’eau des fleuves, en souvenir du Jourdain, joue un grand rôle dans tous leurs rites. Les Sabéens étaient moins de dix mille âmes au début du siècle et étaient répartis entre Baghdâd et le sud aquatique, à Nâṣiriyya, al-Qurna et Kût et al-’Amâra. Jusqu’à la fin de la domination ottomane, ils étaient essentiellement orfèvres et constructeurs de bateaux dans les villes et les villages du bas Irak. Leur langue liturgique est l’araméen. Avec leurs livres saints écrits en mandéen, une variante du syriaque, ils étaient alors l’une des communautés du pays la moins connue.
18 Les Châbâks, qui sont de langue kurde, professent une religion qui allie des éléments yézidis à certains aspects du chiisme et du manichéisme. Les Châbâks, qui ne comptent qu’une dizaine de milliers d’âmes, vivent près de djebel Sinjâr.
19 Ismâ’îl Beg Jawl : « Al-Yazîdiyya qadîman wa ḥadîthan » - Beyrouth - 1934 page 1.
20 Fayṣal al-Irḥayim : op. cit., page 106.
21 « Sâlnâme-i Baghdâd » 1321/1903, tableau numéro 2.
22 Muḥammad Salmân Ḥasan : « Economic development of Irak, Foreign Trade and Economic Development, 1864-1958 » - Beyrouth, 1965 - pages 52-53.
23 R. A. Evans : op. cit., page 9.
24 Recensement de 1919, voir note 9.
25 Hanna Batatu : « The Old Social Classes and the Revolutionary Movements of Irak » - Princeton University Press - New Jersey - 1978 - tableau 3-1 « Religious and Ethnie Composition of the Population of Irak in 1947, a Rough Estimate », page 40.
26 Muḥammad Salmân Ḥasan : op. cit., page 53.
27 Le royaume arabe des Lakhmides avait sa capitale à Ḥîra située près de la future Najaf. De 328 à 622, il servit de marche à l’Empire sassanide face à Byzance. Les rois sassanides s’étaient fait les protecteurs de la foi nestorienne qui était celle de la majorité des habitants.
28 La ville de Zubayr s’est développée à partir du tombeau de Zubayr, un compagnon du Prophète qui mourut en 656 en combattant ’Ali, avec pour enjeu la question de la succession du Prophète. La ville actuelle de Zubayr est beaucoup plus récente et date de la fin du xviiie siècle.
29 Bernard Vernier : « l’Irak d’aujourd’hui » - Armand Colin - 1963 - page 65.
30 Gavin Maxwell : « le Peuple des roseaux » - Paris - Flammarion - 1961. La lecture de l’admirable ouvrage de Wilfred Thesiger « The Arabs of the Marsh » (les Arabes des marais) est indispensable pour une avoir une connaissance approfondie des tribus des marais.
31 Le hanafisme est, avec le malikisme, le chaféisme et le hanbalisme, l’un des quatres rites reconnus qui fondent les écoles juridiques du sunnisme.
32 Muḥammad Salmân Ḥasan : op. cit. page 53.
33 La langue kurde dans ses différentes variantes est une langue indo-européenne appartenant au groupe des langues iraniennes. Soixante pour cent des Kurdes parlent le « kurmandjî », au nord, à l’ouest et au centre de l’aire qu’ils habitent. Trente pour cent parlent le « soranî », au sud et à l’est, notamment les Kurdes de la région de Sulaymâniyya et d’Iran.
34 Conséquence du ralliement au xvie siècle des principaux seigneurs kurdes aux côtés du sultan ottoman pour combattre la Perse, un pacte kurdo-ottoman consacra seize principautés indépendantes (« Kürt Hükümetleri »). Les puissants princes du Kurdistan méridional obtinrent pour leur seigneurie le statut d’indépendance, jouissant de tous les attributs de la souveraineté. Ils faisaient battre la monnaie, réciter la « khuṭba » en leur nom le vendredi, n’étaient pas tenus de rendre des comptes au sultan ni de lui payer un tribut. La seule obligation que leur faisait la Porte était de ne pas modifier les frontières de leur principauté, afin d’en tirer le meilleur profit face à la Perse. Les principautés de Bâbân, Sorân, Bohtân, Bahdinân et Hakkâri représentèrent le meilleur symbole de la puissance de la « féodalité » kurde. Les dernières principautés furent éliminées au milieu du xixe siècle après différentes campagnes de l’armée ottomane.
35 Les adeptes de la Qâdiriyya suivent les préceptes du fondateur de la confrérie cheikh Abd al-Qâdir al-Gaylânî (1077-1166). La tombe de cheikh ’Abd al-’Azîz, l’un des fils de cheikh Abd al-Qâdir, qui est située à ’Aqra, est l’objet d’une vénération particulière. Quant à la Naqshabandiyya, confrérie fondée par Muḥammad Bahâ ad-Dîn al-Bukhârî (1317-1389), elle fut introduite en Irak beaucoup plus tard, au début du xixe siècle, mais prit rapidement une importance croissante.
36 Différents proverbes illustrent bien les sentiments des Kurdes à l’égard des Arabes, comme celui-ci : « Me bêje Erabân : ’Merheba !’ wê rûne ser kurkê eba. » (Ne dis pas aux Arabes : « Soyez les bienvenus ! », ils s’assieraient sur ta pelisse et sur ton manteau - c’est-à-dire ils s’installeraient chez toi à demeure) - proverbe cité par Roger Lescot dans « Textes kurdes, contes proverbes et énigmes » - Institut Français de Damas - Paul Geuthner -Paris - 1940 - première partie - page 196.
37 Les chefs tribaux du Kurdistan portaient soit le titre d’« âghâ », soit celui de « beg ». Cette dernière appellation suggérait parfois un statut plus élevé ou une ascendance plus ancienne et plus noble que pour l’« âghâ ».
38 « Report of Administration of the Mosul Division for 1919 », pages 13-14. Sir Leslie Stephen était un célèbre critique anglais de la seconde moitié du xixe siècle. Toutefois, l’expression de « féodalité kurde » pour désigner les « âghâ-s », « beg-s » et chefs de confréries religieuses propriétaires terriens sera évitée dans la mesure où elle se réfère à une forme juridique précise de l’histoire de l’Europe occidentale, rattachée au fief.
39 Les principales révoltes kurdes au xixe siècle furent : celle des Bâbân en 1806, celle de Mîr Muḥammad qui réussit à conquérir en 1833 la majeure partie du Kurdistan dépendant du vilayet de Mosul, celle de Bédîr Khân Beg, dans les années 1840, dans le Bohtân, celle de Yezdân Shêr en 1855, qui conquit de vastes territoires à partir de Bitlis, et celle de cheikh ’Ubayd Allâh, la dernière, qui en 1880, réussit à soulever les Kurdes ottomans et ceux d’Iran.
40 Les « ḥamîdiyye-s » étaient destinés à lutter éventuellement contre les troupes russes, mais surtout à réprimer les mouvements nationaux qui se faisaient jour au sein de l’Empire. Ils firent leurs premières armes dans la répression du mouvement arménien (1894-1896), laquelle se solda par le massacre de plusieurs dizaines de milliers de personnes.
41 La première revue bilingue en kurde et en turc, « Kurdistân », fondée en avril 1898 par Midḥat Bédîr Khân, avait surtout une teneur culturelle et éducative. Ce fut la première manifestation de l’activité d’une intelligentsia kurde.
42 Profitant du relatif libéralisme qui semblait s’instaurer au lendemain de la révolution constitutionnelle ottomane, diverses associations kurdes se formèrent à Istanbul : l’association « Ta’âli ve Tarâqi Kurdistân » (Relèvement et Progrès du Kurdistan) se donna un organe en turc, « la Gazette », qui fut la première publication kurde légale à diffusion publique.
43 Les religieux adoptèrent au Kurdistan une attitude hostile aux idées des Jeunes-Turcs. Ils firent répandre des rumeurs selon lesquelles les membres du comité Union et Progrès voulaient donner toute la liberté aux femmes, leur permettre de choisir elles-mêmes leur futur époux, et leur imposer un habit calqué sur celui des femmes européennes, ajoutant que toutes ces mesures étaient contraires à la « sharî’a ».
44 On peut se référer aux sources suivantes pour davantage de détails sur la révolte de 1908-1909 à Sulaymâniyya et à Mosul et sur le meurtre de cheikh Sa’îd Barzinjî :
– Muḥammad Ṭâhir al-’Umarî : « Muqaddarât al-’Irâq as-siyâsiyya » (les Destinées politiques de l’Irak) - Al-Maṭba’a al-’Aṣriyya - Baghdâd - 1925 - tome 3 - page 118 et suivantes.
– ’Alî Sayyido al-Gûrânî : « Min ’Ammân ila al-’Amâdiyya aw jawla fî al-Kûrdistân al-janûbiyya » (D’Amman à Amâdiyya, ou un voyage dans le Kurdistan méridional) -Maṭba’at as-Sa’âda - Le Caire - 1939 - pages 98-99.
– ’Abd al-Mun’im al-Ghulâmî : « Aḍ-ḍaḥâya ath-thulâthu » (les Trois victimes) -Mosul - 1955.
45 Sur la révolte de Bârzân de 1910-1912, se référer aux ouvrages suivants :
– Ma’rûf Jiyâûk : « Ma’sat Bârzân al-maẓlûma » (la Tragédie de Bârzân opprimé) - Baghdâd - 1954 - page 52.
– A. al-Ghulâmî : op. cit., page 50.
46 L’association « Hêva Kurd » (l’Espoir kurde), qui fut autorisée par les Jeunes-Turcs en 1912, peut être considérée comme la première organisation politique kurde. Elle publia à partir de 1913 un hebdomadaire bilingue « Roja Kurd » (le Jour kurde), rebaptisée par la suite « Hetawê Kurd » (le Soleil kurde). Ses options étaient nationalistes kurdes. Elle eut un rôle important dans le domaine culturel et éducatif (réforme de l’alphabet kurde, enseignement de la langue kurde).
47 L’attitude des Kurdes au cours des quatre années de conflit fut partagée. Une partie non négligeable de la population était prête à répondre à l’appel au jihad du sultan-calife. Certaines tribus du Kurdistan méridional refusèrent d’y prendre part. Les membres de l’intelligentsia kurde trouvèrent le moyen de se soustraire à la mobilisation forcée, tandis que d’autres cherchèrent leur salut du côté de la Russie voisine.
48 La grande révolte conduite par cheikh Maḥmûd Barzinjî à partir de 1919 contre les Britanniques, les efforts du général kurde Sharîf Pasha, ancien ambassadeur ottoman à Stockholm, pour saisir la conférence de paix des revendications kurdes, le refus de prendre part au référendum sur la candidature de Fayṣal au trône d’Irak en 1921 furent les premières manifestations de l’opposition des Kurdes à toute solution qui ne consacrerait pas leur indépendance.
49 Sir Arnold T. Wilson : « Mesopotamia, 1917-1920 : A Clash of Loyalties » -Londres - 1931 - pages 103. A propos du futur statut du Kurdistan méridional, voir également pages 127, 129, 134 et 137.
50 Parmi les rares études concernant les Yézidis, l’ouvrage de Roger Lescot est une référence essentielle pour une meilleure connaissance de cette communauté :
– Roger Lescot : « Un peuple minoritaire d’Orient : les Yézidis », in la France méditerranéenne et africaine, tome III, 1938-1939
51 Les Turkmènes, peuple nomade originaire d’Asie centrale qui était l’un des rameaux de la famille des tribus turques, avaient pénétré en Mésopotamie dans le sillage des Seldjoukides au xie siècle. Une partie continua à nomadiser en Djézireh jusqu’au xviiie siècle, avant de se sédentariser dans les points que leur avaient fixés les Ottomans. Leur langue est une variante du turc, mais parfaitement compréhensible pour un Turc ottoman. Quelques grandes familles de Baghdâd étaient d’origine turkmène.
52 On peut lire dans l’édition de 1905 de la « Jewish Encyclopedia » (II, 437), que les juifs de Baghdâd étaient divisés dans la première moitié du xixe siècle, en « Persans et Arabes ».
A propos de l’immigration juive en provenance de Perse, voir « Further Corres-pondence Respecting the Affairs of Asiatic Turkey and Arabia, April-June 1910 », Foreign Office page 6.
53 Hanna Batatu : op. cit., page 258.
54 Habîb Chiha : op. cit., page 165.
55 S. H. Longrigg : « Iraq, 1900 to 1950 », page 10.
56 « Baghdâd Year Book 1920 », le recensement de 1919/1920, effectué par les Britanniques, donnait le nombre de 87 488 juifs.
57 Cecil Roth : « The Sassoon Dynasty » - 1941 - Londres - page 39.
58 David Salomon Sassoon : « A History of the Jews in Baghdâd » -1949 -Lechtworth - page 204.
59 « Further Correspondence », op. cit., rapport du consulat général britannique de Baghdâd daté du 17 février 1910 sur la communauté juive de Baghdâd, page 4.
60 C. Roth : op. cit., page 20.
61 Denis de Rivoyre : « Les vrais Arabes et leur pays » - 1884 -Paris - pages 72 et 74.
62 S. H. Longrigg : op. cit., page 10.
63 Albert Ḥûrâni : « Al-Iṣlâḥ al-’uthmânî wa al-Mashriq al-’arabî » (le Réformisme ottoman et le Machrek arabe) - revue « Al-Wâqi’ » - numéro 4-février 1982 - Beyrouth -page 83.
64 « Further Correspondence, April-June 1910 », rapport sur la communauté juive de Baghdâd, op. cit., page 4.
65 Foreign Office, Département historique, « Mesopotamia 1920 » page 11.
66 Idem.
67 Rabbi Israel Joseph Benjamin II : « Cinq années de voyages en Orient 1846-1851 » - 1856 - Paris - pages 81 et 84.
Un rapport britannique daté de 1910 confirme la bonne image dont bénéficiaient les juifs auprès du gouvernement ottoman : « Les Turcs ont toujours considéré les juifs comme de très loyaux sujets du sultan et leur font toute confiance. » in « Further Correspondence, April-June 1910 », rapport du 17 février 1910 sur la communauté juive de Baghdâd, op. cit., page 6.
68 Il y avait toutefois des exceptions. Les plus notables était Manâhim Dâniel qui avait de larges propriétés dans la région de Ḥilla, Nâṣiriyya, et dans le Gharrâf, et Eliahu Dannûs, le banquier du résident britannique, ainsi que Shaûl Sha’shû’a, qui possédaient de grandes propriétés près de Baghdâd, à Basra et Karbalâ’. Voir le rapport confidentiel « Personalities, Baghdâd and Kâẓimayn » : pages 77 et 81.
69 Rabbi Israel Joseph Benjamin II : op. cit. page 82.
70 Idem, page 81.
71 D. S. Sassoon : op. cit. pages 157-163.
72 S. H. Longrigg : op. cit., page 11.
73 Hanna Batatu : op. cit., pages 243 à 260.
74 - Cecil Roth : op. cit., pages 25-26.
– Stanley Jackson : « The Sassoons » - 1968 - Londres - page 3.
75 Moise Franco : « Essai sur l’histoire des Israélites de l’Empire ottoman » - Paris - 1897 - pages 132-133.
76 — D. S. Sassoon : op. cit. : pages 253-254.
– C. Roth : op. cit. : pages 11, 46, 49-50, 77-79, et 184-185.
– S. Jackson : op. cit.
77 D. S. Sassoon : op. cit., page 210.
78 « Report on the Trade of Baghdâd for the Year 1878/79 », rapport sur le commerce de Baghdâd en 1878/79, joint à la lettre datée du 12 juin 1879 du colonel Nixon, consul général britannique à Baghdâd, à sir Layard, ambassadeur britannique à Istanbul.
79 Hanna Batatu : op. cit. : page 256.
80 « Confidential Report », « Personalities, Baghdâd and Kâẓimayn », page 77-78, 81-82.
81 Idem.
82 L. N. Kutlov : « la Formation du mouvement de libération national dans le Moyen-Orient arabe de la moitié du xixe siècle à 1908 », en russe, page 172.
83 La liste complète des députés des trois vilayets à la Chambre turque peut être consultée en se référant à :
– ’Abbâs al-’Azzâwî : « Al-’Irâq bayn iḥtilâlayn » (l’Irak entre deux occupations) -tome 8 - 1956 - Baghdâd - pages 165-167, pour les élections de 1908, et pages 22-223, pour celles de 1912.
– Sulaymân Fayḍî : « Fî ghamrat an-niḍâl » (Au plus fort de la lutte) Mémoires de Sulaymân Fayḍî - 1952 - Baghdâd - page 140, pour les élections de 1914.
– Sâsûn Ḥasqayl sera choisi par Fayṣal, en 1921, comme premier ministre des Finances du royaume d’Irak nouvellement constitué.
84 Parmi les associations juives créées après la révolution jeune-turque, « al-Ittiḥâd al-’uthmânî » (l’Union ottomane), fondée en 1911, qui publiait à Baghdâd le journal « At-Tafkîr » (la Pensée) en arabe et en turc, et « an-Nâdî al-baghdâdî » (le Club de Baghdâd), organisation de jeunesse fondée en 1912, se firent les avocats de l’émigration des juifs de Russie en Irak. Voir à ce sujet : S. Fayḍî : op. cit., page 953.
85 « Further Correspondence, July-September 1910 », pamphlet de la section allemande de l’Association générale de colonisation juive. C’est Israel Zangwill, un membre de cette association, qui émit l’espoir que sous « le ministère du Grand Vizir Ḥaqqi Pacha, il serait possible d’envisager la fondation d’un Etat juif autonome en Mésopotamie. », cité par Hanna Batatu, op. cit., page 288.
86 Gertrude Bell : « The letters of Gertrude Bell » - Penguin Books -1987 - page 494-495.
87 Les divisions de la communauté chrétienne de Mésopotamie sont le résultat de trois séries de scissions : la première fut celle de l’« Eglise d’Orient » ou « Eglise de Perse » au début du ve siècle, pour des raisons doctrinales et politiques, dont les nestoriens sont aujourd’hui les représentants ; la seconde, à partir du concile de Chalcédoine en 451, sépara les monophysites du christianisme byzantin, donnant naissance à l’« Eglise jaco-bite » ou « Eglise syrienne » ; la troisième, du xvie au xixe siècle, fut la constitution d’églises uniates, c’est-à-dire rattachées à Rome, au sein de chacune des communautés chrétiennes citées précédemment, auxquelles il faut évidemment ajouter les chrétiens byzantins, les grec-orthodoxes, et les Arméniens.
88 En se proclamant les descendants des Assyriens de l’Antiquité, les tribus nestoriennes trouvaient, en tant que premiers occupants de la région où ils vivaient, une légitimité historique à leur particularisme.
89 Pendant la Première Guerre mondiale, les tribus assyriennes du Hakkâri, sollicitées par les Alliés, acceptèrent de quitter leurs montagnes pour se joindre aux forces russo-britanniques de Perse. Après l’armistice, les Assyriens, au nombre de quarante mille environ, s’installèrent en Irak, dans le nord où vivaient déjà quelques îlots assyriens, et à Baghdâd, dans l’attente d’un hypothétique retour dans le Hakkâri, demeuré sous contrôle turc. C’est chez les Assyriens que les Britanniques recrutèrent les premières forces de police du nouvel Etat irakien, connues sous le nom de « levies », qui s’illustrèrent aux côtés des forces britanniques lors de la révolution de 1920.
90 S. Longrigg : Op. cit., page 11.
91 L. N. Kutlov : op. cit., pages 52 et 172.
92 Rûfâ’îl Baṭṭî : « Târîkh at-ṭibâ’a al-’irâqiyya » (Histoire de l’imprimerie en Irak), revue « Lughat al-’Arab », tome 5, novembre 1926 - Baghdâd - pages 272-280.
93 La communauté chaldéenne fut la première à inaugurer sa propre école à Baghdâd en 1843, suivie des Arméniens en 1876, et des Syriaques en 1893. Après la révolution jeune-turque, le nombre des écoles chrétiennes s’accrut de façon importante, notamment à Baghdâd, Basra et Mosul.
94 « Ṣadâ Bâbil », journal numéro 48, daté du 8 rajab 1328/2 juillet 1910.
95 S. H. Longrigg : op. cit., pages 11-12.
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