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    Plan détaillé Texte intégral La responsabilité collective des foules Individualité ou solidarité ? Notes de bas de page Auteur

    Populaire et populisme

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    2. Les crimes des foules1

    Gabriel Tarde

    p. 36-44

    Note de l’éditeur

    Reprise du no 5-6 de la revue Hermès, Individus et politique, 1990

    Texte intégral La responsabilité collective des foules Individualité ou solidarité ? Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1La conduite d’une foule* dépend en grande partie de l’origine sociale de ses membres, de leur profession, de leur classe ou de leur caste, de leur habitude de vivre à la ville ou à la campagne, dans un milieu condensé ou disséminé. Les foules urbaines sont celles où la contagiosité s’élève au plus haut degré de rapidité, d’intensité, de puissance.

    2M. Taine nous explique à merveille l’excitabilité extrême des attroupements qui spontanément se formaient au Palais-Royal, un peu avant la prise de la Bastille. Ce public, tel qu’il nous le dépeint, est composé, en somme, de gens habitués à vivre en public, piliers de cafés, abonnés de théâtres, étudiants, tous passant leur vie à subir ou à transmettre des influences, des suggestions vives et, par suite, devenus extraordinairement suggestibles, en même temps que leur détachement de la famille et de la tradition, de la suggestion atavistique2, leur donne l’illusion de l’indépendance la plus complète. Ils ont l’air libre, à raison même de leur impressionnabilité prodigieuse qui les rend suggestibles et instables. Ce sont des multitudes ainsi constituées, nerveuses et féminines de tempérament et où les femmes, en réalité, figurent avec éclat, qui font les révolutions en tous pays civilisés. Elles sont sujettes à de brusques revirements qui sont beaucoup plus rares chez les foules rurales. Un mot spirituel et gouailleur de marquis qu’on va hisser à la lanterne, une attitude crâne, je ne dis pas stoïque, peuvent changer en applaudissements et en rire admiratif les clameurs féroces d’une populace de grande ville, non d’une émeute de paysans.

    3Les foules rurales sont beaucoup plus malaisées à susciter, mais, une fois en mouvement, elles ne s’arrêtent plus, foncent sur leur but avec l’intrépidité du taureau lancé. Leur composition est bien plus homogène et bien plus simple ; tout le monde s’y connaît, on y est parents et voisins les uns des autres, et le faisceau humain, fait en partie de liens antérieurs d’homme à homme, y est beaucoup moins factice et plus fort. Aussi leur effet est-il écrasant. Les femmes s’y rencontrent rarement. Elles ont pourtant joué un certain rôle dans la guerre hussite3 du xve siècle et dans la révolution allemande du xvie ; mais ce ne sont jamais des femmes de mauvaise vie.

    4Ce sont plutôt des viragos telles que la Hofmann, mégère héroïque et féroce, à côté de laquelle nos tricoteuses de guillotine sont des poupées. Derrière elle, en 1525, marchait une troupe d’insurgés en jupons, portant armes et cuirasses et suivant l’armée « évangélique ». Elle « ne respirait qu’incendie, pillage, meurtre », dit Jannsen. Elle était sorcière et prononçait sur ses fanatiques des sortilèges qui devaient les rendre invulnérables. Rurales ou urbaines, du reste, les foules sont également sujettes à la folie des grandeurs ou des persécutions, et à des hallucinations mentales qui transforment à leurs yeux, par exemple, un dessinateur inoffensif en un espion occupé à tracer des plans pour l’ennemi. Mais, chez les foules urbaines, la prétendue « folie morale » est plus fréquente et plus profonde. C’est là, autrement dit, qu’il faut chercher les spécimens les plus parfaits de criminalité collective.

    La responsabilité collective des foules

    5Nous avons tâché d’analyser la criminalité collective ; mais que dirons-nous de la responsabilité collective ? C’est le plus ardu des problèmes, et il n’en est pas dont la solution soit plus urgente. Une théorie pénale ne peut se flatter d’avoir répondu aux besoins de notre temps et de tous les temps, si elle ne s’applique à la fois à l’imputabilité indivise et à l’imputabilité individuelle, et si elle ne permet d’envisager les deux sous un même point de vue. On n’a paru se préoccuper jusqu’ici que du côté politique de ce problème général, et, sous cet aspect particulier même, on ne l’a point résolu. On a cherché en vain à établir une distinction nette entre les insurrections légitimes qui ont droit aux applaudissements de l’histoire, et les simples révoltes qui méritent une répression plus ou moins sévère ; et, quand on s’est accordé, par hasard, à reconnaître dans certains soulèvements le caractère d’une révolte injustifiable, on n’a su dire quel châtiment leur convenait. Aussi les a-t-on traitées tour à tour par le massacre en bloc ou l’amnistie sans distinction.

    6M. Ferri fait remarquer, dans son dernier ouvrage, que le propre des criminels les moins dangereux, c’est-à-dire par passion ou par occasion, est d’agir isolément, tandis que les criminels les plus redoutables, les criminels d’habitude et de tempérament, ont d’ordinaire des complices. Donc, ajoute-t-il, la complicité doit être réputée, à elle seule, une circonstance aggravante. C’est très juste ; malheureusement, cette considération est inapplicable en majeure partie au cas des foules où, au contraire, c’est la passion qui suscite les crimes et où l’occasion qui rend criminel la plupart des coauteurs est précisément le fait même de leur rassemblement. Mais elle s’applique fort bien au noyau central des foules, à cette poignée de malfaiteurs qui le plus souvent les conduisent au délit et qui se sont rassemblés parce qu’ils se ressemblaient.

    7Aussi l’essentiel ici est-il de distinguer nettement les meneurs et les menés. La distinction en théorie paraît difficile à tracer ; en pratique, elle est aisée. C’est sur les premiers que doit naturellement s’appesantir la peine. Mais est-ce à dire que les seconds doivent être déclarés irresponsables ? Non. À coup sûr, il se peut qu’ils n’aient pas librement agi, qu’une force irrésistible les ait subjugués ; mais elle n’a été irrésistible que parce que leur nature les portait à la subir sans résistance. La cause de leur action est en eux pour une certaine part, aussi bien que, pour une part égale ou supérieure, en autrui. Je rencontre ici une formule qui, par son élégance d’apparence mathématique, a paru sourire à plusieurs auteurs. Elle a une demi-vérité et mérite discussion.

    8On a dit que la responsabilité collective était en raison inverse de la responsabilité individuelle. Mais d’abord, on a entendu par là que, plus la foule ou la secte, le groupe social quelconque devient responsable, plus l’individu devient irresponsable. M. Sighele le dit en propres termes. Qu’est-ce pourtant que cette entité, la foule, la secte, la société, sinon celle de tous ses éléments indifféremment, par le seul fait qu’ils en ont fait partie ? En somme, la distinction des deux responsabilités qui, nous dit-on, se font bascule l’une à l’autre, ou ne veut rien dire, ou veut dire simplement que chaque individu est responsable à la fois de deux manières différentes, responsable des actions d’autrui comme des siennes en vertu des liens de solidarité qui l’ont uni à tous ses consorts, et responsable de ses actions propres.

    Individualité ou solidarité ?

    9Rien ne s’oppose, en principe, à ce que l’individu soit frappé pour l’acte de ceux dont il est solidaire. Le ciment social, c’est le sentiment énergique de la solidarité, qui repose sur une fiction aussi nécessaire que hardie : celle d’affirmer qu’un tort fait à l’un de nous, vol, incendie, blessure, est fait à tous les autres, et, par suite, qu’une faute commise par les autres est faite par nous-mêmes. Cette fiction, qui fait toute la force d’une armée disciplinée, d’une société civilisée, est d’autant plus près d’être une vérité que l’intensité de la vie collective est plus haute. Partant, plus la foule ou la secte criminelle a révélé d’esprit de corps, de logique et d’harmonie, puis elle a été une, originale, identique à elle-même, et plus il est permis de repousser la prétention de ses membres qui, après avoir été solidaires dans le crime, voudraient ne pas l’être dans la peine. Ils doivent être réputés avoir tous participé plus ou moins au crime que quelques-uns ont exécuté. Mais, bien entendu, le caractère en partie fictif d’une telle participation aux forfaits d’autrui ne doit jamais être oublié, et la responsabilité collective dont il s’agit doit, en outre, être conçue comme un tout dont une fraction seulement pèse sur la tête de chacun des participants.

    10Sous l’ancien régime, il semblait au contraire, – et souvent aussi notre temps a paru croire – qu’il en était de cette criminalité indivise comme de l’hypothèque qui, d’après les juristes, grève tout entière la moindre parcelle du bien hypothéqué : est tota in toto et tota in qualibet parte. C’est apparemment en vertu de cette manière de voir que lorsque, sur mille insurgés, on en arrêtait trois ou quatre, on leur faisait porter tout le faix de l’indignation publique. Évidemment cette conception barbare doit être écartée. Sans cela la formule relative au rapport inverse des deux responsabilités collective et individuelle perdrait toute portée. Qu’importerait, en effet, à l’individu d’être jugé moins responsable de ses propres actes si, en même temps, il était jugé plus responsable, à lui tout seul, des actes du groupe, ou vice versa ? Cela reviendrait au même pour lui. Il faut entendre la formule ainsi : plus le groupe dont il fait partie est coupable dans son ensemble, culpabilité dont il a seulement sa petite part, et moins il est coupable en particulier.

    11Mais, même rectifiée de la sorte, la formule est-elle juste ? Elle ne l’est, dans une certaine mesure vague, qu’à l’égard des menés, elle ne l’est pas à l’égard des meneurs, à qui s’appliquerait plutôt une formule précisément inverse. Je dis qu’elle s’applique aux menés ; car l’individualité de ceux-ci s’affaiblit, s’anéantit d’autant plus que l’organisation de la foule ou de la secte, du torrent ou du tourbillon humain qui les emporte, se fortifie, se centralise, s’individualise davantage. Cette force entraînante des groupes organisés peut aller dans certains cas, rares toutefois, jusqu’à dénaturer l’individu radicalement. Elle est supérieure, en effet, au pouvoir de la suggestion hypnotique, à laquelle, on l’a comparée. Je ne puis adopter le raisonnement de M. Sighele : Si, dit-il, la suggestion hypnotique elle-même n’arrive pas à transformer un honnête homme en assassin, à plus forte raison la suggestion à l’état de veille, telle qu’elle s’exerce dans les multitudes en mouvement, ne saurait-elle avoir cette puissance. Les faits prouvent cependant que l’action démoralisante d’une émeute ou d’une conspiration excède incomparablement celle d’un Donato. Il y a ici une minime part de suggestion, une très grande part de contrainte, par peur, par lâcheté. C’est le cas ou jamais de faire bénéficier des circonstances atténuantes les malheureux entraînés. Quant aux meneurs, ce sont eux qui ont déchaîné cette force malfaisante, ce terrible boa populaire qui a pour anneaux des hommes asservis et subjugués. C’est de leur âme qu’ils l’ont animé, c’est à leur image et ressemblance qu’ils l’ont fait naître. Leur culpabilité particulière sera donc en raison directe plutôt qu’en raison inverse de la culpabilité totale. Il devra leur être demandé un compte d’autant plus sévère de leurs actes directs que les actes inspirés par eux ont été plus graves.

    Notes de bas de page

    1 Rapport présenté par G. Tarde, juge d’instruction à Sarlat, Dordogne, au troisième Congrès International d’Anthropologie criminelle, 1892.

    2 Par suggestion atavistique, Tarde entend l’influence des traditions familiales ou du groupe d’appartenance.

    3 Jean Huss était un universitaire tchèque partisan de la Réforme au début du xve siècle. Il fut condamné par l’Église catholique et brûlé comme hérétique en 1415, ce qui entraîna une vingtaine d’années de combats entre ses partisans et les pouvoirs en place. Ceux-ci se prolongèrent en Allemagne durant le xvie siècle.

    Auteur

    • Gabriel Tarde

      Jean-Gabriel de Tarde (1843-1904), Juriste, sociologue et philosophe. Il est l’un des premiers penseurs de la criminologie moderne et le précurseur de la sociologie moderne française. Son ouvrage Les Lois de l’imitation (1890) rend compte des comportements sociaux par des tendances psychologiques individuelles.

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    1 Rapport présenté par G. Tarde, juge d’instruction à Sarlat, Dordogne, au troisième Congrès International d’Anthropologie criminelle, 1892.

    2 Par suggestion atavistique, Tarde entend l’influence des traditions familiales ou du groupe d’appartenance.

    3 Jean Huss était un universitaire tchèque partisan de la Réforme au début du xve siècle. Il fut condamné par l’Église catholique et brûlé comme hérétique en 1415, ce qui entraîna une vingtaine d’années de combats entre ses partisans et les pouvoirs en place. Ceux-ci se prolongèrent en Allemagne durant le xvie siècle.

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    Tarde, G. (2009). 2. Les crimes des foules. In M. Lits (éd.), Populaire et populisme. Paris: CNRS Éditions. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.14296
    Tarde, Gabriel. « 2. Les crimes des foules ». In Populaire et populisme, édité par Marc Lits. Paris: CNRS Éditions, 2009. doi:10.4000/books.editionscnrs.14296.
    Tarde, Gabriel. « 2. Les crimes des foules ». Populaire et populisme, édité par Marc Lits, CNRS Éditions, 2009, https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.14296.

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