Des difficultés au déclin annoncé
p. 74-92
Texte intégral
Une prépotence économique menacée
1À la fin du xviiie siècle s’amorce pour Tétouan, au-delà des vicissitudes conjoncturelles que la ville avait toujours surmontées, un lent déclin structurel. Les prémices en apparaissent dans les années 1770-1780 à la suite de la décision du sultan, en 1770, d’en chasser pour un prétexte futile consuls et commerçants européens. Ceux-ci revinrent en tout petit nombre lorsque le sultan leur permit à nouveau le séjour en 1778. Non sans tribulations. Ceux-là demeurèrent à Tanger, qui, en une quinzaine d’années, vit se regrouper en ses murs l’ensemble des représentants européens établis au Maroc1. Tétouan perdait, au profit de sa voisine devenue de plus en plus sa rivale, le rôle de capitale diplomatique qu’elle avait eu souvent autrefois.
2Le trafic s’en ressentit. Les ports concurrents, Larache et Tanger, s’emparèrent d’une part croissante du commerce de Tétouan. La création du port d’Essaouïra (1764-1772), les avantages qui lui furent accordés, l’installation que le sultan y imposa à des commerçants de Tétouan détournèrent vers l’ouest une partie du négoce du nord. L’aire intérieure du commerce tétouanais se restreignait. L’émergence des ports de l’Atlantique, le grand basculement des forces économiques méridiennes vers l’ouest, cette grande révolution qui marque le Maroc contemporain s’amorça au détriment du grand et longtemps unique débouché septentrional. L’évolution de la course, sa diminution progressive jusqu’à son effacement définitif se firent d’abord au détriment de Tétouan. Le regain de l’activité corsaire dans les décennies 1820-1830 ne la toucha pratiquement pas.
3Tétouan passa du premier rang des ports marocains dans les années 1760 au deuxième dans les années 1780, au troisième dans les premières décennies du xixe siècle. Le déclin maritime est inexorable. Les avantages de la rade et surtout de l’embouchure du rio Martil1 devinrent inconvénients avec l’ensablement de l’estuaire et l’accroissement de la taille des navires. Sans doute ce délin relatif est-il lent et coupé de reprises. La guerre de 1793 à 1814 et le blocus anglais offrirent aux navires de Tétouan des occasions profitables de se substituer aux navires français et italiens2. Jamais autant de petits navires marocains, la plupart de Tétouan, n’ont fréquenté les ports espagnols3. En douze ans, de 1797 à 1808, on compte ainsi 91 navires entrés à Barcelone et 43 à Salou (mais ici sur trois ans seulement), soit 124 bâtiments au total et une moyenne d’une dizaine chaque année. Mais il en arrive aussi à Gênes, Livourne, Lisbonne et Cadix. Et à Gibraltar bien sûr, comme toujours et plus que jamais.

Le palais de el-Hadj Abd el-Kader Ash-ash
Ce palais se trouvait près du port de Martil. Aquarelle du lieutenant Bellaire (Tanger, Old American Legation, collection Angus).
4Le ravitaillement de la place et les fournitures à la flotte anglaise procurent de forts profits. D’importantes fortunes se consolident ou s’amassent. Et dans l’oligarchie des vieilles familles tétouanaises émerge une ploutocratie de grands moyens et de vastes affaires où s’associent musulmans et juifs. Les éclats de prospérité enrichissent une bourgeoisie qui sait surmonter les crises, voire en tirer profit. Ainsi dans l’atonie générale du commerce marocain, entre 1800 et 1816, Tétouan fait un peu figure d’exception. Ces années, dans le déclin structurel, constituent une rémission de brève durée.
5Tétouan est désormais confronté à l’irrésistible ascension et à la concurrence de Tanger. Résidence de tous les consuls généraux européens, Tanger devient le lieu où les nouvelles sont les plus fréquentes et les plus abondantes. La fin des conflits maritimes et le libre passage du détroit redonnent à la position de la ville toute son importance. Besoins et moyens accrus vont de paire. L’institution de felouques-courrier entre Tanger et Gibraltar transfère les liens privilégiés que la place avait avec Tétouan sur sa voisine et rivale.
6L’activité « industrielle », elle, subsiste, importante. Elle emploie quelque 4 000 ouvriers, chiffre considérable pour une ville comptant de 25 000 à 30 000 personnes. Il s’y ajoute un court renouveau conjoncturel lié au rôle que Tétouan joue un temps comme place de ravitaillement pour le chef algérien Abd el-Kader. L’émir se fournit d’armes, de munitions, de produits manufacturés nécessaires sur la place de Gibraltar où il entretient des agents. Ces objets passent par Tétouan et, généralement, ensuite par Fès où ils transitent en partie par les fondouks Nejjarine et Titwaniyya.
7La décennie 1835-1846 marque la dernière belle période de la navigation avant l’irrémédiable décadence. Il entre encore entre 35 et 65 navires par an. L’analyse des cargaisons souligne la persistance des traits originaux anciens : excédent des importations sur les exportations, importance exceptionnelle des mouvements de numéraire, forte part de la matière première « industrielle » dans les achats. A comparer avec le trafic des « nouveaux » ports de Djadida et surtout Dar el-Baida, il en apparaît la parfaite antithèse. Or l’avenir est à ces derniers.
8La navigation à vapeur, qui débute sur les côtes marocaines dans les années 1845-1850, pour se généraliser entre 1850 et 1865, favorise les rades. Les voiliers appréciaient les estuaires où ils étaient à l’abri des coups de vent et de la barre.
9Les vapeurs peuvent manoeuvrer à l’approche du mauvais temps ; les estuaires, loin de les attirer, les rebutent. Tétouan tombe au quatrième rang des ports marocains dans les années 1840, au cinquième dans les années 1850.
10Les premiers consulats européens avaient été créés à Tétouan au milieu du xviie siècle. Ils furent tous, à l’exception de l’espagnol, réduits au rang de vice-consulat, puis supprimés au milieu du xixe siècle, et remplacés par des agents consulaires juifs marocains.
11D’une situation à l’autre se révèlent les signes d’une évolution qui, après avoir porté la ville à son apogée dans la seconde moitié du xviiie siècle, annonce son déclin. La guerre hispano-marocaine (1859-1860) ne fait qu’accélérer une mutation annoncée qui apparaît profonde aussi dans la vie politique.

Le Feddan
Vue du jardin du Feddan depuis le toit d’une maison du mellah lors de la célébration du mariage du fils du gouverneur Ash-ash, d’après un dessin de David Roberts (publié en 1837).
L’autonomie restreinte
12En apparence se trouvent toujours confrontés, dans un rapport ambigu d’allégeance et d’autonomie, le pouvoir local, incarné par une grande famille aux pouvoirs hériditaires, et l’autorité centrale du sultan. En fait, derrière l’apparente continuité de ce subtil équilibre se décèle un infléchissement continu en faveur du makhzen, limitant l’aire et la nature de « l’autonomisme tétouanais ».
13La famille des Ash-ash qui, pendant près de 70 ans, allait, de père en fils, assumer les fonctions de gouverneur de Tétouan, n’avait ni la stature ni surtout la grande liberté d’action des trois grandes familles qui avaient fait la ville et lui avaient imprimé leur forte personnalité, les Mandantes, les an-Naqsis et les Riffi. Nommés par le sultan, ils en sont d’autant plus dépendants que deux souverains éminents ont renforcé le pouvoir central : Moulay Sliman (1792-1822) et Moulay Abderahman (1823-1859).
14Le fondateur de la « dynastie Ash-ash », Abderahman ibn Abdalkhaliq Ash-ash, se révèle pendant le sanglant interrègne de Moulay Yazid (1790-1792). L’assise territoriale et les appuis du sultan se trouvaient parmi les tribus Jbala. Un des premiers actes de son gouvernement fut d’ordonner la mise à sac du quartier juif de Tétouan. Pendant deux ans les tribus menèrent une série d’attaques contre la cité. Abderahman Ash-ash assit son autorité comme responsable de la défense de la ville et restaurateur de l’ordre. On le disait d’humble origine, ancien muletier prétendait-on. Il s’imposa par ses qualités de guerrier et d’administrateur. Par sa rigueur surtout : la chronique rapporte que 2 000 captifs des Jbala furent décapités et que leurs têtes furent exposées à Bab Jiyaf.

Tétouan au xixe siècle
Tétouan, vue du sud, d’après un dessin de David RobeHs (publié en 1837).
15Les péripéties de son gouvernement demeurent mal connues. Il semble que son pouvoir, contesté et disputé, fut intermittent. Il ne s’imposa vraiment qu’entre 1789-1790 et 1792. Il fut destitué par le nouveau sultan. Rétabli en 1784-85, il fut en 1795 derechef destitué, emprisonné après qu’il eut, selon la tradition, purgé une amende de 100 000 mithqals et que sa barbe lui eut été arrachée. Réhabilité, il était à Tanger en juin 1803, y recevant le voyageur espagnol Badia. Il aurait ensuite occupé divers emplois à Rabat avant de retrouver sa charge de gouverneur de Tétouan. Il est remplacé en 1808, mais se trouve à nouveau à la tête de la ville quelques années plus tard. L’ampleur même de sa charge varia, au gré des faveurs et des disgrâces. Il vit un temps son autorité étendue jusqu’à Tanger, ville et région.
16Les vicissitudes d’une carrière qui le fait passer d’un pouvoir régional tout puissant à la « prison profonde » portent plusieurs leçons. Elles font contraste avec l’autorité quasi indépendante des grandes familles dominantes de jadis. Le sultan devait compter avec celles-ci, qui parfois lui tenaient tête. Il s’impose à une famille dont la légitimité provient de la volonté du pouvoir central. Les reprises du makhzen à chaque destitution n’empêchent pas Ash-ash d’acquérir une immense fortune. La pratique de l’hérédité de la charge fonctionne parfaitement, et illustre la continuité des grandes familles dirigeantes à travers les troubles provoqués par les luttes des prétendants et les affrontements de tribus.
17Son fils, Mohammed Ash-ash, après avoir été amin du sultan à Tanger, lui succède en 18244. Il aurait acheté son poste pour une cinquantaine de milliers de piastres (270 000 francs or). Il trouve une ville affaiblie, en partie ébranlée par un double séisme politique et social. A la fin du règne de Moulay Sliman, Tétouan avait pris le parti du prétendant Moulay Said. La révolte s’était terminée par de durs combats et par un blocus total, maritime et terrestre. Les épreuves, rudes et longues, s’étaient achevées par une humiliante soumission.

Les débuts de la navigation à vapeur
Le Languedoc, l’un des premiers vapeurs dans les eaux de Tétouan (1859), sera le premier navire de la Compagnie Paquet (1963). Aquarelle anonyme.
18La révolte de 1821-1822 est lourde de signification et de sens. Elle témoigne de l’habituelle opposition de la ville, de ses tendances « autonomistes » et de ses réticences en face du pouvoir central. L’alliance, dans l’insurrection, de Fès le Vieux et de Tétouan n’est pas fortuite. Elle marque les limites d’influence et d’action de ce pouvoir. Tétouan doit se plier et se soumettre5. De la révolte même, la ville pâtit du fait des combats, de l’interruption quasi totale de son commerce pendant 18 mois et de l’émigration d’une partie de ses notables tentés par Gibraltar ou Tanger.
19Le coup fut d’autant plus rude qu’il fut suivi, avant que la ville ait pu se refaire, des ravages de l’épidémie et de la famine de 1825. La peste avait sévi dans la ville et la région en 1798-99, en 1809-1810, et à nouveau en 1818-1819. Cette quatrième attaque en un quart de siècle ébranla l’organisation sociale. Elle entraîna la fuite de certains, l’enrichissement spéculatif des plus habiles. Ash-ash reprit fortement la ville en main. Il la gouverna avec autorité, rigueur et faste jusqu’à sa mort en 18456. Son fils el-Hadj Abd el-Kader ben Mohammed Ash-ash mena une brillante ambassade à Paris (1845-1846)7. Il fut destitué en 1851 et emprisonné à Fès. Comme d’usage, ses biens furent confisqués, au moins la partie la plus visible8. Il lui restait d’importantes richesses lorsqu’il fut remis à la tête de Tétouan en 1862 pour être de nouveau remplacé en 1864.
20Déjà s’ouvrait une autre époque, celle du déclin et de la banalisation de la ville, symbolisée et aggravée par l’occupation espagnole de 1860-1862, mettant un terme au rêve andalou entretenu dans la cité pendant près de quatre siècles.

Portrait de el-Hadj Abd el-Kader Ash-ash
Le dernier gouverneur de la « dynastie » Ash-ash
Fortifications et palais, 1780-1860
21Les descriptions de la ville se multiplièrent en ces années où le Maroc s’ouvre aux entreprises commerciales européennes. Les ambitions et les actions militaires françaises, anglaises et espagnoles firent se succèder les reconnaissances et les levés de plan. La floraison de cartes, de dessins et de photographies pendant la guerre hispano-marocaine (1859-1860) et l’occupation de la ville (1860-1862) fournissent, pour le milieu du siècle, une bonne référence pour comparer la cité de ces années et la ville actuelle et pour retrouver, dans ces vues du milieu du xixe siècle, les images de monuments depuis disparus.


Le « jardin » du Feddan
Photographie du xixe siècle.
22Tétouan possédait naguère beaucoup plus de jardins intra-muros qu’aujourd’hui. Nous avons signalé cette abondance, ce lien entre le bâti et le planté, entre les palais citadins et les maisons de campagne, caractéristique de la cité à travers les siècles, juqu’à l’explosion urbaine. Quelques jardins périphériques intra-muros ont été conservés. La plupart ont été bâtis, spécialement entre Bab al-Oqla2 et Bab al-Jiyaf, le Janwi et Hafa. L’espace laissé vide du quartier al-Uyun3, entre Bab an-Nwadir4 et Bab at-Tut5 servaient, traditionnellement, à recevoir les cantonnements légers de l’armée. Le Tal’a, plan incliné sous la kasbah, demeura lui aussi vide jusqu’à la fin du xixe siècle.
23La répartition ancienne entre des zones de très dense construction et d’autres conservées à l’usage de jardins pose problème. Faut-il y voir une disposition liée aux menaces des tribus voisines ? Les parties de la ville les plus vulnérables auraient été délaissées en faveur d’habitations mieux protégées par les murs dans les quartiers de forte densité de population.
24Les murailles furent réparées sur l’ordre de Moulay Sliman. Le sultan, grand bâtisseur, portait intérêt à la ville qui lui doit plusieurs monuments. De nouvelles fortifications furent commandées par Moulay Abderahman. C’est lui qui donna l’ordre à Ash-ash d’édifier la porte de Bab al-Oqla6 et le bastion (1830) où se trouve l’actuel musée. En revanche, c’est sous le gouvernement de Hadj Ahmed al-Haddad (1851-1859) que sera construit un autre bastion, le bordj al-Jadid, entre la porte du cimetière7 et la kasbah, de même que de nouvelles casernes et quatre ponts autour de Tétouan8, dont un qui existe toujours. Ces constructions militaires reproduisent les modèles anciens. Leur anachronisme est caractéristique de la plupart des défenses marocaines de l’époque.
Dahir de Moulay Sliman ordonnant la construction du mellah de Tétouan

Le mellah du xixe siècle
Ruelle typique dans le nouveau mellah
Louange à Dieu l’Unique et qu’il répande Ses bénédictions sur notre seigneur et maître Muhammad, sur sa famille et ses compagnons.
Notre dévoué serviteur le qa’id al-Hagg Abderahman bin ‘Abdel qadir Ash-ash – que Dieu te vienne en aide et qu’il te guide dans le droit chemin, que Son salut et Sa bénédiction soient sur toi -sache que nous avons donné en toute propriété tout le bien connu sous le nom de al-Ryad dans la ville de Tétouan, dans toutes ses limites, à l’intention des « protégés » (juifs) qui s’y trouvent actuellement, pour un partage de mise en possession (lotissement), afin que vous en fassiez un mellah isolé, séparé des musulmans comme tous les mellahs, et pour qu’ils y fassent construire pour eux-mêmes des maisons et des boutiques. Chaque juif possédant une maison en ville, devra la vendre aux musulmans et s’en faire construire [une] avec ce prix. Nous leur avons accordé un délai de six mois à compter de la date de la présente lettre, pour la construction de leurs maisons et pour quitter les maisons de la ville dans lesquelles ils se trouvent. Si ce délai venait à expirer et que certains n’eussent pas encore construit de maison au mellah indiqué, expulse-les de la ville, éloigne-les et qu’ils n’y retournent jamais plus pour y résider, avec l’aide de Dieu tout puissant.
Veille à ce que ces ordres soient strictement exécutés et qu’ils ne fassent l’objet d’aucune discussion car ceci est une affaire purement religieuse.
Si tu découvre quelqu’un qui veuille contester cela ou le discuter, applique-lui un châtiment sévère pour son peu de religion, pour la faiblesse de sa foi et de sa certitude.
Nous t’ordonnons de mander tous les ulemas de Tétouan. Prends-les à témoins -en vertu du mandat que nous t’avons délégué – de ce que nous leur avons donné en toute propriété l’endroit indiqué car nous avons jugé cela utile et bon ; afin aussi de les mettre à l’écart des musulmans et de les empécher de s’approcher de leur mosquées et de leurs demeures.
C’est là l’un des premiers avantages que nous procure [la construction] de la nouvelle mosquée.
Louange à Dieu, puisse-t-Il compter [cette mosquée] parmi les œuvres éternelles et nous en faire tirer profit ici-bas et dans l’au-delà. Amin. Prends garde qu’ils ne sanctifient une de leurs maisons pour culte ou qu’ils ne fassent construire une synagogue : il ne faut pas qu’il y ait deux directions de prière en pays musulman.
Fais venir les maîtres maçons et faites le plan de leurs maisons. Tu désigneras à chacun sa maison, une fois que sa construction sera achevée [...] tu la compareras [...].
Tu informeras le faqih (le docte), le très noble, le grand savant, le très vertueux, le très généreux, le très pieux et très juste Grand Quadi de Tétouan, Abderahman al-Barnusi, que Dieu le chérisse et qu’il le garde, à cause de l’exécution de cet écrit auguste [...] fin Gumada I, année 1222 (5 août 1807).
25L’espace ancien, au sud du Méchouar de Ahmed ar-Riffi9 et à l’emplacement du Feddan10 de Luqash, qui servait d’abattoir (gurna), de marché, de lieu de parade et de fantasia, bien que réduit par les constructions espagnoles (consulat, mission franciscaine après 1860 et Haut Commissariat après 1913) conserve certaine de ses activités de haute tradition. Il reste le site des marchés hebdomadaires pour les produits de la campagne. Sur le côté ouest du Feddan furent construits, au début du xixe siècle, plusieurs fondouks (caravansérails) et un marché aux grains.
26Le quartier de Musalla al-Qadima demeura lui aussi exempt de constructions jusqu’à la fin du siècle dernier. Son nom même indique qu’il était l’espace vide de la ville utilisé pour la prière extérieure des jours de fête. Il fut un des premiers à recevoir les habitations des nouveaux venus européens. Le quartier jouxte le mellah ou quartier juif. La construction du nouveau mellah11 et celle de la grande mosquée12, peut-être liées, furent la grande oeuvre architecturale de Moulay Sliman.
27Après la destruction du quartier originel juif de al-Blad par les troupes de Moulay Yazid en 1790, Moulay Sliman ordonna que fût reconstruit un nouveau ghetto dans les champs et les vergers au sud du jardin Feddan13. Le texte fondateur, qui nous est parvenu, marque et l’esprit et les modalités de la fondation (voir encadré page précédente). Les terrains furent achetés aux familles andalouses d’al-Attar, Erzini, Gharsia, Leb-badi et Medina qui formaient l’oligarchie des notables de grand nom. Commencé en août 1807, achevé semble-t-il en 1809, il s’étendait sur un cinquième de la ville. C’est assez dire l’importance de la population juive qui, compte tenu du rapide surpeuplement du mellah, devait représenter environ le quart d’une population totale de quelque 25 000 habitants. Ce chiffre d’environ 6 000 juifs, confirmé par la plupart des sources, demeura à peu près constant, ne s’élevant que lègèrement durant le xixe siècle, l’émigration vers l’Algérie, l’Amérique latine ou les ports atlantiques du Maroc, étant compensée par l’arrivée régulière de juifs de l’intérieur.

Le mellah du xixe siècle
Rue rectiligne caractéristique du mellah au plan quadrangulaire.
28La chronique veut que le nouveau quartier ait été construit avec le concours d’un architecte portugais. L’influence européenne est manifeste dans le plan quadrillé à angles droits. Bien que la plupart des maisons aient des cours intérieures et que les toutes premières n’aient point été distinctes de leurs équivalents musulmans, la marque européenne devient de plus en plus visible dans le mellah14 du xixe siècle. Des caractéristiques européennes, comme les fenêtres extérieures avec balcon, les cadres de portes néo-classiques, une décoration en stuc et carreaux d’inspiration provinciale espagnole signalent cette influence. Les synagogues étaient nombreuses, 16 au milieu du siècle.
L’architecture religieuse
29Le mellah avait été déplacé afin que sa proximité ne souillât pas la grande mosquée15 que Moulay Sliman fit construire à la même date. Elle fut édifiée, en 1808, sur l’emplacement d’une mosquée et d’une madrassa antérieures, jouxtant le quartier juif démoli. La mosquée et le minaret sont vastes, d’une taille encore jamais vue à Tétouan. La légèreté des constructions antérieurs, à dômes et minces colonnes cylindriques, fut sacrifiée pour obtenir une plus grande hauteur et de lourds piliers rectangulaires furent nécessaires pour supporter un bâtiment plus vaste.
30Typique des mosquées de Moulay Sliman existant dans d’autres villes, le minaret n’est pas décoré de carreaux de mosaïque mais de larges tuiles plates vertes enserrées dans un chassis de briques. On peut le comparer au minaret de Jama ar-Rasif de Fès ou de Jama al-Kabir de Marrakech.
31Une autre décision royale de l’époque fut la reconstruction de Suq el-Fuqi. La zaouya Raysouniya, construite par le fils du saint Abdesalam (et agrandie par les fils de Hadj Abdelkrim Brisha en 1898) représente une tradition architecturale plus localement tétouanaise, qui ne se retrouve au Maroc que dans les marges nord du pays. Le bâtiment perpétue la tradition du style ottoman introduite à Tétouan par la mosquée al-Basha de 1737-1738. Le minaret octogonal est recouvert de panneaux de mosaïque. La tombe du saint et la salle de prière sont couvertes de vastes dômes.
32Les gouverneurs Ash-ash furent les responsables de la reconstruction de la précédente zaouya de Sidi Abdallah al-Hadj et de sa mosquée au Feddan16 en 1834 (le minaret actuel est un ajout de 1930). C’était l’époque où le Maroc connaissait une vague du culte des chorfa, ou descendants du Prophète, et les zaouyas soufi, ou confréries religieuses, se multipliaient autour des tombes des saints et de leurs descendants. Tétouan ne dérogeait pas à ce courant religieux avec Sidi Ali ibn ar-Raisul17, Sidi Abdallah al-Hadj. La zaouya des Aïsaoua fut construite en 1785, la Haraqiyya en 1828-29, la Khalanjiyya en 1840. Certaines (telle la Haraqiyya) furent l’objet de fréquentes reconstructions et de remaniements ultérieurs.
Palais et maisons de familles andalouses
33La nouvelle échelle de la grande mosquée de 1808 se retrouve dans l’architecture domestique de la période. La destruction et le déplacement du quartier juif permettaient la construction de quelques maisons, exceptionnellement vastes et dotées de jardins, dans le quartier central de al-Blad18. Ce sont les demeures des familles Erzini et Gharsia et, plus avant dans le siècle, de la famille Brisha. Leur cour intérieure continue la tradition du palais Mashwar du xviiie siècle, avec trois arches de chaque côté et une arche centrale plus large. Cependant leur hauteur et leur ampleur dépassent celles d’autrefois. L’innovation est à mettre en parallèle avec l’extension des surfaces décorées de zalij, désormais toujours présents tant pour le pavement que pour les panneaux muraux. Les zalij étaient alors une des principales industries de Tétouan et provenaient des ateliers de poterie hors de Bab an-Nwadir19. Les derniers peuvent encore s’y voir aujourd’hui.
34La courte, mais brillante période de prospérité commerciale (de 1800-1814 et 1830-1845) attira des négociants et suscita d’autres grandes fortunes et d’autres constructions. Parmi les magnifiques maisons de l’époque se distinguent ainsi celles de commerçants de Fès, installés à Tétouan pendant le règne de Moulay Sliman et le renouveau maritime de la cité, à la charnière des xviiie et du xixe siècles ; ainsi en est-il, par exemple, de la famille Buhlal. La dernière vague d’immigrés, celle des Algériens fuyant après 1830 la domination française, apporta son lot de notables, parfois fastueusement installés, telle la famille Benshetab.


35Ces dernières grandes demeures portent la marque de l’influence de l’architecture de Fès, en opposition au style proprement tétouanais, avec leurs cours plus petites et l’usage très large de bois sculpté et peint, ainsi que de stuc.
Les arts andalous
36Sous Moulay Sliman, l’industrie du cuir prospéra. Un quartier entier (le Kharrazin) était voué à cette activité artisanale et commerciale, réunissant tannerie, teinturerie, corroyage. Le travail de finition, l’incrustation et la broderie occupaient les quartiers voisins. Cette zone de la ville, véritable labyrinthe, ne comptait pas moins de deux cents petites échoppes, chaque artisan se consacrant à toutes les étapes de la fabrication, sans qu’il y eut division du travail. Selon les descriptions et images du temps, nombre de ces rues d’artisans et de commerçants, ainsi que certaines placettes, étaient couvertes de vignes, dont on appréciait l’été la verdure et l’ombre qu’elles apportaient.

Cour du palais Erzini de la fin du xviiie siècle
Photographie de la fin du xixe siècle.
37Les babouches de cuir constituaient une des exportations traditionnelles vers le Maghreb, le Levant et l’Espagne. Les tribus Jbala se fournissaient à Tétouan non seulement de ces babouches, mais aussi de sacoches, de courroies, de selles. Les objets de cuir, incrustés de fils d’or et d’argent, et les coussins de cuir, étaient surtout achetés par la clientèle urbaine riche et notable. Les juifs se faisaient une spécialité de la décoration de fils d’or et d’argent sur cuir et velours. Les modèles étaient constamment reproduits, de longue main, comme en témoigne dans une collection anglaise un portefeuille tétouanais daté de 1761.
38Nombre d’autres objets constituaient la production de l’artisanat d’art de la ville : les tapis, les armes, les bois peints, les céramiques. Leur réputation rivalisait avec celle des productions de Fès. Etaient toutefois considérées comme hors pair les armes à feu et à lames. Les fusils avaient leurs crosses incrustées d’argent et d’ivoire, certaines – et jusqu’à la fin du xixe siècle – étaient damasquinées. Les armes blanches étaient le sbula ou couteau à lame courte et droite, le khanjar, grand couteau surtout décoratif, et la kumiya ou poignard recourbé.

Bracelets d’argent et d’or
Connus sous le nom de shams wa’l qmar, ou bracelets du soleil et de la lune, ces bracelets sont typiques de la joaillerie tétouanaise du xixe siècle (Musée ethnographique de Tétouan).

L’industrie du cuir
Types de portefeuilles de cuir avec broderie (Lady Lever Art Gallery, Port Sunlight, Merseyside).


39De très vieille tradition était aussi, nous l’avons vu, le travail de la soie, qu’elle fût de production locale grâce aux mûriers de la ville et des environs, ou, et de plus en plus, importée sous forme de soie grège, venue d’abord du Proche-Orient et d’Espagne, puis de France. Les modèles andalous des xvie et xviie siècles avaient tendance à être remplacés par des broderies turques. Il est difficile de suivre l’évolution et les mutations ; les témoins les plus anciens conservés ne remontent pas au-delà de la fin du xviiie siècle. Pour cette époque et le début du xixe siècle, le motif tétouanais le plus caractéristique est le bouquet de fleurs polychromes dans un cartouche ogival. Les tissus de soie – mais aussi de coton et de lin -, dont une partie provenait de la culture locale, étaient vendus, comme de tradition, dans la Qaysariyya.
40Cet artisanat d’art du textile ne résista que difficilement aux importations étrangères qui s’imposèrent dans la fourniture de la matière première, puis dans celle du produit fini. Dans ce domaine, comme dans tous les aspects de la vie tétouanaise, politiques, économiques et sociaux, la grande fracture date de la guerre de 1859-1860 et de l’occupation espagnole de février 1860 à mai 1862. Elles marquent, après le déclin annoncé depuis plusieurs décennies, le début de la fin d’un monde. Celui du Tétouan traditionnel, de ses réalités, de ses mythes et rêves andalous.

Des armes réputées
Crosses de fusil incrustées d’argent et d’ivoire (Musée ethnographique de Tétouan).
Notes de bas de page
1 Le dernier à s’y établir fut le consul de France en 1795.
2 On compte une quarantaine d’entrées du Maroc à Marseille pendant la Révolution et l’Empire (1793-1815), dont près de la moitié de Tétouan. Une dizaine sont des navires marocains. Des relevés incomplets donnent une dizaine de navires pour Gênes et Livourne. Les relations avec la place sont favorisées par les très bonnes relations entre le Maroc et l’Angleterre. En 1798 la flotte de Nelson vint se ravitailler directement en vivres frais et en eau dans la rade de Tétouan.
3 Eloy Martin Corrales, « La flotte marocaine et le commerce de cabotage espagnol (1797-1908) », in Le Maroc et la mer, Revue Maroc-Europe, vol. 2, 1992, pp. 71-80.
4 La date généralement donnée de 1821/1822 est erronée. Hadj Abderahman Ash-ash décéda à Tétouan le 22 juillet 1824, cf. J.-L. Miège, Chronique de Tanger. Le Journal de Bendelac 1820-1830, Rabat, 1995.
5 Rendant compte de la reddition de la ville, l’historien marocain Naçiri note que le sultan ne tira aucune vengeance étant « heureux d’accepter purement et simplement la souveraineté d’une ville jusqu’alors rebelle à son autorité ». La remarque va loin.
6 Beauclerck, qui le rencontra en juin 1826, a laissé un bon portrait du personnage, ainsi que de son frère alors pacha d’Essaouïra.
7 Sur l’ambassade d’Ash-ash, cf. S.G. Miller, Travels of a Maroccan scholar in France in 184.5-1846 : The voyage of Mohammed as-Saffar, Oxford, 1992.
8 La liste des biens confisqués comprend, outre le numéraire, des champs, des vergers, des troupeaux (717 têtes) ; Dawud, t. I, pp. 310 sq. La famille ne fut pas toute entière entraînée dans la disgrâce et Abdelkadir conservait, outre sans doute un trésor caché, des immeubles, en particulier au mellah, en copropriété avec des juifs.
Notes de fin
1 Oued Martil Plan, 21
2 Bob al-Oqla Plan, 11
3 Quartier al-Uyun Plan, 18
4 Bab an-Nwadir Plan, 19
5 Bab at-Tul Plan, 17
6 Bal al-Oqla Plan, 11
7 Cimetière musulman Plan, 3
8 Nouvelle kasbah Plan, 1
9 Palais du Méchouar Plan, 2
10 Feddan Plan, 15
11 Nouveau mellah Plan, 13
12 Mosquée al Kabir Plan, 6
13 Feddan Plan, 15
14 Nouveau mellah Plan, 13
15 Mosquée al Kabir Plan, 6
16 Feddan Plan, 15
17 Zaouya Sidi Ali ibn ar-Raisul Plan, 5
18 Quartier al-Blad Plan, 9
19 Bab an-Nwadir Plan, 19
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Délos
Île sacrée et ville cosmopolite
Philippe Bruneau, Michèle Brunet, Alexandre Farnoux et al. (dir.)
1996
