Persée de Macédoine et Ariarathe de Cappadoce
p. 184-186
Texte intégral
201 — PERSÉE, ROI DE MACÉDOINE
Camée en agate d’une teinte intense de cornaline. À part quelques fissures, du haut vers le bas de la causia, de l’occiput et à travers l’égide, et deux éclats, au bord devant la Méduse et à la causia à droite, le camée est intact. Monture en or émaillé de la Renaissance. Provenance : Fonds général ; attesté dans les collections en 1802.
Dimensions : sans la monture : h. 67 ; 1. 48 ; ép. 5 mm. ; avec la monture : h. 81 ; 1. 62 mm.
1Persée, roi de Macédoine. Le haut de son corps est vu de dos, la tête de profil à gauche.
2Il est coiffé de la causia qui couvre en grande partie son diadème dont les bandelettes ondulantes retombent dans le dos dénudé.
3Le diadème est orné de feuilles de vigne reliées par une bande ondulante. Sur la bordure de la causia, entre deux lignes parallèles de minuscules carrés taillés en relief, s’inscrivent des spirales enroulées vers le haut et vers l’arrière. Sur la causia, qui accuse un angle presque droit, se développe une lutte entre un centaure et un lapithe, le premier galopant, l’arc tendu, l’autre agenouillé jambes écartées, prêt à lancer une pierre.
4Mais l’image principale se concentre sur la tête un peu inclinée et le buste presque droit, arrondi, vu de dos, du roi de Macédoine, Persée. Puissance et amertume émanent de ce visage dont le menton, couvert par une barbe à tendres bouclettes, s’avance et achève la ligne de profil oblique et épaisse. La lèvre supérieure de la bouche entrouverte trahit un aspect charnu surmonté cependant par le nez puissant et pointu dominé par l’œil grand’ ouvert, la pupille indiquée ainsi que la paupière marquée sous un sourcil remontant puis descendant vers la tempe. Le regard est pénétrant, mais marqué d’indignation, à laquelle correspond le poing tenant l’épée de la main relevée au dessus de l’épaule dénudée. Ce geste de puissance, souligné par l’extrémité de l’arme pointant devant la joue, est soutenu encore par l’aspect compact de la main aux quatre doigts réunis en ligne, aux ongles raccourcis repliés sur la paume, le pouce plié annonçant la force.
5Le corps, pas très large, vu de dos, se prête également à l’étude de cet homme, guerrier redoutable, les bandelettes du diadème flottant d’une façon déréglée du côté gauche, vers l’égide où deux serpents sont entortillés et où, derrière l’épaule, une vilaine Méduse tâche de capter des ombres de son regard mauvais lancé par ses yeux minuscules.
6Ainsi le maître graveur a essayé de voir tout ce qui concerne son modèle et ce qu’il deviendra au cours des années, lui, le fils aîné de Philippe de Macédoine.
7Une question reste à résoudre : dans quelle période de la vie de Persée se situe la facture de ce chef-d’œuvre ? On peut relever que le visage diffère des effigies monétaires qui généralement sont simplifiées et dégagent une expression plutôt hargneuse et peu d’amabilité. Le portrait du camée, par contre, révèle une plus grande maturité et une certaine amertume due à la conscience de la catastrophe subie. L’œil aurait alors « tout vu ».
8Comme interprétation psychologique, le graveur de ce camée atteint un sommet d’intuition. Le portrait daterait donc de la fin de sa vie, alors qu’il vivait avec ses trois enfants à Alba en Italie. Il mourut après deux ou trois ans, ainsi que sa fille et son fils. Comme le relève Plutarque, son fils Alexandre fut un artiste en ciselure et en travaux délicats. Aurait-il poussé sa sensibilité d’artiste au point de créer ce chef-d’œuvre, souvenir et vision permanente de son père ? Ce serait possible, sans qu’on puisse le prouver.
9On datera certes ce joyau du temps de la vie du roi ou alors dans les années qui suivirent sa mort, donc après la bataille de Pydna.
10Vers 160 av. J.-C.
Bibliographie
Cette image de Persée a souvent été reproduite. Nous citons les auteurs qu’Ernest Babelon énumère dans son Catalogue des camées :
Millin, Monuments inédits, t. I, 1802, p. 114, no 105; Creuzer, trad. Guigniaut, Religions de l’Antiquité, pl. CCXLVIII bis, no 857a ; Ch. Lenormant, Bulletin archéologique de l’Atheneum français, 1855, pp. 58-59 ; le même, Nouvelle galerie mythologique, p. 146 et pl. II, fig. 8 ; Chabouillet, Catalogue, no 159 ; V. Duruy, Histoire des Grecs, t. III, p. 513 ; E. Babelon, La gravure en pierres fines, p. 134, fig. 103.
Parmi les auteurs plus récents, citons A. Furtwängler qui, grâce à un œil perspicace, admet une effigie de Persée : AG, vol. III, p. 159, fig. 113, identification déjà proposée par E. Babelon, Catalogue no 228, pl. 22 ; voir aussi Richter, Greek Gems, no 608 et la même, Portraits of the Greeks, p. 257 ; Pierres Gravées, Guide du visiteur, 1930, p. 99, no 228, pl. XXIII ; Möbius, Alexandria und Rom, Bayer. A.K. der Wiss. philos, histor. Kl., N.F., Heift 59, 1964, p. 21, pl. IV, 2 ; Meloni, Perseo e la fine delle monarchia macedone, Rome, 1953. Voir aussi Claire Préaux, L’image du roi de l’époque hellénistique, Images of man in Ancient and Medieval Thought, Studia Gerardo Verbeke ab amicis et collegis dicta, Louvain, 1976, pp. 53-75.
Sylloge N.E., Oxford, Part III, Macedonia ; Perseus, RE XIX, pp. 996-1021. Les types monétaires sont différents, les traits rapetissés. Parmi les meilleures reproductions : Sylloge Nummorum Graecorum, ANS, The Burton Collection no 381, New York, 1961.
202 — ARIARATHE V, ROI DE CAPPADOCE
Intaille à surface légèrement convexe, descendant vers le bord recouvert d’un cadre en or moderne ; base également convexe.
Prase verte à taches d’un vert plus foncé.
Provenance : Cabinet du roi ; provenant de la collection du comte de Caylus.
Dimensions : h. 33 ; 1. 28 ; ép. 3 mm.
11Portrait d’un roi, probablement Ariarathe V. Ses cheveux sont serrés par le diadème noué sur l’occiput. Il est vu de profil à gauche, le dos de trois-quarts, drapé de la chlamyde dont les plis sont indiqués par de grosses incisions se réunissant dans une fibule ronde qui apparaît en un globule grossi. L’oreille est dégagée derrière un long favori et les cheveux descendent en mèches pointues vers la nuque et le cou. De courtes boucles crochues s’étalent en haut du front et en arrière de la tempe.
12Sans finesse ni cohérence dans les lignes et les formes, cette image, plutôt factice et théâtrale, sans interprétation pénétrante, nous oblige à chercher son modèle parmi les rois de Cappadoce. Ce n’est guère le verdict prononcé par Cicéron sur les Cappadociens1 qui nous invite à cette comparaison, mais le style analogue des effigies monétaires de ces rois qui, pendant des générations, révèlent des traits de caractères marqués, se dégradant vers la fin. Celui qui se prête le mieux à une comparaison avec notre intaille est Ariarathe V Eusèbe Philopator (fils d’Ariarathe IV, roi de Cappadoce de 200 à 163), qui régna de 163 à 130 av. J.-C. environ. Son portrait montre une ligne de profil légèrement oblique, une forme plastique prononcée du front saillant, bombé, et d’un œil ouvert, regardant en face, à l’iris à peine prononcé et volontaire sur l’intaille. Les cheveux sont d’une ordonnance différente mais aux mèches crochues descendant dans la nuque d’une égale longueur, celles entourant le front montrant une certaine affinité avec celles des effigies monétaires d’Ariarathe V2.
13Ami de la culture grecque mais aussi des Romains, Ariarathe V Eusèbe Philopator, dut, pour reconquérir le trône, lutter contre l’usurpateur Orophernes, qui prétendait être son frère aîné et qui était secondé dans ses entreprises par Démétrios I, roi de Syrie. C’est en cette fonction de guerrier, lorsqu’il luttait pour la reconquête de son royaume, soutenu par son gendre, Attalos II, roi de Pergame, que le roi se serait revêtu de la cuirasse et du manteau de guerre, si ce n’est pas en d’autres circonstances encore. Après s’être débarrassé d’Orophernes et avoir provoqué la chute de Démétrios, roi de Syrie, en 150 av. J.-C.3, Ariarathe V apporta son aide aux Romains dans la guerre contre Aristonikos, fils illégitime d’Eumenes II de Pergame, lequel voulait supprimer le testament établi par son frère Attalos III, mort au printemps 133, qui avait institué pour héritière la République de Rome. Aristonikos ne se contenta pas d’aspirer au trône de Pergame. Il souleva les esclaves et les prolétaires en leur promettant la liberté et déclencha un mouvement social. À ce titre, il dut inspirer des inquiétudes aux monarques d’Asie Mineure, notamment à Ariarathe V, qui trouva la mort dans la même bataille que le consul romain de l’année 131, P. Licinius Crassus Mucianus.
14Il est possible que l’intaille le dépeigne dans cette attitude de guerrier. Le cou, plus épais que sur les monnaies, ferait ressortir l’embonpoint du roi qui aurait dépassé la cinquantaine4.
15Pour ce qui est du style de la gravure, les traits larges et incisifs indiquant la chlamyde, les lèvres et la narine, alternant avec des lignes hésitantes à peine marquées, mais groupées par deux ou trois, l’œil aux paupières prononcées mais au regard vague, presque mort, émis par un globe informe aux contours imprécis, nous rappellent le portrait de femme, peut-être d’une princesse séleucide ou cappadocienne, de l’Ashmolean Museum à Oxford5, qui devrait être issu du même atelier, sinon de la main du même graveur. Remarquons en outre le tracé similaire de lignes brisées sur la grande sardoine brune ornée du portrait de Démétrios II Nikator assimilé à Dionysos (no 179). Le même artiste aurait procédé avec une subtilité plus harmonieuse. Mais ce portrait du roi séleucide nous aide à situer notre intaille verte dans la seconde moitié du iie siècle av. J.-C, peut-être même dans les dernières années du règne d’Ariarathe V, c’est-à-dire celles qui précédèrent sa mort en 130 av. J.-C.
Bibliographie
Chabouillet no 2052 ; Caylus, Recueil, VI, p. 138, pl. XIII, 1 ; E. Babelon, Les pierres gravées, Guide du Visiteur, p. 32, no 2052 (Séleucos III, roi de Syrie) ; Richter, EGG, no 655.
Notes de bas de page
1 Cicéron, In Pisonem désigne l’apparence de Pison, beau-père de César, comme celle d’un esclave d’origine cappadocienne.
2 Nous adoptons ici la datation de O. Mørkholm, Some Cappadocian Problems, JVC, 1962, pp. 408 sqq., pl. XX ; cf. par contre B. Simonetta, Notes on the Coinage of the Cappadocian Kings, NC, 1961, p. 9 sq., et l’ordre proposé par Mørkholm dans les « Sylloge Danish National Museum » ; voir ici fig. 202 a, b, c, d, Paris, BN, fonds général 28, 14, 19, 29.
3 Cf. Niese, RE II, p. 818.
4 On peut relever qu’Ariarathe IV voulut instaurer son fils roi déjà de son vivant, ce que ce dernier déclina. Ariarathe V aurait eu au moins vingt ans à la mort de son père, survenue en 163.
5 Cf. Richtet, EGG, no 575.
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