25. Le traître noyé
p. 159-163
Texte intégral
A) Mlle Luce-Éthel Roche, Chéticamp (Inverness), N.-E.
1946 : Texte copié d’un cahier.
1961 : Mélodie enregistrée de Mlle Roche, devenue Mme Alex Aucoin.
MÉLODIE 25-A
1. - La belle, allons nous promener
Sur la terre étrangère,
Belle allons-y, belle allons là,
Quel doux plaisir nous prendrons là.
2. - Mais quand nous fûm’ au bord de l’eau,
Ell’ demandit à boire.
- Tu boiras pas de ce bon vin
Avant que j’voy’ couler ton sang !
3. - Puisque faut que je meure ici,
Sur cett’ terre étrangère,
Déshab’liez-moi, déchaussez-moi,
Galant, pour la dernière fois.
4. - C’est en délaçant ses souliers,
La bell’ se mit à rire.
Ell’ lui lâcha un coup de pied,
Dedans la mer il a tombé.
5. - Quand le bon galant fut à l’eau,
Sur un’ branche il s’attrape ;
La belle a pris son grand couteau,
Coupa la branche au bord de l’eau.
6. - La bell’, lâchez-moi votre main,
Je vous serai fidèle.
- Fidèl’, fidèl’ quand tu voudras,
Non, non, ma main tu l’auras pas !
7. - Qui donc ira te ramener
Au château de ton père ?
- Ça s’ra point toi, méchant larron,
Car les poissons te mangeront.
B) Mme Alphée Chevarie, Sur-les-Caps (îles de la Madeleine), P. Q.
1946 : Texte pris sous dictée en septembre 1946.
1961 : Mélodie enregistrée en 1961.
MÉLODIE 25-B
1. - Belle, allons nous promener
Sur la mer étrangère,
Belle allons-y, allons-y donc, } bis
Nos amours, nous en parlerons. } bis
2. - Quand s’arriva au bord de l’eau,
La bell’ demande à boire.
- Vous boirez pas de ce beau vin
Avant qu’on voy’ couler ton sang.
3. - Mon beau galant, si tu m’aimais,
Comm’ tu m’le faisais voir-e,
Déshab’llez-moi, déchaussez-moi,
Galant, pour la dernière fois.
4. - C’est en délaçant ses souliers,
La bell’ se mit à rire ;
Un coup de pied ell’ y-a donné,
Au fond de la mer l’a jeté.
5. - Quand le beau galant fut à l’eau
S’accroche sur un’ branche,
La belle a pris son grand couteau,
Coupe la branche, et l’v’là-t-à l’eau.
6. - Belle, tendez-moi votre main,
Je vous serai fidèle.
-Fidèl’, fidèl’, tant qu’tu voudras,
Non, ma main tu l’auras pas !
7. - Qui donc ira vous ramener
Au logis d’votre père ?
- Ça n’est pas toi, méchant Laurent,
Car les poissons te mangeront.
C) Mme Hélier Turbide, Grand-Ruisseau (îles de la Madeleine), P. Q.
1946 : Texte pris sous dictée en septembre 1946.
1961 : Mélodie enregistrée en 1961 (couplets 2 à 7).
MÉLODIE 25-C
1. - Allons, la bell’, nous promener
L’long d’la rivière, bell’ Jeanneton.
Veux-tu venir t’y promener
En attendant not’ déjeûner ?
2. - Quand ils fur’ bien promenés,
La bell’ lui demande à boire.
- Ni qu’tu boiras, ni qu’tu mangeras,
Au fond de la mer qu’tu iras.
3. - Déshabillez-vous, bell’ Jeanneton,
Déshabillez-vous, je vous le dis,
Otez, ôtez votre blanc jupon,
Pour aller voir la mer au fond.
4. - La belle ôte ses beaux bas de ses pieds,
Le beau galant s’y redresse ;
La bell’ va pour r’garder en arrièr’,
Le beau galant dans la rivièr’.
5. - Quand l’galant fut au bas de l’eau,
Un’ petit’ branche il attrape,
La belle a pris son grand couteau,
Coupa la branche au bord de l’eau.
6. - Sauvez-moi la vi’, bell’ Jeanneton,
Sauvez-moi la vie, je vous en prie !
- Oh ! non, non, mauvais garçon,
Tu iras voir la mer au fond !
7. - Sauvez-moi, belle Jeanneton,
Va au château d’chez mon père,
Tu lui diras que l’ beau galant est mort
Mais Jeanneton en a pas eu le tort.
D) Mme Jo Bordage, Saint-Luc (Kent), N.-B.
1946 : Texte recueilli en décembre 1946, mélodie notée par une personne de l’entourage de la chanteuse.
MÉLODIE 25-D
1. - Allons-y donc nous promener
Le long de la rivière,
Allons-y donc nous promener
En attendant le déjeûner.
2. - Mais quand la bell’ fut sur ces eaux,
Ell’ lui demande à boire.
- Tu n’boiras pas de ce bon vin ;
A l’eau, la bell’, que tu iras !
3. - Déchausse-moi, déchausse-moi,
Si tu veux que je meure,
Déchausse-moi, déchausse-moi,
C’est encor la dernière fois.
4. - Mon beau galant, retourne-toi,
Que je fass’ ma prière.
Le beau galant se retourna,
A l’eau, la belle, ell’ le jeta.
5. - Le beau galant flottant sur l’eau,
A un’ branche il s’agrippe ;
La belle élança le vaisseau,
Éloign’ la branche sur ces eaux.
6. - Bell’ j’aimais tant, bell’ j’aimais tant,
Tu veux donc que je meure ?
- Ah ! oui, ah ! oui, méchant galant,
Je veux qu’t’all’ voir la mer au fond !
7. - Que diront tous mes bons parents,
Me voyant pas venir-e ?
- Je leur dirait, en souriant,
Que tu voulais m’en faire autant.
E) Mme Bourgoin, Rivière-Verte (Madawaska), N.-B.
1961 : Texte et mélodie enregistrés en 1961.
MELODIE 25-E
1. - Un soir en s’en allant veiller,}bis
Tout le long d’la mer jolie. }bis
- Belle allons-y, allons y donc, }bis
Un doux plaisir nous y prendrons. }bis
2. - Quand la bell’ vient pour embarquer,
Ell’ demandit à boire.
- Tu n’boiras pas de ce bon vin
Avant qu’j’n’y voy’ couler ton sang !
3. - Beau galant, tu m’emmèn’ avec toi,
C’est pour me fair’ mourir-e.
Déchaussez-moi, déshabillez-moi,
Galant, pour la dernière fois.
4. - Beau galant délaçant sa chaussure,
La bell’ se mit à rire ;
D’un coup de pied, la bell’ frappa,
Le beau galant à l’eau tomba.
5. - Le beau galant, tout en tombant,
A poigné une branche ;
La bell’ hala son blanc couteau,
Coupa la branche au bord de l’eau.
6. - Qui qu’y vous conduira, la belle,
Au logis d’votre père ?
- Ce n’est pas toi, méchant Laurent,
Tu y-iras voir la mer au fond,
Ce n’est pas toi, méchant Laurent,
Les p’tits poissons d’la mer te mang’ront.
F) Mme Vve André Chiasson, Lamêque (Gloucester), N.-B.
1946 : Texte pris sous dictée en août 1946.
1961 : Mme Chiasson étant décédée en 1953, la mélodie a été enregistrée de sa fille, Mlle Isabelle Chiasson qui l’avait entendue chanter par sa mère.
MÉLODIE 25-F
1. - Mais quand ils fur’ encore plus loin :
- Oh ! Sir’ Renaud, donnez-moi de l’eau.
- La bell’, buvez votre clair sang,
Jamais vous ne boirez de vin blanc.
2. - Mais quand ell’ fut au bord de l’eau,
Ell’ lui demande à boire.
La belle a pris son grand couteau,
Coupa la branch’ bien loin dans l’eau.
3. - La bell’, donnez-moi votre main,
Je vous serai fidèle.
- Fidèl’, fidèl’, tant qu’tu voudras,
Non, non, ma main tu l’auras pas !
4. - La belle, qui t’emmènera
Au logis de ton père ?
- Ce n’est pas toi, méchant garçon,
Car les poissons te mangeront.
G) M. Jo Goguen, Saint-Antoine (Kent), N.-B.
1946 : Enregistrée en novembre 1946, disque III ◊ A ◊ 6.
MÉLODIE 25-G
1. - Allons-y donc nous promener
Dessur ces eaux coulantes,
Allons-y donc nous promener
En attendant not’ déjeûner.
2. - Mais quand la bell’ fut sur ces eaux,
La bell’ demande à boire.
- Ni qu’tu boiras, ni qu’tu mang’ras,
A l’eau, la bell’, que tu iras !
3. - Mon beau galant, dévire-toi,
Je voudrais vous parler.
Son beau galant se dévira,
A l’eau, la belle ell’ le jeta.
4. - Le beau galant flott’ sur ces eaux,
Près d’un’ branche il s’agrippe. ;
La bell’ jeta son blanc couteau,
Coupa la branche au fond des eaux.
5. - Bell’ qu’j’aimais tant, bell’ qu’j’aimais tant,
Tu veux donc que je meure ?
- Ah ! oui, vraiment, méchant galant,
Je veux qu’t’aill’ voir la mer au fond !
H) M. Fidèle Allain, Saint-Antoine (Kent), N.-B.
1946 : Texte recueilli en novembre 1946.
PAS DE MÉLODIE NOTÉE
1 - La bell’, ah ! tendez-moi la main...
2. - Qui vous ramèn’ra chez vos parents ?
- Ton cheval gris que vouèlà là !
Bien rudement m’a-t-emmené,
Bien doucement me ramènera.
3. - La bell’, quoi dire à tes parents
Quand ils te verront sans amant ?
- Je leur dirai.............................
Que tu voulais m’en faire autant !
I) Mme Xavier Martin, Sainte-Anne (Madawaska), N.-B.
MÉLODIE 25-I
1. - Allons-y donc s’y promener,
Là bas, dessur ton père,
Allons-y belle, allons-y donc,
Belle allons-y, allons-y donc,
De nos amours nous parlerons.
J) M. Georges Comeau, Comeauville (Digby), N.-E.
1961 : Chanson enregistrée en 1961.
MÉLODIE 25-J
1. - ........................................................
- Allons la belle, allons nous naviguer,
En attendant notre déjeuner.
2. - Mais tant qu’ils fur’ au milieu d’l’eau,
Le beau galant arrête :
- Quittez, la bell’, votre blanc jupon,
Pour aller voir la mer dans le fond !
3. - Le beau galant d’s’y baissa,
A voulu voir la belle ;
N’a reçu d’ses grands bas dans ses pieds,
Au fond d’la mer il a tombé.
4. - Le beau galant, oh ! en tombant,
S’attrape à une branche ;
Héla’ !, la bell’ prit son soldard-couteau,
Elle a coupé la branche dans l’eau.
5. - Bell’ Jeanneton, bell’ Jeanneton,
Laisse-moi ‘1er voir mon père !
- Non, non, oh ! non, mon méchant garçon,
Tu iras voir la mer au fond !
6. - Bell’ Jeanneton, bell’ Jeanneton,
Tu y-iras sur mon père ;
Tu lui diras qu’le beau galant est mort
Et que la bell’n’a-z-eu aucun tort.
K) M. James Leblanc, Sur-les-Caps (îles de la Madeleine), P.Q.
1961 : Mélodie enregistrée en 1961.
MÉLODIE 25-K
1. - Mais quand ils fur’ bien promenés,
La bell’ demande à boire.
- Ni qu’tu boiras, ni qu’tu mangeras, } bis
Au fond de la mer tu iras !
Coupe strophique
A l’exception de la version C, aux coupes très irrégulières, toutes nos versions se ramènent à la coupe 8m1-6f-8m2-8m2, avec parfois le bis des deux derniers vers (B, E, K). Dans sa comparaison des diverses versions de France, Coirault (Recherches, V, 536) note que celles-ci ont généralement leur vers féminin, le second, de huit pieds ; seule la version C de Millien a six pieds pour ce vers. Ajoutons à celle-ci la version vendéenne du musée de la Parole. On voit ainsi les affinités de nos versions d’Acadie avec celles du Centre et de l’Ouest de la France.
[Coupe indexée : 4 ◊ MFMM ◊ 8688.]
Parallèles
[Catalogues : Laforte, II, A-05.- Coirault, rubrique 98.]
Nous repérerons par (*) les versions appartenant au type Le traître noyé et par (°) celles correspondant au type Le tueur de femmes. Voir notre commentaire pour la distinction qu’il y a lieu de faire entre ces deux types.
FRANCE
BARROIS : Mém. Soc. arch. Lorr., XXIV, 294 (*).
ARDENNES : (Charleville) Puymaigre, I, 40 (°).
BRESSE : (Journans) Guillon, 84 (*).
MORVAN : Dr Collin, Guide à Saint-Honoré-les-Bains, 1888 ; cité par Doncieux, 352 (°).
NORMANDIE : (Cotentin) Les Ch. de Fr., VI, 130 (°).- (Champsecret, Orne) Tiersot, inédit cité par Doncieux, 352.
HAUTE-BRETAGNE : (Ille-et-Vilaine) Decombe, 265 (°).- R.T.P., VI, 34 ; XXXIII, 47 (°).
ANJOU : Simon, 69 (°).
VENDÉE : musée de la Parole, disque 578 (*).- (Saint-Gervais ; Le Fenouiller ; Saint-Paul-en-Pareds) Coll. G. Massignon.
POITOU : Mss Coirault, 4 versions (*), cf Rech., V, 536.
POITOU & AUNIS : Bujeaud, II, 232 (*).
BAS-BERRY : Barbillat et Touraine, V, 138 (*).
BERRY : musée de la Parole, disque 540.B (*).
NIVERNAIS : (Saint-Benin-d’Azy) Mss Poés. Pop. Fr., VI, 304 (*).- Millien, I, 133, A et B (°), C et D (*).
LYONNAIS: Champfleury, 171 (*).
FOREZ & VELAY: Mss Smith, I, 215, 217; V, 247; VIII, 253; IX, 190; X, 8; XIII, 34; XVIII, 311 (*).
DAUPHINÉ : (Glandage) Tiersot, inédit cité par Doncieux, 352.
QUERCY : La Trad., VIII, 207 (°).
LABOURD : (Bayonne) R.T.P., XVII, 131 (°).
BÉARN : Mss Coirault, 3 versions (°) et 1 version (*), cf Rech., V, 533. Sans loc. : Bull. Corn. Lang., III, 165.(*)-Mss Poés. Pop. Fr., III, 58 (*).- Richard, 259 (*).
Voir aussi : Doncieux, 351 et Davenson, 192 (°).
WALLONIE
Wallonia, VIII, 84, reproduit dans Closson, 32 (°).- (Ath) R.T.P., II, 293 (°).- Lemoine, Folklore Wallon, 97, cité par Coirault, Rech., V, 526.
CANADA
Barbeau et Sapir, 25, font état de 17 versions recueillies alors au Canada, cf. Coll. Barbeau, disque LIV.A.1 (enr. 1987). (°).- Sœur Ursule, 353.
ACADIE
Coll. Le Blanc, Évangéline, 6/VI, 1940, 1 version (°) ; Évangéline, 28/VII/1938, 3 versions (*).- (Gaspésie acadienne) Coll. Barbeau, enr. 3401, 3477, 3532 (°) ; enr. 3500 (*).
Commentaire
1Déjà l’analyse des coupes strophiques décèle différents types de variantes, en Acadie même. Or, en France, Coirault, qui a analysé magistralement le thème de cette chanson, si largement attestée dans tout le domaine français, observe que Doncieux a complètement laissé de côté, dans l’établissement de son texte critique de Renaud le tueur de femmes, les versions possédant un second vers féminin. Cependant celles-ci, outre leur coupe particulière, traitent le thème d’une façon différente. La scène, au lieu de se situer au bord d’un vivier où quatorze dames sont noyées, a lieu généralement au bord de la mer. La belle, pour éviter la mort, a recours à un stratagème différent : elle dit au galant de la déchausser et non pas de mettre son épée sous ses pieds. Coirault désigne par le nom de Renaud le Barbe Bleue ou Le Tueur de femmes les versions à partir desquelles Doncieux a élaboré son texte critique. Il nomme les autres Le Traître noyé.
2Nos versions d’Acadie sont toutes, par leur coupe et par le détail de leur action, du type Le Traître noyé, à l’exception de la version H, fragmentaire, et de la version F. Ici, le couplet 1 révèle une strophe de quatre vers masculins, où apparaît le nom du tueur de femmes, Renaud1 ; les autres strophes se rattachant par leur coupe et leur sens, au Traître noyé. On saisit ici sur le vif comment les deux types se sont interpénétrés sous l’influence du thème commun.
Notes de bas de page
1 Ce couplet mérite d’être confronté avec les couplets 9 (vers 3 et 4) et 10 (vers 1 et 2) de notre unique version de La Belle enfermée dans la tour associée à Renaud le tueur de femmes (chanson 6) ; il y a presque identité entre ces vers et notre couplet. En outre, la mélodie correspondant à celui-ci présente la même coupe strophique que cette chanson : quatre octosyllabes masculins.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Trésors de la chanson populaire française. Autour de 50 chansons recueillies en Acadie
Geneviève Massignon et Georges Delarue
1994
La Musique à Venise et l’imaginaire français des Lumières
D’après les sources vénitiennes conservées à la Bibliothèque nationale de France (XVIe-XVIIIe siècle)
Sylvie Mamy
1996
