Un miroir libanais des sciences sociales
Introduction
p. 8-34
Texte intégral
1Au moment où nous achevons cet ouvrage collectif1, plus de la moitié des habitants de la planète sont assujettis à des règles de confinement sanitaire et à des injonctions de suspension de leurs activités sociales ordinaires. L’économie mondiale connaît un coup d’arrêt sans précédent. Solidarités, rapports intergénérationnels, organisation du travail et de la production, modes de gestion de la maladie et de la mort, mobilités, rôle des États et des institutions, sont questionnés. À cette situation mondiale inédite se surajoute, au Liban, une crise économique, sociale et politique d’une ampleur inouïe. Comment, dans de telles circonstances, parvenir à réfléchir sur l’histoire, l’utilité et l’ancrage des sciences sociales dans nos sociétés ? La sidération que la plupart d’entre nous ont ressentie face à l’ampleur et la soudaineté des événements a pu suspendre le travail, tant l’exercice de réflexivité auquel nous nous prêtions à travers la réalisation de cet ouvrage collectif nous semblait alors accessoire, si ce n’est futile. Et pourtant. Et pourtant, jamais les sciences sociales ne nous ont semblé aussi nécessaires pour trouver prise sur le monde et tenter de comprendre ce qui s’y joue. Elles ont orienté notre regard, fourni un langage à nos interrogations, apporté des éléments de comparaison puisés dans l’histoire ou dans d’autres contextes nationaux. Elles nous ont aidés à donner du sens à ce que nous vivions, et à élaborer une lecture plus fine, plus complexe, d’un monde bouleversé.
2Les sciences sociales figureraient-elles alors, pour les citoyens et citoyennes du xxie siècle, ce que furent les humanités pour l’honnête homme (et la femme savante) de l’Europe moderne ou le adîb de la Nahda ? Un précieux bagage culturel dont l’acquisition – par un petit nombre – permettrait un comportement plus éclairé ? Répondre par la positive ou la négative à cette question ne suffit pas à épuiser celle, plus générale, de l’utilité des sciences sociales, qui nous est si fréquemment adressée et qui se tapit derrière nombre de réformes structurelles et de nouvelles orientations programmatiques régulant nos activités et professions. Sommés d’établir quelle plus-value leurs disciplines peuvent apporter à nos sociétés, si ce n’est de manière plus réductrice à nos économies, les spécialistes de sciences sociales ne sont plus en mesure de se récrier, à l’instar de l’historien Lucien Febvre (1920) à propos de sa propre discipline, « une histoire qui sert est une histoire serve. » Des politiques de la recherche d’inspiration néo-libérale, mises en œuvre par exemple dès les années 1980 aux États-Unis et une à deux décennies plus tard en Europe (Duval & Heilbron 2006), ont en effet profondément transformé les conditions institutionnelles et sociales de l’activité scientifique, conduisant à un recul de l’autonomie du champ de la recherche, au prétexte notamment de son arrimage aux besoins, priorités et enjeux sociétaux. La « marchandisation fictive » de la connaissance (Burawoy 2015), la transformation des universités en véritables « entreprises académiques2 », l’affaiblissement des financements publics dédiés aux sciences sociales et la systématisation des modes de financement par projet : toutes ces évolutions entraînent une plus grande précarité des équipes de recherche constituées et des carrières individuelles des enseignants et chercheurs. La définition des agendas de travail et la hiérarchisation des questions scientifiques légitimes relèvent d’autant moins des logiques propres aux champs disciplinaires qu’elles doivent s’ajuster aux considérations et priorités des acteurs financeurs. Enfin, la consolidation de l’expertise comme fonctionnalité de la recherche impose elle aussi des contraintes croissantes à des disciplines inégalement prisées sur ce marché. Certaines disposent de traditions anciennes de collaboration avec le monde économique ou politique là où d’autres apparaissent plus fragiles dans leur capacité à valoriser leur utilité sociale.
3Dans le monde arabe, et notamment au Liban, ces différents phénomènes sont parfois plus anciens, et souvent d’une plus grande amplitude. Confrontées depuis les années 1970 et 1980 à la massification de l’enseignement supérieur, les universités publiques ne consacrent bien souvent qu’une part minime de leurs budgets à la recherche en sciences sociales, tandis que nombre de nouvelles universités privées fondées à partir des années 1990 se désintéressent purement et simplement de ces disciplines (Bamyeh 2015 ; Kabbanji 2012). Plus récemment, les appels insistants adressés au monde arabe pour qu’il rejoigne une « économie du savoir » globalisée, où la recherche serait arrimée aux besoins de l’économie de marché, contribuent eux aussi à la marginalisation des sciences sociales (Arvanitis & Hanafi 2016). Parallèlement, l’intervention massive des organisations internationales, aussi bien en matière de politiques de développement que dans les pays ayant connu des conflits armés, a favorisé le développement d’une expertise extra-académique vers laquelle se tournent nombre d’enseignants et chercheurs universitaires locaux, mais encore les nouveaux diplômés en quête d’emploi. Le Liban, mais aussi la Palestine (Romani 2016), en sont des exemples patents. Ce ne sont pas seulement les modalités de financement de la formation d’hommes et de femmes et celles de l’évolution de leurs carrières qui se transforment, mais les conditions mêmes de production de savoirs sociaux : celles-ci se détachent de canons pratiques élaborés dans un entre-soi universitaire bousculé et contribuent à un renouvellement des normes et des pratiques qui formatent l’exercice des professionnels des sciences sociales. L’appel « d’aire » suscité par les révolutions de 2011 a accentué ces tendances au Maghreb et au Proche-Orient. Elles se caractérisent par un brouillage des frontières disciplinaires qui organisent les mondes de l’académie, mettent en balance l’inégale articulation des savoirs « locaux » – et en langue arabe – et des savoirs « globaux » – le plus souvent en langue anglaise (Hanafi & Arvanitis 2016). Et elles affectent les temporalités sous-jacentes à la fondation de différentes disciplines – à commencer par la difficulté éprouvée par toutes les sciences sociales à se faire prédictives (Catusse, Signoles & Siino 2015).
4Face à ces évolutions, les spécialistes de sciences sociales expriment une inquiétude sourde mais croissante quant à l’avenir de leurs disciplines et de leurs professions. C’est dans ce contexte de convergence de préoccupations qu’est né cet ouvrage. Observateurs lucides et concernés de la dégradation de ces métiers, nous n’entendons pas en faire le plaidoyer d’une cause perdue, encore moins l’oraison funèbre de domaines spécialisés de savoir. Au contraire, nous mobilisons nos outils pour mettre en lumière des mécanismes déterminants, qui débordent des enceintes universitaires. Nous faisons pour cela le pari de nous prendre nous-mêmes pour objet, par-delà les réticences que cela peut susciter de manière objectivée ou plus subreptice (Bourdieu 1984). Cet exercice combine l’ambition de la réflexivité à celle de la formation. Derrière les questionnements adressés aux acteurs des sciences sociales libanaises et à leurs pratiques se dessine aussi l’objectif de mettre en lumière des mécanismes plus larges. Les sciences sociales s’avèrent, en tant que telles, des postes d’observation des évolutions de leur société : de la marchandisation du monde, de processus de subalternisation3 ou au contraire de logiques de légitimation, de la production et de la reproduction de normes, de hiérarchies et d’inégalités, ou encore de la mutation des mondes du travail (et de la précarisation de la fonction publique), etc.
5Pour comprendre ces transformations actuelles, des plus globales à celles inscrites dans des enjeux plus locaux, nous avons choisi d’explorer et de décrire la trajectoire historique et les propriétés sociologiques de ces disciplines et de leurs professionnels dans leur contexte spécifique d’exercice – en l’espèce au Liban. Il s’agit de participer à la production, à l’usage de leurs praticiens actuels et futurs, d’un savoir réflexif et critique sur la genèse et le développement de plusieurs disciplines en sciences humaines et sociales pratiquées au Liban, sur leurs acteurs et leurs cadres institutionnels, et sur leur(s) ancrage(s) dans la société.
6Nos travaux ont pu s’appuyer sur différents bilans et diagnostics de la formation et de la recherche en sciences humaines et sociales réalisés au Liban depuis les années 1990 et 2000. Dans une conjoncture d’après-guerre où le redémarrage et la remise à niveau des institutions, en particulier publiques, ont constitué une étape fondamentale du processus de reconstruction, ces exercices d’état des lieux se sont souvent concentrés sur les difficultés rencontrées par les établissements en charge de l’enseignement supérieur et de la recherche (UNESCO 1996 ; Al-Amîn 1997 ; 1999), et sur les priorités à suivre à l’avenir en matière de formation et/ou de recherche (AUPELF-UREF 1995 ; UNESCO 2002). Produites avec le soutien d’organisations internationales ou d’organismes publics nationaux concernés par ces questions, afin d’aider à la définition de politiques sectorielles ou de programmes de coopération, ces travaux ont adopté des formats propres aux rapports d’expertise, privilégiant un effort d’évaluation des dispositifs d’enseignement et de recherche.
7Notre ambition est à la fois complémentaire et différente. En croisant les apports de nos enquêtes respectives sur les conditions sociales, politiques et épistémiques de la production en sciences sociales, nous avons questionné leur historicité, interrogé les logiques de leurs construction et développement. Nous entendions mettre la lumière sur les hommes et les femmes des sciences humaines et sociales libanaises, leurs temps et leurs lieux, leurs enjeux et leurs acquis. En nous penchant sur les disciplines, leurs acteurs et pratiques, notre propos était de comprendre comment se construisent, se transmettent et s’autorisent socialement des savoirs. En ce sens, la métaphore du « miroir » que nous avons choisie comme titre de ce recueil ne signifie pas qu’il s’agit pour nous de poser un diagnostic sur l’état des sciences humaines et sociales au Liban en préalable à la formulation de propositions de réforme, ni d’élaborer une réflexion épistémologique à visée prescriptive. Nous entendons plutôt nous engager dans un exercice d’analyse critique et comparée des trajectoires suivant lesquelles les sciences sociales libanaises se sont constituées en autant de milieux de savoir institutionnalisés et professionnalisés. Ceux-ci sont non seulement en prise avec la société qu’ils étudient, mais aussi dans la société qui conditionne leur organisation.
8Un triple enjeu a guidé cette démarche : le premier, l’accumulation et la transmission du savoir, nous a conduits à privilégier l’analyse dans la longue durée de parcours disciplinaires sous forme quasiment monographique plutôt que de proposer des analyses plus exhaustives d’un état actuel du savoir ou des mondes savants. Le deuxième, le renforcement des capacités présentes et futures des sciences sociales, nous a amenés à un effort réflexif particulier, mobilisant les ressources de nos disciplines pour mettre à jour les enjeux, tensions et fragilités qui travaillent nos professions et champs de savoir. Enfin, le troisième, la contribution aux débats théoriques qui animent l’histoire et la sociologie des savoirs, nous a portés sur les pistes d’une réflexion sur l’autonomie des sciences sociales, question que le contexte spécifique du Liban contemporain permet d’aborder à nouveaux frais.
9Quelques contributions récentes ont posé d’importants jalons en vue d’une telle recherche. Elles s’inscrivent dans différents types de problématiques et domaines de savoir : la sociologie des sciences (Kabbanji 2010 ; Hanafi & Arvanitis 2016), la sociohistoire des savoirs (Raymond 2013), mais encore la sociologie historique des institutions de savoir (travaux de Hala Awada [2019] sur l’Institut des sciences sociales de l’Université libanaise, de Chantal Verdeil [2004 ; 2006] sur l’université Saint-Joseph, de Ali Moussaoui [2013] sur l’Université libanaise, etc.) ou encore l’anthropologie politique de l’expertise (Kosmatopoulos 2011). Signalons aussi l’enquête coordonnée au Liban par Jacques Kabbanji (2010 ; Kabbanji & Moussaoui 2007) dans le cadre du projet ESTIME (Évaluation des capacités scientifiques, techniques et d’innovation des pays méditerranéens, projet piloté par l’IRD). Elle étudie le « métier » de chercheur à travers le point de vue et l’activité d’un échantillon d’enseignants-chercheurs libanais (en sociologie, anthropologie, droit et économie), rapportés à une analyse institutionnelle du système de recherche national. Cette enquête, à la fois quantitative et qualitative, a souligné le fort degré d’individualisation des pratiques de recherche et la prédominance, depuis la fin de la guerre du Liban (1975-1990), d’une recherche de type appliquée, réalisée à la demande d’organismes nationaux ou de bailleurs de fonds internationaux (et selon leurs propres termes de référence), portant sur les différents problèmes socioéconomiques se posant au sein de la société libanaise. L’étude conclut sur les entraves résultant d’une telle configuration dans la constitution de traditions proprement libanaises de recherche ; elle s’interroge tout particulièrement sur la capacité de la communauté scientifique nationale à conserver une maîtrise minimale de ses agendas de recherche aussi bien qu’à préserver la vocation critique des sciences sociales. La discipline historique, prise comme cas d’étude par Candice Raymond (2013), s’avère quant à elle affranchie des visées de développement socio-économique et échappe de ce fait au régime de l’expertise dominant les disciplines sur lesquelles portait l’enquête ESTIME. Là aussi, le processus d’institutionnalisation a favorisé l’émergence d’un champ disciplinaire professionnalisé mais qui néanmoins reste faiblement émancipé vis-à-vis des enjeux extradisciplinaires (ici de nature politique plutôt que socio-économique).
10Derrière ces travaux consacrés à diverses disciplines se dessine donc un questionnement persistant qui nous paraît central. L’autonomie de la recherche et ses modes d’articulation avec les demandes issues du monde social, voire ses modes d’engagement dans le monde social, font question dans un contexte d’internationalisation et de « périphérisation » des sciences sociales arabes (Hanafi 2012). La notion d’autonomie, empruntée à la sociologie de Pierre Bourdieu pour décrire les propriétés d’un champ et ses capacités singulières à s’organiser et se différencier, indépendamment de contraintes externes, s’est en effet avérée féconde dans notre démarche collective. Y compris, comme nous le verrons plus loin, pour mettre en évidence au contraire l’hétéronomie des sciences sociales libanaises. Mais notre questionnement s’est étendu, puisque nous prêtons attention, de chapitre en chapitre, non seulement à ce qui pourrait faire ou défaire une unité des sciences sociales, mais surtout à des formes plurielles d’autonomie possibles (Lahire 2012) : de celles que peuvent revendiquer des disciplines en termes d’indépendance ou de spécificité, à l’instar des sciences politiques par rapport au droit dans les pages qui suivent, à celles des acteurs et de leurs pratiques. Au Liban, comme le montrent certains des chapitres rassemblés dans notre recueil, cette interrogation traverse les efforts déployés par plusieurs associations d’enseignants-chercheurs, à caractère disciplinaire (Association libanaise des sociologues, Association libanaise des sciences politiques) ou pluridisciplinaire (Bâhithât [Chercheuses], Association libanaise des sciences de l’éducation), pour produire des réflexions régulières sur la pratique et les enjeux des sciences humaines et sociales. Mais ces différentes réflexions, publiées dans des actes de conférence et des revues4 ou figurant dans des archives associatives, tiennent la plupart du temps davantage du retour sur une expérience personnelle de la recherche ou d’une lecture critique des travers du milieu que d’un travail d’objectivation et d’historicisation mobilisant les outils disciplinaires. C’est pourquoi la réflexion que nous nous nous sommes proposé de mener collectivement s’est appuyée sur cette précieuse littérature pour questionner plus systématiquement et en premier lieu l’institutionnalisation et le développement de disciplines ainsi que les trajectoires et registres de pratique de leurs spécialistes.
Discipliner les savoirs
11Qu’entendre par discipline ? L’histoire des sciences humaines et sociales libanaises s’inscrit dans un cadre institutionnel ayant connu au fil du siècle dernier des évolutions substantielles. La discipline et la profession n’en ont pas constitué des donnés ab initio mais s’avèrent des constructions relativement récentes qui continuent à s’édifier. Ne pouvant être subsumées sous un modèle universel d’institutionnalisation des sciences sociales, elles appellent un examen circonstancié et s’avèrent donc un poste d’observation privilégié des processus qui façonnent les mondes des sciences sociales libanaises.
12La notion de discipline renvoie en effet à l’existence de domaines ou secteurs de savoir spécifiés revendiquant « la stabilisation d’un objet de connaissance, la sécurité aux frontières et l’établissement de modes unifiés de traitement d’objets préalablement découpés. » (Fabiani 2006, p. 25) Mais elle constitue aussi un principe organisationnel et classificatoire des dispositifs académiques, tant au plan pédagogique que socio-institutionnel. La discipline est donc à la fois « un espace logique et un espace historique de l’activité scientifique » (Fabiani 2006, p. 15). Distinguer ces deux dimensions de la discipline permet d’affiner la généalogie communément admise des sciences humaines et sociales au Liban dans leur caractère générique, et de certaines d’entre elles dans leurs dimensions plus distinctives. L’émergence des sciences sociales est volontiers associée aux premières universités « modernes » fondées à Beyrouth au dernier tiers du xixe siècle – le Syrian Protestant College (1866, future American University of Beirut) et l’université Saint-Joseph des pères jésuites (1875) –, en lien avec le projet de renaissance arabe (la Nahda) et la formation de l’État, dont les puissances parrainant ces universités entendaient façonner et s’attacher les élites. Dans les formations prodiguées, l’accent était alors mis sur des spécialités à vocation professionnalisante telles que la médecine, la pharmacie ou le commerce, plus tardivement le droit et l’ingénierie5. Lorsqu’elles furent introduites dans les cursus, humanités et sciences sociales n’étaient pas nécessairement disciplinées dans le sens où elles ne s’imposaient pas toujours comme des domaines de savoir organisés autour d’une méthode distinctive, d’une question spécifique et de cursus de formation autonomes. Elles relevaient soit d’un enseignement de culture générale comme au Syrian Protestant College, soit étaient destinées de manière privilégiée aux missionnaires et aux laïcs européens expatriés dans le cas de la Faculté orientale inaugurée en 1902 à l’USJ. Il faudra le démantèlement de l’Empire ottoman et l’installation du mandat français sur les nouveaux États du Liban et de Syrie pour que l’offre en sciences humaines et sociales se diversifie, se spécialise et que les effectifs – les disciples – s’étoffent, témoignant parfois d’un véritable engouement pour ces nouvelles sciences. Mais comme le montre Philippe Bourmaud au sujet de la sociologie à l’AUB pendant l’entre-deux-guerres, les objectifs de ce type d’enseignement restaient sensiblement différents de ceux assignés dans les mêmes domaines à la même époque aux États-Unis ou en Europe : il s’agissait non pas de former, par une discipline distinctive, « des universitaires, des experts et des travailleurs sociaux », mais plutôt d’initier « les étudiants à des méthodes analytiques et aux problèmes politiques et sociaux de la région, sans les éloigner de carrières plus prestigieuses ou plus rémunératrices au service de l’État. » (Bourmaud 2017, p. 100)
13La mise en place de cursus universitaires intégrant ces matières d’enseignement fut donc partie prenante d’une première modernisation des sciences dans le monde arabe, qui coïncida avec les grandes transformations impériales, puis coloniales, affectant l’organisation politique et les structures sociales dans la région. Les champs de savoir se sont reconfigurés en fonction des cadres sociopolitiques qui émergeaient (l’État, la nation), favorisant une appropriation de « l’idée de science sociale » marquée par le projet nationaliste (« se penser et s’analyser par [soi]-même » [Roussillon 1999, p. 1364]), tandis que de nouveaux « gardiens du passé » (Di Capua 2009) influençaient par leurs pratiques historiographiques l’évolution même des institutions politiques. Pour autant, ces enseignements ne prirent pas la forme de filières disciplinaires clairement circonscrites et destinées à la formation d’un corps de producteurs spécialisés.
14Un second moment fondateur au Liban peut dès lors être décelé à travers l’intense mouvement de professionnalisation engagé à partir des années 1960, à la faveur de l’intérêt porté aux sciences sociales par le projet chéhabiste6 et du développement de l’Université libanaise (Favier 1994 ; Awada 2019). C’est cette dernière, en effet, qui fournit à partir de la décennie suivante les plus forts contingents de diplômés universitaires en sciences humaines et sociales, et qui se dota du corps enseignant spécialisé le plus nombreux. De manière générale, la massification de l’enseignement supérieur enclenchée dans les années 1960 a largement bénéficié aux facultés de lettres, sciences humaines et sciences sociales7, entraînant un élargissement progressif du corps des enseignants-chercheurs dans les différentes disciplines proposées et une élévation du niveau de diplôme requis pour y enseigner. Elle a donc entraîné la formation d’un véritable groupe professionnel, avec ses filières spécialisées de formation, ses carrières et son « droit d’entrée » (le diplôme, d’abord le magistère puis le doctorat), là où le caractère élitiste des grandes universités d’origine missionnaire limitait le nombre de spécialistes universitaires des sciences humaines et sociales à une poignée d’individus.
15La prise en compte de ces transformations morphologiques (Bourdieu 1984) est importante, car elle permet de dépasser une certaine forme de nominalisme disciplinaire : derrière la permanence d’un même intitulé sont en fait susceptibles de se profiler, au fil du siècle, des formations sociales différentes. Pour ne prendre qu’un seul exemple, l’histoire, au Liban, a changé de nature au cours du xxe siècle : de spécialité intellectuelle exercée par des savants polygraphes aux profils et aux objectifs variés, elle s’est muée en une discipline académique pratiquée – sinon exclusivement, à tout le moins de manière hégémonique – par un groupe de personnes formées dans cette discipline et ayant pour métier la création, la transmission et l’évaluation des savoirs historiques. Ces bouleversements dans l’organisation sociale des disciplines sont en général évacués par toute une littérature généalogique où les sciences humaines et sociales restent largement appréhendées à l’aune de traditions disciplinaires incarnées dans diverses figures de « pionniers » ou de « pieux anciens ». Utile pour saisir des héritages intellectuels assumés ou les continuités d’un projet de savoir, cette littérature ne nous dit pas grand-chose, en revanche, des collectifs portant ce projet ni des « composantes institutionnelles, sociales et matérielles, qui assurent la continuité de cet effort de connaissance » (Blanckaert 1995, p. 39).
16Saisir les transformations qui affectent le secteur universitaire en rapport avec les enjeux de professionnalisation permet aussi d’interroger la non-coïncidence entre un projet disciplinaire et un territoire socio-institutionnel. Ainsi, par exemple, de l’anthropologie dont l’histoire libanaise, retracée dans cet ouvrage par Zina Sawaf, est principalement le fait d’investissements et de contributions à caractère individuel à un domaine de savoir spécifique, mais qui, au plan institutionnel, reste faiblement émancipée de la sociologie. À l’inverse, la disciplinarisation d’un domaine de savoir peut s’opérer non pas à partir de la préexistence d’un objet clairement identifié et stabilisé, mais par des effets d’institution qui impriment une identité particulière au projet disciplinaire. C’est le cas des sciences de l’information et de la communication qui, au Liban, se sont construites comme une « inter-discipline » marquée par la centralité du savoir en information journalistique et la marginalisation des sciences de la communication (voir le chapitre de Betty Gilbert-Sleiman). C’est le cas aussi des sciences du religieux qui s’élaborent dans des cursus et des institutions d’enseignement spécifiques en combinant l’apport théorique, plus que méthodologique ou empirique, de disciplines variées (voir le chapitre d’Ali Kassem). À ce titre, il nous a semblé utile de privilégier dans cet ouvrage, plutôt que des disciplines bien installées et « évidentes » telles que l’histoire, la sociologie ou l’économie, des postes d’observation où ce jeu entre discipline, institution et profession s’est avéré un motif central : les sciences de l’information et de la communication ou les études islamiques, mais aussi les études urbaines (examinées par Éric Verdeil) et les sciences politiques (auxquelles est consacré le chapitre de Myriam Catusse, Samer Ghamroun et Jamil Mouawad).
17Notre entreprise collective nous a ainsi conduits à décrire et analyser, par les pratiques des acteurs, la structuration sur le long terme de champs de savoir. Les fortunes de ces derniers sont variées. Ils s’organisent dans leur société non pas en terrain conquis mais dans des arènes où se disputent l’autorité, la spécialisation, voire la disciplinarisation. Leurs frontières sont l’objet de luttes, comme c’est le cas de l’institutionnalisation progressive de sciences de l’information et de la communication. Elles relèvent aussi de petits combats, comme ceux qui se jouent au sein du milieu des politistes, des urbanistes ou dans les cursus de sciences du religieux autour de la délimitation de ce qui relève de l’expertise ou de l’académisme, des limites de la discipline ou de ses spécificités. Leurs enjeux sont de diverses natures, des plus matériels (l’évolution d’une carrière professionnelle par exemple) aux plus symboliques (la réputation, l’autorité intellectuelle, etc.). Ces champs de savoir s’avèrent quoi qu’il en soit fondamentalement hétéronomes. C’est là probablement l’apport le plus saillant de la mise en discussion des enquêtes rassemblées dans cet ouvrage.
Incertitudes structurelles et hétéronomie des pratiques
18Nous avons en effet cherché à comprendre les ancrages sociaux des sciences sociales, c’est-à-dire les conditions sociales de leur production, de leurs circulations et de leurs usages. Les contributions de l’ouvrage partagent à cet égard deux constats qui singularisent les métiers des sciences sociales au Liban. D’une part, sans surprise, la question de la crise y occupe une place toute particulière. Pour partager certaines dimensions avec celle qui travaille d’autres champs scientifiques nationaux, elle ne s’en décline pas moins selon des axes qui lui sont parfois propres. D’autre part, bien que l’institutionnalisation et la professionnalisation des disciplines aient produit des effets de corps et de champ signalant leur autonomisation relative (Bourdieu 1985), ce sont bien des rapports hétéronomes qui nous apparaissent les plus déterminants dans la structuration des trajectoires des acteurs et leurs institutions. Cette conclusion mérite qu’on la discute non pas comme une anomalie des arènes d’exercice de l’homo academicus libanais – si l’on nous autorise cette masculinisation du métier qu’il faudrait d’ailleurs interroger –, mais au contraire comme un trait structurant de positions et de pratiques normalisées.
19Plus que la crise elle-même, dont nous avons esquissé en introduction certaines des dimensions contemporaines toutes objectivables, c’est le sentiment de crise qui est rapporté dans plusieurs enquêtes. En 1996 déjà, les coordinatrices du numéro de la revue Bâhithât consacré à la recherche en sciences humaines dans le monde arabe (et tout particulièrement au Liban) affirmaient, non sans provocation, que les sciences sociales arabes en étaient encore à leur phase de formation, une phase « pré-scientifique », et dans le même temps qu’elles étaient déjà menacées de disparaître (Fayad & Nasr 1996). Cette crainte apparaît largement partagée à l’échelle du monde arabe dans son ensemble (Colonna 1991). Elle ressurgit en fait à échéances régulières depuis plusieurs décennies, si bien qu’elle pourrait être considérée comme une figure constitutive de l’autoreprésentation des intellectuels arabes (Frangié 2012). Mais ce sentiment de crise des sciences sociales exprimé dans la revue Bâhithât doit également être rapporté à la situation d’extrême fragilité subie par ses praticiens et praticiennes au lendemain du conflit dévastateur que fut la guerre du Liban (1975-1900). Cette fragilité touche aussi bien au statut de ces sciences dans la société libanaise qu’aux conditions de leur exercice dans un secteur universitaire sinistré. Aujourd’hui encore, près de trente ans après la fin de la guerre, nos propres sources attestent d’une perception récurrente de dégradation de leurs conditions de travail, de dévaluation sociale de leurs professions, de difficultés à faire corps, mais encore des obstacles sociologiques et politiques qui entravent la carrière dans laquelle ils et elles se sont engagés.
20L’examen de ces déceptions personnelles et des « accidents » de trajectoires collectives révèle de profondes transformations sociales qui affectent les rapports de force symboliques ou plus matériels. Elles posent en question la « socialisation » de ces savoirs et disciplines, du moins dans l’espace académique, c’est-à-dire leur capacité à produire et trouver un public (Blanckaert 1995, p. 41). Cette question se pose d’abord au sein des établissements libanais d’enseignement supérieur, où les effectifs connaissent dans ces disciplines une baisse tendancielle mettant en péril l’existence même de certaines filières de formation, et donc la reproduction du corps de leurs enseignants comme de leurs chercheurs. Elle se projette aussi à l’international, sous la forme d’une « périphérisation » des savoirs locaux et de la majorité de leurs producteurs. La tension latente du publish globally and perish locally vs. publish locally and perish globally mise en exergue par Sari Hanafi (2012) articule en son cœur cette question des carrières et des publics. Elle manifeste aussi plus largement les logiques d’inscription des sciences sociales libanaises dans l’internationale des savoirs.
21Or c’est peut-être sur ce dernier plan qu’un renversement de perspective peut s’avérer utile pour s’extraire d’un discours de la crise parfois paralysant. Plutôt que de ne retenir que les seuls aspects hiérarchisants et aliénants de l’extraversion académique, ou la structure clivée du milieu des universitaires selon leur degré d’insertion dans les réseaux internationaux, il peut aussi être rappelé que l’inscription dans de tels réseaux est susceptible de favoriser l’autonomisation relative des acteurs nationaux (Bourdieu 2001). Sous certaines conditions et sans que cela ne soit systématique, elle peut en effet renforcer leur capacité à se dégager de certaines contraintes locales pesant sur la recherche. Aux moments les plus difficiles qu’a connus le Liban au cours du dernier demi-siècle, l’insertion dans diverses dynamiques transnationales a pu permettre à des chercheurs en début de carrière, non seulement d’acquérir du capital scientifique et de faciliter leurs circulations, mais aussi, dans un contexte de forte polarisation politique, de bousculer des oppositions idéologiques agissantes au plan national en jouant l’avancement de la discipline contre les routines intellectuelles locales (Raymond 2013). Sur un autre plan, en raison même de la pluralité de ses traditions universitaires et de ses connexions multiples avec les champs scientifiques transnationaux, le Liban s’est montré un terrain propice à la circulation des paradigmes. Il s’est avéré un lieu d’hybridation des savoirs et d’exploration de problématiques novatrices. La recherche urbaine a, par exemple, représenté au sortir de la guerre un domaine extrêmement innovant de production de savoirs, à la croisée des dynamiques internationales de la recherche et des enjeux politiques, sociaux et intellectuels propres au pays en reconstruction. Sans verser pour autant dans la naïveté vis-à-vis de la structure hégémonique de l’échange scientifique international, il reste que nombre de champs de savoir pourraient donner lieu au Liban à de telles rencontres et à de telles innovations, s’il était remédié aux incertitudes structurelles pesant sur l’activité même de recherche.
22La mise en dialogue, dans cet ouvrage, de chapitres consacrés à l’analyse du développement de disciplines fragiles ou contestées, et de chapitres portant sur les pratiques réelles et situées des producteurs du savoir (les logiques de publication dans des revues analysées par Candice Raymond, celles de l’évaluation de travaux universitaires par Ali Moussaoui, ou encore celles structurant une institution comme l’Institut des sciences sociales de l’Université libanaise qu’étudie Hala Awada) laisse en effet percevoir les profondes incertitudes résultant de différentes tensions qui toutes se nouent entre le « dedans » et le « dehors » des disciplines, et où ce dernier s’avère bien souvent le plus déterminant.
23Les évolutions des sciences sociales au Liban attestent de cette puissante hétéronomie et montrent que la « lutte pour le monopole de la compétence légitime » est loin de s’y jouer dans un champ autonome tel que théorisé par Pierre Bourdieu (1976). Non seulement les champs de bataille pour le savoir (Long & Long 1992) bousculent toute vision irénique d’une supposée « communauté scientifique », mais surtout les frontières des champs disciplinaires s’avèrent perméables à des règles, des normes et des outils de régulation qui ne leur sont pas propres. L’étude, par exemple, du paysage des revues libanaises depuis les années 1960 montre que la configuration éditoriale a joué un rôle structurant dans le champ libanais des sciences humaines et sociales, au moment même où celui-ci se formait à la faveur de la première massification de l’enseignement supérieur. Dans cette configuration, les revues intellectuelles généralistes l’emportaient largement sur les revues scientifiques spécialisées en matière de publication des sciences sociales. Or le fonctionnement propre à ce type de revues a contrebalancé les effets de disciplinarisation des pratiques savantes issus de la spécialisation accrue des cursus et des diplômes universitaires : il a favorisé un mélange des genres entre politique et scientifique, entre intellectuel et académique, tout en entretenant la porosité entre différents champs disciplinaires. De manière générale, loin de faire de ces rapports hétéronomes un défaut du développement des sciences sociales, il nous semble au contraire, pour en revenir à notre comparaison initiale, qu’il s’agit là d’un poste d’observation singulier de logiques et stratégies de production des savoirs prises dans une double tenaille.
24La première des tensions que met en lumière l’observatoire libanais concerne les logiques de marchandisation du savoir, face à un processus de massification de l’enseignement, de mise en concurrence des formations publiques avec des formations privées et onéreuses, mais encore de dévalorisation des diplômes de sciences humaines et sociales sur les marchés du travail (Kabbanji 2012 ; Moussaoui 2014). Selon les données présentées par Danielle Skaff (2019), les étudiants en histoire et sciences sociales (à l’exception de ceux qui suivent un cursus d’études islamiques ou une formation en droit) s’inscrivent à titre principal dans le secteur « ouvert » de l’Université libanaise, où n’intervient ni numerus clausus ni cens économique indirect représenté par les coûts d’inscription, et où les concours d’entrée mis en place pour certaines branches restent peu sélectifs. Les disciplines des sciences sociales n’occupent en revanche qu’une place restreinte dans les universités privées les plus élitistes8, et presque aucune dans les universités « axées sur le marché » (Kabbanji 2012). Les administrations publiques et l’enseignement ont longtemps fourni les principaux débouchés professionnels de ces cursus, progressivement élargis aux ONG et aux agences de développement quand l’emploi public a commencé à stagner (Moussaoui 2014). Mais aujourd’hui le décrochage entre l’obtention d’un diplôme et l’accès à l’emploi est devenu patent. Il devient même une cause publique, à la faveur des mobilisations nationales de 2019, comme cela a pu être le cas dans d’autres sociétés de la région (Emperador Badimon 2020). Les frustrations relatives entre l’investissement personnel et familial suscité par le parcours universitaire et les carrières et mobilités qu’ouvre ce dernier s’expriment de plusieurs façons. Elles se politisent par exemple par les protestations d’étudiants et le mur des diplômés érigé au centre-ville de Beyrouth lors du soulèvement populaire de l’automne 2019. Mais elles se traduisent aussi par un redéploiement des métiers des sciences sociales dans le domaine des savoirs appliqués et de l’expertise.
25L’investissement du marché de l’expertise par les enseignants et chercheurs universitaires n’est pas un phénomène récent au Liban et remonte au moins à la crise économique des années 1980 et à la dévalorisation brutale des salaires qui s’en est suivi. La pratique de l’expertise – autre forme de marchandisation du savoir – permettait surtout à ces acteurs de s’assurer un complément parfois substantiel de revenus (au prix d’une perte de maîtrise de leurs agendas de recherche). Mais, face aux difficultés accrues d’accès à l’emploi universitaire comme à l’emploi public, elle représente désormais une perspective professionnelle à part entière, reposant sur toute une gamme d’emplois (du consultant indépendant ou employé par un bureau d’études au chargé d’études ou de mission dans un think tank ou une ONG). À cette tendance s’ajoute l’incommensurabilité des financements accessibles au titre de l’aide au développement avec ceux, quand ils existent, dédiés à la recherche proprement académique. Il en résulte un déplacement progressif des compétences et un déploiement préférentiel des activités de recherche en dehors des institutions académiques. Cette tendance appelle à interroger la place occupée aujourd’hui et demain par l’université dans la production des savoirs sociaux : loin de pouvoir prétendre à tout monopole en matière de recherche sur le social, est-elle pour autant condamnée à ne devenir que la simple pourvoyeuse en ressources humaines d’une activité menée principalement en dehors de ses murs ? Les chapitres qui suivent se penchent, pour ce qui est des études urbaines, des sciences de la communication et de l’information ou encore des sciences politiques, sur les recompositions de domaines disciplinaires hors des enceintes universitaires. Nous avons souligné plus haut ce que cela impliquait en matière de pratiques personnelles de recherche. Nous mettrons l’accent ici sur les effets de ce processus sur les collectifs de savoirs qui s’organisent au sein de milieux professionnels en mutation. Betty Gilbert-Sleiman montre comment les sciences de l’information et de la communication naissent et s’institutionnalisent sous la forme d’une faculté de l’Université libanaise dans le creuset de revendications et de la reconnaissance du métier de « journaliste ». Les pensées de la ville, traitées par Éric Verdeil, sont un autre exemple frappant des articulations non univoques entre expertise, professionnalisation et usages pratiques des sciences sociales. Si l’enrôlement des sciences sociales au service de la planification urbaine fut finalement discret, il permet en revanche l’affirmation, au Liban, d’une science participative et critique des politiques de la ville. Les savoirs débordent ici de l’université, mais servent de ressources à l’action publique, voire à l’engagement civique.
26La question de l’expertise amène ainsi la réflexion vers un second type de tensions, une seconde classe de rapports hétéronomes qui se nouent non plus à l’articulation avec la sphère économique, mais avec celle du politique. Nos enquêtes mettent en effet en lumière certaines initiatives que les déceptions nées de l’offre universitaire ont suscitées en matière de création de think tanks ou autres formes de dispositifs hybrides qui tentent, chacun à leur manière, de régler la question de l’utilité des sciences sociales en les mettant au service de l’action politique ou sociale. Certaines structures parmi les plus dynamiques et innovantes – qu’il s’agisse d’associations comme Legal Agenda ou Lebanon Support, ou de bureaux d’études à but non lucratif comme Public Works – conçoivent ainsi la recherche comme un outil d’intervention sociale et de militantisme. Les données produites par l’enquête de terrain, comme les autres résultats de recherches originales, fournissent des ressources déterminantes pour leur action militante. Cette pratique de l’enquête réactualise un mode privilégié de légitimation de leurs causes par les mobilisations des années 2000, quand la seule prétention à « parler au nom de » (des citoyens, des sans-voix, etc.) ne suffit pas (Karam 2006). L’inscription de l’activité de recherche dans des dispositifs à visée militante ne va certes pas sans produire de nouvelles contraintes. Ainsi, par exemple, de la tension irrésoluble entre les temporalités différentes de la recherche académique et d’une forme de recherche appliquée où les besoins de la cause exigent de pouvoir exploiter rapidement des résultats. Cette inscription induit de surcroît un rapport beaucoup plus pragmatique aux ressources théoriques fournies par les disciplines. Mais elle témoigne d’une logique de production de savoirs où l’arrimage à des enjeux de nature politique n’entraîne pas nécessairement un départ des exigences épistémologiques et éthiques des sciences sociales, tout en permettant de renouer avec la vocation critique de ces dernières.
27Bien davantage que ces arrangements où l’opérationnalisation des sciences sociales repose largement sur le double ancrage de praticiens dans un « champ de problèmes » et dans des « coalitions d’intérêts » (pour reprendre la formule d’Éric Verdeil) à cheval entre milieux académiques et arènes du politique, ce sont les rapports hétéronomes se nouant au sein même du secteur universitaire qui nous apparaissent comme la principale fragilité et le principal défi auxquels les sciences sociales libanaises sont confrontées. Nous avons souligné plus haut la menace sur les capacités de reproduction du corps des enseignants-chercheurs que constitue la baisse tendancielle des effectifs, notamment pour les niveaux de diplôme les plus élevés (master, doctorat). À cette menace s’ajoute celle que font peser des mécanismes hétéronomes se logeant au cœur même des pratiques académiques usuelles telles que l’évaluation par les pairs, ou celles qui régissent l’accès à l’emploi universitaire, aux financements de la recherche et à la publication. L’emprise durable des phénomènes de clientélisme politique et communautaire sur les institutions universitaires, manifestée de la manière la plus crue par la crise structurelle de l’Université libanaise (Al-Amîn 2018), constitue à l’évidence l’un des principaux dangers pesant sur les sciences sociales au Liban, y compris dans leurs usages extra-universitaires. Car les effets de distorsion des pratiques clientélistes portent à la fois sur les modes de répartition du pouvoir académique (nomination aux postes de chef de département, doyen, président ; participation aux conseils consultatifs et aux différentes commissions d’évaluation, de réforme des programmes, d’admission en thèse, etc.) et sur la construction des carrières universitaires (recrutement, affectation, titularisation, promotion). D’où, non seulement, les difficultés des communautés disciplinaires à faire corps (et à défendre, le cas échéant, leurs intérêts spécifiques), mais aussi la dévaluation durable du capital scientifique dans l’économie des pratiques au sein des différents champs disciplinaires, au profit de capitaux sociaux constitués dans des relations d’allégeance aux acteurs dominants du champ politique.
28Nous souhaitions conclure cette introduction sous forme d’invitation à explorer davantage encore les mondes sociaux des sciences du social au Liban. Nous voulions aussi mettre l’accent sur les nouvelles manières d’envisager les utilités et nécessités de disciplines qui permettent d’éclairer les mutations de nos sociétés. L’entreprise commune que fut la rédaction de cet ouvrage s’achève pourtant dans un contexte qui trouble plus qu’il n’éclaire nos certitudes et horizons d’attente. La société libanaise connaît un effondrement économique sans précédent, qui s’accompagne d’un abattement moral et d’une fragilisation des institutions sociales. Cet effondrement économique risque d’accélérer le repli des universités sur leur fonction d’enseignement à visée professionnelle et de porter un coup fatal aussi bien à la formation à la recherche qu’à la recherche elle-même (en dépit d’une nouvelle législation imposant depuis 2014 aux universités privées de consacrer à la recherche au moins 5 % de leur budget). Ajoutons le retour au cumul d’emplois qui avait marqué les pratiques professionnelles des universitaires libanais pendant la guerre de 1975-1990, avec les « conflits d’investissement » (Lahire 2004) que cela entraîne. Certes, ce n’est pas la première séquence historique dans laquelle les métiers d’historiens, de sociologues, d’anthropologues, de géographes, etc., se transforment par la nécessité des drames collectifs. Ce que les chapitres qui suivent décrivent néanmoins de façon novatrice, c’est la façon dont pourraient se nouer, par opportunisme constructif, par intuition féconde ou par intérêt réciproque, des articulations et alliances inédites entre les institutions académiques et d’autres institutions de savoir telles que des ONG ou think tanks, autour de nouvelles modalités de production et de valorisation des sciences sociales.
Bibliographie
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Notes de bas de page
1 Nos remerciements vont à l’ensemble des participants au projet CEDRE dont est issu cet ouvrage collectif, ainsi qu’aux collègues qui se sont joints à nous à différentes étapes de ce travail (Melhem Chaoul, Roy Jreijiry, Elisabeth Longuenesse, Maryz Younes) ou qui ont bien voulu nous accorder des entretiens en complément de nos enquêtes (Marie Noëlle Abi Yaghi, Nadine Bekdache, Abir Saksouk).
2 Sur ce thème, voir le no 148 des Actes de la recherche en sciences sociales (juin 2003).
3 Nombre de travaux consacrés aux sciences sociales des Suds abordent cette question en se focalisant sur le domaine de l’épistémologie. Ils mettent l’accent sur les épistémologies hégémoniques du Nord et dénoncent l’universalisme comme un projet eurocentré confortant la subalternisation des Suds, au point d’en appeler à l’élaboration d’épistémologies alternatives qui leur seraient propres (Sousa Santos 2014).
4 Voir par exemple le numéro spécial « Research and Researchers in Human Sciences in the Arab World » de la revue Bâhithât (Fayad & Nasr 1996).
5 Le Syrian Protestant College se dota d’une école de commerce dès l’année 1900. C’est à la veille de la Première Guerre mondiale que l’USJ inaugura quant à elle ses filières en droit et en ingénierie (1913).
6 La période chéhabiste, ouverte par l’accession du général Fouad Chéhab à la présidence de la République en 1958 et qui s’est poursuivie sous le mandat de son successeur Charles Hélou jusqu’en 1970, a été marquée par une tentative d’affirmation de l’État (reprise en main de ses fonctions régaliennes, effort de planification, renforcement des institutions étatiques, impulsion donnée à l’enseignement public, etc.). L’attention portée aux enjeux de développement socio-économique s’est appuyée sur l’expertise de la mission IRFED (1959-1964), qui procéda à de vastes enquêtes informées par les sciences sociales et encouragea l’institutionnalisation de ces dernières (voir chapitre de Hala Awada).
7 Dans le cas de l’UL sous la forme d’un Institut des sciences sociales qui est au centre des chapitres proposés par Ali Moussaoui et Hala Awada dans cet ouvrage.
8 À titre d’exemple, voir les luttes, évoquées par Zina Sawaf dans cet ouvrage, que certains étudiants de l’AUB ont dû mener dans les années 1990 et 2000 pour pouvoir suivre des cours d’anthropologie et obtenir leur MA dans cette discipline, qui figurait pourtant formellement dans l’offre de formation de l’université américaine.
Auteurs
-
Candice Raymond
Institut français du Proche-Orient
-
Myriam Catusse
AMU, CNRS/Iremam
-
Sari Hanafi
American University of Beirut
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Penser la Palestine en réseaux
Véronique Bontemps, Jalal Al Husseini, Nicolas Dot-Pouillard et al. (dir.)
2020
Un Moyen-Orient ordinaire
Entre consommations et mobilités
Thierry Boissière et Yoann Morvan (dir.)
2022
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2021
L’État du califat
La société sunnite irakienne face à la violence (1991-2015)
Faleh A. Jabar Minas Ouchaklian (éd.) Marianne Babut (trad.)
2024
Au-delà du séparatisme et de la radicalisation
Penser l’intensité religieuse musulmane en France
Anne-Sophie Lamine (dir.)
2024
