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    Plan détaillé Texte intégral Les origines du chiisme ismaélien La période contemporaine L’évolution de l’imamat depuis 1957 Auteur

    Minorités en Islam, islam en minorité

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Histoire du chiisme ismaélien

    Michel Boivin

    p. 47-56

    Texte intégral Les origines du chiisme ismaélien La période contemporaine L’évolution de l’imamat depuis 1957 Auteur

    Texte intégral

    1La branche du chiisme à laquelle je m’intéresse est une minorité dans la minorité, puisque les chiites sont minoritaires au sein des musulmans et les ismaéliens sont minoritaires au sein des chiites. Ces chiites ismaéliens, il faut savoir qu’ils sont, aujourd’hui, principalement implantés dans le sous-continent indien. Le terme même d’« ismaélien » s’applique à différentes communautés qui partagent partiellement une histoire commune, mais se distinguent par le fait qu’elles vénèrent des chefs spirituels différents. De plus, le terme d’ismaélien a principalement été accaparé par un groupe qui est celui auquel je m’intéresse, constitué par les disciples d’un personnage relativement connu sous le nom d’Aga Khan. Donc c’est précisément à cette communauté des chiites ismaéliens Aga khanais que je vais m’intéresser.

    2Pour situer d’où je parle, je suis anthropologue et historien, et je m’intéresse au sous-continent indien à l’époque contemporaine, de la période coloniale jusqu’à nos jours environ. Mon intervention sera découpée en trois parties. Je vais, dans un premier temps, un peu récapituler le schéma chronologique canonique de l’histoire ismaélienne sur le schéma historique officiel, mais certes discutable, de la communauté. Ensuite, je m’intéresserai à la période contemporaine et plus particulièrement à ces chefs religieux que l’on appelle Aga Khans depuis le début du 19e siècle, et à la migration du premier Aga Khan qui vivait en Iran, vers le sous-continent indien. Enfin, je terminerai ma présentation sur la communauté ismaélienne actuelle et son chef, Aga Khan IV.

    Les origines du chiisme ismaélien

    3La communauté chiite ismaélienne est issue d’une scission au sein des chiites, à l’époque du sixième imam, Ja’far Al-Sâdiq, mort dans la deuxième moitié du 8e siècle. D’après les sources historiques, il y aurait eu un différend entre deux prétendants concernant la succession de cet imam : une branche aurait suivi l’un de ses fils, Ismaël. Et c’est donc du nom de ce septième imam que viendrait le terme d’« ismaélien » qui va les désigner. Pour la suite, les sources historiques ne sont pas très explicites, mais l’on divise en général l’histoire de ces chiites ismaéliens jusqu’au 19e siècle en quatre périodes principales :

    4Il y a une période qui va à peu près du 8e siècle jusqu’au 10e siècle et qui est assez obscure ; mais d’après la tradition ismaélienne actuelle, il y aurait eu une succession d’imams qui vivaient dans la clandestinité puisqu’ils étaient persécutés, du moins recherchés par différents souverains sunnites.

    5Au début du 10e siècle commence la deuxième période, marquée par la proclamation du califat fatimide. Le terme « fatimide » vient de Fatima, l’épouse d’Alî, le premier imam, et la fille du prophète Muhammad. Au début du 10e siècle, un personnage qui aurait été imam, proclame publiquement son statut et fonde en même temps un État, un empire, qui fait de lui un calife, au sens de souverain d’un empire, et un imam, le chef religieux des chiites, notamment ismaéliens. Cet empire connaît un développement important puisqu’il est proclamé à l’origine au Maghreb. Il y eut une première implantation dans la Tunisie actuelle, à Mahdia, fondée par les Fatimides, après qu’un de ces imams fut proclamé Mahdî, d’où le nom de la ville.

    6Enfin, dans la deuxième moitié du 10e siècle, s’ouvre une troisième période : les Fatimides conquièrent l’Égypte, s’y établissent, faisant du pays le centre de leur empire : ils fondent la ville du Caire en 969. Ce califat fatimide est un rival du califat sunnite abbasside de Bagdad. À cette époque, le monde musulman est divisé en trois califats : le califat omeyyade d’al-Andalûs en Espagne, le califat fatimide chiite en Égypte et le califat abbasside sunnite, basé à Bagdad. C’est une période de puissance politique et militaire pour les ismaéliens, mais jamais la population ne devient totalement, ni même majoritairement, ismaélienne. C’est notamment le cas en Égypte où la majorité de la population reste sunnite. Cela signifie en tout cas qu’il n’y a pas eu de tentative de conversion forcée. Les Fatimides dirigent également un empire maritime puisque la Sicile, par exemple, demeure sous leur domination pendant plusieurs siècles ; ce sont encore les Fatimides qui envoient les premiers émissaires vers le sous-continent indien. J’ai dit qu’il n’y avait pas de tentative de conversion forcée de la population égyptienne en particulier, mais il y avait évidemment toute une organisation de prosélytisme pour essayer de convertir au chiisme ismaélien les musulmans chiites ou non, autant que les non-musulmans. Cet empire fatimide connaît différentes divisions religieuses au sein même des ismaéliens : une des plus connues est celle qui succède au califat d’al-Hâkim qui, après différentes péripéties, donne naissance à la communauté druze. Celle-ci existe toujours, en particulier au Liban, en Syrie et en Israël, mais a totalement rompu avec le chiisme ismaélien, tout en reconnaissant son lien d’origine avec lui.

    7Il y eut d’autres dissensions : la plupart du temps, elles ont pour origine un différend sur la personne du successeur de l’imam qui doit être proclamé. Pour la branche qui nous intéresse aujourd’hui, celle qui aboutira aux Aga Khans, elle quitte l’Égypte pendant la période fatimide au 11e siècle, parce qu’il existe justement un différend sur la succession, ainsi qu’un autre concernant la doctrine ismaélienne. Elle part donc s’établir dans le nord de l’Iran actuel, dans des montagnes qui se situent au sud de la mer Caspienne, prend possession des différentes forteresses et crée un État. On pourrait discuter du terme puisqu’il s’agissait d’une forme assez originale d’État, loin du sens actuel d’État territorial. Cette puissance ismaélienne, devenue relativement importante pendant une période, est toutefois détruite par l’invasion mongole du 13e siècle.

    8On voit naître, dans le nord de l’Iran, après la destruction de cette puissance, une quatrième période de l’ismaélisme qui est là encore assez mal connue selon les sources historiques. Mais a priori, il y a toujours une continuité de l’imamat : les imams s’établissent dans différentes localités de la Perse, et vivent plus ou moins sous le déguisement de maîtres soufis. Selon la célèbre formule d’Henry Corbin, les ismaéliens ont pris la khirqa, la robe des soufis. C’est donc cette nouvelle phase qui commence à partir du 13e siècle, et qui dure quasiment jusqu’à notre période contemporaine, donc disons fin 18e-début 19e siècle.

    La période contemporaine

    9Je m’aperçois d’un oubli : ce qui distingue les chiites ismaéliens de tous les autres chiites, à commencer par les chiites duodécimains, c’est la continuité de l’imamat. La croyance en cet imam, qui est un être surhumain doté de qualités surnaturelles, est vraiment un pilier du chiisme. Chez les ismaéliens, il y a eu une continuité de l’imamat, c’est-à-dire que les imams se sont succédé ; on a vu la scission avec le septième ; les duodécimains se sont arrêtés à douze ; et les ismaéliens ont continué jusqu’à aujourd’hui. De nos jours, les ismaéliens reconnaissent un imam vivant, un imam manifesté qui est le quarante-neuvième sans interruption depuis le premier, Alî. Cet imam actuel s’appelle Shah Karim al-Hussaini, plus connu sous le nom d’Aga Khan IV. Ces imams ismaéliens réapparaissent dans l’histoire en particulier à travers leurs liens avec les souverains de Perse, les shahs du début du 19e siècle. Ils paraissent assez bien vus par le shah, ainsi que par la cour, puisqu’ils ont occupé des postes de gouverneurs de province de l’empire persan. Il semble qu’un de ces imams ismaéliens, au début du 19e siècle, ait cherché à se tailler un royaume indépendant au sein de la Perse, et peut-être à profiter de l’affaiblissement de la monarchie après une succession un peu difficile entre deux shahs. Ce quarante-sixième imam s’appelle Hassan Ali Shah. Sa volonté de former un royaume dans le sud-est de la Perse est un échec : il est vaincu et se voit contraint de s’enfuir hors de Perse. Il se dirige vers l’est où il avait déjà envoyé un certain nombre d’émissaires, c’est-à-dire vers le sous-continent indien. Il sait donc qu’il possède des disciples assez nombreux dans cette partie du monde, du moins plus nombreux que de l’autre côté. Mais ceci dit, tous les disciples de ces imams et des Aga Khans actuels ne sont pas installés ou originaires du sous-continent indien.

    10Dans la communauté ismaélienne actuelle, on trouve trois groupes ethniques : les Indo-Pakistanais, les Arabes essentiellement en Syrie, beaucoup moins nombreux, et enfin un autre groupe qui parle des langues iraniennes, mais qui est établi en Iran, en Afghanistan et au Tadjikistan. Ceux que l’on appelle les Indo-Pakistanais sont largement majoritaires : ils jouent un rôle important dans l’évolution et la modernisation de la communauté. J’en reviens donc à cet imam Hassan Ali Shah qui quitte la Perse autour de 1843, et se dirige vers le sous-continent indien. Il passe par l’Afghanistan, à une époque où les Britanniques s’y intéressent beaucoup, et arrive finalement dans le sud de la vallée de l’Indus au moment même où ces derniers se lancent à la conquête de cette région. Les Britanniques dominent l’Inde depuis le milieu du 18e siècle, mais la conquête de l’ensemble de ce qui deviendra l’Empire britannique des Indes prend environ un siècle, entre le milieu du 18e et le milieu du 19e siècle. Aux environs de 1843, c’est le moment où les Britanniques se lancent dans la conquête du territoire. Il y a deux États dans l’Inde de cette époque : au sud, l’émirat du Sindh, et au nord, le royaume du Pendjab, dirigé par les sikhs et leur roi, Ranjit Singh. Donc le premier Aga Khan arrive dans cette région à ce moment-là et aide a priori les Britanniques dans la conquête du Sindh, l’État qui se trouve au sud, au bord de la mer d’Oman. Il reste peu de temps dans la région et se dirige très vite vers Bombay pour s’y établir. Je n’entre pas dans les détails, mais il y demeure jusqu’à sa mort en 1882. Ce personnage joue un rôle important puisque c’est lui qui transfère l’imamat de la Perse vers l’Inde, en plus d’être imam pendant très longtemps. Son fils Ali Shah Aga Khan II lui succède, mais ne garde l’imamat que quatre ans, de 1882 jusqu’à sa mort en 1885. Ceci dit, même si son imamat est très court, il est évident, d’après les sources historiques, que son père lui avait auparavant délégué des fonctions très importantes ; on pourrait presque parler d’une espèce d’imamat partagé entre le père Hassan Ali Shah et le fils Ali Shah. En tout cas, il lui avait délégué des fonctions imamiennes dans certaines provinces du sous-continent, en particulier dans l’actuel État du Gujarat en Inde, du Sindh et du Pendjab ; des éléments nous portent donc à croire qu’il exerçait quasiment des fonctions d’imam par délégation de son père dans ces régions. C’est lui qui a commencé à essayer d’encadrer la tradition, et également, dans une certaine mesure, de l’islamiser. De fait, les Aga Khans étaient iraniens et ils partageaient un grand nombre de croyances et de rituels avec les chiites duodécimains, notamment en ce qui concerne les manifestations de deuil pour commémorer le martyre du petit-fils du Prophète, l’imam Hussein, à Karbala. On sait donc qu’ils étaient imprégnés de culture religieuse chiite duodécimaine. Mais Ali Shah veut construire une tradition religieuse séparée, car lorsque ces Aga Khans arrivent en Inde, ils ont certes des disciples, que l’on appelle khojas, mais ces derniers vénèrent souvent plusieurs maîtres spirituels. Autrement dit, il arrive que les Aga Khans (les imams) soient pour eux des maîtres spirituels, mais qu’ils voient également des maîtres soufis, voire même des gourous hindous.

    11Les deux premiers Aga Khans dépensent donc une très grande énergie à essayer de prouver à leurs fidèles qu’ils sont les seuls maîtres spirituels importants. Ils essaient notamment de leur démontrer qu’ils sont les sauveurs véritables, et qu’eux seuls peuvent leur assurer une vie meilleure dans l’au-delà. Parfois, ils ont recours à des stratégies assez coercitives, voire violentes, puisque par exemple le deuxième Aga Khan va jusqu’à détruire des sanctuaires soufis, en particulier dans la province du Sindh, pour que les khojas se détournent des autres maîtres spirituels et reconnaissent les imams comme seuls maîtres spirituels et sauveurs potentiels. À la mort d’Ali Shah en 1885, son fils, Sultan Mohammed Shah, plus connu sous le nom d’Aga Khan III, lui succède : c’est le quarante-huitième imam manifesté des chiites ismaéliens. C’est un personnage considérable pour différentes raisons : la première, c’est qu’il va rester imam très longtemps, de 1885 à 1957, mais surtout qu’il va l’être à une période fondamentale de l’histoire du sous-continent indien, et même de l’histoire mondiale. C’est une période d’industrialisation et de grande modernisation. C’est lui qui accompagne sa communauté dans les transformations et les bouleversements du sous-continent indien. Ceci dit, il commence son imamat en poursuivant ce que son père et son grand-père avaient accompli, c’est-à-dire rallier le plus de fidèles possible afin de construire une communauté homogène, uniforme, dont toutes les croyances soient centrées sur la personne de l’imam. En effet, lorsque les Aga Khans arrivent dans le sous-continent indien, ces disciples peuvent vénérer différents maîtres spirituels simultanément et forment de petites unités dispersées sans lien entre elles, relativement indépendantes les unes des autres. Sur le plan de leur organisation sociale, ces khojas suivent le système des castes. Qu’est-ce qu’une caste dans le sous-continent indien à la fin du 19e siècle ? C’est un groupe qui peut partager une profession, mais surtout qui est dirigé par un conseil qu’on appelle un panchayat, un conseil local d’anciens, à l’échelle d’une ville, d’un quartier ou d’un village. Ce conseil possède des règles qu’il énonce, en ce qui concerne le mariage, ce que l’on a le droit de faire et de ne pas faire, les rites, les croyances, etc. En outre, on ne peut être membre d’une caste que par la naissance. Et quiconque enfreint une règle de la caste en est exclu. Voilà quel était le système d’organisation des khojas. Et les Aga Khans, Sultan Mohammed Shah en particulier, essaient de briser ce système social lié à la caste pour construire une « communauté religieuse », qu’on peut qualifier, en utilisant le vocabulaire de Max Weber, d’Église avec un E majuscule. Sultan Mohammed Shah met également en œuvre un certain nombre de stratégies pour essayer d’uniformiser cette communauté et la détacher du système des castes. Il y réussit largement, mais il n’empêche qu’une partie des khojas rejette cette allégeance : la raison est que ce processus passe par une allégeance stricte et unique à l’imam ainsi que par une appropriation par l’Aga Khan d’une partie des ressources financières de la caste. La majorité de ceux qui refusent l’allégeance se détache et devient la communauté chiite duodécimaine, tandis qu’une toute petite partie devient sunnite.

    12Il faut dire qu’il y a également des intérêts économiques dans toutes ces négociations puisque les khojas sont dominés par des castes de marchands qui vont connaître un très grand développement à partir de la deuxième moitié du 19e siècle. Ils suivent l’expansion coloniale britannique à partir du sous-continent indien, d’abord en Afrique orientale, et dans d’autres parties du monde par la suite. Certaines familles de khojas connaissent donc un très grand succès commercial mondial, si j’ose dire, la globalisation avant l’heure. Le rejet de l’allégeance à l’Aga Khan de la part de certains khojas peut donc s’expliquer par des considérations économiques, car l’Aga Khan voulait prendre le contrôle de ces groupes, de ces castes, et en particulier, devenir le propriétaire, non des biens individuels, mais des biens communautaires. Et bien évidemment, si l’on acceptait l’allégeance à l’Aga Khan, on avait un certain nombre de taxes à payer, des dîmes, etc. Pourtant, parmi les stratégies développées pour prendre le contrôle de ces groupes, les Aga Khans ont eu recours à la justice britannique, ce qui était très courant à l’époque : les Britanniques ont dû trancher des querelles religieuses dans un très grand nombre de cas. En ce qui concerne les khojas et les Aga Khans, il y eut un procès très célèbre en 1866, l’Aga Khan case, à l’époque du premier Aga Khan. À son issue, le juge britannique reconnut officiellement que les khojas étaient tous les disciples de l’Aga Khan et que ce dernier était le propriétaire des biens communautaires de tous les khojas. Mais cela n’a pas suffi à tous les rallier.

    13Je reviens à ce troisième Aga Khan et aux stratégies qu’il a développées pour uniformiser sa communauté : il eut un travail considérable, car, comme je l’ai dit, ces khojas avaient une organisation sociale basée sur la caste, mais aussi, car ils partageaient largement ce que j’appellerai la culture religieuse indienne, largement influencée par l’hindouisme. Donc le troisième Aga Khan essaie progressivement de les détacher de cette culture religieuse hindoue, mais il prend aussi des mesures plus strictes pour empêcher les khojas de participer au rituel chiite duodécimain, sans quoi ils risquent l’excommunication, surtout après qu’une partie des khojas s’est ralliée au chiisme duodécimain.

    14Après la Première Guerre mondiale, cette politique de l’Aga Khan envers sa communauté se poursuit sans accroc majeur ; mais la Seconde Guerre mondiale joue évidemment un rôle important par la suite, en particulier dans le sous-continent indien. L’événement majeur, connu sous le nom de partition, en 1947, est le départ des Britanniques et la création de l’Inde et du Pakistan, un État fondé pour les musulmans de l’Empire britannique des Indes. La donne va donc changer, puisque le Pakistan représente finalement les musulmans. Rappelons que l’Aga Khan, à ce moment, vit en Europe depuis les années 1920, entre le Ritz de Londres et celui de Paris. Par la suite, on fait donc du Pakistan et de Karachi, dans un premier temps, les quartiers généraux de la communauté ; mais dès sa création, il existe des tensions très fortes entre ceux qui veulent un État théocratique, basé sur l’islam, et les fondateurs du Pakistan qui préfèrent paradoxalement un État plutôt séculariste, bien que créé pour les musulmans. Dans ces conditions, l’Aga Khan essaie de renforcer l’islamité des ismaéliens en interdisant, ou du moins en déconseillant fortement les prières aux divinités hindoues. La dernière étape, en 1956, un an avant la mort de l’Aga Khan III, est l’obligation d’une prière en arabe, car jusque-là, les prières étaient faites en langues vernaculaires, mixtes ou gujarati ou sindhi.

    L’évolution de l’imamat depuis 1957

    15L’Aga Khan s’éteint en 1957, après avoir désigné pour lui succéder son petit-fils Aga Khan IV, qui devient le quarante-neuvième imam et le quatrième Aga Khan. Ce dernier n’a pas vingt ans au moment de la succession. Né à Genève, il est le premier imam à être né en Occident puisque les autres étaient nés dans le sous-continent indien ou bien en Iran, et à ne pas avoir une langue orientale comme langue maternelle. Il a reçu une formation différente de ses prédécesseurs : on l’a certes instruit sur le chiisme ismaélien, mais il a aussi obtenu une licence en histoire de l’islam ou du monde musulman de l’université de Harvard. Puisque c’est une nouvelle période qui commence, il cherche à moderniser sa communauté en essayant d’uniformiser les croyances. En effet, comme on l’a déjà vu, il existe trois composantes principales chez les chiites ismaéliens du point de vue de la culture religieuse : les Indo-Pakistanais, les Iraniens, Afghans et Tadjiks, et les Arabes. Leurs cultures religieuses respectives étaient très différentes, aussi bien au niveau des prières que des rituels. L’Aga Khan IV essaie d’uniformiser ces différentes traditions en s’appuyant sur une forme d’islam que je qualifierai d’essentialisée, et en tout cas séparée de la culture religieuse : il cherche donc, pour rejoindre un peu ce que dit Olivier Roy dans un autre domaine, « l’islam sans la culture ».

    *   *   *

    16Je terminerai mon propos en posant une question : qu’est-ce que l’imam, aujourd’hui, chez les chiites ismaéliens ? Quel est son statut ? Il n’y a plus aucun lien avec une éventuelle divinisation de l’imam dans le discours officiel, ce qui était le cas auparavant chez les ismaéliens. Autrement dit, l’imam est officiellement le chef religieux d’une communauté, celle des chiites ismaéliens, mais il œuvre principalement à des fins de bien-être. On peut dire que son grand-père et prédécesseur, Sultan Muhammad Shah, avait commencé à créer une sorte de Welfare State au sein de sa communauté, ce qui engagea donc Aga Khan IV à continuer dans cette direction. Aujourd’hui, il a même déchargé une partie de l’imamat sur une organisation qui s’appelle l’AKDN, l’Aga Khan Development Network, l’institution qui dirige tous les organismes, qu’ils soient caritatifs, artistiques, ou dans le domaine du développement.

    Auteur

    • Michel Boivin

      Anthropologue et historien, directeur de recherche au CNRS

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    Boivin, M. (2021). Histoire du chiisme ismaélien. In Élise Voguet & A. Troadec (éds.), Minorités en Islam, islam en minorité. Marseille: Diacritiques Éditions. https://doi.org/10.4000/books.diacritiques.2102
    Boivin, Michel. « Histoire du chiisme ismaélien ». In Minorités en Islam, islam en minorité, édité par Élise Voguet et Anne Troadec. Marseille: Diacritiques Éditions, 2021. doi:10.4000/books.diacritiques.2102.
    Boivin, Michel. « Histoire du chiisme ismaélien ». Minorités en Islam, islam en minorité, édité par Élise Voguet et Anne Troadec, Diacritiques Éditions, 2021, https://doi.org/10.4000/books.diacritiques.2102.

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    Format

    Voguet, Élise, & Troadec, A. (éds.). (2021). Minorités en Islam, islam en minorité. Marseille: Diacritiques Éditions, Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman. https://doi.org/10.4000/books.diacritiques.1907
    Voguet, Élise, et Anne Troadec, éd. Minorités en Islam, islam en minorité. Marseille: Diacritiques Éditions, Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman, 2021. doi:10.4000/books.diacritiques.1907.
    Voguet, Élise, et Anne Troadec, éditeurs. Minorités en Islam, islam en minorité. Diacritiques Éditions, Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman, 2021, https://doi.org/10.4000/books.diacritiques.1907.
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