Préface du comte Carlo Sforza à la première édition (1950)1
p. 9-12
Texte intégral
1Ce livre sur Camille Barrère et sa longue ambassade en Italie est sérieux, honnête, sincère. Je lui souhaite de trouver parmi nous, et de l’autre côté des Alpes, des lecteurs qui apprendront de ces pages jusque dans leurs silences. C’est déjà beaucoup, et peut-être le mieux que l’on puisse espérer d’un livre.
2En France, la figure de Barrère est historiquement indiscutable. Même s’il semble parfois que son enseignement n’ait pas été pleinement suivi, il forme avec Paul et Jules Cambon la triade diplomatique en qui chaque Français reconnaît les maîtres inégalés du prestige international retrouvé par leur pays dans les dernières décennies de la IIIe République. En Italie, en revanche, et peut-être pour la première fois dans notre histoire, un ambassadeur étranger, Barrère justement, fut pendant de longues années, pour les uns, populaire, pour les autres, décrié et suspect. En réalité, il s’agit d’un grand honneur pour un diplomate. Un tel sort semblait devoir se réserver chez nous à des esprits prophétiques comme Mazzini ou, par la suite, à des serviteurs stoïques de l’État, tel Giolitti.
3Que de sérieuses divergences de vues aient existé en Italie au sujet de Barrère, voilà une raison suffisante à ce volume. Les faits et les documents qui y sont présentés suffiront aux lecteurs pour se faire une idée solide de l’homme, même si les vues antagonistes autour de sa personne ne disparaîtront pas d’un seul trait. Ce n’est pas pour rien qu’en Italie les diverses factions des guelfes et des gibelins2, les partisans du Pape ou de l’Empereur, et les rivalités locales se sont succédé pendant des siècles. En 1914 apparaît une autre de ces divisions, entre les interventionnistes (interventisti) et les neutralistes, sur laquelle Barrère exerça son influence, et en abusa peut-être.
4Le livre se limite à l’étude de l’œuvre du grand ambassadeur sans se perdre dans des reconstitutions psychologiques d’époque, ce qui est sans doute un bien pour la concision de l’ouvrage. La reconstruction de la personnalité de Barrère, que l’auteur n’a pas connue, me semble juste et pénétrante, si ce n’est ce soupçon de méfiance excessive, lorsque certaines prestations un peu maladroites de Barrère sont expliquées par une fièvre « publicitaire » le poussant à occuper le devant de la scène, à se mettre en avant. Il est vrai qu’en son temps il laissa cette impression même à ceux qui ne lui étaient pas hostiles. Mais ceux qui le connaissent mieux, et c’est le cas de celui qui écrit ici, savent bien qu’il ne s’agit ni de vanité personnelle, ni même d’égocentrisme. La raison est plus impersonnelle. Il manquait à Barrère une qualité bien française : la mesure. Il lui semblait qu’il n’avait jamais fait assez pour sa grande idée, l’entente pleine et entière entre l’Italie et la France pour résister à la funeste résurgence agressive de cette manie romantique allemande consistant à dicter sa loi. D’où, parfois, ses lourdeurs superflues, ses enquêtes soupçonneuses, ses contrattaques subreptices… Tout cela pouvait choquer ceux qui ne le connaissaient pas et ignoraient ce qu’il pouvait subsister en lui du jeune homme qui avait connu l’« année terrible » 1870, alors qu’il était un journaliste républicain impétueux. C’étaient surtout les médiocres, les sceptiques qui le critiquaient. Une fois, Poincaré me dit de lui : « Il est comme certains vieux chevaux de fiacre qui furent autrefois de bons coursiers, ils ne savent aller qu’au galop ». Mais Poincaré n’aimait pas son ambassadeur. Barrère avait cette capacité de voir loin. Une qualité que l’homme d’État lorrain ne pouvait, dans la mesure où il lui arrivait de l’entrevoir, ni comprendre ni pardonner, tant cela se situait à l’opposé de sa façon notariale de concevoir la politique.
5Un autre talent typiquement français manquait à Barrère : l’esprit. Et ce fut une véritable gageure pour lui à Rome. Nous italiens, nous n’aimons pas l’esprit. Les hommes politiques italiens doivent, quand ils en ont quelque peu, le cacher comme une maladie honteuse. En Italie, on admet tout au mieux le sarcasme, fût-il acerbe, on s’y sent à l’aise. Barrère aurait pu faire sienne, s’il l’avait connue, mais sa culture était bien pauvre, une des pensées les plus concises de Pascal, fustigeant les « diseurs de bons mots ». Barrère fut loyal, franc, généreux. Chaque fois qu’il fit preuve de méfiance excessive, comme ce fut le cas à l’origine face au ministre des Affaires étrangères Prinetti, ce fut parce que son amour de la France était tel qu’il lui faisait perdre le sens de la maîtrise de soi, dès que certains avantages qu’avait acquis son pays lui paraissaient remis en cause.
6Par exemple, s’il a accusé de francophobie, ou laissa planer l’accusation envers son collègue italien à Paris, Tornielli3, dans ces mêmes années qui furent les plus fructueuses de son ambassade romaine, ce fut parce que le flegme prudent de l’Italien ne contrastait que trop manifestement avec son ardeur. Mais puisque dans ma prime jeunesse de diplomate, je fus attaché à l’ambassade de Tornielli, et que je me souviens bien des sentiments de ce noble vieillard, il me semble que j’ai presque le devoir de clarifier sa pensée ici. Notre ambassadeur en France voulait tout autant que son collègue du palais Farnèse une union intime entre les deux peuples latins. Ce fut une différence de tempérament qui lui fit concevoir cette union comme une évolution paisible. Cela suffit à Barrère pour chercher inlassablement à le tenir à l’écart des tractations les plus secrètes ; mais ce ne fut aucunement par jalousie. Parmi les défauts de Barrère, on ne peut lui affubler celui-ci, assurément un des plus méprisables et stériles.
7Lorsque je devins à mon tour sous-secrétaire d’État puis ministre des Affaires étrangères, j’eus dans l’exercice de mes fonctions l’opportunité d’échanges confidentiels, plus intimes, longs et presque quotidiens avec Barrère. Il m’irrita de prime abord, puis il me troubla, mais je finis par le persuader quand je m’opposai constamment à ses projets toujours résurgents de monuments, de pèlerinages franco-italiens, et autres initiatives du même genre. Je lui fis alors observer : « Ce ne sont que des feux d’artifice. Cela pouvait être utile après les futiles saillies francophobes du crispisme. Mais maintenant, il s’agit de construire sur des bases solides ». Je faisais allusion à l’Afrique, à l’émigration, à de vastes ententes économiques bilatérales. Barrère comprenait, acquiesçait, car il était aussi convaincu de la communauté de vues avec son interlocuteur sur les objectifs les plus essentiels. Mais tout de suite après son tempérament revenait au galop, et il ramenait sous son aile tel académicien oiseux pour proposer quelque cérémonie pétrarquesque dans le Vaucluse, ou dantesque ailleurs. C’est ce qu’il restait sans doute, chez ce grand lutteur, de son côté journalistique. Mais qui parmi nous n’a pas de point faible ?
8C’est la partie la plus substantielle de l’œuvre de Barrère qu’il faut examiner. Les Italiens devront s’en souvenir avec gratitude et respect, et les Français avec une gratitude et un respect qui devraient être encore plus profonds. En effet, les événements devraient leur avoir fait sentir, après les déshonneurs communs du mussolinisme et du pétainisme, toute la grandeur de l’œuvre du plus mémorable des ambassadeurs de France en Italie.
9Convaincu que sa France et la civilisation occidentale ne seraient sauvées que par une entente profonde entre les deux grandes nations latines, il se consacra entièrement à ce but suprême. Il ne cessa jamais de pointer du doigt ces ennemis inconscients de la patrie, ces Français qui comme certains damnés de Dante marchaient à reculons, la tête tournée vers l’arrière, et cherchaient de bien mesquines revanches de prestige là où, lui, aspirait à bien d’autres motifs de grandeur pour sa France. Ce fut grâce à la clairvoyance visionnaire et au courage personnel de Camille Barrère que la République française finit par accepter ses vues et vint à la rencontre de la démocratie italienne avec une main tendue, en signant des accords basés sur le respect sincère et réciproque des intérêts et des sentiments des deux peuples. Ce fut la victoire commune. Cela aurait pu être un triomphe diplomatique commun à Versailles, sans la myopie des dirigeants surtout français et italiens, en 1919-1920. Mais si le chemin de l’entente n’était pas hérissé d’obstacles anciens, quel mérite y aurait-il à lutter pour cette belle et nécessaire idée d’une unité italo-française, base nécessaire d’une Europe dont l’Allemagne est aujourd’hui un membre fécond après être revenue à la raison ?
10Barrère ne fut pas un pionnier de cette conception complexe, mais il l’entrevit, et quand cela fut possible, il la servit. Compte tenu de l’époque, c’était beaucoup faire.
Notes de bas de page
1 Note de la rédaction (ci-après N.D.L.R.) : Carlo Sforza (1872-1952) : diplomate, historien et homme politique italien. Deux fois ministre des Affaires étrangères (1920-1921 puis 1947-1951) il démissionna de l’ambassade à Paris à l’avènement du fascisme et s’exila en France, au Royaume-Uni puis aux États-Unis. Dans l’après-guerre, il fut une des personnalités éminentes du mouvement fédérateur de l’Europe.
2 De façon classique, au Moyen Âge, l’Italie est divisée, entre les villes et en leur sein, entre les guelfes, favorables à l’autorité du Pape, et les gibelins, plutôt partisans de l’Empereur (du Saint-Empire Romain Germanique).
3 N.D.L.R. : comte Giuseppe Tornielli Brusati di Vergano (1836-1908), ambassadeur d’Italie à Paris de février 1895 à son décès en avril 1908.
Auteur
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Carlo Sforza
Carlo Sforza (1872-1952) : diplomate, historien et homme politique italien. Deux fois ministre des Affaires étrangères (1920-1921 puis 1947-1951) il démissionna de l’ambassade à Paris à l’avènement du fascisme et s’exila en France, au Royaume-Uni puis aux États-Unis. Dans l’après-guerre, il fut une des personnalités éminentes du mouvement fédérateur de l’Europe.
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