Épilogue
Souvenirs d’une ambassade
p. 337-341
Texte intégral
1Au sortir de la Première Guerre mondiale, durant laquelle il a œuvré au retour des provinces perdues à la tête du Groupe lorrain1, Maurice Bompard fait valoir ses droits à la retraite2. Il s’engage par la suite en politique et est élu sénateur de la Moselle en janvier 1920. Réélu en 1924, il siège à la chambre haute du Parlement jusqu’en janvier 1933, ayant décidé de ne pas se présenter aux élections de 19323. Durant treize années consécutives, il y défend la cause des Mosellans et participe à plusieurs commissions parlementaires relatives aux questions internationales. Il est également délégué à la conférence de Lausanne en 1923. Surtout, le souvenir de sa mission à Saint-Pétersbourg le poursuit jusque dans l’entre-deux-guerres. Sa carrière parlementaire ravive en effet ses liens avec la Russie, ce qui nous permet d’interroger la persistance de son statut d’ambassadeur au-delà des strictes bornes temporelles et géographiques de sa mission.
2Tout au long de sa carrière politique, Maurice Bompard reste un interlocuteur de choix non seulement pour les Russes installés en France, mais aussi pour ceux qui, résidant en Russie, souhaitent quitter le pays après les révolutions d’octobre et février 1917. La guerre civile entre les partisans du nouveau régime – les « Rouges » – et ses opposants, favorables au tsarisme – les « Blancs » –, puis le stalinisme poussent plus d’un million de Russes à fuir le pays dans les années 1920 et 1930. Des centaines de milliers d’entre eux choisissent de se rendre en France. Désireux de quitter leur pays ou d’obtenir la nationalité française, certains s’adressent à Maurice Bompard en utilisant une formule relative à son ancien statut : « Monsieur l’ambassadeur
4 »
. En tant que sénateur de la Moselle, Bompard soutient les demandes de visa ou de passeport de plusieurs ressortissants russes réprouvant les valeurs prônées par le modèle soviétique. Pour ce faire, Bompard est non seulement en lien avec le ministère des Affaires étrangères et l’ambassade de France à Moscou, qui délivre les documents aux intéressés, mais également avec certaines personnalités qu’il a rencontrées au cours de sa mission à Saint-Pétersbourg. La comtesse Kleinmichel, une aristocrate russe dont le salon mondain était particulièrement réputé dans la capitale des tsars, sert ainsi d’intermédiaire à Anna Staritsky et à Olga Wereschaguine pour l’obtention de leur visa5. Aussi, Bompard sollicite parfois le soutien de personnalités françaises pour favoriser l’intégration de Russes. En 1926, il propose les services de Nicolas Plaoutine, un émigré russe réfugié en France, à Jules Cambon, mais ce dernier ne parvient pas à lui dénicher un poste dans une banque6. En 1933, Bompard contacte également, pour tenter de satisfaire la requête de Pélagie Doubovski, un certain Petit qui le renseigne sur les conditions d’admission en France des émigrés russes. Celui-ci refuse toutefois d’être impliqué dans une telle entreprise, craignant de se compromettre auprès des Soviétiques :
Il est exact qu’à plusieurs reprises, au cours des dernières années, j’ai tenté d’aider certains Russes ayant le même désir. Mais n’ayant jamais eu et ne voulant avoir aucun contact, direct ou indirect, avec les bolcheviks ou les bolchevisants, c’est toujours aux bons offices de notre ambassade de Moscou que j’ai eu recours. Or, non seulement je n’ai rien pu obtenir, mais j’ai eu l’impression très nette que toute intervention étrangère en faveur d’un ressortissant russe était de nature à compromettre et à le rendre suspect aux yeux des autorités soviétiques – avec tout ce qui peut s’ensuivre7…
3Parmi ces nombreux cas, celui de Georges Plaoutine, un ingénieur russe réfugié au Maroc, est particulièrement éclairant. En 1929, Maurice Bompard est contacté par sa famille pour tenter de lui trouver un emploi. Dans cette affaire, l’ancien ambassadeur requiert le concours de son ami Georges Saint-René Taillandier, autrefois diplomate au Maroc, qui accepte volontiers de lui venir en aide. Ce dernier est, semble-t-il, motivé par des sentiments anti-communistes :
Je ne puis que vous remercier de l’occasion que vous me donnez de vous aider, dans la bien modeste mesure de mon crédit, à faire une bonne œuvre. Car c’en est bien une, et qui ne doit laisser aucun Français indifférent, que de procurer un emploi à une victime de la révolution bolchevique8.
4L’année suivante, l’affaire n’étant toujours pas réglée, Saint-René Taillandier se dit toujours aussi concerné par le cas de Georges Plaoutine, cette fois-ci en souvenir de l’alliance franco-russe : « Nous avons évidemment de grands devoirs envers les hommes de l’ancienne Russie, notre alliée, qui sont venus nous demander un abri et les moyens de gagner courageusement leur vie
9 »
. Cet exemple est révélateur de la survivance de l’esprit de l’alliance franco-russe dans les milieux diplomatiques français ou, du moins, dans l’entourage de Maurice Bompard. C’est bien le souvenir des relations passées entre les deux pays, que Bompard incarnait en tant qu’ambassadeur, qui motive les démarches réalisées en faveur des Russes. Bompard parvient finalement à faire employer Georges Plaoutine par la Compagnie des chemins de fer du Maroc en 1930 pour la réalisation de la ligne de Fès-Oujda10. Saint-René Taillandier, qui est intervenu auprès du directeur de la construction de la compagnie, s’en réjouit : « J’entre pleinement dans vos sentiments à l’égard des réfugiés russes en quête, chez nous, d’un honorable gagne-pain. C’est de bien bon cœur que j’ai secondé vos vues en cette circonstance
11 »
. En 1931, Georges Plaoutine se tourne à nouveau vers Maurice Bompard pour appuyer sa demande de naturalisation française12, ce dont ce dernier s’acquitte volontiers avec le soutien du ministère des Affaires étrangères13. Quelques mois plus tard, sur le point d’obtenir la nationalité française – c’est chose faite en décembre 193114 –, Plaoutine manifeste sa joie : « En ce moment, je suis certain que ma naturalisation que j’attends depuis 1928 avec impatience va en quelques mois être un fait accompli. Je me permets de le [sic] dire que la France trouvera un sujet parfaitement loyal et dévoué à sa nouvelle patrie
15 »
. Marie Plaoutine, sa mère, avec laquelle Bompard entretient également une correspondance soutenue, remercie chaleureusement son interlocuteur : « Je viens vous remercier encore une fois pour mes deux fils, Serge et Georges – tous les deux citoyens français, grâce à vous
16 ! »
Seulement, en juin 1932, Georges Plaoutine apprend que son poste sera supprimé à la fin de l’année. Inquiet, il s’en remet une nouvelle fois à Maurice Bompard17, qui s’adresse à son tour à Saint-René Taillandier. Celui-ci tente d’obtenir la titularisation de Georges Plaoutine auprès d’Albert Guérin, le directeur général de la Compagnie des chemins de fer du Maroc18. Sa démarche se solde par un échec, quoique Guérin promette de trouver à son employé une autre situation au Maroc19. Georges Plaoutine voit son emploi supprimé à la fin de l’année 1932, mais il est rapidement nommé dessinateur-métreur sur la ligne Oujda-Nemours en Algérie20. Pendant plusieurs années, Maurice Bompard est ainsi intervenu régulièrement en faveur de la famille Plaoutine pour faciliter son insertion hors de Russie, dans un territoire sous domination française. Ce cas n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Depuis Paris, Maurice
5Bompard soutient également – avec succès – les démarches de plusieurs Russes souhaitant s’installer en France : Serge Popov en 1925, Nicolas Plaoutine en 1929, les sœurs Anna Staritsky et Olga Wereschaguine en 1929, Basile Stepanov en 1930, Marie et Sophie de Schabelsky respectivement en 1929 et en 1932, ainsi que Pélagie Doubovski en 193321.
6Gabrielle Bompard, en tant qu’épouse d’un ancien ambassadeur de France, est elle-aussi contactée par des Russes qui gardent en mémoire son séjour dans leur pays. En 1933, elle reçoit notamment un courrier d’Olga Preobrajenskaïa, ancienne première danseuse des théâtres impériaux, qui avait notamment participé à une grande réception donnée à l’hôtel Pachkov en 1907. Celle-ci requiert le soutien du couple dans ses démarches de naturalisation française – ce à quoi Maurice Bompard accède aussitôt22 :
Madame, j’ose m’adresser à vous, car je me souviens avec plaisir au temps où j’ai dansé dans un spectacle arrangé par vous à l’ambassade de France à Saint- Pétersbourg – quand vous étiez si bonne et aimable pour moi. À présent je suis aussi réfugiée en France depuis dix ans et je tâche de me faire naturaliser française. Ma première demande a été ajournée, car je n’ai aucune protection ici. Maintenant ma seconde demande a été présentée au ministère de la Justice rue de l’Université, il y a quelques mois. Voudriez-vous, Madame, m’aider en souvenir des temps passés et intercéder pour moi ? Je ne puis assez vous exprimer ma reconnaissance si vous voulez bien le faire23.
7Ces multiples interventions valent une certaine reconnaissance à Maurice et à Gabrielle Bompard. Les témoignages de gratitude qu’ils reçoivent en retour sont parfois d’une grande douceur. Lorsque Serge Popov est autorisé en 1925 à rejoindre son frère Nicolas à La Napoule, dans les Alpes-Maritimes, ce dernier adresse par exemple au domicile des Bompard un bouquet de fleurs en guise de remerciement pour leurs bons services :
Ce visa a permis à mon frère de venir à La Napoule, où je travaille dans le Golf-Club, et a littéralement sauvé sa vie, car l’asthme, dont il est atteint, ne lui permettait plus de rester en Russie. Je me suis permis de vous envoyer, Madame, quelques mimosas d’ici. Veuillez les accepter, comme signe de la gratitude infinie de deux Russes, qui béniront toujours le nom de M. Bompard24.
8Maurice Bompard se montre donc particulièrement bienveillant envers les Russes qui requièrent son aide, y compris envers des individus qu’il n’avait jamais rencontrés auparavant. L’ancien ambassadeur continue donc à incarner les liens entre les deux pays plusieurs décennies après son rappel de Saint-Pétersbourg et alors même que l’alliance franco-russe a succombé à la révolution d’Octobre. Dans ce contexte, c’est bien le souvenir de son ambassade qui en fait un interlocuteur privilégié des Russes en France. Son statut d’ambassadeur semble s’affranchir du temps, puisqu’il est ici réinvoqué dans un contexte très différent. Toutes ses interventions, qu’elles aient ou non une portée politique, contribuent à faire perdurer la mémoire de son ambassade à la fois dans le temps et dans les esprits. Elles lui permettent aussi de tisser de nouveaux liens avec certains Russes, en particulier avec ceux qui s’accommodent difficilement du modèle soviétique, officiellement reconnu par la France le 28 octobre 192425.

Ill. 30 – Photographie du couple Bompard, v. 1934, reproduction imprimée d’un original non localise, Vannes, Archives départementales du Morbihan, Fonds Blignières : 280J/257.
Notes de bas de page
1J. Schmauch, Réintégrer les départements annexés : le gouvernement et les services d’Alsace-Lorraine (1914-1919).
2CADLC, 394QO/203, « admission à la retraite », 30 décembre 1919.
3J. Jolly (dir.), Dictionnaire des parlementaires français : notices biographiques sur les ministres, sénateurs et députés français de 1889 à 1940.
4CADLC, 417PAAP/61, « correspondance reçue par Maurice Bompard de la part de ressortissants russes installés en France ou souhaitant quitter leur pays durant l’entre-deux-guerres ».
5Ibid., « M. E. Kleinmichel à M. Bompard », 18 mai 1929.
6Ibid., « J. Cambon à M. Bompard », 22 février 1926.
7Ibid., « [?] Petit à M. Bompard », 19 mai 1933.
8Ibid., « G. Saint-René Taillandier à M. Bompard », 19 juin 1929.
9Ibid., « G. Saint-René Taillandier à M. Bompard », 18 octobre 1930.
10Ibid., « Cie des chemins de fer du Maroc à M. Bompard », 20 octobre 1930.
11Ibid., « G. Saint-René Taillandier à M. Bompard », 8 novembre 1930.
12Ibid., « G. Plaoutine à M. Bompard », 9 août 1931.
13Ibid., « ministère des Affaires étrangères à M. Bompard », 11 août 1931.
14Ibid., « ministère de la Justice à M. Bompard », 24 décembre 1931.
15Ibid., « G. Plaoutine à M. Bompard », 2 septembre 1931.
16Ibid., « M. Plaoutine à M. Bompard », 12 décembre 1931.
17Ibid., « G. Plaoutine à M. Bompard », 9 juin 1932.
18Ibid., « G. Saint-René Taillandier à M. Bompard », 6 juin 1932.
19Ibid., « A. Guérin à G. Saint-René Taillandier », 30 juillet 1932.
20Ibid., « communiqué de la Cie des chemins de fer du Maroc », 5 novembre 1932 et « G. Plaoutine à M. Bompard », 6 décembre 1932.
21Ibid., « ministère des Affaires étrangères à M. Bompard », 18 juin 1929, 23 avril 1930, 6 décembre 1932 et 15 décembre 1933.
22Ibid., « ministère de la Justice à M. Bompard », 13 novembre 1933. Cette demande semble aboutir favorablement en 1934.
23Ibid., « O. Preobrajenskaïa à G. Bompard », 22 octobre 1933.
24Ibid., « N. Popov à G. Bompard », 1er février 1926.
25Les recherches entreprises dans le Journal officiel de la République française n’ont pas permis de trouver mention d’interventions de Maurice Bompard au Sénat ou à la Chambre au sujet des relations entre la France et la Russie bolchévique, puis l’URSS, ni concernant le rétablissement des relations diplomatiques en 1924.
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