Chapitre XI
Un ambassadeur dans la tourmente révolutionnaire
p. 301-335
Texte intégral
Votre affaire est incompréhensible. Le procédé du gouvernement est sans excuses et il est jugé sévèrement par tout le monde, même par les gens qui n’ont pas de sympathie pour vous […]. À Paris vous étiez donc lâché et, de fait […] il était impossible de vous maintenir à Pétersbourg, mais il fallait vous ménager une sortie. […] À Pétersbourg vous n’aviez aucun appui, aucun d’aucune sorte et d’aucun côté. […] Je regrette de n’avoir pas insisté pour vous déterminer à aborder Clemenceau avec franchise et netteté. Il était pour quelque chose dans vos embarras et il aurait été obligé de reconnaître ses responsabilités1.
Paul Cambon à Maurice Bompard.
1La situation intenable dans laquelle se trouve Maurice Bompard au début de l’année 1908, ici résumée par Paul Cambon, est à relier aux événements intérieurs qui bouleversent la Russie au début du xxe siècle. Le pays est en effet secoué par des troubles (pré-)révolutionnaires qui débouchent sur la convocation d’une première assemblée de représentants en 1906. Mais l’exercice du parlementarisme est rapidement compliqué par les positions inconciliables du souverain et de la Douma, ce qui génère des tensions au sein de la société russe. Bien que les affaires intérieures n’entrent pas dans le champ de compétence des diplomates, l’on conçoit aisément que ces circonstances impactent le quotidien et la mission de Maurice Bompard. Loin d’être imperméable ou indifférent aux événements, celui-ci est au contraire un observateur privilégié, pour son gouvernement, du pays dans lequel il vit. L’ambassadeur transmet donc des renseignements sur la situation politique russe et se livre parfois à des analyses personnelles. Cette attention portée aux affaires intérieures est d’ailleurs d’une importance considérable, dans la mesure où l’État tsariste a souscrit plusieurs emprunts sur le marché français : l’effondrement du régime aurait donc un impact retentissant sur les établissements bancaires et les porteurs de crédits concernés. C’est sans doute la raison pour laquelle Bompard se montre particulièrement cinglant envers les dirigeants russes, qu’il taxe volontiers d’incompétence, et semble nourrir des aspirations assez libérales pour le pays, ce qui précipite son départ de l’ambassade. Cet ultime chapitre revient sur les interactions entre le diplomate et les événements intérieurs russes entre 1903 et 1908, avant d’éclaircir les causes de son rappel.
La Russie tsariste d’après les observations de Maurice Bompard
Au sommet de l’État : l’« anarchie gouvernementale2 »
2Au début du xxe siècle, la Russie est une monarchie où les pouvoirs ne sont pas clairement séparés. L’administration du pays repose certes sur des lois fondamentales, mais il n’existe pas de constitution. L’empereur est la source de tous les pouvoirs. Les affaires politiques, intérieures comme extérieures, dépendent donc avant tout de lui. À ce sujet, Maurice Bompard dresse un portrait particulièrement peu flatteur de Nicolas II, monté sur le trône en 1894. Le diplomate l’estime en effet incapable d’exercer un pouvoir d’une nature presque absolue : « Il y a quelque chose de dramatique dans cette nostalgie de l’autocratie qui pesait sur l’esprit de Nicolas II, s’il ne fut jamais un souverain peu doué pour l’omnipotence et incapable de l’exercer, ce fut lui
3 »
, se souvient Bompard dans ses mémoires. Louis-Étienne Moulin, l’attaché militaire de l’ambassade, partage l’opinion du diplomate lorsqu’il évoque le « caractère incertain »
de l’empereur et « son incapacité d’adopter une solution nette
4 »
. « Nicolas n’admettait sans doute pas qu’on discutât son autocratie, mais sa politique n’allait pas plus loin ; il ne savait faire aucun usage du pouvoir dont il était si jaloux et il cédait à toutes les pressions exercées sur lui
5 »
, insiste Bompard. L’ambassadeur ne mâche pas ses mots à l’égard du souverain qu’il accuse régulièrement d’incompétence au cours de sa mission : « son cerveau a des mouvements lents
6 »
, écrit-il en mars 1905 à Delcassé. Cette description du personnage s’accorde avec celle qu’en ont fait, depuis, les historiens. Les analyses du diplomate rejoignent par exemple les conclusions dressées par Orlando Figes dans son ouvrage La révolution russe, où l’on peut lire que le tsar « était à la source de tous les problèmes »
de son pays et qu’il se montrait « déterminé à régner depuis son trône, mais bien incapable d’exercer le pouvoir
7 »
. L’historien insiste lui aussi sur la mauvaise répartition de la puissance politique lorsqu’il déclare que l’empereur « se montra[it] jaloux des fonctions bureaucratiques de ses ministres, qu’il confondait avec l’exercice du pouvoir, et vivait mal de devoir leur déléguer l’autorité, y voyant une usurpation de ses pouvoirs autocratiques
8 »
. L’idée que se fait Nicolas II de son propre rôle à la tête de l’État semble donc incompatible avec son caractère et ses habitudes de gouvernement.
3L’empereur n’est toutefois pas le seul détenteur du pouvoir, puisque plusieurs ministres l’aident à gouverner. Ces personnages sont choisis et révoqués par le souverain en fonction de ses affinités et des compétences de chacun et ils n’appartiennent à aucun parti politique. Ils forment une petite équipe – appelé « comité » – d’une douzaine de membres où chacun se voit attribuer des responsabilités thématiques précises. Les travaux de ce comité sont supervisés par un président, mais ce statut est, d’après Bompard, « presque uniquement honorifique
9 »
. Aussi, le Gouvernement est en réalité dépourvu de cohérence et de cohésion. Les ministres du tsar ne se réunissent presque jamais en assemblée pour tenir des débats de politique générale : il s’agit d’un « fait très exceptionnel en ce pays
10 »
, selon Bompard. Les ministres gèrent donc le plus souvent leurs affaires de manière individuelle, en empiétant parfois sur les attributions de leurs collègues. L’attitude de Nicolas II, qui préfère rencontrer tour à tour ses ministres en audience particulière, tend par ailleurs à les maintenir divisés. Le gouvernement russe est donc un organisme régulièrement miné par les rivalités. Au cours de son séjour, Bompard dénonce à plusieurs reprises l’« anarchie »
qui résulte d’un tel fonctionnement, paralysant l’ensemble du système. Au début du mois de janvier 1904, alors que les tensions sont vives entre la Russie et le Japon, l’ambassadeur regrette que le gouvernement soit incapable de parler d’une seule voix pour éviter que la situation ne dégénère en conflit :
[Nicolas II] écoute tour à tour ses conseillers vis-à-vis desquels il a une égale confiance et qui, profondément divisés entre eux, ont la préoccupation de leur rivalité avant que du bien public. Tout traîne en longueur ; puis à des atermoiements insupportables succèdent des décisions rapides et pas toujours concordantes. À traîner le char de l’État de cahot en cahot, arrivera-t-on au but recherché par tout le monde, qui est une entente pacifique. Mon Dieu ! Ce n’est pas impossible, mais c’est bien chanceux. […] Peut-être aussi est-ce mon goût de l’ordre qui souffre de l’anarchie de ce gouvernement autocratique ? Toujours est-il que je suis inquiet de l’avenir11.
4Le tsar subit en outre l’influence de personnages de la cour ou de proches à qui il accorde volontiers sa confiance : « Si l’on en croit les racontars de cour, il ne s’entretiendrait volontiers des événements actuels qu’avec le maître de dessin de ses filles
12 »
, note Bompard au sujet de la guerre russo-japonaise. Le favoritisme tient en effet une place importante dans le fonctionnement de la monarchie russe au début du xxe siècle. Selon Bompard, « plus le règne dure, plus le favoritisme gouverne
13 »
. Or, l’attitude du monarque tend à morceler sa propre autorité et à saper celle de ses ministres, ainsi que leur légitimité. Par exemple, lorsque Nicolas II décide de créer une vice-royauté en Extrême-Orient en août 1903, l’ensemble des pouvoirs dans cette région du monde sont attribués à l’amiral Alexeïev, sans en référer au gouvernement : « En un mot, désorganisation du ministère, conspiration, en quelque sorte, de l’empereur contre ses propres ministres, création d’une sorte de Gouvernement occulte pour les affaires d’Extrême-Orient
14 »
, résume Louis-Étienne Moulin. Le ministère des Affaires étrangères est en effet tenu à l’écart des réflexions et des décisions : « Toute communication est rompue entre les agents diplomatiques russes dans ces régions et le comte Lamsdorf qui ignore absolument l’état des choses […]. La section d’Extrême-Orient aux Affaires étrangères chôme depuis plusieurs semaines
15 »
, observe Boutiron. L’ambassadeur dénonce également cette situation : « Ce qui est plus grave c’est que personne en ce moment en Russie n’a assez d’autorité pour cela et que l’empereur tient à ne donner cette autorité à personne ; le gouvernement russe passe par une crise grave
16 »
. Nicolas II alimente ainsi les rivalités pour conforter sa propre position. Mais, d’après Moulin, en « conspir[ant] contre ses propres ministres »
, l’empereur « se fai[t] le jouet […] de quelques individus avides de pouvoir et de fortune
17 »
. Bompard estime de son côté que le comportement du tsar nuit à son statut de souverain :
L’empereur est porté en effet tous les jours davantage, sur la pression de son entourage immédiat, sinon même familial […] à réduire ses ministres au rôle de commis, pour se réserver à lui-même la haute direction politique du gouvernement. Cette tendance de l’empereur d’exercer par lui-même l’autocratie […] ne laisse pas que d’inquiéter ici beaucoup d’hommes sages. On craint qu’agissant en dehors de ses conseillers responsables, Nicolas II ne subisse, sans s’en rendre compte lui-même, l’impulsion de conseillers de rencontre mal instruits et souvent mal avisés. L’isolement dans lequel il vit l’expose certainement plus qu’aucun de ses ancêtres à subir des influences de cour et à céder aux suggestions de ses proches et de ses familiers18.
5Privés d’une partie de leurs attributions, les ministres peinent à exercer les responsabilités qui leur incombent. Selon Bompard, Lamsdorf, le ministre des Affaires étrangères, est simplement « sympathique à l’empereur
19 »
. Moulin remarque quant à lui que Nicolas II ne cesse d’agir à l’encontre de son ministre de la Guerre, Kouropatkine, dans les affaires d’Extrême-Orient : « Combien faut-il que ce dernier ait l’épiderme peu sensible pour supporter ce nouveau camouflet ? Mais tel est le mode de fonctionnement de l’autocratie, quand les mesquines influences de cour l’emportent dans l’esprit d’un monarque faible
20 »
. En juillet 1904, en pleine guerre contre le Japon, l’ambassadeur constate que la multiplication des acteurs entrave profondément le fonctionnement de l’État. Les ministres, parfois eux-mêmes incompétents, sont discrédités et concurrencés, de sorte qu’ils deviennent proprement incapables de gouverner :
Lors des négociations avec le Japon, la Russie avait deux ministres des Affaires étrangères ; pendant la guerre il a deux ministres de la Marine pour les opérations maritimes et deux généralissimes pour les opérations militaires. Vous savez que, pour la négociation des traités de commerce, il y a deux ministres du Commerce. Quelle singulière façon de gouverner ou plutôt de ne pas gouverner21 !
6Avant 1906, le peuple russe ne dispose quant à lui d’aucun représentant. Ses revendications n’ont pas officiellement de relais, de sorte que le tsar et ses ministres sont incapables de mener une politique intérieure répondant aux attentes de la société. Dans un premier temps, les ministres cristallisent les critiques formulées à l’encontre de l’autocratie, car ils incarnent une bureaucratie honnie des couches populaires. Accusés de gangréner les institutions et de freiner les réformes auprès du tsar, considéré comme le « père du peuple », ils sont la cible d’attentats. Comme son prédécesseur, le ministre de l’Intérieur, Viatcheslav Plehve, est assassiné en juillet 1904 par l’Organisation de combat des SR22. L’événement n’a toutefois que peu de retentissement dans le monde et dans les cercles du pouvoir. Il témoigne de l’indifférence qu’éprouve le tsar envers la plupart de ses représentants et de la désaffection du peuple pour ces personnages :
Le meurtre de Monsieur de Plehve réjouit beaucoup de monde et ne chagrine personne. L’empereur lui-même n’en est pas affecté. Ce meurtre allait de soi et le ministre disparaît comme une lune après son évolution sans que personne en soit surpris. Singulier pays ! Il ne faut pas le juger à notre échelon et surtout faire des pronostics en se basant sur sa situation intérieure comparée à la nôtre à la fin du xviiie siècle23.
7Durant le séjour de Bompard, le fossé ne cesse donc de se creuser entre le peuple et les dirigeants russes. À partir de février 1904, l’ambassadeur remarque que la guerre contre le Japon alimente la contestation envers le régime, en même temps qu’elle tend à désorganiser le pouvoir. Il tisse donc un lien direct entre les affaires internationales et le contexte intérieur :
Toutes les classes de la société russe, en effet, sont en effervescence […]. Puis, brochant sur le tout, un pouvoir tour à tour débonnaire et arbitraire, des ministres de plus en plus médiocres et divisés entre eux, un souverain monté trop jeune sur le trône, bienveillant, mais ignorant des choses et des hommes, hésitant et obstiné à la fois, jaloux de son autorité et incapable de l’exercer, tantôt se livrant par bonté et tantôt se dissimulant par défiance pour agir et, dans ce cas comme dans l’autre, le faisant souvent sans discernement24.
8Le déploiement de l’armée russe en Extrême-Orient est incompris au sein de la société, comme le souligne Bompard en septembre 1904 : « La guerre actuelle n’excite dans l’âme populaire aucun enthousiasme ; le moujik la subit avec résignation, sans en comprendre les causes ni l’intérêt et, ajouterais-je, sans en admettre toujours la légitimité ; sa froideur et occasionnellement sa réprobation pourraient être de sérieuse conséquence pour l’avenir
25 »
. La chute de Port-Arthur au début de l’année 1905 remet certes à l’ordre du jour la question de la poursuite de la guerre, mais le pouvoir et la société sont aussi divisés sur ce point : « En réalité les 99 centièmes de la nation sont pour la paix […] le dernier centième […] veut avant tout une revanche des perpétuels revers qui ont jusqu’ici marqué la campagne de Mandchourie. Dans ce dernier centième se trouve l’empereur et le haut personnel politique de l’État
26 »
, résume Bompard. Ainsi, dès les premiers mois de sa mission, l’ambassadeur constate la défaillance du régime politique russe, ce qui tend à amplifier la rupture entre le pouvoir et la société.
La révolution de 1905 et l’« aveuglement27 » du pouvoir impérial
9Ce décalage croissant entre gouvernants et gouvernés est mis en lumière par le « Dimanche rouge ». Le 9/22 janvier, une grève générale est déclarée à Saint-Pétersbourg. Le pope Gapone, un agent complice du pouvoir pour encadrer les syndicats ouvriers, prend la tête d’un cortège qui souhaite se rendre au palais d’Hiver pour présenter au tsar des revendications. Or, les manifestants ignorent que l’empereur a quitté la capitale et que la police a reçu l’ordre de les empêcher d’accéder au centre de la ville. Arrivée devant le palais, la foule refuse de reculer et les forces de l’ordre ouvrent le feu : 300 personnes sont tuées et 1 200 sont blessées28. Bompard s’indigne et taxe le gouvernement russe, dont l’usage de la force lui semble démesuré, d’« aveuglement »
, d’« inertie »
, d’« incapacité »
et d’« inexpérience
29 »
. Selon lui, l’événement n’était pas de nature à menacer le régime :
Ce n’était cependant ni une révolution, ni même une émeute, mais une simple manifestation et l’attitude de la foule ne justifiait pas la façon sanglante dont elle a été dispersée. La gravité de la situation ne réside pas dans la grève elle-même, qui est un événement normal et qui jusqu’à dimanche s’était déroulée normalement, mais dans l’incapacité du gouvernement dont témoigne sa manière de l’envisager et de la manier30.
10Seulement, le diplomate interprète les faits au prisme de la culture politique et syndicale française – le droit de grève a été dépénalisé en 1864 et la loi Waldeck-Rousseau de 1884 a autorisé les syndicats professionnels – dans un pays qui ne reconnaît pas légalement de tels droits. Bompard n’en estime pas moins que, pour se sauver, le régime doit désormais engager des réformes :
Le gouvernement a fait preuve non de férocité, mais d’un aveuglement inimaginable en d’autres pays. […] Faut-il croire qu’il n’y a pas dans les institutions de l’État russe assez de vitalité pour se réformer elles-mêmes et que, dès qu’on touche à l’absolutisme, tout fatalement se désagrège ? Toujours est-il qu’on va sans doute y revenir et que les réformes si ardemment désirées et d’ailleurs si nécessaire, devront attendre des circonstances plus favorables et un souverain mieux doué31.
11Au soir du 9/22 janvier 1905, le dialogue – s’il en est un – entre le pouvoir et le peuple se réduit donc à des actes de violence physique. Quelques semaines plus tard, le grand-duc Serge, dont l’influence sur l’empereur est jugée néfaste, est assassiné : « L’empereur personnellement en a été profondément impressionné
32 »
, réagit Bompard. Ce dernier remarque par ailleurs que les questions intérieures ont tendance à prendre le pas sur les affaires extérieures lorsqu’il déclare que l’« on se préoccupe plus à Tsarskoïé Selo des bombes que de la guerre
33 »
. Au début de l’année 1905, il apparaît que des changements politiques ne pourront résulter que d’un ébranlement de la monarchie par le bas, rendu possible par l’effritement du lien mystique unissant le tsar à ses sujets. Dans ses mémoires, l’ambassadeur assure que la « désaffection »
envers les souverains était « profonde »
en 1905, quand bien même les souverains étaient « plus convaincus que quiconque »
de l’amour qu’ils inspiraient à leur peuple. L’impératrice aurait même confié à l’ambassadeur que le peuple les appréciait trop pour oser porter atteinte à leurs jours, ce que Bompard considère a posteriori comme un manque criant de lucidité : « Dans la bouche d’une souveraine dont l’impopularité dans l’histoire n’a eu d’égale que celle de Marie-Antoinette, une telle parole était bien pénible à entendre
34 »
.
12En ayant recours à la force pour répondre aux manifestations de janvier 1905, le régime a montré ses propres faiblesses. La Russie est bel et bien au bord de la révolution35. Pour ramener le calme, Nicolas II signe un manifeste, un rescrit et un oukase, le 18 février/3 mars 1905. Ces trois documents sont cependant contradictoires. Le rescrit et l’oukase accordent au peuple le droit d’élire des représentants qui pourront participer à l’élaboration des lois, mais le manifeste, conçu « dans l’esprit le plus réactionnaire
36 »
, réaffirme le principe autocratique. Bompard estime que la situation intérieure de la Russie pourrait affecter la politique extérieure de la France, car la création d’une assemblée, en des termes aussi imprécis, est à même de créer encore davantage de confusion dans les sphères du pouvoir : « Tout cela, hélas ! ne facilite pas notre tâche, la vôtre surtout
37 »
, souffle-t-il à Delcassé. De fait, la situation se détériore et l’autocratie se trouve dans un « état de léthargie
38 »
. Les zemstvos et les paysans tiennent des congrès dans les grandes villes du pays, les ouvriers se mettent en grève et, à la fin du mois de juin 1905, les marins du cuirassé Potemkine entrent en mutinerie à Odessa. Boutiron se montre aussi libéral que Bompard lorsqu’il indique que seule la convocation d’une assemblée élue permettrait à la Russie de retrouver une forme de stabilité : « Aujourd’hui il y a scission entre Nicolas et son peuple : une assemblée tiendrait le rôle de conciliateur
39 »
.
13En août, un nouveau manifeste impérial confirme la convocation prochaine d’une Douma, mais cette décision intervient en décalage avec les revendications de la société qui souhaite désormais que la future assemblée soit élue au suffrage universel – et non au scrutin par ordre – et qu’elle ne soit pas uniquement consultative. Il n’en reste pas moins que le système politique russe est sur le point d’être bouleversé par cette décision. Au lendemain de la paix avec le Japon, la grève générale est proclamée et des soviets voient le jour dans les grandes villes, notamment dans la capitale et à Moscou. Le général Moulin, qui s’intéresse de près à la situation politique du pays, fait preuve de discernement en évoquant, un peu plus de dix ans avant les faits, la chute du régime et la disparition du tsar : « La vie de l’empereur est bien loin d’être en sûreté ; il sera le bouc émissaire des fautes de tous, grands et petits. Je crois à un attentat un jour ou l’autre […]. Je crois également d’ici peu d’années, je ne le cache pas, à une révolution violente et sanglante
40 »
.
14Le tsar est finalement contraint, sur les conseils de Witte, de proclamer un nouveau manifeste le 17/30 octobre 1905. Celui-ci s’apparente à une constitution : des libertés individuelles et publiques y figurent et l’approbation de la Douma est rendue nécessaire pour qu’une loi entre en vigueur. La Russie devient un État constitutionnel, mais Moulin ne partage pas l’optimisme de certains responsables politiques et militaires russes ; la vie du souverain est selon lui toujours aussi menacée :
15« Le trône et l’existence de l’empereur sont certainement en danger et à la merci d’incidents qu’aucune habileté humaine ne saurait prévenir, pas plus qu’on ne canalise la détonation d’un explosif violent. […] Je le répète, on ne peut répondre de rien
41 »
. Ainsi, Moulin explique dès la fin de l’année 1905 qu’une révolution a « des chances qui ne sont pas négligeables
42 »
d’aboutir.
La difficile adoption du parlementarisme
16La marche du régime tsariste vers un système parlementaire s’avère difficile. Les premières élections de représentants du peuple, qui ont lieu au printemps 1906, sont remportées par les formations libérales : les Cadets, le groupe travailliste et celui des nationalités disposent respectivement de 179, 94 et 86 sièges. Bien que les partis socialiste-démocrate et socialiste-révolutionnaire aient appelé au boycott de la consultation, les mencheviks ont tout de même obtenu 18 députés. La droite occupe quant à elle moins de 10 % de l’hémicycle. La chambre penche donc très nettement à gauche et l’on craint, avant même qu’elle ne se réunisse, qu’elle ne parvienne pas à s’entendre avec le gouvernement du tsar. La première réunion de la Douma a lieu le 27 avril/10 mai 1906. Une cérémonie d’ouverture est organisée en grande pompe au palais d’Hiver. Pourtant, Bompard assure que les députés, dont une bonne partie est issue des couches inférieures, notamment du monde paysan, sont restés indifférents aux fastes déployés ce jour-là, sans doute pour les impressionner : « Le 10 mai 1906 restera sans doute un grand jour dans l’histoire de la Russie, mais bien qu’illuminé par un soleil radieux, il ne laissera pas à ceux qui l’ont vu le souvenir d’un jour de joie et de cordialité
43 »
.
17Les espoirs des députés sont vite déçus. La Douma, qui fait office de chambre basse, participe à l’exercice du pouvoir, mais ses prérogatives sont restreintes, car l’ensemble des lois passe ensuite par le filtre de la chambre haute, le Conseil de l’Empire, avant de parvenir à l’empereur. Pour Bompard, ce Conseil est « un mur interposé entre la nation, c’est-à-dire la Douma, son organe, et le souverain
44 »
. Le diplomate pense que les députés devraient exercer leur pouvoir de manière plus directe : « C’est de cette communication libre et directe que peut seul sortir le bien de la Russie
45 »
, déclare-t-il. Les députés de la Douma préféreraient quant à eux un système où le rôle du souverain serait purement symbolique et où les ministres seraient responsables devant lui, comme il en existe ailleurs en Europe. Néanmoins, Bompard souligne l’incohérence des revendications formulées par les députés : « Le peuple russe, accoutumé à l’autocratie, n’a pas le concept de la séparation des pouvoirs ; pour lui l’exécutif suit le législatif […]. Comment, après cela, peut-on demander également la responsabilité ministérielle ? Il y a antinomie flagrante entre ces deux recommandations. C’est que, par responsabilité ministérielle, on entend en Russie non point ce que nous comprenons par là en Occident, mais à peu près le contraire
46 »
. Bompard prédit aussi la chute du cabinet Gorémykine, incapable de prendre en compte les revendications des élus. Estimant que cela vaut mieux pour « l’heureuse évolution de la vie politique et sociale que traverse la Russie
47 »
, l’ambassadeur exprime par là même une opinion libérale. Il dénonce aussi l’incapacité – mêlée à un manque de volonté – de Nicolas II à s’adapter aux changements politiques :
Et puis, pour tout dire, le péril n’est pas tant dans le défaut des bons avis (car malgré tout, ils lui arrivent aussi bien que les mauvais par plusieurs canaux), que dans le caractère du souverain : Nicolas II est indécis et entêté, soupçonneux et crédule, faible et entiché d’autocratie, influençable à l’excès et incapable de donner résolument sa confiance. Il ne comprend pas au surplus les règles du régime représentatif qu’il a institué, les modifications qu’il lui impose dans sa méthode de gouverner, les devoirs nouveaux qu’il lui crée, corrélatifs des droits qu’il a reconnus au peuple et à ses représentants : il s’en tient à la lettre de ses oukases sans en saisir lui-même la haute portée morale et il les interprète dans un esprit étroit, tandis que la nation frémissante y veut voir le point de départ d’une ère nouvelle. Qui, connaissant Nicolas II, pourrait se flatter de dissiper ce dramatique malentendu48 ?
18Face à ce blocage, le tsar décide de dissoudre la Douma en juillet 1906 et de nommer Stolypine à la présidence du Conseil des ministres. Pour protester contre la dissolution de l’assemblée, le parti Cadet publie le 23 juillet un manifeste à Vyborg qui préconise la résistance passive. Des poursuites sont engagées par le pouvoir contre les signataires du document, qui sont déclarés inéligibles. En décembre, la Russie n’a toujours pas élu de nouveaux représentants, mais Nicolas II promet de convoquer une nouvelle assemblée sur le modèle de la précédente : « Je ne reviendrai pas sur ce que j’ai donné. Seulement je ne veux pas aller plus loin pour le moment, et même pour un grand nombre d’années
49 »
, aurait déclaré le souverain à Bompard en audience particulière. Au mois de mars 1907, la deuxième Douma – qui penche encore à gauche, malgré le recul du parti Cadet – se réunit et la situation semble se stabiliser, car le pouvoir a en partie réussi à mettre au pas les députés :
Pour le moment la Douma est matée ; les Cadets, si rebelles la première fois, marchent aujourd’hui à la baguette. Je ne pourrais pas vous affirmer que cela durera ; j’en doute même, hélas ! […] Quoi qu’il en soit, M. Stolypine est dans la bonne voie : il ne réussira à faire de la Russie un pays libéral que de la manière où Pierre le Grand en a fait un pays occidental, c’est-à-dire à coups de trique. Tel est le tempérament national50.
19Bompard a raison de se montrer sceptique. En juin 1907, du fait de dissensions entre l’exécutif et la Douma, l’assemblée est à nouveau dissoute. Une troisième Douma est convoquée dans la foulée et les élections donnent cette fois l’avantage aux conservateurs et aux octobristes. Les Cadets, quant à eux, ne disposent plus que d’une cinquantaine de sièges. Pour la décrire, Bompard établit un parallèle avec l’histoire de France, sans doute pour permettre à son ministre de mieux cerner une situation particulièrement complexe : « Elle paraît dans la note “monarchie de juillet”, ce qui est bien assez libéral pour la Russie actuelle, trop peut-être encore pour la Cour
51 »
. Compte tenu de la composition de cette nouvelle assemblée, bien plus conservatrice que les deux précédentes, l’ambassadeur juge que le pouvoir saura s’en accommoder ; elle restera effectivement en place jusqu’en 1912. Il a néanmoins fallu de longs mois pour que la Russie s’engage pleinement dans la voie du parlementarisme. De son côté, Bompard nourrissait sans doute des aspirations plus libérales pour la Russie, mais il accorde tout de même du crédit à cette nouvelle Douma, dans la mesure où elle offre plus de gages de stabilité au pays, le tsar et ses ministres n’étant pas disposés à collaborer avec une assemblée plus revendicative.
Un ambassadeur trop ouvertement libéral ?
Maurice Bompard, partisan du dialogue entre la Douma et le gouvernement impérial
20En Russie, Maurice Bompard suit avec intérêt les travaux de la Douma et assiste même à quelques-unes de ses séances. Le 17 mai 1906, de retour du palais de Tauride, où siège l’assemblée, il souligne le sérieux avec lequel les députés exercent leurs fonctions, dissimulant sans doute une critique envers le comportement des parlementaires français :
Ce fut pour moi un spectacle singulier que celui de ces 450 députés siégeant 8, 10 et 12 heures par jour, se tenant tout ce temps silencieux dans leurs fauteuils sans se permettre de sortir de la salle des séances, écoutant religieusement sans jamais se lasser les mêmes redites, répétées à satiété à la tribune, et accueillant sans une interruption ni une exclamation même appelative [sic] au cours des discours, mais à la fois par des applaudissements et des votes toujours unanimes les propositions les plus excessives52.
21Dans ses mémoires, Gabrielle Bompard livre une description quelque peu similaire d’une séance observée de ses propres yeux à la Douma. Cet exposé jure d’ailleurs singulièrement avec la fresque répugnante qu’elle fait quelques pages plus tôt du palais Bourbon, où elle s’était rendue en 1893 ou 1894 :
La Douma s’est enfin réunie, événement apprécié bien différemment suivant le salon fréquenté. Les séances sont publiques et je manifeste le désir de m’y rendre. […] Comment ne pas être un peu émue en arrivant dans la salle des délibérations et ne pas faire un parallèle avec la salle des députés français ? L’attitude de celle-ci est quasiment religieuse. Les physionomies sont tendues vers l’orateur, comme attirées par le besoin de savoir, de ne rien négliger pour s’instruire. L’ensemble est grave, ferme et volontaire53.
La séance est ouverte, la salle est pleine ; peu de députés circulent, leur tenue fait mauvaise impression. […] Les débats se prolongent, suivis d’interruptions ; alors s’étale la hideur de l’assemblée. Les députés vautrés dans leurs fauteuils, les cris, les interpellations vulgaires, les apostrophes de bas étage, les pupitres claqués. Ces gens sont-ils vraiment ceux qui nous gouvernent ? […] Quand on vient d’assister à pareil spectacle, on n’est pas très fier d’être Français54.
22S’il suit les événements avec intérêt, Maurice Bompard, en tant qu’ambassadeur, n’a pas à émettre officiellement un jugement sur la politique intérieure du pays auprès duquel il est accrédité. Néanmoins, le diplomate n’est pas complètement imperméable à ce contexte. Dans les dépêches qu’il adresse au Quai d’Orsay, il appelle en effet de ses vœux la Russie à surmonter ses problèmes intérieurs. Il écrit ainsi dès le mois d’août 1904 :
Certes la situation de l’empire est des plus troublées et les amis et l’alliée de la Russie ne peuvent que déplorer une guerre [contre le Japon] qui absorbe toute l’attention et tous les moyens de son gouvernement, alors qu’il eût été si désirable qu’il les consacrât entièrement à l’amélioration du régime politique et social du pays55
23Après les événements de 1905, Bompard se montre encore plus loquace sur le sujet. En mai 1906, il se risque même à exposer des opinions libérales à Serge Witte, après que celui-ci a remis sa démission au tsar. L’ambassadeur avance l’idée que des membres du parti constitutionnel-démocrate devraient entrer au gouvernement afin de faciliter l’entente avec la Douma, ce contre quoi son interlocuteur s’était élevé :
Je ne voulais pas admettre que le conflit des deux chambres fût un système de gouvernement et je préconisais un cabinet combattant le bon combat devant la Douma, jouissant à cet effet d’une autorité suffisante et par conséquent recruté en grande partie au sein de l’assemblée elle-même parmi les « Cadets » qui comptent tant de membres distingués… « C’est impossible, s’est aussitôt écrié le comte de Witte […]. Nous qui servons l’État de père en fils depuis plusieurs générations, qui considérons la dynastie des Romanov comme le palladium de la Russie, nous sommes toujours prêts à nous sacrifier pour l’empereur. Mais, ces messieurs, qui sont des professeurs ayant formé leurs opinions dans des études abstraites, où puiseraient-ils les sentiments d’une pareille abnégation ? […] Ils livreraient l’empereur et l’Empire sans défense à la révolution56 ».
24En défendant un tel système de gouvernement, Bompard a dépassé les limites de ses fonctions d’ambassadeur. Une telle démarche, réalisée auprès d’un personnage aussi influent, quoique dépourvu de fonction officielle, peut sembler imprudente. Elle reflète néanmoins les convictions du diplomate, qui conclut sa dépêche en livrant son opinion : « Je persiste à croire que le gouvernement doit chercher son appui dans la Douma auprès des hommes nouveaux »
, même s’il reconnaît qu’il y a « un grand fond de vérité dans les craintes que le comte de Witte exprime quant à la valeur de l’assistance qu’ils sont en mesure ou en disposition de donner à l’empereur
57 »
. Dès lors, il ne fait donc pas de doute que Bompard est perçu comme un défenseur d’un système parlementaire excessivement libéral aux yeux des dirigeants russes.
L’ingérence du diplomate dans les affaires intérieures de l’Empire
25Durant son séjour, Bompard s’est effectivement montré trop ouvertement libéral auprès de ses interlocuteurs. Les causes de son rappel sont à trouver dans ce comportement jugé inadapté pour un diplomate, bien que celui-ci ait parfois été dicté par son propre gouvernement. Au mois de juin 1906, peu après son entretien avec Witte, Bompard est en effet chargé d’effectuer une démarche auprès du tsar, car les milieux politique et financier français s’inquiètent de la situation de blocage entre la Douma et le gouvernement russe. Par ailleurs, l’attitude de ce dernier, qui vient de se voir accorder un emprunt sur le marché parisien, alarme les créanciers français qui craignent que leurs bons soient prochainement dévalués. Raymond Poincaré, ministre des Finances, suggère alors à Léon Bourgeois, son collègue aux Affaires étrangères, d’intervenir à Saint-Pétersbourg. Celui-ci demande à Maurice Bompard de s’entretenir avec l’empereur de la situation, tout en indiquant ne pas vouloir intervenir dans les affaires intérieures de la Russie, ce qui est contradictoire :
Je verrais le plus grand intérêt à ce que vous eussiez à ce sujet un entretien avec l’empereur lui-même. Sa Majesté connaissant les sentiments de la France et de son gouvernement […] ne serait sans doute pas insensible à un avis qu’elle saurait être inspirée plus qu’aucun autre par un profond attachement à Sa personne et à Son peuple58.
26L’ambassadeur, qui partage les inquiétudes de son gouvernement, refuse de se plier aux injonctions de son ministre, arguant qu’il n’est pas de son ressort de traiter des questions de politique intérieure. Afin de ne pas outrepasser ses droits, il propose au Quai d’Orsay de persévérer dans la voie qu’il s’est lui-même choisie, à savoir de se faire indirectement le porte-parole d’une entente entre la Douma et le gouvernement russe dans la capitale, sans en entretenir directement l’empereur :
Ces idées, que j’expose succinctement ici à Votre Excellence, je les développe autour de moi beaucoup plus librement certes qu’il n’est d’usage de la part d’un agent diplomatique étranger et, si je le puis risquer, c’est qu’étant maintenant bien connu de tous à Saint-Pétersbourg, personne ne se méprend sur mes intentions. J’ai entretenu un grand nombre de personnages influents appartenant aux partis les plus divers, et même plusieurs membres du cabinet actuel, de la nécessité d’orienter le gouvernement dans un sens libéral et d’en confier la direction à des élus du peuple. […] Je vais, puisque Votre Excellence en manifeste le désir, accentuer encore mon attitude dans ce sens et je ferai en sorte que l’opinion que Votre Excellence professe parvienne au souverain par des voies officieuses non seulement comme étant son opinion personnelle, mais bien celle du gouvernement de la République tout entier ; je n’irai pas toutefois jusqu’à demander dès aujourd’hui une audience à l’empereur spécialement pour la lui exprimer officiellement ; une démarche aussi insolite produirait un effet tout autre que celui que Votre Excellence a en vue59.
27Malgré ces réticences, Bourgeois presse Bompard d’intervenir rapidement auprès de Nicolas II :
Je tiens compte de la nécessité où vous êtes de trouver une occasion favorable pour entretenir l’empereur, mais j’insiste pour que vous cherchiez à la faire naître aussi promptement que possible. Je crois qu’en vous plaçant au point de vue que j’ai indiqué […] vous pouvez échapper à tout reproche d’une immixtion dans les affaires intérieures de l’Empire60.
28Après avoir tenté de démontrer une dernière fois au Quai d’Orsay le caractère déplacé de la démarche envisagée61, Bompard se risque à demander à Izvolski une audience personnelle avec le tsar le 1er juillet 1906. Le ministre du tsar lui aurait alors vivement déconseillé de s’aventurer sur ce terrain :
Prenez garde : lui signaler le mal, c’est lui faire l’injure de croire qu’il ne le connaît pas, alors qu’il est le souci de tous ses instants ; mais lui recommander un remède […] c’est une ingérence caractéristique dans les affaires intérieures de la Russie. Tenez-vous-en à cette conversation, voilà mon conseil62.
29Cette discussion convainc Bourgeois de renoncer à l’idée d’une audience impériale : « Je vous remercie de votre démarche […] et j’estime comme vous qu’il n’y a rien de plus à faire
63 »
. Bompard l’ignore sans doute, mais il vient de se discréditer aux yeux d’Izvolski, auquel il s’est confié, et auprès du tsar, qui a été informé de cette démarche.
L’instrumentalisation du voyage au Donets par le pouvoir impérial
30Quelques semaines plus tard, Bompard entreprend un voyage dans la région du Donets pour y rencontrer ses compatriotes. Cette région, à cheval entre l’Ukraine et la Russie, compte parmi les plus industrialisées de l’Empire, en raison des ressources naturelles qui s’y trouvent : le bassin houiller du Donbass est l’un des principaux d’Europe. Or, comme la plupart des centres industriels du pays, le Donets connaît une forte agitation depuis 1905. Les grèves et les attentats s’y multiplient contre le personnel dirigeant des entreprises : des directeurs d’établissements ont notamment été assassinés à lekaterinoslav/Dnipro. La situation inquiète les industriels français qui se sont implantés dans le bassin au cours des dernières décennies : autour de 1900, neuf grandes sociétés de charbonnage – soit plus de la moitié – sont contrôlées par des Français. Au milieu du mois d’août, Bompard répond donc favorablement à la demande de visite de ses concitoyens, afin de leur donner une « marque de sollicitude64 ». Avant de partir, l’ambassadeur tient tout de même à s’assurer des bonnes dispositions du pouvoir impérial. Izvolski approuve ce projet de voyage et affrète même un train spécial pour Bompard. La presse française croit toutefois bon de rassurer ses lecteurs sur les raisons qui motivent cette visite :
Le voyage de M. Bompard dans le Donets n’est pas sans intriguer […]. Il s’explique pourtant suffisamment par l’état troublé du pays et par le désir qu’a notre ambassadeur de se rendre compte par lui-même de la situation où se trouvent les intérêts français engagés dans le Donets65.
31Bompard quitte l’ambassade le 17 août, en compagnie de son épouse et de son secrétaire d’ambassade, William Martin. Le voyage dure onze jours. En chemin, l’ambassadeur marque un arrêt à Kharkov où il est reçu par la colonie française. Une fois arrivé dans le Donets, Bompard multiplie les visites : il découvre notamment les entreprises minières de Krivoï-Rog et de Doubovaïa Balka, les charbonnages d’Ekaterinfka, de la compagnie franco-russe, ainsi que ceux de la Compagnie Russo- Donets, de Berestovo, de Rikofsky, de Routchenko, de Tcherbinofka et de Gorlofka, mais aussi les usines métallurgiques de Briansk, Makiewska, Droujkowka, et les salines de Briantstefka66. Gabrielle Bompard, qui accompagne parfois son époux, garde elle-même un souvenir vivace de la visite d’une mine de sel : « La lumière est disposée dans l’immense cathédrale qu’est la mine. Les murs, les colonnes opaques ou transparentes soutiennent des salles immenses d’une blancheur de neige. […] Est-ce un palais ? Est-ce un tombeau
67 ? »
En parallèle, Gabrielle profite du voyage pour se rendre dans des hôpitaux et pour découvrir les œuvres françaises de bienfaisance. Enfin, le couple découvre une région fort troublée où les ouvriers vivent dans des conditions difficiles. Dans ses mémoires, le diplomate se souvient de la pauvreté des mineurs, « croupissant dans des tanières
68 »
. Gabrielle indique de son côté que ces individus ont un « aspect misérable »
et vivent « dans des trous creusés dans la terre
69 »
. Lui se rappelle aussi de l’agitation entretenue par les ouvriers, qu’il décrit comme étant « tous des révolutionnaires »
, participant à des « réunions anarchistes »
et, pour certains, « auteurs d’attentats
70 »
. Des policiers circulent même dans les usines « armés jusqu’aux dents
71 »
ou « le revolver au poing
72 »
afin de protéger les patrons. Malgré tout, le couple rentre à Saint-Pétersbourg satisfait de son voyage, lui ayant sans doute permis de consolider sa position en dehors de la capitale.
32La situation de Maurice Bompard à Saint-Pétersbourg s’est toutefois détériorée durant son absence et son voyage au Donets est aussitôt instrumentalisé par le pouvoir impérial. Le diplomate est accusé d’inciter à la révolution dans une région déjà particulièrement agitée : « Il m’a été fait grief auprès de l’empereur de cette tournée. Les révolutionnaires y auraient vu, lui affirmait-on, un témoignage de sympathie en leur faveur
73 »
, affirme-t-il dans ses mémoires. Gabrielle Bompard estime quant à elles que ces reproches sont corrélés au contexte extérieur. Dans la mesure où son époux s’efforce de lutter contre l’influence germanique dans les cercles officiels, sa présence à Saint-Pétersbourg serait combattue par les diplomates allemands. Elle accuse notamment le conseiller de l’ambassade allemande, un dénommé Miquel, d’être à l’origine d’attaques à l’encontre de son époux : « Et la litanie continue à l’usage des esprits qu’elle frappe – l’ambassadeur de France encourage à la révolution – fréquente Dieu sait qui – cache même des armes à l’ambassade ! … et quoi encore
74 ? »
Par ailleurs, Gabrielle lie le destin de son époux à celui de Théophile Delcassé, ayant dû quitter son poste de ministre des Affaires étrangères en juin 1905 à un moment de fortes tensions avec l’Allemagne. Les liens qui unissent l’ancien ministre et le diplomate alimentent, selon elle, la malveillance de Guillaume II envers son mari : « La vague allemande a emporté Delcassé, comment résisterait son ambassadeur, dépositaire de ses vues
75 »
. Ces remarques ne sont pas dénuées de sens et permettent d’insister sur les rivalités entre diplomates en poste dans une même capitale, ceux-ci exploitant le contexte intérieur pour obtenir des avantages en matière de politique étrangère. Si rien ne permet de prouver en réalité que Bompard a soutenu les milieux révolutionnaires, ses démarches sont interprétées comme un signe de défiance vis-à-vis du pouvoir impérial. Que l’on soit convaincu ou non, à Saint- Pétersbourg, du penchant « révolutionnaire » du diplomate, ses récentes prises de position libérales contribuent à fragiliser sa situation, au point de rendre son maintien en Russie progressivement impossible.
Le crépuscule de l’ambassade
À l’origine du rappel de Maurice Bompard : une violente campagne de presse
33La question du maintien de Maurice Bompard à Saint-Pétersbourg se pose rapidement, du fait des accointances qu’on lui prête avec les milieux libéraux – voire révolutionnaires – en Russie. Dès le mois d’octobre 1906, le bruit court que le diplomate devrait quitter prochainement son poste. Au même moment, Izvolski est en visite officielle en France. Maurice et Gabrielle Bompard s’y trouvent également76. À Paris, Izvolski s’entretient au sujet de Bompard avec Georges Clemenceau et Stephen Pichon. Le diplomate est défendu par son gouvernement, mais cette démarche montre qu’il a perdu la confiance du ministre du tsar77. Il ne faut pas longtemps à la presse – peut-être poussée en ce sens par Izvolski lui-même – pour affirmer que celui-ci est venu en France avec l’intention d’obtenir le rappel de Bompard. Le Matin relaie en premier cette information, mais, accusé par les autres journaux – certainement sur l’injonction du Quai d’Orsay – de divulguer des informations mensongères, le journal doit démentir ses propos78. La Revue diplomatique communique à la presse une note destinée à réfuter les informations relayées par Le Matin, tout en insistant sur la solidité des relations franco- russes et sur l’excellente situation dont jouit Maurice Bompard à Saint- Pétersbourg79. Néanmoins, l’article du Matin fragilise l’ambassadeur, y compris à l’étranger. Au début du mois de novembre 1906, La Gazette de Saint-Pétersbourg indique qu’Izvolski a entrepris des démarches contre le diplomate à Paris80. La presse germanique s’empare aussi de ce que l’on nomme désormais « l’affaire Bompard81 ».
34De retour à Saint-Pétersbourg, l’ambassadeur s’efforce d’obtenir des gages de confiance, notamment auprès d’Izvolski et de Stolypine. Le 17 novembre, Bompard peut rassurer Pichon au sujet de sa situation. Il semble même insinuer que la campagne déclenchée par Le Matin est le fruit de quelque homme politique ou diplomate à Paris, sans toutefois en indiquer le nom : « D’où vient, dirais-je à mon tour, cette campagne ? Je persiste à y reconnaître l’inspiration que vous savez
82 »
. En réalité, l’incident a sans doute été déclenché par l’ambassade de Russie en France, compte tenu de la corruption de certains journaux parisiens de l’époque. Il n’en reste pas moins que l’affaire semble close. Le grand dîner donné à l’hôtel Pachkov par Maurice et Gabrielle Bompard en l’honneur d’Izvolski le 5 décembre 1906 n’a pas d’autre but que d’attester de la confiance retrouvée entre l’ambassadeur et le ministre des Affaires étrangères du tsar83. L’ambassadeur et son épouse se voient même conférer en cette fin d’année 1906 les insignes de la Croix-Rouge pour les services rendus par l’épouse de l’ambassadeur pendant la guerre russo-japonaise84. Enfin, Maurice Bompard est reçu en audience privée par Nicolas II au milieu du mois de décembre85. D’un point de vue personnel, l’ambassadeur a donc toutes les raisons de croire que l’orage est passé, après s’être appliqué à « dissiper le nuage
86 »
.
35Il n’en est rien, car le gouvernement Clemenceau lui cherche désormais un remplaçant. À la fin du mois de juin 1907, Paul Cambon fait savoir à Maurice Bompard que le ministre des Affaires étrangères s’interroge sur son maintien à Saint-Pétersbourg. Pichon et Clemenceau savent que le gouvernement français est en partie responsable de la démarche reprochée à Bompard, mais les attaques intempestives de la presse et la suspicion du gouvernement impérial compliquent la mission du diplomate et gangrènent les relations franco-russes. Pichon songe à intervertir les postes de Maurice Bompard et de Camille Barrère, ambassadeur à Rome, mais ce dernier refuse de se rendre en Russie. Le ministre pense également à Bompard pour prendre les rênes de la nouvelle direction des Affaires politiques et commerciales du Quai d’Orsay, mais il abandonne rapidement cette idée. En l’absence de solution, Pichon préfère ne rien entreprendre. Paul Cambon évoque alors la double « trahison » dont est victime son ami de la part du gouvernement français et d’Izvolski :
Cette situation est fausse depuis la communication que vous avez été chargé de faire à Izvolski. Vous avez eu confiance dans ce Polonais, il vous a trahi d’abord en faisant un rapport au tsar et ensuite en se plaignant de vous à Bourgeois. Sur cette double trahison s’est greffée celle de Bourgeois qui a eu l’air de dire que vous aviez outrepassé vos instructions. Izvolski était convaincu qu’après sa démarche, vous seriez remplacé à Pétersbourg. […] Clemenceau est fort embarrassé, puisque c’est lui-même qui a exigé de la faiblesse de Bourgeois la communication qu’on vous reproche. Pichon le sait et il ne vous impute pas cette énorme gaffe, mais il a le sentiment de l’inimitié d’Izvolski. […] Pichon se demande donc ce qu’il faut faire, il n’a personne à mettre à votre place et il n’a pas de poste convenable à vous offrir. Il ne sait que faire. […] Il m’a fait part de son embarras ; il sait très bien à quoi s’en tenir sur les causes de l’hostilité d’Izvolski et ne voyant aucun moyen de vous changer, il restera dans le statu quo 87.
36L’idée de mettre fin à la mission de Maurice Bompard gagne peu à peu du terrain à Paris. Paul Cambon est conscient que son ami est victime d’une « sottise
88 »
du gouvernement français, mais il commence à lui donner des conseils afin de négocier en position de force un potentiel rappel. En réalité, Cambon sait que la « guerre sourde » que mène Izvolski à Bompard, qu’il présente comme des « ennemi[s] irréconciliable[s]
89 »
, ne peut qu’être défavorable aux intérêts français en Russie. La question du maintien de Bompard débouche en effet sur une crise publique de l’alliance franco-russe lorsque le Novoïé Vremia publie un article particulièrement virulent mettant publiquement en question la valeur de la France comme alliée de la Russie90. Son auteur, un certain Insarov, alias Schelking, accuse les hommes au pouvoir à Paris d’affaiblir l’alliance dans tous les domaines. Par ricochet, l’ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg est pris pour cible : on lui reproche à nouveau son intervention dans les affaires intérieures de l’Empire. L’attaché chargé de la revue de presse à l’ambassade de France rédige alors une note à l’attention de Bompard dans laquelle il fustige le comportement du gouvernement russe, étroitement lié au Novoïé Vremia :
L’article révoltant du Novoïé Vremia […] fait tout l’effet d’avoir été rédigé par la bureaucratie pillarde qui voudrait faire de la France sa perpétuelle vache laitière quitte à l’épuiser comme ces tyrans l’ont fait de leur propre pays. L’article s’attaque d’ailleurs à vos actes comme s’ils émanaient de votre initiative seulement et ajoute que le gouvernement de Paris, lui aussi, se mêlait lors de la crise révolutionnaire russe, de donner des conseils dans les affaires intérieures (!) russes. […] Le reptile qui prétend vous mordre […] mérite bien quelques coups de plumes sincères d’abord, et des mesures financières ensuite pour faire sentir au débiteur soumis ce que peut la France avec le crédit russe91.
37Le Temps, qui passe pour le relais officieux du Quai d’Orsay, réagit en insistant sur le peu d’avantages dont la France bénéficie dans le cadre de l’alliance : « En France, la question se pose de savoir si l’alliance franco-russe représente pour nous des avantages, ou si elle n’a pas fait son temps, et si nous ne devons pas, pour sauvegarder nos intérêts, nous occuper d’une autre combinaison politique
92 »
. Mais dès le lendemain, le journal publie un nouvel article, en première page, démontrant que les relations franco-russes souffrent d’un désaccord, tout en pointant du doigt Maurice Bompard. Le Temps s’aligne donc sur le discours tenu dans les cercles et les journaux russes. En indiquant que le diplomate nuit aux relations entre les deux puissances, l’article sous-entend qu’il suffirait de le remplacer pour assainir la situation :
Il semble bien que les relations franco-russes souffrent actuellement d’un de ces malentendus. Pourquoi ne pas en rechercher les causes au grand jour ? […] Si [l’alliance franco-russe] fonctionne mal, il faut s’en prendre non aux choses, mais aux hommes. C’est par la faute des hommes qu’elle n’a pas donné toujours dans le passé ce qu’on attendait d’elle […]. C’est par la faute des hommes qu’elle est actuellement exposée à d’injustes critiques et à un apparent refroidissement. Ce risque sera, de part et d’autre, facile à conjurer93.
38Cet article délie les plumes des autres journalistes. Le 8 juillet, La Patrie fait également de Bompard son bouc émissaire94. Frédéric Sabatier, ancien attaché d’ambassade à Saint-Pétersbourg entre 1905 et 1906, désormais en poste à la direction commerciale du Quai d’Orsay, indique à son ancien chef que les journaux de droite sont les plus virulents à son égard dans la mesure où ils sont « fidèles avec tenaces rancunes à Montebello
95 »
. Sabatier en profite par ailleurs pour conseiller à Bompard de réfléchir à quitter Saint-Pétersbourg de son propre chef : « Son Excellence ne serait pas éloignée de penser que vous pourriez peut-être examiner s’il ne serait pas opportun de poser votre candidature… mais à quoi ! Là est la difficulté
96 ! »
. Bompard n’est toutefois pas décidé à quitter son poste, même si les critiques de la presse se font de plus en plus vives à son encontre. Cela permet d’ailleurs de penser que le Quai d’Orsay, qui ne semble plus faire pression sur les journaux – notamment sur Le Temps – pour défendre son ambassadeur, songe de plus en plus sérieusement à le remplacer. En ce sens, la presse prépare le terrain au rappel de Maurice Bompard.
La défense de Maurice Bompard
39Sûr du soutien de Paul Cambon, qui se dit prêt à « guerroyer de toutes ses forces
97 »
pour l’aider, Maurice Bompard décide de se défendre. Il commence par écrire à Stephen Pichon pour balayer les accusations portées à son encontre. L’ambassadeur estime n’avoir fait qu’obéir aux injonctions de son gouvernement en évoquant avec Izvoslki des questions de politique intérieure. Il pense même avoir atténué les conséquences de cette démarche en refusant de s’en entretenir directement avec le tsar. Le diplomate réclame alors le soutien de son supérieur, ainsi que celui du Temps, pour démentir les articles qui l’accusent de parasiter les relations franco-russes. Il réitère à cet égard une demande relative à l’envoi d’un « bon » correspondant français pour l’agence Havas, ne se satisfaisant pas de celui actuellement en poste à Saint-Pétersbourg. Bompard estime en effet que l’incendie déclenché par le Novoïé Vremia au début du mois de juillet 1907 aurait pu être évité si le Quai d’Orsay avait accédé à sa requête au moment où il l’avait formulée, c’est-à-dire avant le début de la campagne de presse :
Le Novoïé Vremia et Le Temps ont fait du bel ouvrage […]. Sans doute j’ai fait une fois une démarche qui a déplu, mais bien à mon corps défendant, ce que personne n’ignorant, personne ne m’en a tenu rigueur. Et cette démarche, qui m’a été enjointe par deux fois, en vertu, m’a télégraphié M. Bourgeois, d’une délibération du conseil des ministres, je l’ai édulcorée autant que j’ai pu ; je l’ai réduite à sa plus simple expression. C’est à l’empereur lui-même qu’on m’enjoignait d’aller porter des conseils sur sa politique intérieure ; je crois avoir rendu un vrai service à mon gouvernement et à l’alliance en me dérobant à cette injonction. […] Vous savez la vérité ; cela doit me suffire. Mais ne pourriez-vous pas faire comprendre au Temps et à d’autres journaux qu’ils font fausse route en s’en prenant à moi98 […] ?
40Au Quai d’Orsay, Bompard peut également compter sur l’appui de William Martin, ancien secrétaire d’ambassade à Saint-Pétersbourg entre 1905 et 1906 et désormais chef du bureau du Chiffre au ministère. Celui-ci l’informe en effet régulièrement des intrigues nouées à Paris et des dispositions du ministre à son égard. Ainsi, en juillet 1907, il révèle à Bompard que la campagne de presse entreprise en France est orchestrée par Nelidov, l’ambassadeur du tsar. Il n’est d’ailleurs pas impossible que l’ambassade de Russie ait coordonné les attaques des journaux français en utilisant les importants fonds alloués au poste diplomatique et destinés à financer les organes de presse parisiens pour faire la promotion des emprunts d’État russe : Bompard est donc également victime de la corruption de la presse parisienne. Selon William Martin, Izvolski et Nelidov tentent en réalité de se débarrasser de Bompard, qu’ils estiment trop compétent en matière financière, avant d’entamer des négociations pour un nouvel emprunt. Constatant que Bompard correspond régulièrement avec Pichon, Martin conseille à son ancien supérieur de ne pas négliger les contacts avec Clemenceau. Le président du Conseil, plus influent que le ministre des Affaires étrangères, pourrait se montrer réceptif aux demandes de Bompard, dans la mesure où il s’oppose à l’emprunt projeté : « Je me permets de vous dire tout cela et d’être aussi l’interprète de ce que pensent vos amis à ce sujet, car nous craignons que, si vous vous taisez, on ne vous guillotine sans vous prévenir
99 »
.
41Sur les conseils de son ancien secrétaire d’ambassade, Bompard maintient la pression sur le gouvernement français. Le 27 juillet, il écrit à Clemenceau afin de démontrer que les attaques de presse à son égard risquent de saper son autorité à la veille de négociations pour un nouvel emprunt100. Bompard écrit à Pichon dans la foulée et s’étonne encore que Le Temps, si étroitement lié au Quai d’Orsay, se livre à de telles accusations : « Quelle mouche a piqué Tardieu
101 ? »
, s’étonne-t-il, ayant lui-même bénéficié des faveurs de cette plume jusqu’à cette date. La campagne de presse faiblit dans les jours qui suivent. Bompard interroge aussi Camille Barrère sur les avances qui lui ont été faites concernant le poste de Saint- Pétersbourg : « Aucune proposition nouvelle ne m’a été faite
102 »
, assure le diplomate à son collègue au mois d’août 1907. Enfin, Bompard, s’adresse à Georges Louis, directeur des Affaires politiques au Quai d’Orsay. Celui-ci le rassure sur les intentions de Pichon, mais le met tout de même en garde : « Mais dans le poste où vous êtes, on n’est jamais à l’abri. Ne perdez pas les bonnes habitudes de venir souvent, le plus souvent possible, passer trois ou quatre jours à Paris. C’est encore le seul avis utile que vos amis puissent vous donner
103 »
, déclare-t-il à l’ambassadeur, soulignant la nécessité pour les diplomates en poste à l’étranger de garder des contacts étroits au Quai d’Orsay et dans les sphères du pouvoir. Maurice Bompard dispose en effet de soutiens auprès de diplomates, aussi bien au Département, avec Frédéric Sabatier et William Martin, que dans les ambassades, par l’intermédiaire de Paul Cambon et, dans une moindre mesure, de Camille Barrère. En revanche, son réseau est assez peu développé dans les milieux politiques, ce qui lui a déjà fait défaut au début de sa carrière de diplomate. Ainsi, en octobre 1907, Bompard n’est pas certain de pouvoir compter sur l’appui de Stephen Pichon et de Georges Clemenceau, alors qu’Izvolski entreprend un nouveau voyage en France.
42Comme l’année précédente, Maurice et Gabrielle Bompard sont conviés à l’ensemble des événements qui se déroulent à Paris pour accueillir le ministre du tsar104. En apparence, tout semble se dérouler convenablement. Pourtant, Izvolski profite une nouvelle fois de son séjour pour évoquer le rappel de Bompard. Nicolas II et son ministre reprochent cette fois à l’ambassadeur ses prétendues relations avec le parti Cadet, d’orientation libérale. Maurice Bompard aurait en effet été aperçu en train de déjeuner à Saint-Pétersbourg avec l’un des meneurs de ce parti, à savoir Pavel Milioukov. L’ambassadeur dément formellement ces informations105, mais la demande de rappel semble en l’occurrence émaner de Nicolas II lui-même. Le 2 novembre 1907, soit quelques jours après qu’Izvolski a quitté Paris, Clemenceau reçoit en audience Bompard et Barrère. Il est tout à fait probable que le président du Conseil ait une nouvelle fois proposé aux ambassadeurs d’échanger leurs postes et que Barrère ait encore repoussé cette solution106. Las de cette situation, Bompard ouvre la porte à son rappel, mais Clemenceau lui demande de poursuivre sa mission107. Ce n’est pas pour autant une marque de confiance. En réalité, Pichon et Clemenceau ne parviennent pas à lui trouver de remplaçant.
43Maurice Bompard regagne son poste au début du mois de janvier 1908, mais la presse revient rapidement à l’assaut lorsque Le Matin relaie un article de L’Opinion annonçant narquoisement la fin prochaine de sa mission en Russie : « Les éléments eux-mêmes sont pourtant contre [Maurice Bompard]. Un incendie vient de détruire une partie du mobilier de l’ambassade. Qui osera dire, après cela, que M. Bompard n’est pas brûlé à Saint-Pétersbourg
108 ! »
La Revue diplomatique leur emboîte le pas en présentant Bompard comme le seul élément compromettant des relations franco-russes. Le journal, qui a jusque-là défendu le diplomate, lui reproche désormais d’être intervenu dans les affaires intérieures de l’Empire et, de manière plus originale, de ne pas avoir su se hisser à la hauteur de son prédécesseur, le marquis de Montebello. L’article s’apparente à une demande – à peine camouflée – de rappel :
Nous ne saurons trop le répéter, la concordance d’idées et d’action des deux cabinets ne s’est à aucun moment affaiblie et, si un autre diplomate venait à succéder à M. Bompard, il lui serait aisé de constater que la base de la politique extérieure des deux puissances reste plus que jamais l’alliance franco-russe109.
44Pour Maurice Bompard, la situation est intenable : « Le fardeau est écrasant et il faut envisager la retraite la plus horrible possible
110 »
, déplore Gabrielle dans ses mémoires en souvenir de cette période. Les relations franco-russes, que la presse convoque pour motiver le rappel de Bompard, pâtissent inévitablement de cet état des choses. Sur ce point, certains titres corrompus et particulièrement versatiles sont tout aussi responsables que la démarche de l’ambassadeur.
Dans les coulisses du rappel : un désaveu de la part du gouvernement français ?
45Au début de l’année 1908, la situation de Maurice Bompard continue de se dégrader à Paris. Le diplomate et ses soutiens acceptent donc l’idée d’un rappel. Paul Cambon prend les choses en main : le 7 janvier, quelques jours après que Bompard a rencontré Clemenceau, il s’entretient à son tour avec le président du Conseil et tente de négocier un autre poste pour son ami. Cambon propose de procéder à un échange entre Maurice Bompard et Philippe Crozier, ambassadeur à Vienne depuis 1907 : « Réfléchissez je vous prie à Vienne ; c’est de ce côté certainement qu’on finira par s’orienter
111 »
. Mais Bompard n’est guère séduit par cette proposition. Le ministre des Affaires étrangères propose donc une nouvelle fois le poste de Saint-Pétersbourg à Camille Barrère. Celui-ci le refuse112, mais convient qu’il existe une « crise de l’alliance
113 »
franco-russe liée à l’affaire Bompard, de sorte que le maintien de ce collègue lui semble inenvisageable. Il préconise de nommer à sa place un général pour rendre sa vitalité à l’alliance militaire : « Je trouve que c’est sur ce point que doivent porter notre attention et notre principal effort. Je connais les préventions qui existent contre une représentation diplomatique militaire ; c’est néanmoins, à mon sens, celle qui remporte l’impasse où nous nous trouvons
114 »
. En somme, Barrère considère son collègue comme un « point faible »
, pour reprendre ses termes, de la politique extérieure de la France. Depuis Londres, Paul Cambon s’étonne quant à lui que Bompard se montre si peu combattif pour tenter de trouver une issue favorable à l’impasse dans laquelle il se trouve115. Au Quai d’Orsay, William Martin est un peu plus optimiste en pensant que Bompard est encore en mesure de trouver une porte de sortie « avec un grand P
116 »
, songeant peut-être à une autre ambassade.
46La situation de Maurice Bompard ne cesse pourtant de s’effriter. Le 30 janvier 1908, le prince Vladimir Mechtcherski, fondateur et directeur du Grajdanine, un quotidien réactionnaire répandu dans les hautes sphères pétersbourgeoises, attaque très violemment Bompard. Dans son article, il dénigre le diplomate en le qualifiant de « citoyen-ambassadeur »
en raison des accointances qu’on lui prête. Bompard est accusé de jouer « le rôle de juge d’instruction politique » et de se livrer à de « bruyantes démonstrations de sympathie à l’égard des partis extrêmes, qui sont avant tout les ennemis de l’empereur auprès duquel il est accrédité
117 »
. Offensé, Bompard se tourne vers Izvolski pour que l’auteur de l’article soit puni pour diffamation. Le code pénal russe ne prévoyant pas de sanction contre les offenses faites à un diplomate étranger dans la presse russe, le ministre du tsar obtient du préfet de Saint-Pétersbourg qu’il inflige à Mechtcherski une amende de 1 000 roubles. La réaction de Bompard témoigne toutefois de l’incapacité dans laquelle il se trouve de se défendre par des articles de presse interposés, mais aussi de sa lassitude. L’ambassadeur semble avoir lui-même acté son rappel, sans avoir obtenu de compensation.
47Le 4 février 1908, Pichon demande à Bompard de se rendre en urgence à Paris, car Nelidov vient de lui transmettre une nouvelle demande de rappel de la part d’Izvolski. Le ministre est au regret d’annoncer par télégramme à Bompard son remplacement, sans être en mesure de lui proposer un autre poste dans l’immédiat : « Le choix de votre successeur sera arrêté incessamment. Je n’ai pu malheureusement le trouver dans le personnel diplomatique et dégager ainsi une ambassade qu’aurait pu vous être offerte, mais je n’oublie pas vos services
118 »
. Paul Cambon est outré par les procédés du Quai d’Orsay et conseille à Bompard de profiter de son voyage à Paris pour négocier en personne un nouveau poste, en songeant encore à Vienne :
L’impression générale à Pétersbourg est que vous avez un faible pour les révolutionnaires. C’est absurde, mais c’est ainsi et le courant ne peut pas être remonté. […] Il s’agit aujourd’hui de trouver une porte de sortie. […] Vous avez beaucoup de bonnes raisons pour parler haut119.
48Cambon prépare même le terrain à son ami en adressant un courrier particulièrement sévère à Pichon dans lequel il exige que son collègue soit traité décemment et qu’il se voie offrir un poste d’envergure en compensation de son rappel :
Avez-vous offert quelque chose à Bompard ? Si vous ne l’avez pas fait, vous commettez une injustice […]. Dire qu’un autre s’en serait tiré autrement c’est bel et bons [sic], mais vous ne trouverez pas souvent des ambassadeurs assez audacieux pour ne pas tenir compte des ordres réitérés du gouvernement même quand ils trouvent ces ordres stupides. Vous savez tout l’intérêt que je porte à Bompard, vous connaissez son passé, tous les services qu’il a rendus, son intelligence et sa droiture. Il mérite quelque considération. Ministre je ne l’aurais peut-être pas envoyé à Pétersbourg, mais si je l’y avais trouvé je me ferais fort scrupule de le traiter aussi cruellement. Je vous supplie de lui ménager une sortie honorable ; il ne s’agit pas seulement de lui, mais de nous tous et de vous-même. Je pense que vous me pardonnerez ma franchise120.
49En réalité, en défendant Bompard, Cambon cherche aussi à préserver son propre réseau au Quai d’Orsay. Néanmoins, le rappel de Bompard est jugé par un bon nombre de diplomates comme relevant de l’intérêt supérieur de l’État. Tous s’accordent à dire que son maintien est impossible, au risque de fragiliser la position de la France en Russie et, par contrecoup, en Europe : c’est une manière de reconnaître l’alliance franco-russe comme le fondement de la politique étrangère de la République. En revanche, ne proposer aucun autre poste à Bompard est également perçu comme une marque de faiblesse, dans la mesure où la classe politique française semble plier devant les exigences d’une autre puissance, quand bien même celle-ci soit une alliée. Cette affaire dépasse donc les simples considérations personnelles et c’est sans doute pour cela que Paul Cambon se montre aussi exaspéré. Dans une lettre à son fils, il s’emporte contre ses supérieurs : « Ce rappel brusque de Bompard, est vraiment d’une inconvenance inconcevable. […] Tout cela est bien mal mené
121 »
. Il se prononce aussi contre le choix d’un militaire pour remplacer Bompard en Russie : une telle nomination irait selon lui à contre-courant des enjeux modernes de la diplomatie, en particulier à Saint-Pétersbourg, où les aspects économiques sont d’une ampleur considérable. À la même période, Pichon et Clemenceau arrêtent cependant leur choix sur le profil de l’amiral Charles Touchard, ancien chef d’état-major de la Marine.
50Bompard arrive à Paris le 5 février 1908. Il y rencontre Pichon puis Clemenceau, mais ne parvient pas à obtenir de compensation : « Vous faites aujourd’hui un plongeon ; demain vous reviendrez sur l’eau
122 »
, lui aurait déclaré le président du Conseil. Paul Cambon est furieux. Il insiste à nouveau sur la « double trahison
123 »
d’Izvolski et du Gouvernement envers Bompard. Néanmoins, il reproche à son ami de ne pas avoir insisté davantage auprès de Clemenceau pour obtenir réparation. Cambon accuse par ailleurs l’épouse du ministre russe d’avoir compromis la mission de Bompard en le discréditant auprès de la gent féminine à Saint-Pétersbourg. Ces propos, fortement teintés de misogynie, attestent des préjugés de l’époque sur la place des femmes en diplomatie, ces dernières étant volontiers accusées de nuire subrepticement à certaines carrières :
J’ai beaucoup entendu parler de vous depuis quelque temps. Il me paraît certain que vous aviez les femmes contre vous. La femme russes [sic] que vous connaissez bien et que vous m’avez décrite est imaginative, passionnée, toquée et souvent vicieuse, vous lui avez laissé voir que vous ne la preniez pas au sérieux, que vous n’étiez pas dupe de ses exaspérations de sentiment, que vous la jugiez en un mot. On m’a dit de vous : « il se moque de toutes les femmes ». Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Peu importe, il suffit qu’avec votre air de pince-sans-rire vous ayez une ou deux fois jeté quelque douche sur une exaltée pour établir votre réputation et les sociétés ne reviennent jamais sur une opinion faite si peu fondée qu’elle soit. […] Ainsi de vous ; vous auriez pu à la rigueur diriger les préjugés des hommes, mais il ne fallait pas espérer venir à bout des femmes. Il y avait longtemps que je sentais se former là-bas cette atmosphère de malveillance dont vous n’aviez nullement conscience, mais c’était trop vague et j’étais trop peu sûr des bien juger à distance pour vous en parler. Et puis le mal était fait124.
51Ces propos rejoignent ceux d’Alexandra Narychkine, une amie de Maurice et Gabrielle Bompard, qui indiquera plus tard – après le rappel du diplomate – que le couple n’était pas particulièrement apprécié au sein de l’aristocratie russe : « Les Bompard ont été victimes de mauvaises petites intrigues […]. On ne les aimait pas dans notre high life. Mais n’est-ce pas une vraie horreur de gâter la carrière d’un homme aussi intelligent qu’est Bompard pour des futilités
125 »
. Mais dans l’immédiat, Cambon incite Bompard à continuer de faire pression sur le ministre des Affaires étrangères : « Pichon est un timide ; marchez hardiment sur lui
126 »
. En réalité, Bompard manque d’autorité au sein du Quai d’Orsay et de soutiens politiques en général pour se « plaindre très haut »
, comme le lui conseille son ami. Il est finalement mis à la disposition du ministre le 10 février 1908, « en attendant qu’il soit possible de [l’]appeler à un nouveau poste
127 »
. De son côté, Paul Cambon abandonne l’idée d’une compensation, qui ne saurait venir de « gens aussi mal élevés
128 »
que Clemenceau et Pichon : « En présence de cet oubli de tous les engagements et de toutes les convenances, il n’y a pas autre chose à faire que de refuser tout. Les gens n’ont ni foi, ni loi, ni le moindre soupçon de ce que c’est que la dignité personnelle
129 »
.
52L’officialisation du départ de Bompard modifie radicalement le ton de la presse parisienne à l’égard du diplomate. Après avoir fustigé son comportement, les différents journaux apprécient son action sous un angle plus valorisant et louent notamment ses efforts en faveur d’un rapprochement anglo-russe. Le Figaro rassure même ses lecteurs sur la solidité de l’alliance franco-russe : « L’alliance se porte bien, n’en déplaise aux fabricants de mauvais pronostics. […] Le précieux dépôt n’est pas entamé
130 »
. Ce revirement soudain de comportement ne peut passer inaperçu aux yeux des lecteurs, mais il s’explique assez aisément. Dans un premier temps, la presse a cherché à déstabiliser un ambassadeur qu’elle n’estimait plus en mesure d’exercer convenablement sa mission. Ayant obtenu satisfaction avec le rappel de Bompard, elle souhaite désormais faciliter la transition avec son successeur.
53En revanche, la situation ne s’améliore pas à Saint-Pétersbourg, où Gabrielle Bompard doit faire face aux réactions du monde et de la presse. Le diplomate s’inquiète pour son épouse : « Télégraphiez-moi des nouvelles de ma femme et dites-moi si personne ne lui cherche noise
131 »
, envoie Bompard à Panafieu, qui est en charge de l’ambassade en l’absence de son chef. Le conseiller reconnaît que la situation sur place est « pénible
132 »
du fait des attaques de la presse, mais garantit que la santé de Gabrielle s’améliore, sous-entendant que celle-ci a été profondément affectée par le rappel de son époux. En revanche, Panafieu indique à Pichon que l’ambassade d’Allemagne en Russie, après avoir semble-t-il contribué au départ de Bompard, se réjouit de la nouvelle et souffle sur les braises : « De source autorisée, il m’a été dit que celle-ci faisait tous ses efforts, en ce moment pour mettre la politique française en suspicion dans les milieux dirigeants russes
133 »
. Si la position de Maurice et Gabrielle Bompard est devenue insoutenable en Russie, l’épouse du diplomate tient toutefois à poursuivre ses activités mondaines dans la capitale : « Je suis décidée à n’abandonner ni réceptions, ni dîners, et pendant cinq semaines je ne refuse aucune des invitations qui affluent de toutes parts, thés, théâtre, dîners, fêtes, etc., et je reçois à l’ambassade
134 »
. Cette stratégie lui permet, tout en « gard[ant] le sourire », de « tenir tête à la meute qui hurle avec les loups
135 »
. Pour mettre fin à cette situation, Maurice Bompard demande à rentrer le plus rapidement possible à Saint-Pétersbourg136. Il quitte Paris le 26 février 1908 pour regagner son poste où il doit désormais s’acquitter des dernières obligations en vue de son rappel137. « Enfin nous allons quitter ce pays – sombre de toutes les manières, où nous nous sommes donné tant de mal
138 »
, soupire Gabrielle dans les dernières pages du chapitre russe de ses mémoires.
La remise des lettres de rappel au tsar et le départ de Russie
54Le retour de Maurice Bompard à Saint-Pétersbourg est cette fois-ci temporaire, puisque l’ambassadeur revient remettre ses lettres de rappel. Étonné de ne pas les avoir trouvées dans la valise diplomatique, il a d’ailleurs dû les réclamer à son arrivée en Russie139. La cérémonie a lieu le 19 mars 1908140. Contrairement à la remise des lettres de créance, dont l’ambassadeur s’était acquitté en présence du personnel diplomatique, Bompard se rend seul au palais de Tsarskoïe Selo. L’entrevue avec l’empereur se déroule dans une atmosphère détendue. Elle prend la forme d’une discussion amicale au caractère paradoxalement professionnel, alors même que le diplomate n’est plus qualifié pour traiter officiellement de ces questions :
Bien qu’il fût l’auteur de ce rappel, je ne doutais pas qu’il reçût courtoisement mes adieux ; il n’y a pas manqué ; peut-être même y a-t-il mis quelque affectation. Il éprouvait, m’a-t-il assuré, les plus vifs regrets de mon départ ; il m’a demandé de continuer à la Russie, dans les positions où m’appellerait la confiance de mon gouvernement, le concours que je lui avais prêté à Saint-Pétersbourg et qu’il avait hautement apprécié. C’est moi qui l’ai fait dévier de ce thème sur lequel, à mon gré, il s’étendait plus que de raison, dans la situation où je me trouvais vis-à-vis de lui. Alors, il a abordé la politique générale, m’en entretenant comme si j’avais encore à en traiter en Russie ; il a passé en revue tous les sujets d’actualité dans le domaine international […], puis, dans l’ordre intérieur, ses difficultés avec la Douma, la mise en train des réformes libérales, que sais-je encore ? Pour en finir, il m’a demandé de le renseigner sur l’amiral Touchard, mon successeur, dont, comme de juste, j’ai fait le plus grand éloge141.
55À la même période, les réceptions se multiplient pour faire ses adieux au couple142. Au milieu du mois de mars, un dîner avait été donné en leur honneur par la colonie française de Saint-Pétersbourg. Puis, le soir de la cérémonie de remise des lettres de rappel, un grand banquet est donné par l’ambassadeur d’Espagne. Le lendemain, le 20 mars, c’est au palais de Tsarskoïe Selo que le couple est reçu par le tsar qui organise lui aussi un dîner d’adieux. L’atmosphère y est plutôt chaleureuse, assez pour que le correspondant du Figaro affirme que l’impératrice-mère, Marie Fédorovna – à laquelle Maurice et Gabrielle ont d’ailleurs rendu visite peu avant au palais de Gatchina – s’est montrée très émue. Gabrielle se rappelle avoir passé une soirée charmante : « Le [dîner le] plus intéressant est celui où au palais placée près de l’empereur je puis me donner la satisfaction de parler librement. Quel vila[i]n travail a été fait dans cet esprit faible et crédule
143 ! »
, se souvient-elle. Enfin, le comte de Pourtalès, l’ambassadeur d’Allemagne à Saint-Pétersbourg, organise un ultime banquet en compagnie des membres du corps diplomatique le soir du 21 mars. Le lendemain, Maurice et Gabrielle Bompard profitent de leur dernière soirée dans la capitale pour se rendre au théâtre : « Nous avons réservé notre dernière soirée pour le ballet russe. Le spectacle est ravissant
144 »
, révèle Gabrielle, qui apprécie tout particulièrement les danses russes.
56Le temps du départ est aussi marqué par la remise de cadeaux145. Nicolas II a en effet remis son portrait dédicacé et encadré par Fabergé à Maurice Bompard, ainsi qu’une broche au chiffre impérial sertie de diamants à Gabrielle. Cette dernière reçoit aussi – en plus d’un plateau en argent offert par la colonie française – une coupe en argent de la part des dames de l’aristocratie russe, « dont quelques-unes ont été les pires artisans de notre départ
146 »
précise-t-elle dans ses mémoires. Le grand-duc Vladimir lui offre lui aussi son portrait par Fabergé, tandis que le général Alexandre de Bilderling, ayant participé aux opérations en Extrême-Orient, lui remet une aquarelle faisant référence à son dévouement philanthropique durant la guerre russo-japonaise. Le présent le plus singulier – une perle blanche – provient toutefois de la société russe qui a elle aussi souhaité remercier personnellement Gabrielle Bompard pour sa sollicitude et sa générosité en lançant une souscription dans le Novoïé Vremia, journal ayant pourtant contribué à dégrader la position de son époux. Maurice Bompard se plaît alors à faire remarquer à Stephen Pichon que sa situation en Russie, qu’il confond volontairement avec celle de son épouse, n’était peut-être pas si précaire que cela, notamment dans les couches les plus humbles de la population :
Le Novoïé Vremia et des journaux d’autres opinions, qui paraissent s’être concertés, en ont en effet pris simultanément l’initiative. Toutefois, ils n’ont pas en vue, et ils ont même en soin de le spécifier, de donner à ma femme un cadeau de prix que, bien entendu, elle ne saurait accepter, mais au contraire un souvenir de peu de valeur. Ils ont voulu simplement, comme ils l’expliquent clairement en annonçant la souscription, fournir à la reconnaissance populaire qui voudrait, disent-ils, d’après des communications reçues de leurs lecteurs, mais qui ne sait comment se manifester, le moyen de le faire et d’exprimer les respects unanimes que son départ cause en Russie dans les mondes les plus divers sans distinction de parti147.
57Le cadeau en question est remis à Gabrielle Bompard le jour de son départ de Saint-Pétersbourg, le 23 mars 1908, juste avant qu’elle monte dans le train. Cela semble l’avoir profondément émue : « D’humbles donateurs […] ont voulu sacrifier le gain d’une journée de travail, le prix d’un paquet de cigarettes, une petite obole pour avoir le droit de s’inscrire sur la liste de souscription
148 »
. Plus tard, elle fera ajouter cette perle en pendentif à la broche que lui ont offert le tsar Nicolas II et l’impératrice Alexandra149. La symbolique mérite de retenir notre attention, car le procédé, en associant étroitement les souverains au peuple russe, contredit les passages des mémoires de Gabrielle où cette dernière insiste sur la désaffection croissante de la société envers le tsar. À la gare, plus de deux cents personnes se sont réunies pour saluer une dernière fois le couple. Parmi elles, on trouve notamment le ministre impérial des Finances, Kokovtsev, et le chef d’état-major général des armées russes, Palitsyne, que Maurice Bompard a assez étroitement côtoyés au cours de sa mission. En revanche, Izvolski est absent et représenté par son adjoint, Tcharykov150. Maurice et Gabrielle Bompard partent de Saint-Pétersbourg à onze heures du matin en direction de Moscou où ils ont prévu d’effectuer un arrêt : « Le train s’ébranle. Je voudrais que mon mari soit aussi heureux que moi. Tout étourdie encore des manifestations du départ, c’est bien un sentiment de libération qui me domine
151 »
, se souvient Gabrielle.
58À Moscou, les 24 et 25 mars 1908, Maurice Bompard et son épouse prennent congé de la colonie française, qu’ils ont rencontrée à plusieurs reprises. Ils font également leurs adieux à la grande-duchesse Élisabeth152. Le diplomate en profite enfin pour échanger avec un correspondant du New York Herald sur sa mission en Russie. Bompard cherche avant tout à défendre son action et son image : « Vous apercevez donc quelle était la double tâche qui m’était assignée dans l’œuvre des rapprochements anglais. Cette tâche est aujourd’hui remplie à la satisfaction de tous les intéressés : je m’en vais donc avec la conscience du devoir accompli. Nunc dimittis
153 »
, peut-on lire dans le journal quelques jours plus tard. Le 25 mars au soir, Maurice et Gabrielle Bompard quittent Moscou. Un dernier arrêt est marqué à Varsovie, où la comtesse Vielopolska les reçoit à son tour154. Au demeurant, l’épouse du diplomate ne semble pas avoir été émue outre mesure de ce départ définitif de Russie : « Rien ne m’y attache. […] Quelques belles visions peuplent ces cinq années écoulées, mais mon cœur reste libre
155 »
, écrit-elle à ce propos.
59Le 6 avril 1908, le couple est à Paris et réinvestit son appartement de la rue d’Anjou : « Nous arrivons à Paris, heureux de retrouver enfin nos enfants, libérés du fardeau qui a été si lourd
156 »
. Le retour est un moment de retrouvailles. Il permet aussi de rétablir une vie de famille en partie décousue par la mission du diplomate en Russie. Mais pour l’heure, la carrière de Maurice Bompard est mise entre parenthèses. Il est placé en disponibilité au mois de février 1909 et, pour ne pas tomber dans l’oubli, fait régulièrement savoir à Stephen Pichon qu’il se tient « prêt à répondre au premier appel
157 »
. Bompard se montre insistant et sa stratégie porte visiblement ses fruits, puisqu’il est nommé ambassadeur à Constantinople au mois de juin 1909. Il y restera en poste jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Ill. 29 – Photographie du couple Bompard en Russie, v. 1905, reproduction imprimée d’un original non localisé, Vannes, Archives départementales du Morbihan, Fonds Blignières : 280J/257.
Notes de bas de page
1CADLC, 417PAAP/42, « P. Cambon à M. Bompard », 6 février 1908.
2CADLC, 211PAAP/1, « M. Bompard à T. Delcassé », 2 janvier et 27 juillet 1904.
3M. Bompard, Mon ambassade en Russie, p. 116.
4DDF, t. IV, no 301, « L.-É Moulin à L. André », 20 février 1904.
5M. Bompard, Mon ambassade en Russie, p. 116.
6CADLC, 211PAAP/1, « M. Bompard à T. Delcassé », 11 mars 1905.
7O. Figes, La révolution russe, t. I, p. 80.
8Ibid., p. 78.
9DDF, t. III, no 412, « M. Bompard à T. Delcassé », 29 août 1903.
10Ibid., no 182, « M. Bompard à T. Delcassé », 15 avril 1903.
11CADLC, 211PAAP/1, « M. Bompard à T. Delcassé », 2 janvier 1904.
12Ibid., « M. Bompard à T. Delcassé », 13 mars 1905.
13Ibid., « M. Bompard à T. Delcassé », 16 juillet 1904.
14DDF, t. III, no 448, « L.-É Moulin à L. André », 3 octobre 1903.
15Ibid., no 442, « A. Boutiron à T. Delcassé », 25 septembre 1903.
16CADLC, 211PAAP/1, « M. Bompard à T. Delcassé », 12 septembre 1903.
17DDF, t. IV, no 301, « L.-É Moulin à L. André », 20 février 1904.
18DDF, t. III, no 416, « M. Bompard à T. Delcassé », 2 septembre 1903.
19CADLC, 211PAAP/1, « M. Bompard à T. Delcassé », 12 septembre 1903.
20DDF, t. III, no 291, « L.-É Moulin à L. André », 10 juin 1903.
21CADLC, 211PAAP/1, « M. Bompard à T. Delcassé », 27 juillet 1904.
22SR pour Socialistes révolutionnaires.
23Ibid., « M. Bompard à T. Delcassé », 4 août 1904.
24DDF, t. V, no 323, « M. Bompard à T. Delcassé », 27 août 1904.
25Ibid., no 347, « M. Bompard à T. Delcassé », 23 septembre 1904.
26CADLC, 211PAAP/1, « M. Bompard à T. Delcassé », 13 janvier 1905.
27Ibid., « M. Bompard à T. Delcassé », 23 janvier 1905.
28CADLC, 417PAAP/38, « M. Bompard à T. Delcassé », 28 janvier 1905 (minute).
29CADLC, 211PAAP/1, « M. Bompard à T. Delcassé », 23 janvier 1905.
30DDF, t. VI, no 53, « M. Bompard à T. Delcassé », 27 janvier 1905.
31Ibid.
32CADLC, 211PAAP/1, « M. Bompard à T. Delcassé », 6 mars 1905.
33Ibid., « M. Bompard à T. Delcassé », 13 mars 1905.
34M. Bompard, Mon ambassade en Russie, p. 263.
35H. Carrère d’Encausse, Russie, la transition manquée… ; F.‑X. Coquin, La Révolution russe manquée : 1905 ; F.‑X. Coquin et C. Gervais-Francelle (dir.), 1905, la première révolution russe ; O. Figes, La révolution russe : la tragédie d’un peuple (1891-1924), t. I.
36CADLC, 211PAAP/1, « M. Bompard à T. Delcassé », 6 mars 1905.
37Ibid.
38Ibid., « M. Bompard à T. Delcassé », 13 mars 1905.
39DDF, t. VI, no 489, « A. Boutiron à T. Delcassé », 3 juin 1905.
40DDF, t. VIII, no 29, « L.-É. Moulin à J. Brun », le 7 octobre 1905.
41Ibid., no 172, « L.-É. Moulin à E. Étienne, dép. no 2498 », 29 novembre 1905.
42Ibid., no 299, « L.-É. Moulin à E. Étienne », 30 décembre 1905.
43CADLC, 417PAAP/39, « M. Bompard à L. Bourgeois », 17 mai 1906 (minute).
44Ibid.
45Ibid.
46Ibid.
47Ibid.
48DDF, t. X, no 118, « M. Bompard à L. Bourgeois », 23 juin 1906.
49Ibid., no 362, « M. Bompard à S. Pichon », 15 décembre 1906.
50BI, ms 4395, « M. Bompard à S. Pichon », 23 mars 1907.
51Ibid., « M. Bompard à S. Pichon », 16 novembre 1907.
52CADLC, 417PAAP/39, « M. Bompard à L. Bourgeois », 17 mai 1906 (minute).
53CADLC, 417PAAP/71, « mémoires de G. Bompard », p. 299-300.
54Ibid., p. 177-179.
55DDF, t. V, no 323, « M. Bompard à T. Delcassé », 27 août 1904.
56DDF, t. X, no 60, « M. Bompard à L. Bourgeois », 16 mai 1906.
57Ibid.
58Ibid., no 114, « L. Bourgeois à M. Bompard », 21 juin 1906.
59Ibid., no 118, « M. Bompard à L. Bourgeois », 23 juin 1906.
60Ibid., no 128, « L. Bourgeois à M. Bompard », 29 juin 1906.
61Ibid., no 129, « M. Bompard à L. Bourgeois », 30 juin 1906.
62Ibid., no 130, « M. Bompard à L. Bourgeois », 1er juillet 1906.
63Ibid., no 134, « L. Bourgeois à M. Bompard », 3 juillet 1906.
64M. Bompard, Mon ambassade en Russie, p. 246.
65Le Temps, 20 août 1906.
66M. Bompard, Mon ambassade en Russie, p. 246 ; Le Temps, 21 et 30 août 1906 ; La Revue diplomatique, 26 août 1906 ; Le Figaro, 21 août 1906.
67CADLC, 417PAAP/71, « mémoires de G. Bompard », p. 330.
68M. Bompard, Mon ambassade en Russie, p. 246-247.
69CADLC, 417PAAP/71, « mémoires de G. Bompard », p. 330-331.
70M. Bompard, Mon ambassade en Russie, p. 246-247.
71CADLC, 417PAAP/71, « mémoires de G. Bompard », p. 329-330.
72M. Bompard, Mon ambassade en Russie, p. 245.
73Ibid., p. 246.
74CADLC, 417PAAP/71, « mémoires de G. Bompard », p. 332-333.
75Ibid.
76Le Figaro, 22 et 25 octobre 1906.
77DDF, t. X, no 244, « note de S. Pichon », 27 octobre 1906.
78Le Matin, « Une démarche de M. Izvolski », 28 octobre 1906, et « Les voyages de M. Izvolski », 31 octobre 1906.
79La Revue diplomatique, 4 novembre 1906.
80Le Figaro, 5 novembre 1906.
81Le Temps, 9 novembre 1906.
82BI, ms 4395, « M. Bompard à S. Pichon », 17 novembre 1906.
83La Revue diplomatique, 9 décembre 1906.
84Le Figaro, 14 décembre 1906.
85DDF, t. X, no 362, « M. Bompard à S. Pichon », 15 décembre 1906.
86BI, ms 4395, « M. Bompard à S. Pichon », 17 novembre 1906.
87CADLC, 417PAAP/42, « P. Cambon à M. Bompard », le 24 juin 1907.
88Ibid.
89Ibid.
90Novoïé Vremia, « Comptes franco-russes », 22 juin/5 juillet 1907.
91CADLC, 417PAAP/42, « revue de presse », 6 juillet 1907.
92Le Temps, « Nouvelles de l’étranger : en Russie », 7 juillet 1907.
93Le Temps, « Bulletin de l’étranger : la France et la Russie », 8 juillet 1907.
94La Patrie, « Dans les ambassades : le rappel de M. Bompard serait décidé », 8 juillet 1907.
95CADLC, 417PAAP/42, « F. Sabatier à M. Bompard », 10 juillet 1907.
96Ibid.
97Ibid.
98BI, ms 4395, « M. Bompard à S. Pichon », 13 juillet 1907.
99CADLC, 417PAAP/42, « W. Martin à M. Bompard », 19 juillet 1907.
100Ibid., « M. Bompard à G. Clemenceau », 27 juillet 1907 (copie).
101BI, ms 4395, « M. Bompard à S. Pichon », 27 juillet 1907.
102CADLC, 417PAAP/42, « C. Barrère à M. Bompard », 8 août 1907.
103Ibid., « G. Louis à M. Bompard », 14 août 1907.
104Le Temps, 26 et 27 octobre 1907.
105M. Bompard, Mon ambassade en Russie, p. 285-286.
106Le Matin, 3 novembre 1907.
107M. Bompard, Mon ambassade en Russie, p. 287.
108Le Matin, 18 janvier 1908.
109La Revue diplomatique, 26 janvier 1908.
110CADLC, 417PAAP/71, « mémoires de G. Bompard », p. 333.
111CADLC, 417PAAP/42, « P. Cambon à M. Bompard », 8 janvier 1908.
112BI, ms 4395, « C. Barrère à S. Pichon », 20 janvier 1908.
113Ibid., « C. Barrère à S. Pichon », 25 janvier 1908.
114Ibid.
115CADLC, 417PAAP/42, « P. Cambon à M. Bompard », 29 janvier 1908.
116Ibid., « W. Martin à M. Bompard », 30 janvier 1908.
117Grajdanine, 30 janvier 1908.
118CADLC, 394QO/203, « S. Pichon à M. Bompard », 4 février 1908.
119CADLC, 417PAAP/42, « P. Cambon à M. Bompard », 3 février 1908.
120BI, ms 4396, « P. Cambon à S. Pichon », 3 février 1908.
121« P. Cambon à H. Cambon », 4 février 1908, cité dans P. Cambon, Correspondance, t. II, p. 243-244.
122Maurice Bompard, Mon ambassade en Russie, p. 287-288.
123CADLC, 417PAAP/42, « P. Cambon à M. Bompard », 6 février 1908.
124Ibid.
125Ibid., « A. Narychkine au Dr Meunier », août 1908 (copie).
126Ibid., « P. Cambon à M. Bompard », 6 février 1908.
127CADLC, 195CPCOM/82, « S. Pichon à M. Bompard », 10 février 1908.
128CADLC, 417PAAP/42, « P. Cambon à M. Bompard », 19 février 1908.
129Ibid., « P. Cambon à M. Bompard », 21 février 1908.
130E. Latier, « L’ambassade de France en Russie », Le Figaro, 8 février 1908.
131CADLC, 417PAAP/42, « M. Bompard à A. de Panafieu », 10 février 1908 (minute).
132Ibid., « A. de Panafieu à M. Bompard », 11 février 1908 (minute).
133DDF, t. XI, no 277, « A. de Panafieu à S. Pichon », 8 février 1908.
134CADLC, 417PAAP/71, « mémoires de G. Bompard », p. 334.
135Ibid.
136BI, ms 4395, « M. Bompard à S. Pichon », 19 février 1908.
137CADLC, 195CPCOM/82, « M. Bompard à A. de Panafieu », 25 février 1908.
138CADLC, 417PAAP/71, « mémoires de G. Bompard », p. 333.
139CADLC, 195CPCOM/82, « M. Bompard à S. Pichon », 1er mars 1908.
140Le Figaro, 20 mars 1908.
141M. Bompard, Mon ambassade en Russie, p. 288-289.
142Le Figaro, 1er, 14, 20, 21, 22 et 25 mars 1908.
143CADLC, 417PAAP/71, « mémoires de G. Bompard », p. 335.
144Ibid., p. 336.
145Ibid., p. 335-336 ; Le Figaro, 14 et 19 mars 1908 ; Le Temps, 15 mars 1908.
146CADLC, 417PAAP/71, « mémoires de G. Bompard », p. 335.
147CADLC, 394QO/203, « M. Bompard à S. Pichon », 16 mars 1908.
148CADLC, 417PAAP/71, « mémoires de G. Bompard », p. 336.
149M. Bompard, Mon ambassade en Russie, p. 280.
150CADLC, 417PAAP/42, « liste dressée par M. Bompard », s. d.
151CADLC, 417PAAP/71, « mémoires de G. Bompard », p. 336.
152Le Figaro, 23-26 mars 1908.
153The New York Herald, « M. Bompard raconte ses cinq années d’ambassade », 29 mars 1908.
154CADLC, 417PAAP/71, « mémoires de G. Bompard », p. 339.
155Ibid., p. 333.
156Ibid., p. 339.
157BI, ms 4395, « M. Bompard à S. Pichon », 6 mai 1909.
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