Jean Guitton et le concile Vatican II
p. 219-228
Texte intégral
1Observateur catholique à la première session, auditeur laïque à la deuxième, le philosophe Jean Guitton (1901-1999) est un acteur singulier de Vatican II1. Cette singularité complique plus qu’elle ne facilite la tâche de l’historien désireux d’étudier son rôle au concile. Écrivain prolifique, Jean Guitton s’est en effet beaucoup « raconté », il a lui-même souvent évoqué son expérience conciliaire. Dans son autobiographie intitulée Un siècle, une vie (1988), il ne consacre pas moins d’une cinquantaine de pages à cette dernière. « Jusqu’alors, j’avais la vie d’un professeur, qui raconte l’histoire, qui n’y participe pas. Je fus projeté, sans l’avoir voulu, des bords de la Seine à ceux du Tibre. J’ai eu la chance d’assister à toutes les sessions du concile ; j’étais même le seul laïc à la première2. » En fait, comme nous le verrons, Guitton a voulu participer au concile. S’il a effectivement assisté à toutes les sessions de Vatican II et qu’il fut le seul laïc à être présent à la première, il ne semble pas qu’il ait eu sur l’orientation de ses travaux l’influence qu’il s’attribue dans un autre de ses écrits à caractère autobiographique. Parlant du rôle de Jean XXIII, il confiait, en effet, à Francesca Pini en 1996 : « J’ai eu une certaine influence, notamment sur la manière dont il a conçu le concile, un concile pour réunir tous les chrétiens, un concile pastoral et non pas doctoral3. » Pour apprécier le rôle de Guitton à Vatican II, il faut donc passer à travers Guitton lui-même, c’est-à-dire dépasser l’image qu’il a bien voulu construire de son rôle après le concile. L’entreprise est d’autant moins aisée qu’il n’existe pas (du moins pas à ma connaissance) un « fonds conciliaire Jean Guitton » accessible aux historiens. La relation personnelle et proche qu’il avait avec Paul VI est un autre élément à prendre en considération, même si, en l’état actuel des sources à disposition, elle apparaît bien difficile à documenter4. La principale source que j’ai utilisée pour la préparation de cette communication, outre les écrits de Guitton lui-même et d’autres protagonistes de l’époque (Yves Congar, Henri de Lubac, Norbert Calmels), est donc le fonds Vatican II conservé aux Archives secrètes du Vatican. On y trouve un certain nombre de références au philosophe et à ses écrits avant et pendant le concile qui nous permettent d’approcher de plus près son rôle à Vatican II et surtout de rectifier certaines légendes. Nous reviendrons, dans un premier temps, sur deux moments forts de la participation de Guitton au concile : sa nomination comme « observateur catholique » durant la première session, son intervention comme « auditeur laïque » pendant la deuxième. Nous nous pencherons, dans un second temps, sur les différents rôles qu’a pu jouer le philosophe catholique au concile à la demande du pape Paul VI.
L’observateur catholique
2Dans son autobiographie déjà citée, Jean Guitton laisse entendre qu’il fut invité à participer au concile par le pape Jean XXIII « en souvenir des entretiens » qu’il avait eus avec le nonce Roncalli, à Paris d’abord, au début des années 1950, puis avec le pape lui-même au lendemain de son élection, à Castelgandolfo, en août 1959. Les agendas roncalliens ne conservent que peu de traces de ces entretiens. La première (et unique) mention de son nom dans les agendas parisiens, datée du 24 juin 1952, ne donne lieu à aucun commentaire5. La seconde dans les agendas du pontife, datée du 22 août 1959, s’accompagne d’un jugement en demi-teinte sur le personnage. « Notevole il prof. Jean Guitton della Sorbona con la sua signora. Bravo cristiano sicuramente, non senza un po’ di incantesimo su certe cose6. » Sans être plus positif sur son interlocuteur (« Roncalli me parle sans arrêt, et il se lance en pataugeant dans le français sans beaucoup de grammaire ni de syntaxe »), Jean Guitton est en revanche plus prolixe sur le contenu même de leurs échanges. Lors du premier entretien, il fut question, à la demande du nonce qui « écoute avec un grand intérêt », des conversations de Malines entre le cardinal Mercier et lord Halifax7. Lors de la seconde audience à Castel Gandolfo, où il fut reçu en compagnie de sa femme Marie-Louise, il fit à nouveau question de l’unité des chrétiens, mais cette fois-ci en relation avec l’annonce du futur concile. « Il y a bien longtemps que j’avais eu cette idée en tête, dit-il. Elle était déjà en moi depuis le pontificat de Léon XIII. Je savais ce que ce pape avait fait pour l’union des chrétiens8. » En octobre 1961, le philosophe remit au pape, via la secrétairerie d’État qui la transmit à son tour au secrétariat du concile, une note sur « la présentation de la vérité dans les déclarations du futur concile ». Il y proposait « que le concile fasse précéder ses expositions d’une déclaration qui s’adresse à tous les hommes de bonne volonté, à tous les chrétiens ».
Cette charte, ce proemium, cette déclaration du seuil devrait présenter des niveaux, des paliers, des étages, comme une sorte de pyramide. Le premier niveau serait ce qui doit être rappelé à tous les hommes : existence d’une « nature humaine », d’une raison, vérités de la conscience morale, justice, existence de Dieu créateur, législateur, « rémunérateur pour ceux qui le cherchent ». Le second niveau de cette déclaration exprimerait les vérités communes à tous les chrétiens et que les protestants acceptent comme nous. Le troisième niveau serait un résumé de la foi catholique en montrant ce que la foi catholique ajoute à la foi simplement chrétienne. Cette présentation par niveaux et paliers aurait de grands avantages pour l’évangélisation du monde moderne9.
3Le votum de Guitton fut transmis par le secrétariat du concile à la commission théologique préparatoire (30 octobre 196110). Le cardinal Montini, qui l’avait reçu en audience le 8 septembre précédent, l’avait-il encouragé à écrire ce votum ? Il n’est pas interdit de le penser lorsqu’on sait le rôle déterminant qui fut le sien dans la nomination de Guitton comme « observateur » au concile. Un an plus tard, dans une nouvelle note qui sera transmise au pape, le philosophe relançait son idée d’une « déclaration du seuil » « qui s’adresse à tous les hommes de bonne volonté ».
J’ai vécu à Paris le mois d’octobre et de novembre pendant le concile. Et j’ai été frappé du fait suivant : l’intérêt porté au concile est très grand dans les milieux de frontière entre le catholicisme et l’incroyance. Et les « incroyants » sympathisants attendent tout du concile, à cause des paroles du pape qui les ont touchés, parce que, disent-ils, pour la première fois, un pape nous a compris. Ce serait une sorte de malheur si ce sentiment d’espérance était déçu11.
4Le philosophe est pourtant bien présent à Rome pour l’ouverture du concile, mais il n’a encore aucun statut officiel. « Visite de Jean Guitton, qui s’est fait envoyer au titre, à la fois, du Figaro et de l’Académie. Académicien, il est bien reçu et honoré ! Il a ses entrées auprès du cardinal Montini. Il me dit que la béatification de Pie IX est vraiment envisagée sérieusement : le pape la voudrait, pour relier Vatican II à Vatican I » (14 octobre 196212). Si Guitton est finalement nommé « observateur », c’est parce qu’il l’a ardemment désiré et que son désir a été « vivement » soutenu par le cardinal Montini. Dans un billet autographe, daté du 25 octobre 1962, l’archevêque de Milan transmit le désir du philosophe d’être nommé « observateur » au concile : « Vorrebbe essere considerato alla stregua del suo Collega Professore alla Sorbona Cullmann, che è protestante e che può assistere alle Congregazioni e Sessioni del Concilio come Osservatore13. » Le moins que l’on puisse dire est que la requête ne suscita pas l’enthousiasme au sein du Secrétariat pour l’unité : « Étant donné que le Prof. Jean Guitton est catholique, le Secrétariat pour l’Unité des Chrétiens n’est pas compétent pour l’autoriser à être présent au concile », répondit sèchement le secrétaire de ce dernier, Johannes Willebrands, au secrétaire du concile, Pende Felici, qui avait transmis la demancle14. Il faudra attendre près d’un mois pour que la nomination devienne effective, au grand agacement du philosophe : « Le pape attend que je me fasse protestant pour qu’il puisse me permettre plus facilement d’entrer au concile15. » La lettre de nomination de la secrétairerie d’État (signée Angelo Dell’Acqua) n’arrive à Paris que le 17 novembre 1962. L’accueil à Rome, le lendemain, est assez froid : « En me donnant une carte d’introduction dans la tribune des observateurs, Mgr Willebrands (sic !) eut soin de souligner qu’il agissait par ordre. Il prit sa plume latine ; il me désigna ainsi : In universitate parisiensi professor necnon Galliae Academiae socius, e speciali facultate Summo Pontifice concessa observator16. » Dans ses Carnets du concile, le père de Lubac se fait l’écho de la méfiance des milieux œcuméniques à l’égard de cet « observateur » pas comme les autres. « Jean Guitton semble se faire renseigner surtout par le père Charles Boyer, ce qui inquiète un peu le père Daniélou » (29 novembre 196217). Le même Daniélou n’allait-il pas répétant dans les couloirs du concile : « Le pape a fait deux imprudences, mettre Joseph au canon et Guitton au concile18. » L’impression ressentie par Guitton lorsqu’on l’introduisit, pour la première fois, dans la tribune des observateurs « qui faisait face à celle des cardinaux » fut saisissante :
Je vis en face de moi, immobiles, impassibles, les sénateurs de l’Église, qui me firent penser à ce que j’avais lu dans Tite-Live sur le Sénat romain. Étaient-ils habillés de rouge ? Je ne sais, mais c’est en rouge que je les voyais, essayant de peindre les frissons de la couleur rouge, qui de la garance à l’orange, en touchant presque à l’or19.
L’auditeur laïc
5Aucun laïc, à l’exception de Guitton, n’avait été invité à assister à la première session, conformément au règlement qui prévoyait que les seuls laïcs admis dans l’aula conciliaire devaient être les représentants des autres confessions chrétiennes. Pour justifier une telle exclusion, Pericle Felici, secrétaire de la commission centrale, avait expliqué dans une réunion de mai 1961 avec les secrétaires des commissions préparatoires « que le concile était un acte de l’Église enseignante et non de celle des fidèles, ce qui excluait que celle-ci y participe directement20. » On sait qu’à peine élu, Paul VI décida d’inviter un certain nombre de laïcs, choisis parmi les dirigeants des Organisations internationales catholiques (OIC), à participer en tant qu’auditeurs au concile. Jean Guitton en faisait partie, malgré des rumeurs insistantes laissant entendre, jusqu’à la veille de sa nomination, qu’il ne serait pas choisi par le pape21. Quand, le 29 novembre 1963, les auditeurs furent reçus en audience, Paul VI leur dit que, bien qu’ils fussent « auditores au concile », ils devraient devenir « locutores hors du concile22 ». Mais Jean Guitton, là encore, n’était pas un auditeur comme les autres. Le 3 décembre suivant, privilège exceptionnel pour un laïc, il prenait la parole devant le pape et l’assemblée conciliaire. Selon son propre témoignage, l’homme qui fut à l’origine de cet événement exceptionnel était un modeste Père du concile, l’abbé général des Prémontrés, dom Norbert Calmels (1908-198523).
À la seconde session du concile, un règlement inspiré par le cardinal Suenens permettait à un laïc de « prendre la parole ». Dom Norbert Calmels, abbé général des Prémontrés, et que je ne connaissais pas, m’aborda, en plein concile, pour me dire que j’avais le devoir de poser ma candidature et de « parler au concile ». Il ajouta que le sujet de ce discours s’imposait : je devais proposer d’intervenir sur le problème œcuménique, dont je m’étais occupé toute ma vie. Il se trouva que Paul VI avait eu la même intention24.
6En l’absence d’autre source archivistique, nous ne pouvons que faire nôtre la version des faits du philosophe. Elle n’a rien d’invraisemblable, même si l’abbé des Prémontrés n’en parle pas dans son livre sur le concile publié en 196625. L’idée venait-elle vraiment du religieux français ? On peut penser qu’elle venait en fait du pape lui-même. Paul VI souhaitait que son ami philosophe, avec lequel il avait eu de nombreux entretiens depuis leur première rencontre à Rome le 8 septembre 1950, exprime le vrai sens de l’œcuménisme catholique. « Je pensais m’effacer, raconte Guitton. Mais le pape intervint. Il me dit que j’avais une très longue expérience des choses œcuméniques, que j’avais été mêlé aux conversations de Malines, et qu’il serait opportun d’exposer au concile mon point de vue26. » L’intervention fut, semble-t-il, soigneusement préparée lors d’une audience : « Parlez de l’œcuménisme, lui dit le pape. Quels sont les obstacles qui empêchent d’avancer ? On veut remplacer la notion de conversion par la notion de convergence. Le pape ne peut pas renoncer à l’idée fondamentale qu’il n’y a qu’une seule Église, un seul troupeau, un seul pasteur27. »
7L’exposé, prononcé en français devant les Pères le matin du 3 décembre 1963, avait été relu par le pape qui avait demandé « une petite modification » sur la question de « l’unicité du catholicisme28 ». L’orateur se posait, habilement, en héritier des précurseurs de l’œcuménisme qu’il avait personnellement connus (Portal, Mercier, Couturier) et dont il disait vouloir exposer « le testament ». Il mettait en garde contre les deux erreurs contraires à éviter : « l’œcuménisme du minimum » « qui prépare une super-Église nouvelle qui serait la synthèse des Églises historiques », « l’œcuménisme du maximum » « qui consiste à penser que l’Église catholique doit se borner à attendre le retour et la soumission des Églises qui ont rompu le lien de l’unité ».
C’est pourquoi il faut sans cesse rappeler ces deux vérités complémentaires de l’œcuménisme catholique : la première est que l’Église catholique a la charge d’annoncer au monde qu’elle est l’unique Église voulue par son divin Fondateur, l’Église sans couture en qui tout doit se récapituler visiblement. Si nous taisions cette exigence, nous tromperions nos frères ; nous aurions cessé d’être ce que nous sommes. Mais être catholique, c’est aussi proclamer que la réalisation de l’unité ne sera parfaite que lorsque les forces légitimes de la diversité chrétienne et humaine pourront retrouver leur place et leur juste liberté dans le sein de l’Église. Être catholique, c’est donc avoir deux inquiétudes, en quelque sorte perpendiculaires, et qui se croisent à l’endroit de notre cœur : l’inquiétude première, celle de l’unité, du seul troupeau, du seul pasteur ; l’inquiétude seconde, celle de la diversité qui veut que chaque brebis soit différente de l’autre, que toutes les variétés légitimes soient rassemblées dans l’Église pour que l’Église ait une vie plus abondante29.
8Le soir même, le philosophe était invité à la table du pape en compagnie de son conseiller spirituel, le père Giulio Bevilacqua (qu’il fera cardinal en 1965), de son théologien de confiance, Carlo Colombo, et de son secrétaire particulier, Pasquale Macchi30. Le discours de Guitton fut, dans l’ensemble, bien accueilli, même si certaines voix plus critiques se firent entendre : « Alberigo et Dossetti me disent : il a parlé comme un Père du concile, non comme un laïc », note le père Congar dans son Journal (3 décembre 196331). Lorsqu’à la fin de la troisième session, les auditeurs laïques chargèrent le philosophe d’exprimer leur point de vue dans une déclaration commune, ils ne se reconnurent pas non plus dans ses propos. Transmettant le texte de Guitton au chef du bureau de presse, Fausto Vallainc, Vittorino Veronese écrivait au nom des auditeurs laïcs :
In questa ultima settimana, da me presieduta, gli uditori hanno fra l’altro ascoltato la lettura di un testo preparato da Jean Guitton come progetto di una nostra dichiarazione comune. Sennonché lo scritto era così personale che nessuno si è sentito in grado né di appropriarsene né di modificarlo ; dall’altra parte eravano stati noi a chiedere a Guitton di redigerlo32.
9L’article parut, « sans commentaires », dans L’Osservatore Romano sous le titre « L’uomo moderno è nato con il Vangelo33 ». Appelé, comme malgré lui, à réfléchir sur le rôle des laïcs dans l’Église, Guitton opérait une distinction très nette avec celui des prêtres dans une interview publiée dans La Croix (11-12 octobre 1964) : « Le concile s’oriente vers une conception originale, géniale. Le laïc n’est pas un officier de réserve, il appartient à une autre armée. Son rôle n’est pas d’être un sous-prêtre. Il a une autre mission que le prêtre34. » La conception selon laquelle les laïcs seuls faisaient partie du peuple de Dieu est fortement critiquée par le père de Lubac dans son journal conciliaire : « Formule aujourd’hui courante, mais contresens. Ceux qui font partie du peuple de Dieu, ce sont tous les chrétiens, tous les fidèles, qu’ils soient “simples fidèles” ou “pasteurs” » (12 octobre 196435).
Le philosophe du pape
10On voit bien de ce qui précède que Jean Guitton fut un personnage à part de Vatican II. Il n’appartenait pleinement à aucune des catégories de participants auxquels il fut successivement rattaché : celle des observateurs non catholiques d’abord, celle des auditeurs laïques ensuite. Il fut avant tout l’invité du pape, de Jean XXIII et surtout de Paul VI. Les documents nous manquent, comme je l’ai dit, pour démontrer avec précision le lien entre le pape et le philosophe durant le concile. Il n’est pas douteux que Guitton fût en plusieurs occasions le porte-parole de Paul VI, non seulement devant l’assemblée conciliaire, niais également devant l’opinion catholique36. L’Osservatore Romano lui ouvrit à plusieurs reprises ses colonnes. Lorsqu’à la fin de la deuxième session du concile, le pape Paul VI entend se poser en véritable « conciliateur » entre les deux tendances du concile pour arriver à une sorte d’unanimité morale, Jean Guitton écrit un article très significatif intitulé « Conciliare » :
Non è mai facile di « conciliare ». O piuttosto ciò è troppo facile : ci sono in questo miscro mondo una quantità di false conciliazioni, di accordi precari, di compromessi ottenuti per stanchezza, di unanimità equivoche, alle volte di testi votati per sorpresa e per furberia, dove delle trappole nascoste impegnano l’avvenire. E’ chiaro che questi accordi derisori non possono essere quelli di un Concilio. Certo, secondo le apparenze, il Concilio funziona come una assemblea umana : esposizione di opinioni, applicazione della legge della maggioranza. Ma questo è solo il meccanismo. Come i movimenti della laringe sono utilizzati dalla parola pensante, che li eccita e li governa, allo stesso modo il « Pensiero dello Spirito », come dice San Paolo, si serve dei meccanismi umani del confronto per stabilire e per sanzionare una quasi-unanimità. Se questo accordo non si ottiene, ciò indica che la questione non è ancora matura, che lo Spirito non si è ancora manifestato, che vi è ancora bisogno di pazienza37.
11Le rôle du philosophe n’était pas simplement d’expliciter la parole ou la stratégie pontificale aux yeux de l’opinion publique. En certaines occasions, il agit comme « informateur » du pape comme à la veille du vote crucial sur la collégialité épiscopale du 30 octobre 1963. « Je vois Guitton, écrit Congar : il me demande mon sentiment. Il doit voir Paul VI bientôt et pourrait peut-être se faire l’écho de ce sentiment. Je lui dis qu’il faudrait que la commission intéressée intervienne dans le débat avec les modérateurs et aide à l’organiser et à le mieux centrer » (24 octobre 196338). Ou encore lors du lancement de la revue Concilium par un groupe de théologiens « progressistes » à l’automne 1964 : « Entretien avec Jean Guitton, qui me demande des renseignements sur Concilium. Il fait trop facilement un amalgame de Rousselot (Yeux de la foi), de Broglie, Bultmann, Küng, prêtres-ouvriers, etc. ; tout cela représente pour lui “la tendance progressiste”. Impossible de lui faire écouter la moindre explication » (19 octobre 196439). Un troisième rôle fut celui d’émissaire. À la fin de la troisième session, Jean Guitton fut envoyé à Toulouse, en compagnie du secrétaire particulier de Paul VI, Pasquale Macchi, pour consulter Jacques Maritain sur deux questions particulièrement délicates encore à l’ordre du jour du concile : la liberté religieuse et l’apostolat des laïcs40. C’est aux deux philosophes catholiques que le pape remettra, on le sait, le jour de la clôture de Vatican II, le Message aux hommes de la pensée et de la science. Quelques jours plus tôt, le dimanche 5 décembre 1965, Jean Guitton avait été une nouvelle fois invité à la table de Paul VI en compagnie cette fois de deux théologiens : le protestant Oscar Cullmann et le jésuite Henri de Lubac : « Le pape nous fait monter sur une pierre et alors on peut voir Rome étendue sous nos yeux, calme, ocre, aux pierres plates avec, au fond, les Monts Sabins et les Monts Albins ; et le pape montrait les monuments : Vous voyez, disait-il, là-bas, ce sont les Jésuites et je les domine. Mais je ne sais trop ce qu’on voit de chez les Jésuites41. » Le père de Lubac ne rapporte pas les propos du pape dans ses Carnets du concile42.
Notes de bas de page
1 Sur les acteurs du concile, voir mon livre : Le Temps de Vatican II. Une introduction à l’histoire du concile, Paris, DDB, 2012, p. 61-75.
2 Jean Guitton, Un siècle, une vie, Paris, Robert Laffont, 1988, p. 353.
3 Jean Guitton, Une recherche de Dieu. Entretiens avec Francesca Pini, Paris Éd. du Félin, 1996, p. 101.
4 Jean Guitton, Dialogues avec Paul VI, Paris, Fayard, 1967 ; id., Paul VI secret, Paris, DDB, 1979.
5 Angelo Giuseppe Roncalli, Journal de France., t. II, 1949-1953, introduction et annotation par Étienne Fouilloux, Paris, Cerf, 2008, p. 637.
6 Angelo Giuseppe Roncalli (Giovanni XXIII), Pater amabilis. Agende del Pontefice 1958-1963, Bologne, Il Mulino, 2007, p. 39.
7 Jean Guitton, Journal, Paris, DDB, 1976, p. 253-254.
8 Jean-Jacques Antier, La Vie de Jean Guitton (1901-1999), Paris, Perrin, 1999, p. 252.
9 Archivio segreto vaticano (ASV), Conc. Vat. II, b. 371, Corrispondenza (II).
10 Ibid., b. 728, fasc. 1.
11 Ibid., b. 327.
12 Yves Congar, Mon Journal du concile, I, Paris, Cerf, 2002, p. 115.
13 ASV, Conc. Vat. II, b. 315, fasc. 1.
14 Ibid.
15 Lettre de Mgr Calmels à Marcel Pagnol, 1er mai 1963, in Marcel Pagnol, Norbert Calmels, L’Académicien et le général, lettres présentées et annotées par Bernard Ardura, Paris, DDB, 2011, p. 63.
16 Jean Guitton, Un siècle..., p. 365-366.
17 Henri de Lubac, Carnets du concile, t. 1, Paris, Cerf, 2007, p. 414.
18 Jean Guitton, Un siècle..., p. 364.
19 Ibid., p. 366.
20 Giovanni Turbanti, « Presenza e contributo dei laici al Vaticano II » in Vittorino Veronese dal dopoguerra al Concilio : un laico nella Chiesa e nel mondo, Rome, AVE, 1994, p. 181.
21 En particulier un article du Figaro signé Jean Daniélou. Voir Jean-Jacques Antier, La Vie..., p. 260.
22 Cité dans Philippe Chenaux, Le Temps..., p. 74.
23 Sur le personnage, Bernard Ardura, « Présentation », in L’Académicien..., p. 20-37.
24 Jean Guitton, Un siècle..., p. 386.
25 Norbert Calmels, La Vie du concile, Le Jas du Revest-Saint-Martin, Forcalquier, Robert Morel éditeur, 1966, 367 p.
26 Jean Guitton, Paul VI secret, p 56.
27 Jean-Jacques Antier, La Vie..., p. 262.
28 Jean Guitton, Paul VI secret, p. 56-58.
29 Texte français publié dans L’Osservatore Romano, 4 décembre 1963 et dans Documentation catholique, 5 janvier 1964, col. 81-84.
30 Jean Jacques Antier, La vie…, p. 265.
31 Yves Congar, Mon journal…, t. I, p. 586.
32 Lettre du 21 novembre 1964, ASV, Conc. Vat. II, b. 671, fasc. 5.
33 Ibid., L’Osservatore Romano, 29 novembre 1964.
34 Ibid., fasc. 11.
35 Henri de Lubac, Carnets..., t. II, p. 202-203.
36 « Il considère Guitton comme apte à faire entendre la voix de l’Église aux laïcs, qu’il représente bien. Je suis lâche. Je n’ose lui dire que cela n’est qu’à moitié vrai. Je ne dis rien », écrit le père Congar à propos de son audience avec Paul VI du 8 juin 1964 (Mon journal..., II, p. 116-117).
37 L’Osservatore Romano, 10 novembre 1963 (ASV, Conc. Vat. II, b. 670, fasc. 7). Jean Guitton note que le pape avait « apprécié » son texte sur la conciliation (12 novembre 1963), Paul VI secret. p. 51.
38 Yves Congar, Mon journal…, I, p. 494-495
39 Henri de Lubac. Carnets..., II, p. 226.
40 Philippe Chenaux, Paul VI et Maritain. Les rapports du montinianisme et du maritanisme, Rome, Studium, 1994, p. 83-84.
41 Jean Guitton, Journal, p. 527.
42 Henri de Lubac, Carnets..., t. II, p. 477-480.
Auteur
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Philippe Chenaux
Philippe Chenaux est professeur ordinaire d’histoire de l’Église moderne et contemporaine à l’université pontificale du Latran. Spécialiste de l’histoire du catholicisme au xxe siècle, il y dirige le Centre d’études et de recherches sur le concile Vatican II. Parmi ses principales publications : Entre Maurras et Maritain. Une génération intellectuelle catholique 1920-1930 (Cerf ; 1999) ; Pie XII. Diplomate et pasteur (Cerf, 2003) ; L’Église catholique et le communisme en Europe (1917-1989). De Lénine à Jean-Paul II (Cerf ; 2009) ; Le Temps de Vatican II. Une introduction à l’histoire du Concile (DDB, 2012).
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