Les sources de l’histoire du concile Vatican II au ministère des Affaires étrangères
p. 13-34
Texte intégral
1Le 25 décembre 1961, en la fête de Noël, Jean XXIII, par la constitution apostolique Humanae salutis, convoquait le concile œcuménique. Il comptera quatre sessions, par ailleurs non prévues au départ, échelonnées du 11 octobre 1962 au 8 décembre 1965 et allait s’avérer être la plus importante assemblée conciliaire tenue dans l’Église. 2860 Pères représentèrent en effet 141 pays, auxquels il faut ajouter 453 experts, 58 auditeurs divers et 101 observateurs non catholiques1. La part de l’Europe restait pour autant décisive, avec 38 % des Pères2. Dans cet ensemble, les représentants italiens comptaient certes encore à eux seuls pour 15 % du total, mais la France venait en deuxième position, devant l’Espagne et l’Allemagne3. Pour comprendre comment le concile œcuménique Vatican II est en lui-même un événement considérable pour l’Église et par là même pour ses fidèles, il suffit de le replacer dans un temps long : il s’agit du deuxième concile général tenu au Vatican, après son prédécesseur entre 1869 et 1870, appelé de ce fait Vatican I. Alors que durant la période médiévale, ce type d’assemblée de l’Église n’était pas rare, notamment aux xiie et xiiie siècles où leur fréquence a été la plus remarquable, le précédent illustre à celui qui fut convoqué dans le dernier tiers du xixe siècle par le pape Pie IX était celui de Trente, au milieu du xvie siècle (1545-1563).
2Un tel événement ne pouvait donc que concerner la société et mobiliser la diplomatie de la Fille aînée de l’Église. Les liens de notre pays avec le Saint-Siège sont en quelque sorte aussi anciens que la France elle-même, puisque l’on peut dater symboliquement leur commencement avec le baptême de Clovis4. Ces relations au long cours vont toutefois s’avérer, pour ainsi dire à toutes les époques, mouvementées et épousent au fil des siècles l’histoire des deux États. Si la diplomatie française apparaît donc dans la deuxième moitié du xxe siècle habituée à une certaine « routine » dans sa représentation auprès du Saint-Siège, comment appréhende-t-elle un événement aussi peu ordinaire dans la vie de l’Église et de l’État pontifical ? Autres données du problème à mettre en perspective, les phénomènes de baisse sensible de la pratique religieuse, voire de déchristianisation et de sécularisation, touchant une part toujours plus importante des Français, au cœur des Trente Glorieuses. Des thèmes touchant à des degrés divers de nombreux autres pays, que le concile va chercher à comprendre et auxquels il va tenter d’apporter une réponse.
Deux fonds entre Nantes et La Courneuve
3Des siècles de présence non seulement dans la vie politique mais aussi dans la vie quotidienne des Français ont eu mathématiquement des conséquences en matière d’ancienneté, de richesse et donc de volume pour les fonds conservés relatifs au Saint-Siège. À titre d’exemple, la sous-série « Rome » ou « Saint-Siège » dans la série Correspondance politique5 est composée de 913 volumes, auxquels on peut encore rajouter 19 volumes de Supplément. En comparaison, la sous-série de la Correspondance politique avec l’Espagne représente 627 volumes et celle avec l’Angleterre en compte 575. En raison d’une spécificité archivistique et spatiale, il n’y a pas une série principale se rapportant au Saint-Siège à consulter mais deux. La direction des Archives du ministère des Affaires étrangères a en effet pour particularité d’avoir ses fonds répartis sur deux sites, celui de La Courneuve et celui du Centre des Archives diplomatiques de Nantes (CADN), ouvert en 1983. Si le premier accueille les fonds produits, reçus et conservés par l’administration centrale, le CADN a pour mission de recevoir les fonds rapatriés des postes diplomatiques français et de l’ensemble des services extérieurs du ministère6.
Les archives du poste
4Le fonds de l’ambassade de France près le Saint-Siège a été rapatrié dans sa majeure partie à Nantes en 1997. Il représente une masse considérable de documents occupant 148,80 mètres linéaires (ml), divisés en 1 708 articles (numérotés de 1 à 1 707) et couvrant la période chronologique allant de 1669 à 19777. Les cartons numérotés de 1 396 à 1 404 concernent directement le concile Vatican II. Les deux premiers sont composés de pièces d’ordre général, analysant les commissions préparatoires (dès l’année 1959) et observant de plus près les Pères conciliaires. Viennent ensuite des considérations sur les Églises dites séparées, révélatrices d’une attention particulière chez les observateurs français, et la description des cérémonies d’ouverture. Les cartons 1 398 et 1 399 contiennent le déroulement des sessions (de I à IV). Le reste du fonds est composé de plusieurs cartons thématiques, qui en représentent finalement la majorité. Si à première vue ils semblent prolonger les précédents en relatant encore les cérémonies de clôture, il s’agit surtout d’un assemblage chronologique sur une plus longue période (1950-1965) de comptes rendus de commission, de schémas et de règlements divers, abordant des sujets plus parallèles tels que les questions financières, les réactions de la presse internationale ou encore le récit de l’attribution du prix « Colombe d’argent » par l’Association catholique internationale pour la radiodiffusion et la télévision (UNDA) au film de la IZIF « Les observateurs du concile8 ». Le volume subséquent présente l’originalité de contenir plus de 90 pochettes contenant les réactions jugées dignes d’intérêt d’autant de pays de tous les continents. Les volumes suivants contiennent surtout de la documentation et recueillent notamment dans l’ordre chronologique les textes officiels souvent trilingues (latin, italien, français) des constitutions conciliaires, tandis que le dernier renferme une collection d’encycliques publiées.
Les archives de l’administration centrale
5Dans les dépôts de La Courneuve, les fonds d’archives susceptibles d’abriter des éléments relatifs à notre sujet sont à rechercher dans les versements issus de la direction Europe et plus particulièrement dans les documents provenant de la sous-direction de l’Europe méridionale. La direction Europe réalise traditionnellement depuis 1945 des transferts de versement à la direction des Archives tous les cinq ans. La période qui nous intéresse a la chance d’être d’un seul tenant grâce à la fusion de deux tranches définitivement classées, formant un ensemble allant de 1961 à 1970. Les versements sont constitués de sous-séries par pays. L’État du Vatican, se distinguant des autres pays en raison de ses spécificités, présente un plan de classement original qui ne compte que cinq grandes séries : Corps diplomatique ; Situation intérieure de l’Église, dogme et doctrine ; État du catholicisme dans le monde, relations avec d’autres Églises ; Activité diplomatique du Saint-Siège ; Relations avec la France9.
6C’est dans la troisième série que se trouvent rangés les documents se rapportant tout particulièrement au concile. Une sous-série a été spécialement créée à cet effet, intitulée « Œcuménisme, concile Vatican II, application du concile » – l’association de l’événement au premier thème étant en soi très signifiant – ainsi qu’une cote, 30-9-2, et ses extensions 30-9-2/1 et 30-9-2/2. Cet ensemble comprend 15 volumes, numérotés de 92 à 106. À la différence des fonds du poste, les volumes sont constitués de manière strictement chronologique : les volumes 92 à 96 couvrent ainsi la période de juillet à décembre 1962. Le premier de la série contient les éléments relatifs aux préparatifs, comme en témoigne cette dépêche de l’ambassadeur, datée du 28 décembre 1961 et intitulée « bulle d’indiction du concile » communiquée aussi à la Présidence de la République (PR) et aux services du Premier ministre (PM) ; ainsi que des considérations sur les observateurs au concile10. Puis le déroulement des événements s’ensuit au fil des sessions et des volumes, émaillés de précisions sur les phénomènes ponctuels ou thématiques marquant le concile. Au premier plan des préoccupations diplomatiques se distingue l’intérêt pour la place des Français, qu’il s’agisse du vote des Pères ou des interventions marquantes d’individualités. Le volume 102 contient des documents relatifs aux dernières semaines de la IVe session ainsi qu’aux cérémonies de clôture. Dans les volumes restants, numérotés de 103 à 106, le thème général des questions œcuméniques l’emporte progressivement sur les événements directement liés aux suites du concile Vatican II, qui demeurent cependant présents, qu’il s’agisse de présenter et commenter les décrets conciliaires et leurs applications, ou de faire part des messes anniversaires ou de réunions et colloques postconciliaires. Du même type que son homologue déjà vu dans les fonds du poste, le dernier dossier recèle l’édition officielle par le Vatican des décrets, déclarations et constitutions conciliaires.
Typologie documentaire
7La dépêche. La majorité des documents présents dans les volumes issus des deux fonds est constituée de dépêches émises par l’ambassade de France près le Saint-Siège11. Leur présentation ne diffère pas des autres dépêches diplomatiques émises par les postes. Le caractère traditionnellement régulier des dépêches se retrouve dans un modèle récurrent pendant les sessions conciliaires : la dépêche hebdomadaire faisant le point sur une semaine de travaux conciliaires, émanant de l’ambassadeur ou de son chargé d’affaires, à la fois longue et précise. Celle de l’ambassadeur Brouillet, en date du 14 septembre 1966 et intitulée12 « Paul VI, le concile et l’après-concile » atteint la longueur record de 56 pages ! Présentant un exposé très général de la situation dans son mode régulier, les dépêches peuvent aussi porter sur des sujets précis et ponctuels, ainsi celle du 25 janvier 196213 rapportant l’affaire du « Blâme infligé au livre du père Lombardi sur le concile et sur l’Église ». Elles sont aussi consacrées à des thèmes portant sur toute la durée des sessions telle cette dépêche14 passant en revue « Les experts au concile », datée du 5 octobre 1962. Ainsi apparaissent les éléments jugés dès le départ prioritaires par la diplomatie française, ou que le déroulement du concile a mis en lumière et qui nécessitent dès lors un éclairage particulier. L’intérêt de ces dépêches va bien au-delà de l’exposé des faits. Leur lecture révèle l’étendue des connaissances d’un personnel diplomatique compétent et bien informé qui, en plus de rapporter les événements, analyse, discute, évalue à plus long terme voire expose son avis, y compris sur des sujets théologiques. Les dépêches commençant par « Du décret conciliaire XXX » ou comme celle15 intitulée : « De la constitution De Ecclesia », du 29 décembre 1964, ne sont pas rares.
8Le télégramme. Caractéristique aussi de la correspondance diplomatique, le second type de documents très présent est sans surprise le télégramme diplomatique imprimé, désigné sous le nom de TI). L’essentiel étant émis par le poste, on retrouve la plupart des TD « au départ » dans les dossiers du poste au CADN ; les TD imprimés à l’arrivée dominant quant à eux dans les fonds issus de la direction Europe. Bien plus concis que les dépêches, ils portent sur des sujets ponctuels, comme des événements annoncés ou des aspects de type plus administratif.
9Les bordereaux. L’analyse de la diffusion des échanges de télégrammes et de dépêches révèle que l’on est bien loin d’une correspondance classique entre le poste et le département. L’événement planétaire que constitue le concile Vatican II est illustré par la diffusion stricto sensu tous azimuts de la plupart des documents : à la suite des directions géographiques concernées, du Secrétariat général, du Cabinet du ministre ou encore du service Information et Presse, il n’est pas rare de trouver, en plus des nombreux postes concernés par le sujet en question, les services de la Présidence de la République et du Premier ministre. Le record de diffusion dans le réseau des postes diplomatiques français semble atteint avec les dépêches traitant des cérémonies de clôture du concile. La large diffusion de ces documents explique la forte présence des bordereaux d’envois (BE) dits collectifs. Il s’agit dans bien des cas de BE émanant de la sous-direction de l’Europe méridionale, contenant une dépêche de l’ambassade près le Saint-Siège, à laquelle le département a choisi de donner plus de visibilité. C’est aussi sous la forme du bordereau d’envoi que sont transmises les nombreuses interventions au concile jugées notables ou décisives, notamment les allocutions du pape.
10Notes, mémoires, lettres. Bien d’autres types documentaires, certes en proportions moindres, se retrouvent dans les divers fonds et leur confèrent un caractère multiforme. Les notes retrouvées émanent de l’administration centrale et plus particulièrement de la sous-direction de l’Europe méridionale. Elles sont généralement conservées « au départ » dans la série « Saint-Siège » de la direction Europe. Loin de reprendre des éléments provenant du poste, elles font part d’informations obtenues par d’autres sources, comme en témoigne cet « entretien avec le conseiller de presse yougoslave sur le concile », en date du 26 février 196616. Moins nombreux sont les mémoires anonymes, pour lesquels on se perd en conjectures quant à l’identité précise de leurs auteurs. Ils portent en général sur des points de détail à éclaircir mais peuvent concerner des sujets plus larges comme cette volumineuse « vue d’ensemble sur la première session du concile œcuménique Vatican II », qui cite Voltaire en introduction17 ! Les documents manuscrits sont rares, bien plus que les annotations. Mentionnons cette liste des personnalités officielles représentant les États aux cérémonies de clôture des sessions (1962-1965), dressée par l’ambassade. Enfin, il est possible de trouver quelques lettres émanant de particuliers, plus nombreuses dans la correspondance des ambassadeurs conservée par le poste18, telle celle où la comtesse Jean de Pange, sœur du duc de Broglie, se recommande à l’ambassadeur en espérant pouvoir assister à la cérémonie d’ouverture19.
11Confidentialité et documents classifiés. Allant de pair avec la diffusion très large qui a déjà été évoquée, se pose la question du caractère sensible des documents. D’évidence, ceux qui sont dits « classifiés » sont peu nombreux, tout au plus quelques dépêches portent la mention « confidentiel ». La proportion de TD classés « confidentiel » et « secret » est un peu plus forte et tient au fait qu’ils contiennent des informations souvent plus ponctuelles et précises, avec la possibilité de les faire parvenir rapidement. Un TD est classifié « Très secret » : daté du 19 juillet 1965 et consacré à des tractations délicates dans le cadre de l’adoption par le concile du schéma sur les rapports de l’Église avec les religions non chrétiennes, il révèle une ambassade au fait de démarches très confidentielles visant à rallier des patriarches orientaux visiblement réticents20. Dans un autre type documentaire, citons cette lettre sur laquelle figure la mention « personnel et secret » envoyée depuis l’ambassade Rome-Saint-Siège et adressée au directeur d’Europe du moment, Jean-Marie Soutou21.
12Coupures de presse, brochures, documentation. Dans les deux fonds décrits précédemment mais aussi dans ceux, complémentaires, que nous verrons par la suite, il faut noter la présence d’articles de journaux, le plus souvent sous la forme de coupures de presse liées à une dépêche ou illustrant un autre document. Les plus volumineux parviennent par le biais d’un bordereau d’envoi. La proportion d’articles ou de journaux retrouvés est plus forte dans les fonds du poste. Sans surprise, les médias les plus cités sont les vecteurs de l’information du Saint-Siège tels que Radio Vatican ou L’Osservatore Romano. Nombre de dépêches provenant de l’ambassade comprennent un article du quotidien commenté par notre ambassadeur. L’attention portée à la presse étrangère est aussi réelle, transmise par les postes concernés, comme en témoigne cette dépêche du 3 novembre 1964 envoyée par l’ambassade de France au Portugal et intitulée « Éditorial de Novidades, interdit par la Censure22 ». Enfin, il faut mentionner la présence de documentation, sous la forme de revues diverses, de brochures, de règlements ou de schémas. La plus représentée a pour nom Konzil, Kipa, concile « Meldungen, nos informations ». Les brochures jugées dignes d’être conservées concernent les sujets les plus délicats traités durant le concile. Dans le dossier du poste intitulé « L’Église et les non chrétiens23 » se trouve une brochure comportant des notes manuscrites, intitulée Le Concile et les Juifs. Elle se présente sous la forme d’un dialogue traitant d’un des débats marquants du concile, entre Jacob Kaplan, le grand rabbin de France, et le futur cardinal Daniélou.
La diplomatie française et le vaste monde
13Un événement multilatéral. En parcourant les dossiers, un phénomène très signifiant quant à l’attitude diplomatique française apparaît : le concile intéresse la diplomatie française surtout en tant qu’événement multilatéral. Sans se désintéresser des retombées proprement nationales que peuvent avoir le déroulement et les conséquences de ce qui se joue au concile, la diplomatie française se montre très attentive à l’observation de la réception de l’événement dans toutes les parties du monde. Il a déjà été vu que la correspondance diplomatique du poste était souvent rediffusée à d’autres ambassades et consulats du réseau diplomatique français. Mais plus nombreuses encore sont les dépêches reçues par le département ou l’ambassade près le Saint-Siège et provenant de l’ensemble des postes diplomatiques. Tous fonds confondus, ces documents représentent en fait près de la moitié du total. On les trouve ainsi en tant que documents épars, tant au fur et à mesure des années dans les fonds de la direction politique que dans les cartons chronologiques du fonds du poste. Bien plus, cet intérêt de la diplomatie française pour le retentissement multilatéral du concile est présent de manière plus thématique : il existe dans le fonds du Saint-Siège conservé à Nantes des séries générales par pays (dont une série France24). Tous les aspects des relations bilatérales avec le Saint-Siège, du point de vue diplomatique, y figurent mais aussi des affaires proprement religieuses. Le concile et ses enjeux n’en sont donc pas absents. Or, les séries par pays se trouvent aussi dans les fonds des directions géographiques du ministère (Europe, Asie, etc.), et pour chacune existe une sous-série « Affaires religieuses » : le champ de recherche s’étend dès lors considérablement, puisque potentiellement toutes les sous-séries par pays des directions géographiques sont concernées ! En outre, quelques sondages ont permis un rapide constat : ces fonds ne sont pas redondants. La sous-série « questions religieuses » de la série Irlande 1961-1970 issue de la direction Europe ne conserve rien de vraiment lié au concile25, tandis que des dépêches ou TD concernant les catholiques d’Irlande sont dispersés dans les dossiers de l’ambassade portant sur le concile.
14Les synthèses des diplomates. Ces dépêches témoignent en premier lieu du retentissement planétaire de l’événement. Les observations se rapportent d’un point de vue général à la réception du concile par l’opinion, comme par exemple cette dépêche du consulat général de France à Munich intitulée « L’opinion bavaroise et le futur concile œcuménique26 ». Les documents révèlent une attention portée au « retentissement du concile œcuménique27 » dans un pays, quel que soit le continent, de la Thaïlande au Nicaragua, et sont du type « La Suisse et le concile », « Le Congo et le concile », etc. Des attentions particulières sont portées aux réactions du clergé local, comme en témoigne cette dépêche datée du 28 août 1962, envoyée par Bernard Dufournier, ambassadeur au Chili, concernant « L’Église chilienne devant le concile œcuménique28 ». Quant à Lucien Paye, en poste au Sénégal, il rend compte dans sa dépêche du 20 janvier 1964 de la « Conférence de S. Exc. Mgr Thiandoum, archevêque de Dakar, sur “Les Grandes Heures de Vatican II29” ». Le clergé orthodoxe n’est pas en reste, et les réactions de Mgr Makarios, alors aussi chef de l’État chypriote, sont rapportées et commentées30. Les membres des délégations des clergés nationaux se rendant au concile font l’objet d’analyses de la part des ambassades françaises, comme c’est le cas des Pères coréens31. La presse du pays peut aussi faire l’objet d’attentions.
15Les diplomates en poste dans des pays majoritairement catholiques sont évidemment très attentifs, se tenant au courant des voyages des prélats et de la réception de leurs propos sur des sujets sensibles. Roland de Margerie, alors ambassadeur à Madrid, rend compte de l’écho des propos du cardinal Bea, le 8 mai 1961, dans son développement sur « Le futur concile et la réunion des Églises : propos du cardinal Bea32 ». Mais cette attention diplomatique touche non seulement les pays chrétiens non majoritairement catholiques – en témoigne cette dépêche « Du concile » émise par l’ambassadeur de France au Danemark33 – mais aussi des pays non chrétiens, comme c’est le cas du Sri Lanka, majoritairement bouddhiste34. Les pays à majorité musulmane, y compris ceux où la présence chrétienne paraît anecdotique, ne sont pas absents, car l’existence de réactions tant des gouvernements que des religieux intéresse les représentations. Une dépêche provient de l’ambassade en Afghanistan sur le « deuxième concile du Vatican35 ». Dans certains cas, l’ambassadeur écrit pour souligner le peu de réactions que soulève l’événement : en Iran, l’ambassade se contente d’un TD36.
16La question des Églises séparées. Le concile Vatican II, « œcuménique », s’est tout spécialement penché sur le problème dit des Églises séparées, et plusieurs schémas ont été publiés37. Les sources diplomatiques rendent compte des préoccupations vis-à-vis des Églises orientales. Émise le 3 janvier 1963, une dépêche classifiée « confidentielle » de Robert de Boisseson, ambassadeur de France au Liban, fait le point sur les « Impressions de l’épiscopat libanais sur le concile38 ». Les pays orthodoxes ne sont pas en reste, dans leur acception la plus large. La diaspora grecque est présente dans une dépêche qui se fait l’écho des « déclarations de Mgr Iakovos, archevêque grec orthodoxe des deux Amériques39 ». À l’issue du concile, Robert de Souza, ambassadeur en Grèce, fait part au département des « Réactions grecques à la levée des anathèmes » en joignant le texte intégral de la « Déclaration commune de l’Église catholique et de l’Église orthodoxe de Constantinople40 ». Ces informations relatives à « L’Église orthodoxe et le concile », pour reprendre le titre d’une autre dépêche de l’ambassade de France en Grèce, ne proviennent pas que des postes mais aussi de l’ambassade de France près le Saint-Siège : Pierre Henry, chargé d’affaires, rédige ainsi un document plus général sur « Paul VI et l’union des Églises séparées41 ». En novembre 1962, l’ambassadeur La Tournelle avait envoyé une dépêche classifiée « secret » avec pour objet « Des observateurs de l’Église orthodoxe russe au concile42 ».
17Diplomatie et géopolitique. Au-delà de la dimension religieuse et sociale qui peut transparaître d’une dépêche telle que « la Bulgarie et l’œcuménisme43 », les diplomates n’oublient pas le sens géopolitique et les axes stratégiques de l’époque. Toutes les implications qu’un événement comme le concile Vatican II peut avoir dans les pays du bloc de l’Est et dans le cadre de la guerre froide transparaissent. Des dépêches telles celle de l’ambassadeur de La Tournelle sur « Le Saint-Siège et l’URSS » sont évidemment communiquées à l’ambassade à Moscou mais aussi aux autres représentations auprès des pays de l’autre côté du « rideau de fer44 ». Prenons l’exemple des dossiers relatifs à la Hongrie conservés dans les archives du poste. Certaines dépêches de l’ambassadeur de France à Budapest observant la vie religieuse du pays sont classiques, mais dans les années concernées apparaissent en plus les dépêches intitulées « Le pape et le concile », exposant les débats vus depuis le pays, analysant les réactions de l’organe du Parti, de la presse, bref la réception de l’événement par l’ensemble de la société, ses divers organismes, ses corps constitués45 ; le tout formant une mine de renseignements sur le fonctionnement et la bonne ou mauvaise « santé » de ces puissances. En plus du rôle des prélats allemands au fil des sessions, l’attitude de la RDA est un des principaux points de focalisation des regards comme le révèle la dépêche du ministre-délégué du Gouvernement militaire français de Berlin, Jean Le Roy, intitulée « L’encyclique Pacem in terris et la coexistence pacifique en DDR46 ». Ces informations ne proviennent pas que des représentations à l’étranger. La direction de l’Europe rédige des notes de synthèse sur le même sujet comme celle ayant pour titre « Le concile et les pays de l’Est » à laquelle est jointe une liste des participants au concile par pays47. La sous-direction de l’Europe méridionale fait aussi parvenir des notes générales portant sur des continents entiers, adressées à « Monsieur l’Ambassadeur de France » (une liste de postes est précisée en fin) comme celle sur « L’Afrique et le concile œcuménique », ou dans un autre cas pour l’Amérique latine48.
Autres fonds, autres perspectives sur le concile
Les fonds du cabinet
18Le fonds du cabinet du ministre alors en fonction a l’avantage de ne pas présenter de coupure dans les années du concile. Maurice Couve de Murville, premier ministre des Affaires étrangères de la Ve République, est en effet resté en fonctions de janvier 195949 à mai 1968, soit le plus long ministère depuis celui du comte de Vergennes (juillet 1774-février 1787) ! Le volume n° 91 du versement du cabinet Couve de Murville, qui s’intitule « Vatican », est composé de six sous-dossiers. Le seul ayant vraiment trait au sujet est le second, intitulé « Concile Vatican II », qui couvre une période allant de septembre 1962 à février 1966. On y retrouve les habituelles dépêches provenant de l’ambassade près le Saint-Siège et de la sous-direction de l’Europe méridionale. Mais aussi des documents plus particuliers à caractère administratif comme ces ID expédiés au Consulat de Rome autorisant l’immatriculation de l’épiscopat français devant siéger au concile. Il faut aussi mentionner l’existence d’enjeux plus géopolitiques, voire stratégiques, comme en témoigne cette lettre confidentielle datée de septembre 196450, émanant du ministère de la Justice et faisant parvenir au ministre une copie du schéma soumis au concile, où sont soulignées et annotées certaines lignes validant ou non des choix politiques du gouvernement français. Ceux-ci ne sont pas des moindres puisqu’il s’agit notamment de la question de l’armement nucléaire. Enfin, des documents ressort un troisième aspect, cette fois plus protocolaire, comme cette lettre de remerciement du ministre français au nonce, datée de février 1966, après que celui-ci lui a fait parvenir le mois précédent les « Messages au monde » du concile.
Les archives du conseiller pour les Affaires religieuses
19La fonction de conseiller pour les Affaires religieuses est née lors du rétablissement des relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège en 1921, relations qui avaient été rompues depuis le 30 juillet 1904, dans le contexte des lois interdisant l’enseignement aux congrégations religieuses et devant mener l’année suivante au vote de la loi sur la séparation des Églises et de l’État51. Pour le nouveau conseiller, il s’agissait alors surtout d’exercer le droit de regard sur les nominations épiscopales. Les fonds qui peuvent retenir l’attention du chercheur se trouvent dans le versement 1947-1987, dont la majeure partie est composée de volumes classés en sous-séries par pays. Dans l’absolu, ne serait-ce que pour les pays à la population majoritairement catholique, de nombreux cartons traiteront de rapports avec le Vatican.
20Dans une première partie du fonds comprenant des dossiers intitulés « Questions générales, dépêches », classés de manière strictement chronologique, deux articles ont été examinés (volumes 4 et 5) car se rapportant aux années du concile. La grande majorité des dossiers est constituée de télégrammes, bordereaux et dépêches de la représentation française auprès du Saint-Siège. La plupart, comme on l’a vu, fait l’objet d’une large diffusion, comme ce bordereau collectif émanant de la sous-direction de l’Europe méridionale envoyé au conseiller mais aussi aux services du Premier ministre, à la Présidence de la République, à l’OTAN et à plus de 120 postes52 ! Reprenant un compte rendu de l’ambassade au Vatican Intitulé « Une semaine importante dans l’histoire du concile », le département a jugé utile de le rediffuser massivement, ce qui souligne encore l’aspect multilatéral accordé à l’événement. Les affaires proprement françaises ne sont pas pour autant absentes des documents comme dans cette dépêche de l’ambassadeur de La Tournelle traitant longuement de « L’influence française dans la curie53 ». Le diplomate s’y montre par exemple très au fait des grâces ou des mises à l’index touchant les uns ou les autres, de la réception des ouvrages de théologiens quelque peu dissidents. D’autres documents sont moins diffusés, comme cet envoi confidentiel de l’ambassadeur Brouillet en date du 25 juin 1964, adressé au conseiller, à la sous-direction de l’Europe méridionale, à l’ambassade de France auprès de la République italienne, et intitulé « Paul VI, le concile et les Juifs ». Après consultation, il apparaît que la majorité des documents de ces deux volumes 4 et 5 traite certes d’affaires religieuses mais sans rapport direct avec le concile proprement dit.
21Sans enlever leur intérêt aux deux précédents, la proportion est bien différente dans le carton thématique n° 36 intitulé « Concile Vatican II ». Il est constitué d’un dossier de généralités traitant de la préparation du concile et de son déroulement, puis d’un dossier chronologique par session. Il livre une sélection chronologique soigneusement constituée de dépêches de synthèse provenant bien sûr de l’ambassade près le Saint-Siège mais aussi des autres postes. Parmi les thèmes retenus, il faut relever à nouveau l’intérêt pour les questions touchant aux Églises séparées et à l’œcuménisme comme cette dépêche de l’ambassadeur à Athènes qui titre qu’« un théologien orthodoxe se prononce en faveur de l’envoi d’observateurs au concile du Vatican54 ». Parmi la masse écrasante des dépêches, quelques dossiers joints, comme celui qui accompagne un courrier traitant du « Communiqué du Secrétariat pour l’Unité » et émanant du bureau de presse du concile. Mentionnons enfin la présence en très petite quantité de notes dont la provenance est difficile à déterminer55. Formellement, il faut préciser que les documents conservés dans les dossiers des Affaires religieuses sont marqués d’un tampon à l’encre rouge apposant la mention : « Service des affaires religieuses ». Notons enfin, pour la transition, la présence dans le dossier d’une dépêche de l’ambassadeur de La Tournelle intitulée « L’information au concile » où l’ambassadeur égrène la composition des commissions linguistiques établies pour la durée des sessions56.
Les fonds « information et presse »
22La série « information et presse » est d’autant plus à consulter qu’il s’agit du premier concile suivi à ce jour avec les moyens techniques de transmission de l’information apparus au xxe siècle et donc absents lors de Vatican I. Le Saint-Siège modernise d’ailleurs ses moyens pour l’occasion, instituant un Bureau de presse sous la direction de Mgr Vallainc. L’État pontifical dispose déjà alors du quotidien L’Osservatore Romano, mais aussi d’un circuit de télévision et d’une chaîne de radio, Radio Vatican. L’information, son contrôle et sa diffusion deviennent vite un enjeu, jusque dans les débats des sessions. Philippe Levillain a bien rapporté comment la presse s’est d’abord nourrie d’apparat puis de politique, à la faveur de l’intervention du cardinal Liénart et son « amendement Wallon de Vatican II57 ». Dès lors, France Soir peut titrer sur « Les évêques français en révolte au concile ».
23Le fonds conservé à La Courneuve. Dans la série « Information et presse » de l’administration centrale, le versement 1945-1978 comprend un carton portant le numéro 497 et intitulé « Documentation, Saint-Siège58 ». Il n’est pas comme on pourrait le penser de prime abord composé de coupures de presse mais en grande majorité de dépêches provenant de l’ambassade de France près le Saint-Siège. Les sujets traités sont en revanche bien en rapport avec le thème de la série, avec des titres récurrents comme « Le concile et la presse », « L’information au concile ». Nombreux sont les courriers accompagnés de documents joints : « Le concile et la presse » est ainsi complété par le texte du règlement établi par le Service de presse du concile et sa traduction. Se retrouvent aussi des bordereaux accompagnés de textes publiés comme celui de Pacem in terris, une encyclique du 11 avril 1963. Les coupures de presse ne sont pas pour autant absentes et sont aussi transmises par bordereaux, comme celle très intéressante tirée du journal marocain Maroc-Informations : il s’agit d’une tribune d’Abdeslam Hajji où l’auteur déplore que son pays s’intéresse si peu aux idées universelles abordées par le concile.
24En soi donc, la typologie documentaire rejoint ce que l’on peut trouver dispersé dans de nombreuses autres séries. L’originalité tient plutôt au contenu qui dévoile les mécanismes de l’information : il y avait inégalité de traitement59 entre les journalistes du Vatican et les autres et, parmi ces derniers, entre ceux qui appartenaient à un organe catholique et les représentants des journaux laïcs. Le Saint-Siège, pour éviter la confusion, avait préféré diriger, dans la mesure du possible, l’information. Le Bureau était ainsi divisé en sections linguistiques, avec à la tête de celle de la langue française le père François Bernard, du journal La Croix. La tâche de ce dernier apparaissait dès le début comme délicate, car il n’avait que peu de liens personnels avec des Pères conciliaires, et surtout il devait tenir compte d’un quasi-concurrent en la personne du père Antoine Wenger, rédacteur en chef de La Croix, souvent mieux informé. À titre d’exemple, c’est un courrier60 du père Wenger qui, le 14 septembre 1962, informe le service de presse du ministère des Affaires étrangères des noms, fonctions, etc. des informateurs religieux présents à Rome. Mentionnons aussi la minute d’un courrier envoyé par le ministère à l’ambassade à Rome près le Saint-Siège, cette dernière voulant connaître les noms de tous les journalistes français chargés de couvrir le concile, minute accompagnée de mentions manuscrites.
25Le fonds du poste. Ces aspects finalement assez « techniques » du thème de l’information au concile transparaissent massivement dans une autre sous-série « Information et presse » incluse dans le fonds du poste rapatrié au CADN. Celle-ci ne comprend qu’un article, le volume 1551, subdivisé en plusieurs sous-dossiers bien distincts et couvrant une longue période (1954-1974) englobant le concile. Les sous-dossiers comportent des cotes intellectuelles et ont pour intitulés : Agence France-Presse (établissements de liaisons) ; ORTF ; Quotidiens et hebdomadaires, revues ou encore Reportages cinématographiques.
Les fonds iconographiques et le concile
26Les Archives diplomatiques conservent une collection iconographique riche de plus de 400 000 images, dont 60 000 sont consultables en ligne61. Après recherche, il faut bien convenir que les résultats sont somme toute assez maigres. Les photographies sont liées aux événements de la vie religieuse de l’époque, comme cette rencontre au siège des Nations-Unies à New York entre le ministre français Couve de Murville et le pape Paul VI avant l’appel de ce dernier pour la paix dans le monde, lancé avant l’Assemblée générale. Plusieurs concernent l’office funèbre de Jean XXIII et la présentation de condoléances de la part de la France à la nonciature. Une seule finalement a un lien direct avec le concile : il s’agit d’une photographie prise à l’occasion de la dernière séance publique du concile œcuménique avant la cérémonie de clôture, avec Maurice Couve de Murville, ministre français des Affaires étrangères, et Wladimir d’Ormesson, académicien, ancien ambassadeur de France près le Saint-Siège, et ce pendant que le pape s’adresse à l’assemblée des Pères conciliaires62.
27Finalement, le plus grand nombre de photographies peut être trouvé dispersé dans les fonds parcourus, qu’il s’agisse d’images incluses dans des coupures de presse ou de tirages insérés dans les dossiers. Elles ne sont pas non plus très nombreuses, en valeur absolue. Signalons tout de même une enveloppe contenant six tirages photographiques dans les fonds de Nantes63. Tous les clichés ont été pris à l’occasion de la réception donnée par l’ambassadeur René Brouillet en fin de concile en l’honneur des Pères conciliaires français et francophones, le 7 octobre 1965, à la Villa Bonaparte, et témoignent concrètement de l’implication des diplomates français dans l’événement, en même temps que de la sphère d’influence de la francophonie.
Acteurs du concile, acteurs de la diplomatie
28Pour mieux appréhender les réflexions, les réactions, les interprétations émanant des archives à consulter, il faut aussi en savoir plus sur les protagonistes et les acteurs clés.
29Les participants au concile. Les dépêches, notes et autres documents révèlent l’attention de la diplomatie française portée aux personnalités s’imposant peu à peu au cours des sessions du concile, ou réagissant dans les pays où les diplomates sont en poste. Outre les éléments apparaissant au gré de la lecture des documents du concile, le chercheur peut se pencher sur plusieurs ensembles s’il désire en apprendre plus sur des personnages marquants, qu’il s’agisse de participants influents des clergés nationaux, de membres éminents de la curie, ou d’observateurs divers. Dans le fonds du poste, il existe une longue sous-série intitulée « Saint-Siège » couvrant les années 1950-1970 et comportant de nombreux volumes sur les papes successifs64, les cardinaux65 ainsi que d’autres relatifs au fonctionnement et à la composition des institutions vaticanes ou encore des nonciatures. De même, clans les fonds issus de la direction Europe, sous-série Saint-Siège, en plus des sous-séries aussi consacrées au pape, à la composition du Sacré Collège de l’époque et d’autres institutions ecclésiastiques66, la consultation des séries « Corps diplomatique » et « Relations avec la France », sous-série « Épiscopat et diocèses français », permet de faire le point sur les cadres ecclésiastiques de l’époque.
30Les diplomates. Si les diplomates parlent de leurs interlocuteurs au gré de leurs rencontres, eux-mêmes brillent souvent par leur absence, en dehors de la signature ou des intitulés, sans d’ailleurs que cela certifie qu’ils en sont vraiment les auteurs. Or c’est pourtant bien d’acteurs qu’il faut parler et non de simples témoins. L’ambassade de France est à l’initiative de réceptions comme celle qui eut lieu à la Villa Bonaparte le 12 octobre 1962, lendemain de l’ouverture du concile, rassemblant quelques cardinaux, un grand nombre d’évêques français, des prélats étrangers mais aussi quelques experts et autres observateurs. L’analyse de Philippe Levillain67 a mis en évidence les appréhensions de certains devant les raisonnements alors très « nationaux » des Pères, appréhensions qui allaient se lever avec la mise en place des commissions et la naissance d’une tendance franco-allemande réformatrice. Signalons aussi la dépêche du 7 janvier 1965 rendant compte cette fois d’une « réception de la colonie française de Rome » à l’ambassade, contenant en pièce jointe le discours de l’ambassadeur Brouillet prononcé à cette occasion68 De leur côté, les autres ambassades et consulats français se sont pas en reste. Une dépêche du 8 janvier 1964, émanant de l’ambassade de France au Sénégal et communiquée à d’autres postes africains, aux directions politiques du département, ainsi qu’à notre ambassade près le Saint-Siège, rend compte d’une conférence organisée par l’internonce Mgr Maury sur la deuxième session du concile dans les salons de l’ambassade, à Dakar69. Le consul de France à Linz, quant à lui, rapporte dans une dépêche comment l’évêque de cette ville a donné une conférence le citant et remerciant le consulat de lui avoir fourni une brochure qu’il recherchait sur le concile70.
31Le chercheur désirant faire le point sur le personnel en poste employé durant les années du concile doit en premier lieu faire appel aux annuaires diplomatiques. Consultés pour les années 1962 à 1965, ils permettent de reconstituer comme suit le personnel diplomatique en poste pendant le déroulement du concile :
Ambassadeurs | 1er Conseiller | Conseiller canoniste | 2e secrétaire | Vice-consul | Attaché culturel | ||
1962 | Guy Le Roy de La Tournelle | Pierre Henry | R. P. Joseph Delos | Non pourvu | Henri Lebot | R. P. Félix Darsy | |
1963 | Guy Le Roy de La Tournelle | Pierre Henry | R. P. Joseph Delos | Henri Delarbe | Henri Lebot | R. P. Félix Darsy | |
1964 | René Brouillet71 | Pierre Henry | R. P. Joseph Delos | Henri Delarbe | Henri Lebot | R. P. Félix Darsy | |
1965 | René Brouillet72 | Pierre Henry | 2e conseiller : Jean Mouton-Brady73 | R. P. Joseph Delos | Henri Delarbe | Henri Lebot | R. P. Félix Darsy |
32Sans s’attarder sur un commentaire détaillé du personnel, il faut noter la permanence des cadres, à l’exception du changement d’ambassadeur. Il est dès lors possible, si l’on s’intéresse aux détails de carrière de ces agents, de se reporter aux dossiers de personnel conservés à La Courneuve. Mais pour ce qui intéresse plus particulièrement notre propos, à savoir leur implication dans la diplomatie au moment du concile, les éléments les plus pertinents vont se trouver dans les dossiers rapatriés du poste. Le fonds « Rome Saint-Siège » du CADN comprend une sous-série « Personnel » composée de dossiers nominatifs par ordre alphabétique, qui ne sont pas des dossiers de carrière, mais documentent surtout l’installation du diplomate, ses déplacements et congés ou d’autres actions diverses en exercice. On y trouve des éléments se rapportant aux protagonistes bien en dehors de leur tranche de nomination, à l’image de ce sous-dossier sur les funérailles de l’ancien ambassadeur Brouillet. Sont présents les dossiers de tous les acteurs cités dans le tableau : Brouillet (1958-1974) [1572] ; Darsy (1962-1971) [1573] ; Delarbre (1962-1966) [1574] ; Delos (1949-1974) [id.] ; Henry (1961-1970) [1577] ; de La Tournelle (1959-1964) [1578] ; Lebot (1962-1966) [1578] ; Mouton-Brady (19651974) [1579].
33Enfin, toujours dans le fonds du poste, la sous-série « Correspondance des ambassadeurs » est à mentionner. Constituée de dossiers classés chronologiquement et par ambassadeurs successifs74, elle recèle de très nombreux échanges avec des particuliers, le département, le Saint-Siège ou diverses autorités françaises et étrangères. Les sujets principaux de ces correspondances portent sur des requêtes d’ordre privé, l’aspect plus organisationnel des soirées et réceptions, en lien ou non avec le concile d’ailleurs, et témoignent d’autres activités de l’ambassade ainsi que d’un domaine plus protocolaire de la vie diplomatique tel que les vœux et félicitations.
34L’anonymat. Si dans l’immense majorité des cas, les auteurs ou du moins l’autorité émettrice du document sont mentionnés dans le texte ou ses mentions hors teneur, il existe des exemples de documents vraiment anonymes ou de provenance inconnue. Ce qui ne manque pas d’agacer certains diplomates : le volume 94 de la série Saint-Siège conservée par le département contient un document avec pour objet « Informations religieuses internationales ». Dans la marge en haut à droite se trouvent quelques lignes manuscrites assez éclairantes : « Ce genre de feuilles arrive de temps à temps. Personne ne peut me dire d’où elle vient [sic]. C’est en général un tissu de ragots de dernier ordre »... Les dossiers du conseiller pour les Affaires religieuses recèlent plusieurs documents apparemment anonymes, souvent de longues synthèses aux titres assez généraux mais à la forme non conforme ou aboutie, telle « L’Afrique et le concile » ou « Bilan de la première session du concile ». Il est précisé pour la seconde qu’il s’agit d’une note faite pour la sous-direction de l’Europe méridionale. Ces documents portent les initiales ou la mention du nom d’un certain Jean Blanchard qui en serait l’auteur et qui n’a pu être identifié avec certitude75. Ces rapports peuvent parfois passer d’un ministère à l’autre, comme en témoigne dans le même volume le document anonyme intitulé « Point de vue sur le concile » et portant la mention manuscrite « Vu par le SDECE ».
35Les fonds de la direction des archives recèlent enfin une série intitulée « Papiers d’agents-Archives privées », plus connue sous l’acronyme PA-AP, constituée de dons d’archives effectués par les diplomates ou leurs familles. Force est de constater qu’il n’existe pas encore de fonds d’archives provenant des diplomates français les plus concernés ici, au premier rang desquels figure l’ambassadeur René Brouillet. Il s’agit donc de fonds en possible devenir76.
36Tout chercheur désirant exploiter les sources archivistiques du ministère des Affaires étrangères pouvant se rapporter au concile Vatican II doit avoir à l’esprit que, devant un événement international si protéiforme dans son développement et ses conséquences, sortant par là même de l’ordinaire diplomatique, il ne doit pas se limiter aux archives les plus évidentes des liens bilatéraux unissant la France et le Saint-Siège. C’est en observant les fonds d’un regard le plus large possible que l’on prend conscience que, loin de ne concerner que la vie diplomatique du poste ou la politique extérieure du pays à l’époque du général de Gaulle, la quête des sources du concile révèle un champ d’étude foncièrement multilatéral et international. La diplomatie française tournait ses regards vers les événements du concile mais aussi vers les participants au sens le plus large. Le survol des fonds effectué dans cet article révèle aussi que ces derniers sont loin d’être redondants. Chacun témoigne des intérêts particuliers des services, en fonction de leurs attributions et problématiques du moment. Les doublons eux-mêmes, s’ils existent, comme ces bordereaux envoyés à des dizaines de postes et services d’administration centrale, considérés dans l’ensemble de leur dossier final, révèlent souvent des interprétations d’ordre différent selon le poste considéré.
37Quant au concile lui-même, il ne bouleverse pas l’organisation des fonds diplomatiques. La vie religieuse « ordinaire » se poursuit, tant dans le cadre de l’observation de la vie religieuse des pays depuis les postes que dans le fonds de l’ambassade près le Saint-Siège, comme en témoigne le plan de classement de ce dernier. En revanche, les conséquences du concile, elles, seront visibles les années suivantes à bien des égards dans les fonds, par l’application des déclarations, schémas et encycliques mais aussi par la réforme ou la création de nouvelles institutions ecclésiales.
Notes de bas de page
1 Ces chiffres sont à comparer aux 744 Pères présents lors de Vatican I, dont près de 200 Italiens, et aucun Africain ; là où Vatican II compte plus d’une centaine de Pères issus du continent noir.
2 Les chiffres de la ventilation des Pères par continent sont les suivants : Europe 38 % dont 15 % d’Italiens (pour 47 % des fidèles), Amériques 31 % (pour 43 % des fidèles), Afrique 10 % (pour 3 % des fidèles), Asie-Océanie 21 % (pour 7 % des fidèles). Dans la phase préparatoire, l’Europe est majoritaire à 71 %. Données fournies par Philippe Levillain, La Mécanique politique de Vatican II, Paris, Beauchesne, 1975, p. 137-139.
3 Certes diminuée par le fait qu’aucun évêque de la RDA n’assista au concile, ibid., p. 139.
4 Comme le site internet de l’ambassade de France près le Saint-Siège le rappelle dans la rubrique « Relations bilatérales ». http://www.france-vatican.org/spip.php?artic1e308.
5 Dite CP, composée de volumes anciens reliés et dorés. Elle forme le cœur des fonds anciens conservés sur le site de La Courneuve. Elle couvre la période s’étendant de l’ouverture d’une correspondance entre un représentant national auprès d’une puissance étrangère à l’année 1896.
6 Par postes, on entend ambassades et consulats mais aussi représentations permanentes auprès des organisations et commissions internationales. Quant aux « services extérieurs », ils comprennent les Instituts et Centres culturels français à l’étranger.
7 L’instrument de recherche disponible pour exploiter ce fonds est un répertoire numérique dactylographié, considéré comme non définitif.
8 FR_MAEE 576/PO/1/1400. Les cotes des documents cités dans cet article sont données selon la forme internationale et la numérotation des fonds en vigueur dans les inventaires présents en salle des inventaires des Archives diplomatiques, avec le logiciel de commande Mnesys.
9 À titre de comparaison, les séries habituelles pour d’autres pays de la même tranche sont : Corps diplomatique ; État et politique intérieure ; Presse, radio, télévision et information ; Défense nationale ; Questions religieuses, démographiques et sociales ; Économie, finances, transports et communications ; Politique extérieure ; Relations politiques avec la France ; Questions administratives et contentieuses, frontières ; Documentation.
10 FR MAEE 202QO/92.
11 Le poste est communément appelé « Rome Saint-Siège » pour le distinguer de l’ambassade de France auprès de la République italienne, désignée quant à elle sous le nom de « Rome-Quirinal ».
12 FR MAEE 202QO/104.
13 FR MAEE 202QO/92.
14 FR_MAEE 202QO/94.
15 FR_MAEE 202QO/101.
16 FR_MAEE 202QO/103.
17 FR_MAEE 202QO/96.
18 Voir infra, IIIe partie
19 FR_MAEE 576/PO/1/1397.
20 FR MAEE 202QO/101.
21 FR_MAEE 202QO/94.
22 FR_MAEE 202QO/100.
23 FR_MAEE 576/PO/1/1431 6/16-6/17. Éditée dans la collection Conférences des ambassadeurs, discours français et internationaux.
24 Intéressantes pour avoir des renseignements sur les avis du Saint-Siège sur la vie politique française, les débats de société, mais aussi des avis français sur les enjeux du point de vue du Vatican. FR_MAEE 576/PO/1 volumes 1276 à 1300.
25 FR_MAEE 191QO/44
26 FR_MAEE 202QO/92
27 FR_MAEE 202QO/93 au sujet du Nicaragua.
28 FR_MAEE 202QO/93.
29 FR_MAEE 202QO/99.
30 FR_MAEE 202QO/92.
31 FR_MAEE 202QO/92.
32 FR_MAEE 202QO/92.
33 FR_MAEE 202QO/95.
34 FR_MAEE 202QO/94. Dépêche intitulée « Les catholiques de Ceylan et le concile… ».
35 FR_MAEE 202QO/96.
36 FR_MAEE 202QO/93.
37 Schémas Unitatis redintegratio et Orientalium Ecclesiarum par exemple.
38 FR_MAEE 576/PO/1/1396.
39 FR_MAEE 202QO/95. Dépêche datée du 31 octobre 1962.
40 FR_MAEE 202QO/103. Dépêche datée du 16 décembre 1965.
41 Ces deux références se trouvent dans FR_MAEE 202QO/98.
42 FR_MAEE 202QO/96.
43 FR_MAEE 202QO/98.
44 FR_MAEE 576/PO/1/1400.
45 FR_MAEE 576/PO/1/1306.
46 FR_MAEE 179QO/69, sd. 2.
47 FR_MAEE 202QO/97.
48 FR_MAEE 202QO/97.
49 Auxquels on peut même rajouter les derniers mois de la IVe République finissante : juin 1958-janvier 1959. La Ve République commence avec Maurice Couve de Murville aux mêmes fonctions.
50 FR_MAEE 12QO/91.
51 Sur la fonction du conseiller, on se reportera à l’article de Romuald Szramkiewicz, « Le conseiller pour les affaires religieuses au ministère des Affaires étrangères », dans Revue des sciences morales et politiques, vol. 149, n° 3, 1994, p. 259-271. Cette fonction s’est étendue ces dernières décennies aux autres religions.
52 FR_MAEE 2192INVA/4.
53 FR_MAEE 21921NVA/4.
54 FR_MAEE 2192INVA/36.
55 Se reporter à la IIIe partie du présent texte.
56 FR_MAEE 21921NVA/36.
57 Philippe Levillain, La Mécanique…, p. 186.
58 FR_MAEE 544INVA/497, cote intellectuelle : DI 53.
59 Philippe Levillain, La Mécanique..., p. 146.
60 FR_MAEE 544INVA/497, cote intellectuelle : DI 53.
61 http://basedoc.diplomatie.gouv.fr.
62 Base Images, A 017069.
63 FR_MAEE 576/PO/1/1402.
64 FR_MAEE 576/PO/1/1355-1362.
65 FR_MAEE 576/PO/1/1363-1370.
66 Série « Situation intérieure de l’Église, dogme et doctrine ».
67 Philippe Levillain, La Mécanique..., p. 174.
68 FR_MAEE 202QO/101.
69 FR_MAEE 576/PO/1/1400.
70 FR_MAEE 5441NVA/497.
71 Ambassadeur depuis septembre 1959.
72 Nommé ambassadeur en décembre 1963.
73 Un 2e conseiller est nommé en décembre 1965.
74 Dossiers de La Tournelle, FR_MAEE 576/PO/1/1633-1641 (années 1959-1963) ; dossiers Brouillet FR_MAEE 576/PO/1/1642-1643 (années 1964-1965).
75 FR_MAEE 2192INVA/36. Un document d’information distribué aux Pères par les services de l’ambassade en 1962 (communiqué par le professeur Christian Sorrel) mentionne un « conseiller d’ambassade en mission pour la durée des sessions conciliaires : Jean Blanchard ». Il y a bien alors un Jean Blanchard au ministère mais après avoir été employé dans le service Afrique-Levant de l’administration centrale puis en tant que premier conseiller à Dublin, il est détaché au ministère du Travail en qualité de chef du service de la Coopération technique internationale. Il n’est donc pas certain, pour l’heure, qu’il s’agisse d’une seule et même personne. Voir les précisions données ci-dessous par le professeur Jean-Dominique Durang (p. 62-63).
76 Les archives René Brouillet ont été déposées aux Archives nationales en mars 2013.
Auteur
-
François Falconet
François Falconet est archiviste paléographe et diplômé de l’Institut national du patrimoine, est conservateur à la direction des Archives du ministère des Affaires étrangères, où il est notamment chargé des archives de la direction Europe.
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