La revue franco-américaine The New France. An lllustrated Monthly Magazine of Franco-American Relations (1917-1921)
Un organe de la diplomatie au temps de Gabriel Hanotaux et Jules Jusserand
p. 87-98
Texte intégral
1L’année 1917 vit la naissance d’une revue franco-américaine éditée à New York sous le titre The New France. An Illustrated Monthly Magazine of Franco-American Relations. Cette revue méconnue n’a jusqu’à ce jour fait l’objet d’aucune étude, sans doute parce qu’elle est peu accessible : elle n’est conservée intégralement qu’aux Etats-Unis, dans certaines bibliothèques d’universités1 ; en France seule la Bibliothèque nationale de France et La Contemporaine de l’université de Nanterre possèdent des numéros des années 1919-1920, sans doute à la suite de dons privés. C’est pourtant une publication importante, qui révèle les différentes forces à l’œuvre dans la naissance de la diplomatie culturelle pendant la Première Guerre mondiale et dans les années qui suivent l’armistice. Elle fournit également un autre regard sur le rôle et la place de Gabriel Hanotaux et de Jules Jusserand, alors ambassadeur de France aux États-Unis, dans le jeu complexe des relations diplomatiques et internationales à la fin de la Grande Guerre et peu après l’armistice. Ces derniers, s’ils participèrent tardivement à la revue, l’investirent néanmoins de façon consciente pour mieux s’imposer dans le concert international assez chaotique cette période, et surtout au moment de la naissance de la SDN.
The New France : une revue franco-américaine
2La revue The New France fut fondée à New York, dans un cadre assez informel : celui des cercles diplomatiques envoyés à New York par les services de la Maison de la Presse de Philippe Berthelot. Née en décembre 1915, mais réellement effective en janvier 1916, la Maison de la Presse fut d’abord directement rattachée à la Présidence du Conseil2. Elle avait pour but l’information et la propagande, éléments clés d’une guerre mondiale. Aux États-Unis, le rôle de ses émissaires était de favoriser la francophilie et l’entrée en guerre de l’Amérique aux côtés des Alliés, alors même que l’issue du conflit était devenue incertaine et le sera encore plus à partir d’octobre 1917, au moment de la rupture de l’alliance avec la Russie. Toutes les voies de la propagande furent envisagées à ce tournant de la guerre, notamment l’action artistique – conférences, expositions, théâtre3, concerts4, tournées... – qui prenait la forme de missions proposées à des artistes français ou organisées à leur propre initiative. Les médias imprimés étaient aussi une des préoccupations de la Maison de la Presse : une publication mensuelle telle que The New France était un outil de propagande prometteur, dont la diffusion pouvait toucher tous les États-Unis. Il existait certes depuis le xixe siècle un journal quotidien en langue française distribué dans toute l’Amérique du Nord, Le Courrier des États-Unis, mais il s’agissait d’un journal d’information et pas d’une revue artistique5, qui était centré sur des thématiques liées à la guerre. La création de The New France fut donc décidée dans le contexte général de l’action artistique aux États-Unis, sous l’égide de la Maison de la Presse. Le fondateur en titre, qui en fut également le premier rédacteur en chef, était Denys Amiel (1884-1977). D’abord secrétaire particulier du dramaturge à succès Henry Bataille dans les années 1900, Amiel devient lui-même dès la fin de la guerre dramaturge, critique d’art et écrivain. Il travaillera aussi par la suite en tant que scénariste pour le cinéma et adaptera certains de ses romans et pièces de théâtre6. Pour l’heure, engagé volontaire en 1914 et réformé presque aussitôt, il est admis dans les services administratifs non-combattants en novembre 1916, et plus exactement dans le service des commis et des ouvriers d’administration. C’est à ce titre qu’il est mis à disposition du ministère des Affaires étrangères à la fin de l’année 1916. Mandaté par la Maison de la Presse, il s’embarque pour New York en décembre 1916 et travaille au début de 1917 à prendre des contacts dans les cercles des Français déjà sur place. Il bénéficie de l’aide de plusieurs futurs membres du Haut-commissariat aux Affaires franco-américaines, dirigé à partir d’avril 1917 par André Tardieu. Amiel se rapproche du diplomate Pierre Combret de Lanux (1887-1955), envoyé dès octobre 1916 à New York pour une « mission culturelle » (peut-être dans le cadre de la Maison de la Presse)7, puis est intégré dans l’organigramme du Haut-commissariat en 1918. Lanux fut ainsi une des chevilles ouvrières des premiers numéros de la revue. Amiel connaissait également depuis plus de quinze ans le peintre Henry Caro-Delvaille (1876-1928), qui avait séjourné aux États-Unis à de nombreuses reprises depuis 1913 et s’était installé à New York depuis sa démobilisation, en 19168.
3L’entreprise mit six mois à se mettre en place. Les premiers numéros parurent à partir d’août 1917, peu de temps après l’entrée en guerre des États-Unis le 6 avril 1917. Il ne fait pas de doute que cette concomitance était voulue et orchestrée. Il fallait à la fois soutenir l’effort de guerre dans l’opinion américaine et persuader l’élite de la nation américaine que la cause des Alliés était juste, en la sensibilisant à la culture française. La revue était précisément hébergée dans les locaux du Cercle français, fondé par l’Américain Russell Parsons Jameson (1878-1954). Francophile et francophone averti, ce dernier était l’organisateur d’un vaste programme de cours et de conférences dispensés en français dans les universités et collèges américains, ce qui explique que les numéros de The New France soient aujourd’hui presque exclusivement conservés dans des bibliothèques de ces institutions aux États-Unis. Cette diffusion dans les universités était pensée : là se trouvait une partie des jeunes hommes en âge d’être enrôlés dans l’armée américaine et susceptibles d’être envoyés au front, sur le continent européen. La revue pouvait encore prendre le relai des activités de la mission Harvard soutenue par l’ambassadeur Jules Jusserand et mise en place en février-mars 1917 pour persuader des étudiants de participer à la guerre9. La mission Harvard était dirigée par le commandant Paul Azan, qui était assisté de plusieurs jeunes militaires ayant été au front (dont le sous-lieutenant Jean Giraudoux). Elle eut des répercussions très favorables sur la côte Est dans l’opinion américaine et son succès aurait pu donner l’idée aux membres de la Maison de la Presse de toucher toutes les universités du pays par l’intermédiaire d’une revue, plutôt que par le biais d’une délégation militaire d’anciens belligérants dans la seule université d’Harvard.
4Ainsi, en 1917 et 1918, les articles de la revue étaient en majorité écrits en anglais, excepté les extraits de romans français qui restaient dans leur langue d’origine, pour que tous les Américains, qu’ils comprennent ou non le français, puissent en tirer profit. La tendance s’inverse quelque peu à partir de 1919, même si un équilibre entre textes anglais et français fut toujours recherché par les différents rédacteurs en chef. Il faut aussi souligner que dès 1917, la revue était abondamment illustrée, non seulement de reproductions de tableaux et de dessins10, mais surtout de photographies d’actualité issues du tout jeune Service photographique et cinématographique de la guerre, créé en France en 1915, qui fournissait tous les organes de propagande des ministères français. Le prix de la revue était fixé à trois dollars par an ou 25 cents au numéro, ce qui était très modique. À l’origine, elle était destinée à paraître chaque mois, mais les rédacteurs n’arrivèrent pas toujours à maintenir ce rythme. En 1917 seuls trois numéros sont édités, en août, septembre et octobre, et la publication ne reprend qu’en avril 1918. Ce délai s’explique peut-être par la défection de Pierre de Lanux, pressenti pour un poste au Haut-commissariat dès la fin de 1917. Quoi qu’il en soit, Denys Amiel reste rédacteur en chef et la revue se dote en avril 1918 d’un comité de direction plus étoffé. Edmond Rastibonne (1886- ?), cinéaste et producteur, en mission aux États-Unis pour diriger le French Pictorial Service America, qui dépendait de la Maison de la Presse et devait diffuser les clichés du Service photographique et cinématographique de la guerre, en devient le Président11 et Jules Mendel, homme d’affaires américain et grand donateur du Metropolitan Museum de New York, le Vice-Président (et probablement un des bienfaiteurs). Cette équipe fonctionne pendant un an environ, aidée de plusieurs artistes et écrivains français. Toutefois, en mars 1919, l’éditorial n’est pas signé et en avril aucun nom de rédacteur en chef ou de président n’est plus mentionné. Cette vacance directoriale correspond à la fin de la guerre et au retour en France de plusieurs des têtes pensantes de la revue : Ratisbonne et Amiel notamment, qui feront le reste de leur carrière en Europe. En mai 1919, le numéro paraît sous la direction de Claude Rivière (1882-1972), nouvelle rédactrice en chef, qui reprend les rênes de la publication sous la houlette d’une institution plus ancienne que la Maison de la Presse : l’Alliance française, organisation créée en 1883 afin de faire rayonner la langue française à l’étranger, dont Jules Jusserand avait soutenu la création12. Elle restera fidèle au poste jusqu’en août 1921, date d’édition du dernier numéro, ce qui tend à montrer que la revue est reprise en main à cette période par des diplomates confirmés et de métier, qui s’appuient sur des institutions plus anciennes que celles mises en place pendant la guerre.
5The New France fut donc édité durant quatre ans, d’août 1917 à août 1921, avec des temps de latence à certaines périodes : le dernier numéro double de juillet-août 1921 parut ainsi après trois mois d’interruption. Très consistante en 1917, la revue devint beaucoup plus mince à partir de la fin de 1920 pour les textes, même si elle demeura toujours bien illustrée de photographies et de reproductions d’œuvres d’art. On note aussi que les encarts publicitaires furent de plus en plus nombreux au fil du temps, ce qui suggère que les subsides de l’État français s’étaient amoindris au profit de ressources privées venues d’annonceurs américains. Son titre changea cinq fois, hésitant entre le français et l’anglais, pour se fixer en toute fin de parcours en français. En 1917, le titre comportait un sous-titre et se présentait de cette façon : « The New France. An Illustrated Monthly Magazine of Franco-American Relations », titulature qui était programmatique de la fonction du périodique. En juin 1919, le titre se transforma en : « Victory. An Illustrated Monthly Magazine of Franco-American Relations » pour devenir en octobre 1919 La France. A Magazine of French American Activities ; en décembre 1919, il fut écourté : La France. The French-American Magazine. En février 1920, il devenait : La France. An American magazine pour s’affirmer définitivement en novembre 1920 sous l’intitulé laconique : « La France ». À lui seul, le titre est un symbole de l’évolution de la revue. D’abord créée pour encourager et saluer l’implication des Américains dans la guerre, celle-ci mit en exergue l’amitié franco-américaine dans tous les domaines. Elle s’efforçait de mettre en avant ce que les Français pouvaient apprendre de l’Amérique, mais aussi ce que l’Amérique pouvait retenir des méthodes françaises, notamment dans l’industrie et le commerce du luxe. Un slogan, répété dans le bulletin d’abonnement à partir d’avril 1918, martelait cette idée : What France can do for You/What You can do for Her. Après l’armistice, la revue fut surtout dédiée aux problèmes des réparations et des dédommagements de guerre, particulièrement au moment de la naissance de la Société des Nations (SDN). Enfin, dès la fin de 1920 et surtout en 1921, son contenu devint plus littéraire et culturel, au sens large du terme, en englobant désormais la mode et le sport. Les extraits de romans envahirent les rubriques, tandis que les articles inédits sur l’économie et la politique, qui faisaient en 1917-1919 l’essentiel de la table des matières, se raréfièrent. Les photographies demeurèrent en revanche une part importante de la publication.
La ligne éditoriale de la revue : de The New France à La France
6Si André Tardieu était le grand homme de la revue dans les premiers numéros, on ne trouve jusqu’en mars 1919 aucune occurrence du nom de l’ambassadeur de France aux États-Unis Jules Jusserand ou de celui du créateur du Comité France-Amérique, Gabriel Hanotaux. Cet « oubli » est assez remarquable pour être relevé et on peut faire l’hypothèse qu’il était sans doute volontaire. La concurrence du journal publié par le Comité France-Amérique, dont la fonction pouvait sembler très proche de celle de The New France a pu jouer en défaveur d’Hanotaux. De plus, ce dernier n’eut aucun rôle dans les nouveaux organes de propagande du Quai d’Orsay en 1916-1917 qui montèrent le projet de la revue. Quant à Jusserand, ses réticences pour les méthodes de propagande « modernes », moins adéquates selon lui que les traditionnelles actions des diplomates, peuvent expliquer son absence13. L’exclusion de Jusserand et d’Hanotaux provient aussi certainement des conflits entre les différents représentants des services de l’État français aux États-Unis émanant du Quai d’Orsay, du ministère de la Guerre et de la Présidence du Conseil entre les années 1917-1921 : en 1917, le Haut-commissariat aux affaires franco-américaines voulait s’imposer comme le principal service pouvant engager les États-Unis à un effort de guerre long et conséquent, au détriment des services anciennement en place. La Maison de la Presse, qui venait d’être créée, était marquée par la personnalité très libre de Philippe Berthelot, qui pouvait se heurter aux diplomates alors en place. Enfin, le Haut-commissariat semblait vouloir exercer un monopole sur les événements culturels qui dépendaient naguère des ambassades. Jusserand et Hanotaux, qui étaient d’une génération bien antérieure à celle des Berthelot ou des Tardieu, pouvaient de la sorte paraître hors de mise dans une jeune revue. Leurs deux noms apparaissent cependant ensemble le même mois, en mars 191914. Cette date n’est certainement pas fortuite. Elle correspond au moment où Denys Amiel abandonne la direction de la revue et où Claude Rivière prend la relève. Mais elle coïncide aussi avec la fin de la mission d’André Tardieu à la tête du Haut-commissariat, qui quitte ses fonctions le let avril 1919. Gabriel Hanotaux, qui était pressenti dès 1919 pour être délégué de la SDN (il ne le sera effectivement qu’en 1920), avait désormais toute sa place dans les pages du mensuel. À partir de cette période, Jusserand et Hanotaux font en tout cas régulièrement l’objet d’articles ou de mentions, tous les mois ou tous les deux mois, jusqu’en janvier 1921. La suite de l’année 1921, plus chaotique, est moins riche : les jours de La France étaient comptés sous son nouvel habillage éditorial.
7Il faut noter que Jusserand et Hanotaux s’invitent dans les pages de la revue à un moment de basculement dans les projets français en matière de diplomatie culturelle aux États-Unis. La première équipe de The New France était surtout composée de Français recrutés par la Maison de la Presse ou même par le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, tels Henry Caro-Delvaille15 et beaucoup d’intellectuels à l’oeuvre dans le comité de rédaction. Aucun n’était diplomate de métier, excepté Pierre de Lanux, qui, comme Berthelot, n’était cependant pas lauréat d’un des concours d’entrée au Quai d’Orsay. De plus, au moins jusqu’à l’arrivée de Claude Rivière, la couleur politique de la revue était assez affirmée. Beaucoup de contributeurs étaient proches des partis réunis dans la Fédération des Gauches, qui se disloque précisément en 1919. On peut citer à cet égard l’économiste et démographe Adolphe Landry, député de la Corse et futur ministre de la Marine de janvier 1920 à janvier 1921. En mars 1918, il rédigea un article qui analysait les effets de la guerre sur les politiques économiques dans le monde et sur les futures relations internationales16. Il reliait son analyse aux questions sociales, centrales pour lui, dans une perspective héritée du socialisme. Une partie non négligeable des contributeurs étaient alors d’anciens farouches dreyfusards, comme Henry Caro-Delvaille ou l’écrivain Georges Lecomte. Denys Amiel donnait lui-même le ton dans ses éditoriaux en soulevant le problème de l’industrialisation de la France et du modèle américain. Une question revient alors à moult reprises sous sa plume : comment moderniser les méthodes de travail en France sans que cette modernisation uniformise le savoir-faire français et sans que ce soit dommageable pour les travailleurs et les artisans français17. Pour les auteurs de la revue, la condition sociale de l’artisan, voire de l’artiste, dépendait en effet de la manière dont la « Nouvelle France » émergerait du conflit mondial. Son économie ne pouvait qu’être transformée par le modèle américain, désormais essentiel dans la marche du monde.
8Or cette ligne éditoriale s’infléchit nettement à partir de la direction de Claude Rivière. Les vibrants hommages à Jaurès disparaissent au profit de la relation des agissements du président de la République Paul Deschanel et de ses ministres. L’aspect économique s’estompe au profit de la seule question culturelle, détachée de tout élément économique et social : l’excellence de la littérature, de l’architecture, de la mode, de la musique et de l’art français devient le socle de l’amitié franco-américaine. En un sens, cette excellence culturelle s’offre même comme une des raisons qui justifie les réparations de guerre et le traitement de la paix, après la défaite de l’Allemagne. L’ambassadeur Jusserand et le président du Comité France-Amérique et ancien ministre Gabriel Hanotaux se manifestent dans la revue exactement au moment où il faut cautionner ces idées et surtout les incarner. Il ne s’agit plus désormais de figures d’intellectuels politiquement engagés, de créateurs dont les idées sont spéculatives, mais de figures légitimées par l’État et issues du Quai d’Orsay, qui savent parfaitement mettre en scène une diplomatie plus neutre, assise sur des échanges culturels expurgés du politique et de l’économique. En 1920, une photographie montre ainsi Jusserand qui a reçu sa médaille de grand’croix dans l’ordre de la Légion d’honneur le 6 septembre 1920, renforçant le caractère institutionnel de son action18. S’il est très souvent photographié dans des circonstances de ce type et lors de cérémonies d’inauguration, son image est une démonstration à elle seule de la légitimité de son ambassade dans le domaine culturel. Dans cet ordre d’idées, il est loué pour être à l’origine d’échanges de cadeaux scellant l’amitié franco-américaine. L’affaire de la réplique de la statue de Washington par Houdon, offerte par l’Amérique à la France en 1910 grâce à son entremise, est décrite minutieusement dans un article anonyme19. Il est encore cité pour avoir favorisé l’établissement de l’éditeur Dorbon Aîné à New York ou pour avoir été un des agents de l’Alliance française sur le sol américain20... Jusserand est même présenté comme un des principaux instigateurs de la double exposition de 1919-1920, d’art américain à Paris au musée du Luxembourg, et d’art français au Metropolitan Museum de New York, ce qui est une distorsion de la réalité selon les archives conservées en France et aux États-Unis : ces manifestations furent orchestrées essentiellement par des artistes américains21. Pour finir, il est présenté comme une figure littéraire, qui vient d’achever un ouvrage déterminant, En Amérique, jadis et maintenant, qui avait été publié en 1919 chez Hachette et dont la revue fait longuement l’éloge en juillet de la même année22.
9Pour Hanotaux, les occurrences sont aussi nombreuses, mais beaucoup plus développées que celles qui concernent l’ambassadeur Jusserand. L’importance du Comité France-Amérique est évoquée dans l’éditorial de mars 1919, juste après le départ de Denys Amiel comme pour faire amende honorable et réparer une omission regrettable. Surtout, en mai 1920, Hanotaux publie un article intitulé « The Friendship of France and America », qui ne se présente pas comme un texte de portée générale, mais comme un libelle très polémique, analysant l’actualité politique23. Le Sénat américain venait en effet de refuser de ratifier le traité de Versailles, ce qui signifiait que les États-Unis n’entreraient pas à la SDN. Des critiques s’élèvent alors en Amérique contre la France, et inversement. Hanotaux paraît avoir été appelé à la rescousse pour rappeler les liens entre les « deux grandes nations » et pour écrire un plaidoyer vibrant au sujet des positions françaises sur les réparations, de l’occupation française en Allemagne et de la restitution des « deux provinces » alsacienne et lorraine. Il explique que la France n’est pas paresseuse, qu’elle s’est remise au travail malgré la saignée opérée par les combats et qu’elle remboursera ses dettes, et notamment les sommes prêtées par les États-Unis. C’est à la fois le témoin de la guerre de 1870 qui écrit et le diplomate, qui se présente comme un arbitre apaisant et comme le représentant des organes de l’État français. Quelques pages plus loin, c’est cette fois l’historien qui est mis à l’honneur. Jean Brunhes, géographe et professeur au Collège de France, y présente le premier volume de son Histoire de la Nation française, édité et préfacé par Hanotaux24. L’article est illustré de deux dessins d’Auguste Lepère montrant des paysages vendéens (un hommage discret à Clemenceau ?) et une vue de Notre-Dame de Paris, érigée en symbole de la permanence française. Brunhes focalise son propos sur les particularismes provinciaux de la France. Selon lui, la richesse du pays tient à ce que l’on n’appelait pas encore le patrimoine immatériel, mais que l’on appellera bientôt les arts et traditions populaires : dentelles, cuisine, fromages, vins, architectures vernaculaires... Or toutes ces industries locales permettent à la France de vivre sur une économie rationnelle, car intrinsèquement reliée à la géographie territoriale. Une industrialisation massive, qui ne tiendrait pas compte des particularismes régionaux (sous-entendu comme aux États-Unis), n’est pas compatible avec le caractère national. La conclusion est claire : la France n’a pas besoin du modèle américain, qui serait même délétère dans son cas. Le revirement est d’importance. Du reste The New France est devenue La France, qui reprend de sa superbe sous l’égide de personnalités telles que celles de Jusserand, d’Hanotaux ou de Jean Giraudoux qui prend pied dans la revue en même temps que ses aînés.
Diplomatie culturelle ou défense culturelle ?
10Il y eut certainement une forme de revanche de la part de Jusserand comme de Gabriel Hanotaux dans la reprise en main de la revue. Pour Hanotaux, cette revanche peut du reste se lire en filigrane dans son livre L’œuvre du Comité France-Amérique, publié en 1917, qui semble parfois une réponse à des détracteurs de tous horizons. Dans cet opuscule, il explique de manière très ferme que la réciprocité de services entre les nations du continent américain et la France est l’idée phare du Comité et qu’elle a été mise en œuvre dès sa fondation, en 1909, bien avant le déclenchement de la guerre et la création de multiples services administratifs de propagande25. Hanotaux revient aussi sur l’implantation des succursales du Comité aux États-Unis, très nombreuses et dont l’influence ne se cantonne pas à la ville de New York. La revue placée sous l’égide du Comité fait également l’objet d’un long développement, parfois un peu acrimonieux : l’auteur montre que cette publication a permis de faire connaître la France en Amérique du Nord et du Sud sous tous ses aspects26. Toutefois Hanotaux ne dit rien de la langue de rédaction de sa revue, qui était le français, à l’inverse de The New France, dont l’essentiel était à l’origine rédigé en anglais. Il n’insiste pas sur le fait que la revue du Comité France-Amérique était plutôt destinée à faire connaître le continent américain aux Français et non l’inverse27. Il revendique sa vocation très large, qui embrassait le Canada, les États-Unis et tous les pays d’Amérique latine, alors même que The New France était un périodique uniquement centré sur les relations de la France avec les États-Unis. Pour finir, il insiste sur le bien-fondé de l’orientation de la revue qu’il a fondée, comme si tous les développements économiques, culturels et politiques de The New France étaient hors de propos. Pourtant, il ne se fit pas faute de mobiliser aussi des arguments culturels après qu’il eut réussi, avec d’autres personnalités du Quai d’Orsay, à réinvestir cet organe de presse. Sa façon d’envisager les relations diplomatiques culturelles est néanmoins plus rigide que celles des rédacteurs de The New France : fondées sur des rapports étatiques, elles doivent pour lui établir des liens de réciprocité, mais sans qu’aucun modèle ne soit imposé. Comme Jean Brunhes, il aboutit en quelque sorte à une défense des positions françaises, qui condamne la revue à sa disparition prématurée et engage la diplomatie culturelle de l’entre-deux-guerres dans une autre voie que celle, plus internationaliste, défendue dans les premières années de la revue28.
11La revue The New France tient sans doute une place congrue dans la carrière de Jusserand et d’Hanotaux, mais leur participation révèle néanmoins une conception commune de la diplomatie et des relations internationales au lendemain de la guerre. Ainsi, malgré des origines et des carrières dissemblables, ils se rejoignent sur la nécessité de relations culturelles traditionnelles, encadrées strictement par l’État et par ses commis. L’histoire de The New France est ainsi celle de la récupération d’un organe de presse par les instances les plus anciennes du Quai d’Orsay, dans laquelle Hanotaux et Jusserand deviennent, in extremis, des figures tutélaires.
Notes de bas de page
1 Pour les collections les plus complètes aux États-Unis : University of Illinois at Urbana Champaign, University of Michigan et Harvard University.
2 J. Baillou (dir.), Les Affaires étrangères et le corps diplomatique français, vol. 2, p. 339-344 ; J.-C. Montant, « La propagande extérieure de la France pendant la Première Guerre mondiale : l’exemple de quelques neutres européens ».
3 Notamment avec la mission du Vieux-Colombier en 1917-1918, proposée à Jacques Copeau : voir A. Dubosclard, L’action artistique de la France aux États-Unis, p. 46-52.
4 Le pianiste Alfred Cortot joua un rôle important, de même que le chef d’orchestre Pierre Monteux, qui agirent également dans le cadre de la Maison de la Presse. Sur Cortot, voir F. Anselmini, « Encadrer la participation de la musique et des musiciens français à l’effort de guerre : l’activité institutionnelle du pianiste Alfred Cortot entre 1914 et 1918 ».
5 Sur cette publication, née en 1828 et devenue France-Amériques en 1945, voir A. Krebs et R. de Tobriand, « Le Courrier des États-Unis, journal français de New York (1841-1865) » et A. Grolleau-Fricard, « Le Courrier des États-Unis entre France, États-Unis et Canada (18281851) », qui ne traitent cependant que du xixe siècle.
6 Denys Amiel (ou Amiel-Lapeyre, son premier pseudonyme) fut très célèbre dans l’entre-deux-guerres en France. C. Gouzi, Henry Caro-Delvaille, peintre de la Belle Époque, de Paris à New York, 2016, p. 30 et 219.
7 Élément mentionné par P. de Lanux lui-même dans les renseignements fournis pour obtenir la Légion d’honneur et qui ne se retrouve pas dans d’autres archives : Archives nationales, Base Léonore, notice c-105369, feuillet 9. Dans le feuillet 12, il stipule aussi : « collaboration aux revues françaises et américaines ».
8 C. Gouzi, Henry Caro-Delvaille, peintre de la Belle Époque, de Paris à New York. Caro-Delvaille était l’oncle de Claude Lévi-Strauss, qui eut des fonctions diplomatiques lui-même aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale.
9 A. Dubosclard, L’action artistique de la France aux États-Unis, p. 41-43. La mission Harvard fut dissoute en octobre 1917 et absorbée dans la mission d’information du Haut-commissariat aux Affaires étrangères.
10 Les artistes de la revue exposaient pour beaucoup à la Société nationale des Beaux-Arts à Paris.
11 Edmond Ratisbonne avait dirigé avant 1914 la société Éclair film à Londres pour diffuser les films français en Angleterre. Envoyé à New York en 1916 pour diriger le French Pictonal Service qui dépendait du Haut-commissariat, il était délégué pour les États-Unis de la section photographique et cinématographique de l’année (SPA), qui avait été fondée par l’historien de l’art Pierre Marcel (1878-1953) et était rattachée au sous-secrétariat des Beaux-Arts. Ratisbonne dirigera le French Pictorial Service jusqu’en 1918 : Service Historique de la Défense, Armée de Terre, série 13 N, 1917-1921, Haut-commissariat de la République française aux États-Unis et commissariat général des affaires de guerre franco-américaines, cartons information et presse. Voir aussi A. Dubosclard, « Le cinéma, passeur culturel, agent d’influence de la diplomatie française aux États-Unis dans l’entre-deux-guerres ».
12 Claude Rivière est le pseudonyme d’Alice Beulin. Agrégée de lettres et journaliste, elle travailla avant 1914 pour le quotidien L’Œuvre. De 1919 à 1921, elle dirigea la revue The New France. Par la suite, elle enseigna au Bryn Mawr College, en Pennsylvanie, puis voyagea en Océanie où elle rencontra Victor Segalen. À partir de 1936, elle fut nommée directrice de la radio française de Shanghai. Rapatriée en 1947 en France, elle termina sa carrière comme enseignante au Centre universitaire méditerranéen de Nice.
13 S. Boué, « Jules Jusserand et la propagande française aux États-Unis (1914-1917) », p. 67-76.
14 « The Questionnaire of Two Great Nations », vol. III, n° 1, p. 407-409.
15 C. Gouzi, Henry Caro-Delvaille, peintre de la Belle Époque de Paris à New York, p. 219-224.
16 « International Political Economy After The War », vol. II, n° 1, mars 1918, p. 24-26.
17 Henry Caro-Delvaille écrit par exemple un article sur ce thème : « Art and Industry », vol. II, n° 1, mars 1918, p. 8-10.
18 vol. V, n° 1, p. 28.
19 « The statue of Washington by Houdon », vol. III, n° 1, mars 1919, p. 432-433.
20 vol. III, n° 2, avril 1919, p. 470. Voir aussi les mentions suivantes, toutes louangeuses pour Jusserand : vol. III, n° 3, mai 1919, p. 493 ; vol. III, n° 6, août 1919, p. 625 ; vol. V, n° 2, novembre 1920, p. 83 ; vol. V, n° 4, janvier 1921, p. 211, n° 5, février 1921, p. 222, n° 6, mars 1921, p. 256.
21 C. Gouzi, « Art et diplomatie pendant la guerre de 1914-1918 : le rôle du peintre Henry Caro-Delvaille (1876-1928) aux États-Unis ».
22 vol. III, n° 5, juillet 1919, p. 586.
23 vol. IV, n° 8, mai 1920, p. 375.
24 Jean Brunhes, « The Countenance of France », vol. IV, n° 8, mai 1920, p. 376-378. Le livre fait aussi l’objet d’une analyse par le directeur de l’American Geographical Society, Isaiah Bowman, « Geography in Human Terms », en janvier 1921, p. 173 et 183.
25 G. Hanotaux, L’œuvre du Comité France Amérique, p. 6-10.
26 Ibid., p. 12-13.
27 Ibid., p. 19.
28 Ces deux voies se retrouvent aussi au sein de la SDN : J.-J. Renoliet, « La France et l’organisation de Coopération Intellectuelle de la SDN. Entre unilatéralisme et multilatéralisme, 1919-1932 », p. 239.
Auteur
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Christine Gouzi
Professeure d’histoire de l’art moderne à Sorbonne-Université
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