Les experts français et les Comités d’études d’après-guerre
p. 159-184
Note de l’auteur
« Les archives Charles Benoit et les frontières de l'Après-guerre » a été publié par la Société de Géographie dans son Bulletin de juin 2015, il en était l'introduction. L’extrait de ce texte publié ici renvoie à la publication des archives dans ce même volume de la Société.
Texte intégral
1Les archives n’obéissent jamais... Le fonds « Charles Benoist » (coté M.S. 4543), du nom de l’académicien qui le constitua au bénéfice de l’Institut de France en 1934, n’échappe pas à cette règle que connaissent bien les chercheurs. Qui vient y découvrir les coulisses de la conférence de la paix de 1919, qui pense y retracer les différentes pistes qu’emprunte la prise de décision diplomatique, se retrouve avec un objet plus insolite et encore plus vaste : une sorte de laboratoire catalysant les transitions du système international, un champ de forces où se précipitent deux époques, deux Europe.
La création du comité d’études
2Dès le printemps 1915, le Président Poincaré suggère au député de la Seine (Fédération Républicaine) Charles Benoist d’« entreprendre une série d’études en vue de déterminer, d’après les données de la géographie et les leçons de l’histoire, les bases du futur traité de paix2 ». Né en 1861, Charles Benoist écrit dans la presse parisienne depuis les années 1880 (La Revue des deux mondes, Le Temps, La Revue bleue) et a obtenu en 1895, la chaire d’histoire constitutionnelle de l’Europe à l’École libre des sciences politiques. Député centre-droit de Paris depuis 1902, il est entré à l’Académie des sciences morales et politiques en 19083. Face à la proposition de Poincaré, l’ampleur de la tâche et les absolues incertitudes du front à cette date ont raison de la motivation du député, malgré les inquiétudes provoquées en France par la publication dans l’ouvrage Mitteleuropa par Friedrich Naumann, d’un projet d’Europe centrale sous domination allemande et autrichienne. De nouveau, Charles Benoist est relancé sur ce projet par le président du Conseil et ministre des Affaires étrangères Aristide Briand en janvier 1917, alors que l’hypothèse de la victoire paraît moins hasardeuse. Loin de l’image de conciliateur crédule que lui prêtent ceux qui oublient qu’il fut à la tête d’un gouvernement de guerre, Briand exhorte Benoist de mettre rapidement sur pied une commission chargée de réfléchir aux buts de guerre : « L’heure de la paix arriverait et on n’aurait rien préparé4. » Le ministère Briand est alors lancé dans une « clarification » des objectifs français – comme l’illustrent les missions de Gaston Doumergue à Petrograd et Paul Cambon à Londres – selon deux directions principales : une liberté d’action totale quant à la frontière nord-est, et une occupation de la Rhénanie susceptible de fournir des « garanties sérieuses » de sécurité5. Ces discussions engagées depuis l’été 1916 aux plus hauts échelons du gouvernement français et de l’état-major, s’accompagnent de réflexions sur la possibilité d’un rapprochement avec l’Autriche-Hongrie pour faire levier sur l’Allemagne, voire signer une paix séparée. Dès lors, la création du Comité d’études, née d’une initiative de l’exécutif, est appelée à refléter toutes les incertitudes à court terme de la période, au-delà de l’hypothèse de départ qui est bien celle d’une « victoire complète6 » : que faire de la Double-Monarchie ? Quelle place accorder au principe des nationalités ? Missionnées pour échanger sur les futures négociations de paix, les personnalités choisies par Charles Benoist vont se réunir en fonction du calendrier universitaire une fois par semaine en Sorbonne ou à l’École normale supérieure, entre le 28 février 1917 et le 2 juin 1919, pour quarante-sept séances : les procès-verbaux internes rédigés à partir de notes prises durant les réunions du Comité qui n’a pas d’archives propres, constituent les archives ici reproduites7. Les raisons pour lesquelles les réunions n’ont pas lieu dans un service dédié, tiennent d’abord à la pauvreté des moyens engagés. Le Quai d’Orsay n’investit pas encore dans ce que l’on appellera plus tard le soft power : pour s'en convaincre, il n’est que de comparer avec l’immense machine mise en branle au même moment par les Américains, ou même les Britanniques dont l’organisme équivalent est coordonné directement par l’Amirauté8. Pourtant, au départ, ces trois structures alliées ont un même objectif : réfléchir aux conditions de paix pour conseiller le gouvernement. Mais à l’arrivée, la comparaison des organisations fait passer le Comité aux yeux des Américains pour un séminaire confidentiel9. Il est également permis de penser que dans un premier temps, les réunions dans la salle des Cartes de la Sorbonne offre aux membres du Comité une Thébaïde qui les maintient à distance du pouvoir, un de leurs soucis premiers d’après les mémoires de Charles Benoist.
Rechercher des solutions
3Dès la séance inaugurale, la méthode à appliquer est arrêtée, et l’objectif général inscrit au procès-verbal : il s’agira moins de trouver des solutions que de pointer les problèmes. En effet, les puissances de la Triple Entente se sont engagées depuis le 5 septembre 1914, à ne pas « poser de conditions de paix sans accord préalable avec chacun des autres alliés10 », d’où le souci récurrent dans les débats de déminer les éventuelles zones de conflits au sein de l'alliance. Ici, les connaissances géographiques, historiques, philologiques, en un mot scientifiques, permettent à fois de repérer les difficultés et de les éclairer, sans jamais se substituer aux décisionnaires politiques. La liste et l’ordre des dossiers à étudier ont été arrêtés au préalable – ils commencent d’ailleurs à être distribués à la première réunion – même si d’autres études dont la nécessité apparaît au fil des débats, viendront s’ajouter par la suite : tel aspect va commander de se pencher sur la géologie, la vie politique ou l’industrie textile. Ces travaux doivent ensuite être distribués aux membres du Comité, puis discutés en séance. Une fois amendés par les délibérations, les rapports sont envoyés à l’exécutif pour relecture ; mais d’après Benoist, seul Poincaré s’intéressait véritablement aux travaux que ni Briand ni ses successeurs n’auraient jamais ouverts. Enfin, les études peuvent être imprimées11. Le résultat prendra donc la forme de mémoires et d’atlas censés être distribués à 500 exemplaires par le Quai d’Orsay. Cependant, les membres du Comité n’ont de cesse de déplorer l’exécrable diffusion de leurs travaux qu’il semble difficile de se procurer : Jules Cambon doit les emprunter à son ambassadeur de frère, le général Mangin doit s’en faire expédier un exemplaire en Rhénanie par le député Benoist lui-même. Au-delà de la destination de travaux qui peinent à être transmis, c’est plus largement la raison d’être du Comité et donc sa fonction qui pose ici question, nous y reviendrons. Mais cette obstruction interroge également le but de ces volumes. Les comités équivalents dont se sont dotés les gouvernements britannique et américain n’ont pas donné lieu à des ouvrages : pourquoi dans le cas français prévoir la diffusion imprimée de synthèses qui se veulent confidentielles ? Ainsi, lorsque la commission des buts de guerre de l’Amirauté anglaise demande à échanger ses analyses avec le Comité, la réponse plus que récalcitrante se réfugie derrière « les hautes autorités qui […] paraissent avoir seules qualité pour communiquer nos rapports ». Il faut dire que le Comité se montre volontiers méfiant à l’égard de ses homologues alliés, y compris et même surtout après le voyage de Martonne aux États-Unis en octobre 1918 (il s’y était déjà rendu de septembre 1916 à janvier 1917). Parmi les 150 journalistes et universitaires se réunissant à New York à partir de l’automne 1917, pour assembler des informations destinées à préparer les conditions de paix, le géographe français croit déceler l’influence du lobby germano-américain par l’intermédiaire de son secrétaire Walter Lippmann (il sera par la suite remplacé par Isaïah Bowman). Et l’Inquiry est en communication permanente avec le Président Wilson à travers son conseiller personnel, le colonel Edward M. House. Rien de tel dans le cas français. Notons cependant que Martonne fera taire ses méfiances, jugeant par la suite que les positions américaine et française se sont rejointes, lui-même étant en très bons termes avec les géographes américains.
4Dans ces archives sont donc retranscrits les débats entre les membres présents, débats extrêmement resserrés puisque les séances durent en moyenne une heure et quart : l’essentiel du travail est effectué en amont, durant la rédaction des rapports par les spécialistes sollicités ; nous avons ici accès à la synthèse de leurs réflexions – ce dont il faut se féliciter car certains rédigent ni plus ni moins qu’une petite thèse – et de leurs échanges de vues sur des dossiers techniques. C’est donc à plus d’un titre un document précieux. Charles Benoist qui a obtenu carte blanche quant à la constitution du Comité a pris grand soin de réunir d’éminents membres de la communauté scientifique et académique française, permettant une approche la plus positiviste possible. Car le député s’honore de fournir un travail scientifique, d’où sa défiance à l’égard de la sphère politicienne et son souci jalousement défendu d’une indépendance absolue à l’égard du pouvoir. Cet aspect lui est si sensible que la liste préalable des participants ne contient aucun nom de militaire : les considérations stratégiques ne semblent pas, au départ, faire partie des aspects fondamentaux à prendre en compte dans l’étude des frontières. Mais dès la première séance, le général Bourgeois rejoint le groupe, mettant ainsi à sa disposition le fonds du Service géographique de l’Armée12 : en janvier 1915 déjà, celui-ci y avait réuni une « Commission de géographie » en liaison avec le 2e Bureau (Section des Notices) où l’on retrouvait Vidal de La Blache, Martonne, Gallois et Demangeon, c’est-à-dire une bonne partie de l’équipe éditoriale parisienne des Annales de Géographie13. Dans le cadre de cette Commission, ils avaient travaillé à l’actualisation des données sur la frontière occidentale de l’Allemagne, puis à la constitution d’un corpus statistique sur les Pays-Bas, certains réseaux fluviaux ou encore les Dardanelles. Si ces notices étaient avant tout commandées par les besoins urgents de planification de l’état-major, et donc étaient par nature bien différentes de ce qui se fera au sein du Comité, nul doute qu’il s’agit là de connaissances qui y seront réinvesties : les études ne seront pas élaborées ex nihilo.
5Pas de diplomate non plus au Comité : de nouveau ce soin quasi paranoïaque d’empêcher tout parasitage officiel. En revanche, le recrutement effectué par Charles Benoist, en cercles à partir de son carnet d’adresses, offre un bel aperçu du paysage intellectuel, scientifique et académique français du début du xxe siècle. Comme il a procédé par réseaux, l’Académie des sciences morales et politiques ainsi que l’École libre des sciences politiques sont particulièrement représentées. À l’arrivée, les historiens et géographes sont majoritaires parmi la trentaine de membres, tous enseignants du secondaire et du supérieur à l’exception du général. Abordé sous l’angle de la prosopographie, le Comité d’études offre un instantané des réseaux intellectuels et universitaires français de l’époque. La sur-représentation du corps enseignant, du secondaire au supérieur – avec notamment 21 Normaliens sur 34 membres – est une trace de la mission sacrée d’enseignement que s’est donné la Troisième République. On note également que la sphère parisienne dont est issue l’écrasante majorité des participants, constitue un pôle d’excellence scientifique, avec en première ligne la Sorbonne. Ce profil de départ, imprimé par les choix de Charles Benoist, est ensuite creusé par un système de cooptation. Au fur et à mesure des séances, les professeurs de l’ENS ou de la Sorbonne font entrer leurs anciens élèves lesquels à leur tour… C’est ainsi que Vidal recrute Martonne qui appelle Hautecoeur et Chabot. En faisant appel tant à la réflexion sédimentée des grands maîtres qu’à l’œil neuf de leurs disciples, Charles Benoist réunit un Comité extrêmement homogène. Ce sont donc parmi les plus grands savants humanistes qui sont présents à ces réunions. Le premier membre vers lequel se tourne Benoist pour présider le futur Comité n’est rien moins que « l’instituteur national » (Pierre Nora), celui dont le manuel d’histoire de France constitue « l’évangile de la République » : Ernest Lavisse, qui dirige l’École normale supérieure depuis 1904. Comme le note Benoist, sa présence est autant dictée par son immense surface scientifique que par sa non moins large autorité publique dont témoignent les portefeuilles ministériels qu’il a déclinés. Le choix d’un historien comme président, et d’un géographe, Vidal de La Blache, comme vice-président, illustre la forte proximité de l’école française de géographie avec la science historique. Vidal est ainsi agrégé d’histoire (cacique de la promotion 1866), et c’est lui qui a donné à la géographie son existence propre en France : alors que la pauvreté de cette discipline est identifiée comme une des causes intellectuelles de la défaite française face à la Prusse, Vidal décide d’enseigner à la faculté de Nancy la géographie de l’Europe à partir de 1872. Nommé à la chaire de géographie de la Sorbonne en 1898 après avoir enseigné dix-sept ans à l’École normale, il entre à l’Académie des sciences morales et politiques en 1906. Dans La France de l’Est publié en 1917, Vidal a déjà expérimenté la méthode qui sera celle imprimée aux travaux du Comité, croisant l’histoire, la géographie physique et humaine, fondant l’approche régionale sur une analyse des communications transfrontalières, des flux humains et économiques : il s'agit d'une démarche que Lucien Febvre nommera « possibiliste », qui exploite les données du milieu naturel en incluant l’étude des modes de vie et des mentalités. À partir de 1917, le Comité profite ainsi de la récente professionnalisation de la géographie – par ailleurs un phénomène international – ainsi que de « la formation d’écoles nationales conscientes d’elles-mêmes et bien distinctes, homogènes dans leurs pratiques, leurs institutions et leur pensée14 ». Il accompagne également l’inscription des intellectuels et universitaires dans la culture de guerre, et leur participation à celle-ci : Vidal de La Blache a déjà publié dans L’Information du 16 décembre 1914 – un quotidien où écrit également Charles Benoist ‒ un article retraçant les conséquences du traité de Francfort de 1871 sur l’Alsace-Lorraine et les enjeux français sur le Rhin. Que ce soit au front où est fauchée la génération montante ou dans le cadre du Service Géographique de l’Armée, les géographes sont donc bel et bien mobilisés. À ce titre, le travail effectué dans la salle des Cartes de la Sorbonne est aussi une forme d’engagement posant la question d’une « géographie de temps de guerre », où l’homme de sciences est sommé par les autorités gouvernementales de se faire « prescripteur de “géographie applicable” ».
Un idéal d’impartialité
6Cette unité scientifique transgénérationnelle nourrit aussi chez le député le rêve de l’objectivité, ce dont se réclament par ailleurs tous les membres du Comité. Ils revendiquent ainsi à plusieurs reprises d’avoir cherché leurs informations jusque dans le camp de la Triple Alliance, pour prouver l’impartialité de leur enquête : en Macédoine rapporte Émile Haumant par exemple, « le ralliement à la Serbie s’était fait en 1913 sans difficulté, d’après le témoignage d’un Russe favorable aux Bulgares ». De la même façon, lorsqu’un Polonais propose de collaborer sur les questions touchant la Pologne en juillet 1918, le Comité refuse, arguant de son souci d’objectivité. Bien entendu, un tel idéal reste absolument inaccessible, et il faut d’ailleurs rappeler qu’à l’Institut de France, quatorze correspondants ou associés allemands et un Autrichien ‒ sur quarante, on est donc loin d’une exclusion systématique ‒ virent leur élection annulée au tournant de 1914-1915, parce qu’ils avaient signé le « Manifeste des intellectuels » allemand d’octobre 191415. Les positions défendues dans les rapports écrits comme les discussions révèlent fatalement, en plus de partis pris plus ou moins conscients, le reflet de valeurs, de normes culturelles et sociales, de cadres imposés par l’époque comme par ses propres catégories d’entendement, connaissances et clichés. C’est ainsi qu’au détour des délibérations, on peut lire que le slovaque est un dialecte tchèque, que « pendant tout le moyen-âge, les Lithuaniens demeurent des barbares », que les Albanais ont « une vie arriérée ». D’une façon générale d’ailleurs, la cause albanaise, en litige avec les frontières grecques, est hachée menue au nom de la civilisation. Émile Haumant, dont il était question un peu plus haut, a soutenu en 1893, une thèse sur la catastrophe que constitua pour les Slaves l’installation des Hongrois dans le bassin du Danube : il est loin d’être impartial. Ernest Denis a fondé l’Institut d’études slaves en 1916, avec l’arrière-pensée éminemment politique de favoriser l’alliance franco-slave en général, et l’indépendance tchécoslovaque en particulier. Paul Verrier qui rédige le mémoire sur le Schleswig qu’il exposera également devant le sous-directeur Europe du Quai d’Orsay, Jules Laroche, sera soupçonné par Tardieu d’être le porte-parole du gouvernement danois dans cette question. Et que penser du tableau cauchemardesque que certains dressent de la « question juive » en Pologne et Ukraine ? : « Les Juifs établis depuis longtemps dans ces pays y forment une masse considérable (près de 1/7 de la population) accrue par l’afflux des Juifs russes, misérables, fanatiques et ignorant le polonais, qui rendent l’assimilation d’autant plus difficile » dépeint Ernest Denis à l’aide de chiffres qu’il faudrait retoucher (sur 27 millions de Polonais, les Juifs constituent 10 % de la population, derrière les 14 % de la minorité ukrainienne). De même, le yiddish est assimilé à la propagation de l’influence allemande par le professeur au Collège de France Antoine Meillet et le directeur de l’Institut des langues orientales Paul Boyer, ce dernier usant d’un champ lexical particulièrement alarmiste dans son exposition du dossier juif (« dangereux » deux fois, « détestable16 »). Quant aux Bulgares alliés de la Triple Alliance, ils souffrent d’incarner aux yeux de Français les stéréotypes forgés sur l’ennemi héréditaire : « M. Fallex reconnaît dans les qualités des Bulgares celles des Allemands : discipline, organisation matérielle, force. »
7Charles Benoist l’établit finalement lui-même dans ses Mémoires comme une donnée de départ : à chacun sa marotte, qui la Tchécoslovaquie, qui la Roumanie, qui les Détroits17. Durant la guerre, Martonne et Lavisse publient de nombreux articles en faveur de la Roumanie dans la presse française. L’historien Ernest Denis, normalien, agrégé et engagé volontaire dans la guerre franco-prussienne, incarne la figure même de l’intellectuel patriote. Ses prises de position ultra-républicaines, et ce que certains perçoivent comme une monomanie tchèque, lui ont fermé les portes de l’Institut, mais c’est alors le meilleur spécialiste en France de l’histoire des Slaves et de la Bohême. Inévitablement, les membres du Comité abordent les questions d’Europe centre-orientale en ayant intériorisé les tendances de leur milieu intellectuel. À l’École libre des sciences politiques où enseignent certains d’entre eux, la ligne établie par Albert Sorel, Anatole Leroy-Baulieu et leurs confrères à l’égard de la « question d’Autriche » prône certes une sympathie pour les nationalités, mais avant tout un attachement fondamental au pivot européen que constitue la Double-Monarchie18. De cet austro-slavisme, mission dévolue à une Autriche démocratisée et fédérale, le Comité est donc en partie dépositaire en 1917, ce qui rend sa position bien plus complexe qu’une simple acculturation aux aspirations slaves et roumaines.
Le laboratoire d’une nouvelle diplomatie
8Le Comité d’études est un laboratoire, écrivions-nous. Et de fait, nombre des échanges retranscrits ici tracent des allers-retours entre l’ancien monde de 1914, et le nouveau qui s’ébauche alors. Les débats sont d’abord empreints de l’héritage du Concert européen hérité de la période précédente. À l’origine des réflexions françaises sur les traités de paix, ici comme dans les cercles officiels, se retrouve tout le substrat juridique ayant contribué à former l’équilibre organique et mécanique de l’ancien système international19. Il est à ce titre éclairant de souligner que dans son récit de la création du Comité, Charles Benoist fait référence aux traités de 1648, admirant dans cette œuvre pionnière la façon dont les négociateurs avaient su anticiper les questions. Si l’on parle de « Paix de Westphalie » comme on dira « Europe de Versailles », c’est bien parce que ces traités du xviie siècle ont ébauché le jus publicum Europae, le « système juridique international européen reposant sur le principe du respect des traité et la notion d’équilibre20 ». Cet ensemble de pratiques juridiques et diplomatiques se croisent ici dans les projections de l’Europe d’après-guerre, sur laquelle nos spécialistes sont appelés à anticiper à leur tour. C’est ainsi, par exemple, que la proposition faite par le Comité d’un contrôle européen des fleuves et des détroits, constitue une survivance du Concert européen et une leçon tirée des expériences tentées au xixe siècle pour le Danube et le Rhin : au plan juridique, la navigation sur le Rhin a un statut théoriquement international depuis le Congrès de Vienne qui a garanti la liberté de navigation depuis Bâle jusqu’à la pleine mer à tous les pavillons21 ; concernant le Bas-Danube, en revanche, un véritable statut international a été institué par le traité de Paris de 1856. Sans reproduire les erreurs de la commission rhénane qui n’a été qu’un « Office de Statistiques », Martonne recommande en 1917, de créer « une Commission internationale permanente ayant les mêmes pouvoirs que la Commission danubienne sur tous les fleuves internationaux européens : Rhin, Danube, Vistule, Elbe ». En effet rappelle-t-il, « le Rhin est le fleuve international par excellence. Nous avons intérêt d’ailleurs à ce que le cercle des intéressés soit élargi pour ne pas nous trouver en face d’une coalition de riverains germaniques et pouvoir assurer à Strasbourg la situation à laquelle il a droit ». Les survivances du Concert européen sont donc nombreuses dans les formules proposées durant les échanges.
9Mais ces séances courant sur la période 1917-1919, elles cristallisent également une période de transition, et par bien des aspects illustrent l’irruption de la « New Diplomacy » défendue par la Maison-Blanche. À de nombreuses reprises, les travaux du Comité prennent acte de la révolution diplomatique en cours, ne serait-ce que pour exprimer sa méfiance à l’égard du projet de société internationale démocratisée : « Ce serait une illusion de croire que les démocraties ne peuvent pas être entraînées par les courants qui mènent à la guerre. Sans doute il y aura des ententes pour la paix, mais il est prudent de ne pas trop compter sur la gendarmerie internationale » avertit le géographe Lucien Gallois. Mais cette prise en compte des nouveaux principes se fait également sur un mode plus positif : il faut « une nouvelle méthode » déclare l’historien Charles Seignobos, « en fait, la vieille diplomatie est usée, mais la nouvelle n’existe pas ». Une seule solution donc, le compromis entre l’une et l’autre, à l’image de la combinaison suggérée pour les détroits : une commission internationale en droite ligne de la période précédente comme nous l’avons vu, mais assortie d’une armée internationale, projet où se distingue une certaine conception française de ce que devrait être une autorité supranationale type SDN. Au-delà de l’architecture de la future sécurité collective, c’est la question du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes qui se pose avec acuité aux membres du Comité. Là aussi, l’arbitrage entre l’autodétermination nationale et d’autres principes davantage ancrés dans la tradition européenne s’avère indispensable, comme ce sera le cas durant la conférence de la paix et jusqu’au cœur des traités qui en seront issus.
10À plus d’un titre, le Comité est donc un laboratoire de la nouvelle diplomatie et des compromis nécessaires dans les négociations à venir entre les quatre Grands de la conférence de Paris de 1919. Mais il préfigure également un bouleversement dont le Quai d’Orsay n’a pas encore pris la pleine mesure, qui est l’avènement de l’âge des experts. Ce rassemblement de spécialistes sollicités pour discuter des négociations de paix, témoigne en effet du renouvellement de la pratique diplomatique et de sa fonction, en rendant compte de la nécessité d’aptitudes techniques en renfort des compétences propres aux diplomates22. La première mondialisation s’est accompagnée de l’essor des négociations économiques et du multilatéralisme, et la figure de l’expert est appelée à s’imposer dans les conférences des années vingt où ces aspects vont s’avérer fondamentaux. Comme l’a écrit l’historien Stanislas Jeannesson : « il faut tenir compte des évolutions qui s’inscrivent dans la longue durée, qui affectent en profondeur le métier de diplomate, la manière de concevoir les relations internationales », regardant notamment « l’extension du champ diplomatique à des domaines de plus en plus spécialisés23 ». Nos historiens, géographes et linguistes sont réunis parce que des questions extrêmement techniques appellent l’éclairage de spécialistes, comme ce sera ensuite le cas à la SDN ou dans les conférences multilatérales par exemple.
11Dès lors, entre ancienne et nouvelle diplomaties, entre expertise reconnue mais officieuse, quelles considérations ont été prises en compte par le Comité d’après les archives qu’il nous a laissées ?
12Georges-Henri Soutou parle des buts « structurels »24 pour désigner les pré-requis de toute paix aux yeux du gouvernement français, ces principes fixés dès août 1914 en héritage de toute une réflexion issue des bouleversements du xixe siècle, et sur lesquels les différents épisodes de la guerre n’ont que peu d’impact. Parmi ces fondamentaux, le souci d’une progression de l’idéologie républicaine sous ses différents avatars que sont les notions de liberté, justice et droit, tient une place prépondérante. Or le lecteur constate l’influence de ces valeurs sur de nombreuses discussions du Comité. C’est d’abord l’intérêt nouveau montré pour « l’état d’esprit » des populations dans le bassin de la Sarre selon « [les] différentes régions et surtout [les] différentes classes » ; c’est aussi l’attention portée à « l’histoire du sentiment français en Alsace », à « l’Opinion publique dans les pays rhénans » ou encore à la vie des partis politiques en Pologne. Empressons-nous de préciser qu’ici l’étude de « l’opinion publique » se résume en fait à répertorier, avec droit d’inventaire tacite, les manifestations francophiles et libérales de diverses natures dues aux institutions ‒ frappe de médailles, cession de terrain ‒ et aux élites ‒ écrits d’un régisseur des douanes, ou d’un Baron « ancien diplomate ». L’enjeu est ici de taille car, répète-t-on à l’envi, ce qui a démarré en 1914 n’est ni plus ni moins qu’une lutte de la Civilisation ‒ les Droits de l’Homme incarnés par la France – contre la barbarie – la Kultur germanique. Cette vision très « IIIe République » (G.-H. Soutou), est relayée par les membres du Comité comme elle l’est d’ailleurs par l’Institut, puisque Henri Bergson lui-même a participé à cette légitimation intellectuelle de la guerre. C’est ainsi que la lecture idéologique de la guerre franco-allemande identifie l’autoritarisme ou les reliquats d’Ancien-Régime à l’influence de Berlin, et les aspirations républicaines à la francophilie. Dans cet ordre d’idées, les débats sur le cas luxembourgeois sont particulièrement édifiants, qui assimilent la grande-duchesse Adélaïde de Nassau « Allemande et non Luxembourgeoise » au militarisme prussien, et les aspirations démocratiques de la population à des manifestations pro-françaises. Le Comité franco-luxembourgeois en faveur de la République fondé à Paris en 1917, et auquel participent des parlementaires français, reprend trait pour trait ce discours qui est cité lors de la séance du 12 novembre 1917 : « toute neutralité luxembourgeoise sera impossible entre les barbares et les civilisés, entre l’Allemagne et la France ou les autres nations alliées. » La grille de lecture idéologique est également appliquée à l’analyse des différents foyers d’opinion sarrois. « Les grands magnats de l’industrie, les Stumm, les Röchling, les Böcking, sont pangermanistes », rappelle Lucien Gallois, ce qui ne saurait être le cas du peuple : « Qu’on se représente ce pays privé de son armature de fonctionnaires prussiens, coupé des régions d’où il reçoit son mot d’ordre, il ira tout naturellement du côté où seront ses intérêts… » Comprendre du côté de la IIIe République ; d’ailleurs, le mineur sarrois « sait qu’on est traité beaucoup plus paternellement dans les mines lorraines ». Ce postulat d’une « guerre pour la civilisation » jette un pont entre la période révolutionnaire et la première guerre totale de l’ère industrielle : de là à justifier de renouer avec les annexions de 1792, il n’y a plus qu’un pas à franchir, qui ne l’est pas systématiquement. Enfin, ce postulat est fortement teinté d’un darwinisme social auquel nos intellectuels n’ont pas non plus échappé : avec l’Allemagne, la France est engagée dans une lutte à mort, « nous aurons tout ou rien ».
13Dès le départ, la grande question ‒ » la première à étudier » annonce Lavisse ‒ est posée par la rive gauche du Rhin qui occupe les quinze séances de l’année 1917. La vision préalable très franco-allemande du conflit en cours, que la bataille de Verdun vient récemment de renforcer, est ici confirmée : « toute la guerre a reposé sur [la France] pendant deux ans » estime-t-on, la frontière du nord-est constitue dès lors légitimement une priorité des buts de guerre français. Dans la boîte de Pandore que constituent les questions inhérentes au sort de l’Allemagne, nombreuses sont les considérations structurelles définies un peu plus haut. Comment en serait-il autrement alors que la réflexion à ce sujet a commencé quasiment dès 187125 ? C’est le cas par exemple de la question de l’unité allemande, de nouveau posée en 1916-1917 par la haute-administration française à la recherche de failles juridiques permettant de remettre en cause l’existence de l’Allemagne issue de la guerre de 70. Si les membres du Comité débattent également de l’éventualité d’une division territoriale- il s’agit que le Reich ne bénéficie pas de l’éventuel effondrement de l’Autriche-Hongrie-, la controverse sur la solidité de l’unité allemande a été largement entamée à la fin du xixe siècle : pour certains observateurs, la persistance de particularismes dissolvants, en particulier dans la « ceinture » des États catholiques, était indéniable, et seule la présence de Bismarck avait permis de camoufler quelque peu cet état de fait ; d’autres, plus nombreux, insistaient sur l’efficacité de l’entreprise prussienne d’unification – voire d’acculturation- des différentes parties du Reich. La division de l’empire allemand n’était pas un thème rare dans les colonnes de la presse nationaliste ou même modérée, et de ce point de vue, le Comité nous éclaire une fois de plus sur les idées de « l’opinion informée » à ce sujet26. Au fil des échanges du Comité, les termes sont malgré tout renouvelés, intégrant l’enjeu idéologique : la décentralisation de l’Allemagne irait de pair avec sa démocratisation. Cependant, la fin pure et simple de l’unité allemande n’est pas sérieusement envisagée par nos experts qui s’en tiennent à des propositions intermédiaires ou partielles. Ce serait l’occupation de la Sarre suivie d’un référendum, ou plus largement l’occupation des régions occidentales, présentée par Martonne comme une sorte de cellule de dégrisement, le temps que s’évaporent les fumées nationalistes. De ce point de vue, il est frappant que l’occupation prônée ici par les géographes revient déjà à une stratégie globale – que définira la conférence de Yalta – de démilitarisation et de « déprussification » : la présence de troupes alliées devrait permettre à la population de « perdre son esprit militariste », et même, à l’occasion, « il n’est pas impossible que les populations rhénanes perdent le gout du régime prussien ».
14Enfin, les considérations économiques, et notamment le manque de houille français, pèsent structurellement sur le dossier allemand depuis le début de la guerre27. La puissance sidérurgique de l’Allemagne (qui a produit en 1913 le quart de l’acier mondial) a nourri non seulement la forte fascination-répulsion des observateurs français de l’avant-guerre28, mais aussi, plus prosaïquement, la puissance de feu de l’armée impériale à partir de 1914. Aux yeux du gouvernement français, l’objectif est fermement établi depuis 1916 : la victoire militaire doit déboucher sur une suprématie économique vis-à-vis de l’Allemagne avec comme leviers principaux, le charbon et le coke29. Les experts sont parfaitement conscients de ce que, pour la production de fonte et d’acier, le charbon à coke de la Ruhr et la minette (minerai de fer) de Lorraine et du Luxembourg ont fourni des matières premières exceptionnelles. Le Comité témoigne donc de ce refus de toute dépendance à l’égard du potentiel industriel allemand, surtout à l’ère de la guerre industrielle. Un tableau extrêmement alarmant de la situation française à cet égard, est dressé par les géographes dès la 2e séance puis à nouveau deux mois plus tard, tandis que le militaire vient évidemment en renfort sur ce point : « Le bassin de Briey et le bassin de la Sarre sont l’équivalent de positions stratégiques » confirme le général Bourgeois, « nous avons le devoir de garantir notre pays contre de nouvelles épreuves ». Cette dangereuse concurrence entre les métallurgies mosellane, sarroise et rhénane qui remonte à 1814, commande « l’annexion du bassin de la Sarre, justifiée par les arguments historiques […], et qui nous apporterait 15 à 17 millions de tonnes de houille ». Pour justifier cette annexion, plusieurs arguments sont suggérés. Juridique : n’y aurait-il pas « prescription » du retour de la Sarre à l’Allemagne en 1815 ? Politique : « la défaite allemande n’amènerait-elle pas un revirement dans les esprits ? » Stratégique : ne s’agit-il pas d’une « zone d’influence », de celles « nécessaires pour se défendre contre une attaque future » ? Toujours est-il que dans le bilan préoccupant que dressent ces experts du rapport de forces entre la France et l’Allemagne dans le domaine métallurgique, se retrouvent nombre de menaces contre lesquelles le projet sidérurgique français sera conçu par l’exécutif, et de fait, des dispositions préconisées par le Comité se retrouveront dans l’article 270 du traité de Versailles30. L’objectif de ce projet est d’inverser le rapport de forces, c’est-à-dire d’amputer le potentiel sidérurgique allemand tout en garantissant la sécurité industrielle de la France. Privée de la Lorraine, du bassin de la Sarre et du Luxembourg qui a mis fin à l’union économique, l’Allemagne perd 80 % de son minerai de fer, et entre 30 et 40 % de sa capacité à produire de l’acier et de la fonte, puisque près des gisements se sont implantés les outils de production (hauts-fourneaux, laminoirs)31. Ainsi privée du fer lorrain, l’Allemagne serait forcée de s’en procurer en l’échangeant contre son coke dont la sidérurgie française a justement un besoin impérieux.
15À côté de ces buts structurels, se trouvent un certain nombre de buts « évolutifs », imposés par les transformations du système international et réagissant à ses différents développements. Parmi ceux-ci, le principe des nationalités occupe une place de premier plan, entendu alors comme la contestation radicale des États multinationaux, contestation reposant sur une légitimité historique et dynastique au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (légitimité nationale et démocratique). En effet, les minorités nationales qui avaient été délaissées par le Congrès de Vienne, se sont imposées comme un sujet majeur tout au long du xixe siècle, transformant les enjeux européens contraints de se reconfigurer pour une large part autour de la « question des nationalités32 ». Après avoir débouché sur les unités italienne et allemande, après avoir accompagné la libération progressive des Balkans au fur et à mesure que reculait l’empire ottoman, la cause des nationalités ne peut plus être ignorée en ce début du xxe siècle. Mais malgré la doxa érigée à la fin du siècle précédent de « l’oppression millénaire » soufferte par les peuples d’Europe centre-orientale, l’émancipation des nationalités ne s’était faite avant-guerre que dans le cadre strict du Concert Européen, c’est-à-dire dans le souci prioritaire de l’équilibre entre les grandes puissances, et dans le respect des valeurs communes, dont la souveraineté du pouvoir légitime, qu’elles défendaient. Durant la première phase de la guerre, le principe des nationalités se pose « à peu près exclusivement du point de vue de l’équilibre européen et des intérêts français : il n’y avait pas du tout de soutien systématique et généralisé aux nationalités d’Europe centrale et orientale »33. Pour notre Comité comme pour les gouvernements alliés, l’année 1917 suivie des armistices signés par l’Allemagne au printemps 1918 et de l’effondrement annoncé de Vienne, sont autant d’étapes qui clarifient la situation : le pivot austro-hongrois a disparu, il ne peut non plus être question d’un retour au Concert européen, le principe des nationalités devient donc un enjeu central de la Grande Guerre. Les différents éléments que recouvre ce principe n’en demeurent pas moins encore flous. On sait qu’il plonge ses racines dans deux mouvements qui se sont pourtant développés en réaction l’un de l’autre : la Révolution française dont il a retenu la notion de souveraineté nationale, et le romantisme qui lui a donné sa définition linguistique et culturelle des peuples. À partir de là, il est supposé faire coïncider la nation et l’État, les frontières et la nationalité. L’idée est en partie reprise par le président Wilson lequel, dans son programme en Quatorze points énoncé le 8 janvier 1918, recommande que l’on prenne en compte les « lignes de démarcation claires » entre les nationalités afin que « toutes les aspirations nationales bien définies [reçoivent] la satisfaction la plus complète qui puisse être accordée ». Et de fait, la future conférence de la paix de janvier 1919, sera toute entière placée sous le signe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, reconnu par les négociateurs ainsi liés juridiquement. Mais pour organiser des États qui relèvent – dans la mesure du possible commence-t-on à comprendre ‒ de la volonté nationale, un certain nombre de déterminants restent finalement à l’appréciation des grandes puissances, ce dont notre Comité prend la mesure dès 1917. Le premier critère à définir, c’est précisément de savoir quels peuples sont éligibles au droit à l’auto-détermination nationale. Or la notion de « grande nationalité », rappelle Georges-Henri Soutou, a permis dès le Second Empire de sélectionner explicitement « de grands groupes historiques […] reposant sur une “volonté générale” très construite34 ». Le ticket d’entrée semble donc être une histoire pluri-centenaire et un passé étatique : certes... mais en-dehors du cas polonais que personne ne songe à contester, quid des revendications dans les autres parties des empires multinationaux ? Cette interrogation occupe une grande partie des séances du Comité à qui il revient justement de pointer du doigt les zones où les lignes de démarcation sont floues. Qu’est-ce qui fait une nationalité ? Peut-on, par exemple, partir du principe que les individus qui parlent hongrois sont tous des Magyars ? Ce serait un abus, répond Martonne qui propose d’utiliser malgré tout les statistiques linguistiques, en prenant soin de les pondérer. Dès lors, quel statut donner à la langue déclarée dans les recensements austro-hongrois ? « En Hongrie, on prend pour base la langue maternelle ; mais on la définit de telle manière que cela revient, en fait, à la langue usuelle » avertit Jules-Eugène Pichon, spécialiste de la Bohême et de la Slovaquie, qui remet également en cause la catégorie « langue usuelle » utilisée du côté autrichien. Autre débat, celui du « niveau de civilisation » légitimant la revendication d’indépendance, dans la droite ligne des conceptions héritées du Concert européen. Sédimentée au cours des grandes crises ayant secoué le xixe siècle, l’idée que la formation d’une conscience nationale requiert une communauté de civilisation pleinement identifiée, anime les échanges. Les critères d’évaluation en sont le développement d’un système scolaire, la floraison artistique et culturelle, l’émergence d’un groupe d’intellectuels : la faiblesse perçue dans ces domaines peut s’avérer selon les cas juste vénielle (les Slovaques) ou mortelle (les Albanais). Le principe des nationalités n’est donc pas absolu mais relatif, son application suppose discernement et adaptabilité, ce qui explique sans doute les réticences de certains à son égard : « c’est un faux principe » dénonce l’historien – et représentant de la gauche radicale ‒ Alphonse Aulard, s’il ne s’applique pas aussi à l’Allemagne, et si l'on persiste à évoquer l’annexion politique de la Sarre. Mais à la fin de la Grande Guerre comme au siècle précédent, l’application d’une politique des nationalités reste circonscrite aux intérêts des grandes puissances et à leur vision du futur équilibre européen. Ce principe est dès lors parfois un tamis, parfois un véritable entonnoir par lequel passer les aspirations nationales et irrédentes : « les conceptions des Grandes Puissances en matière de nationalités et leurs objectifs géopolitiques ont joué un rôle déterminant : elles se sont servies des revendications nationales au moins autant qu’elles les ont servies » résume G.-H. Soutou35. Wilson lui-même, n'a-t-il pas panaché d’entrée les différents enjeux à prendre en compte, réclamant pour la Pologne à la fois l’application du principe des nationalités et un libre accès à la mer ? Or, ainsi que le note le Comité : « Danzig est incontestablement une ville allemande [qui] se trouve sur le bord d’une bande de territoire polonais atteignant la mer. »
16Et il y eut effectivement jusqu’au printemps 1918 chez les Alliés, un faisceau de promesses territoriales tactiques faite aux allogènes des empires multinationaux, qui ne valent pas pour adoption du principe des nationalités en tant qu’axe stratégique global. Aussi Wilson ne fait-il pas du démantèlement de l’Autriche-Hongrie l’un de ses objectifs. Ce n’est qu’une fois évanoui tout espoir de faire évoluer la Double-Monarchie vers une fédération démocratique, que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes vient favoriser la (re)création d’entités destinées, comme la Pologne et la Tchécoslovaquie, à faire contrepoids à l’Allemagne dans la nouvelle Europe. Ainsi en juillet 1917, lorsque la « Déclaration de Corfou » officialise le projet de création d’un Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, la France ne réagit pas. Mais neuf mois plus tard, les délégués du « Congrès des nationalités opprimées de l’Autriche-Hongrie » ouvert à Rome le 9 avril 1918 – en première ligne le Tchèque Beneš, le Slovaque Štefánik, le Croate Trumbić ‒ peuvent convaincre les Alliés qu’il existe une alternative démocratique et ententophile à l’empire austro-hongrois. Le Comité qui attaque les « questions européennes » -c’est-à-dire autres que relevant de la frontière française du nord-est- à partir de janvier 1918 et véritablement au mois de mai, prend acte de ce tournant majeur. Mais l’espoir de voir la Révolution bolchevique faire long feu et déboucher sur une Russie démocratique et fédérative, demeure jusqu’au début de 1919, compliquant l’approche du dossier roumain par exemple. On le voit : derrière l’application rigoureuse des règles édictées par un système international en transition, les spécialistes réunis assument largement que l’intérêt des puissances, et donc de la France en particulier, vienne dicter une préférence. Ernest Denis échoue ainsi à « trancher » au sujet des frontières de la Pologne : « D’une part, il semble qu’on doive […] rechercher les conditions géographiques, les conditions ethnographiques et les conditions économiques des territoires et des populations de ce pays. D’autre part, il semble qu’on doive, dans un esprit de haute impartialité, s’efforcer avant tout, d’exposer des faits plutôt que de prendre parti, sous cette réserve cependant que, dans l’intérêt de la France, il pourra y avoir des solutions à recommander plutôt que d’autres ». Les considérations d’ordre géopolitique font donc irruption dans les suggestions de frontières : le pays étudié se bat dans quel camp ? Ses litiges frontaliers concernent-ils l’Entente ou les Centraux ? Des ennemis secondaires ou principaux ? De ce point de vue, le Comité hérite d’un certain nombre de faits accomplis qui sont autant de données imposées : par exemple, la construction d’un projet politique tchécoslovaque, que les membres ne sortent pas de leur chapeau, mais qui est bien issu du développement de la pensée autonomiste slovaque de la fin du xixe siècle. D'ailleurs, les débats sur les frontières à reconnaître aux Tchèques synthétisent justement la combinaison des différentes données à prendre en compte : l’histoire – les terres de la couronne de Bohême-, la stratégie – « assurer la sécurité de leur frontière orientale » ‒ et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ‒ « ils demandent la Slovaquie ». En règle générale, les enjeux de l’Europe telle qu’ils se dessinent à partir de 1918, pèsent lourdement sur les buts de guerre : « Notre intérêt est de faire une Pologne forte, capable de séparer l’Allemagne de la Russie » admet le Comité.
17Dès lors, est-il possible d’invoquer un principe directeur dans l’étude des futures conditions de paix ? Chargé de mettre en lumière les dossiers sensibles, les pierres d’achoppement des arrangements territoriaux à prévoir ainsi que les cas les plus confus, le Comité cherche à démêler les données afin de proposer des résolutions qui lui semblent les plus justes, les plus logiques ou tout simplement les plus raisonnables. Mais dès la première séance, il apparaît clairement impossible d’invoquer un principe absolu qui aurait force de loi, une considération principale qui primerait sur toutes les autres : « Chaque question doit être envisagée au triple point de vue historique, politique et stratégique » établit Vidal de La Blache, le vice-président, qui ajoute avec tout le terre-à-terre du géographe : en Lorraine par exemple, « les considérations économiques pèsent évidemment d’un tout autre poids que les souvenirs du Moyen Âge ». Voilà donc un autre facteur à prendre en compte : la logique de développement d’un territoire, qui peut faire plier toutes les autres considérations. Par exemple, les Tchèques promettent de commercer par Trieste, s’interroge Martonne, mais la loyauté politique à l’égard de l’Entente peut-elle détourner un réseau d’échanges traditionnellement tourné vers le monde germanique ? Ailleurs en Macédoine, si le sud a été identifié comme bulgare, le principe des nationalités doit céder devant la réalité du relief et les lignes de chemins de fer qui lient le territoire à la Serbie. Notons que de façon générale les facteurs économiques pèsent très lourdement dans les analyses du Comité car ils sont appréciés également comme témoin du sentiment national : la croissance ou la stagnation de certains territoires valent comme jauge de l’attachement qu’on lui a porté (Strasbourg languit dans l’ombre de Mannheim), tandis qu’ailleurs, on considère que la vitalité agricole ou industrielle d’une région établit une solidarité d’intérêts matériels entre ses habitants (la Galicie orientale vis-à-vis des Polonais). En revanche, les considérations stratégiques ont décidément la portion congrue dans l’examen des dossiers, à l’exception de l’un d’entre eux, nous y reviendrons : le Rhin. Quant à l’argument ethnographique, nous avons déjà vu comme il était d’emblée jugé difficile à établir, et délicat à manipuler. Qu’il soit permis d’ajouter que la suite des événements donne raison aux réticences des experts : ainsi, lors du plébiscite du 11 juillet 1920 à Allenstein en Prusse orientale, une population parlant polonais à 46 % ne donnera que de 2 % de voix à la Pologne. À l’arrivée, c’est donc tout un faisceau d’enjeux qui se croisent, entre lesquelles il faut arbitrer. C’est le cas par exemple pour l’épineuse question de la population germanophone, ici désignée comme « allemande », de Bohême : Pichon recommande l’unité géographique de la Bohême, Eisemann pense que la solution doit « être imposée au nom de l’intérêt supérieur de l’Europe », Meillet rappelle que l’État doit être viable, Haumant défend « le droit historique », et enfin Martonne boucle la boucle en mettant en garde « contre l’usage de l’argument d’unité géographique ». Retenons de cette dernière remarque, que les membres du Comité n’arbitrent pas nécessairement en faveur de leur domaine d’expertise : « Les arguments historiques sont dangereux » avertit Ernest Denis, tandis que Lavisse s’interroge sur la nécessité d’une quasi-thèse sur le Luxembourg au Moyen Âge !
La vision géostratégique
18En vingt-huit mois d’existence, le Comité d’études a couvert une immense partie du continent européen, et même au-delà. S’il serait fastidieux de recenser chaque dossier, il est possible cependant de donner les perspectives sur certaines questions particulièrement centrales et/ou épineuses. Pour la Sarre, une partie des débats consiste à arbitrer entre les deux références fondamentales que sont la frontière de 1814 qui avait laissé Sarrebruck et Sarrelouis à la France, et celle de 1815 qui les avait rattachées à la Prusse, démantelant par là-même « la frontière fortifiée de Vauban, […] la ceinture de sécurité de la France36 ». L’objectif du Comité est de défendre une position maximaliste tout en contournant l’annexion politique, même si l’on insiste volontiers sur la dette de reconnaissance des Rhénans à l’égard de la France révolutionnaire et la nostalgie qu’elle continue de susciter. Concernant la rive gauche du Rhin, les solutions proposées sont innovantes et correspondent au profil général de ce qui sera finalement établi entre les Peacemakers. Dès la première séance, pour concilier sécurité économique, impératifs stratégiques et position anglo-saxonne, une solution pratique est suggérée par le politiste Christian Schefer : distinguer, sur le modèle du Zollverein, la frontière économique de la frontière politique allemande. Dans la foulée, le général Bourgeois introduit à son tour une distinction entre frontières politique et militaire : « La solution de la question de la Sarre ne préjuge d’ailleurs en rien celle de la frontière militaire, qui doit être reportée au Rhin » pour tenir compte des progrès de l’armement, et notamment de la portée de l’artillerie moderne au regard de la largeur du fleuve. Le général Bourgeois insiste sur la nécessité de faire de la rive gauche du Rhin une place d’armes qui protègera la France lors de la prochaine attaque-éclair de l’Allemagne. Cette frontière militaire, que l’on peut donc distinguer d’une occupation politique, est indispensable pour défendre le territoire national, y compris pour envisager éventuellement une attaque préventive. On ne peut manquer de remarquer que la position du général Bourgeois correspond étroitement aux nombreuses notes que le maréchal Foch fait parvenir à Clemenceau dès avant l’ouverture de la conférence de la paix, avec notamment l’idée que le Rhin peut être tenu à l’aide de quelques têtes de pont sur la rive droite. De son côté, la sphère politique française est moins tranchée sur cette question. Toujours est-il que le mémorandum de Foch du 28 novembre 1918 défend exactement les mêmes propositions que le général Bourgeois37. Plus globalement sur le dossier allemand, la devise proposée préfigure des combinaisons discutées dans la première moitié des années 1920 : « restitutions, réparations, garanties », dont, pour ces dernières, le désarmement au premier rang. En revanche, la menace d’Anschluβ est une hypothèse écartée, et de façon générale les éventuelles revendications autrichiennes ne sont pas étudiées en tant que telles : la démarche est plutôt de savoir « dans quelle mesure satisfaire nos alliés ». Mais cette approche ne constitue pas, loin de là, un chèque en blanc à l’ordre des dits-alliés : les revendications italiennes maximalistes dans l’Adriatique ne sont pas considérées comme sérieuses, de même que le programme du Conseil national polonais face auquel Meillet se déclare « épouvanté ». Sur ces deux dossiers, les évolutions militaires et politiques des années 1917-1919 se font particulièrement sentir. Une « question yougoslave », en plus d’une question d’Adriatique et d’une question serbe, fait ainsi son apparition en juillet 1917, juste avant la clôture estivale des débats. En effet, parmi les territoires promis à l’Italie par le traité de Londres d’avril 1915, deux posent problème au regard des revendications croates et serbes : l’Istrie autour de Trieste et la Dalmatie, sur la côte orientale de l’Adriatique où se trouve notamment Fiume (Rijeka). Ce port est une création « de toutes pièces » des Hongrois déclare Martonne, signifiant par-là que rien ne le prédispose à un destin italien, qu’il convient de réorienter vers les Balkans yougoslaves ; le tracé même du littoral adriatique, déchiqueté à l’est et presque rectiligne à l’ouest, distingue les sorts de Fiume et de l’Italie, quand il ne s’agirait pas seulement d’éviter la toute-puissance italienne dans la zone. D’une façon générale, nous l’aurons compris, le Comité défend une position extrêmement favorable à la Serbie et à l’union des Slaves du Sud. Là aussi, les universitaires se montrent bien plus audacieux que la position officielle ne le permet au gouvernement français38.
19Concernant la « question polonaise », leur premier mouvement est de reculer face à l’étendue du programme territorial du Conseil National Polonais, placé sous la présidence du national-démocrate (droite nationaliste) Roman Dmowski depuis août 1917. Mais le Comité doit bien finir par écouter ses défenseurs officiels, ce qui ne vaut pas pour validation, lors d’une séance particulière et sans nul doute politique, dite de la « sous-commission des affaires polonaises » le 9 mars 1919. À cette date, la conférence de la paix a avancé ses travaux, la Pologne est d’ores et déjà un des piliers du système de sécurité français, et la guerre russo-polonaise qui a éclaté un mois plus tôt la fragilise : la question n’est plus de regretter que « tout le monde [soit] un peu impérialiste en Pologne », mais de contribuer à rassurer une alliée. Les experts se font dès lors expliquer un programme dont ils ont tout de suite pointé la principale difficulté : Pologne historique et Pologne ethnographique ne coïncident pas. En effet, la référence fondamentale du programme territorial de la délégation polonaise provient de l’ancienne Res Publica d’avant les Partages : or « les frontières de 1772 » recouvrent un territoire élargi aux anciens confins orientaux de la Res Publica polono-lituanienne, dessinant une ligne qui incorpore Vilna et sa région, où l’affrontement avec les Bolcheviques a débuté en janvier 1919, ainsi que la ville de Minsk. Ce programme ne correspond en rien aux « terres habitées par les populations incontestablement polonaises » mentionnées par Wilson dans ses Quatorze-Points, mais établissent à l’Est le projet d’une Pologne multiethnique peuplée également d’Ukrainiens, Biélorusses, Lituaniens… Dès lors, les membres du Comité prennent d’emblée parti de distinguer les frontières occidentales de la Pologne, de ses frontières orientales. C’est également le calcul effectué de son côté par le maréchal Józef Piłsudski, officiellement confirmé à la tête de l’État en janvier 1919, qui n’a aucune confiance en l’aide alliée pour assurer l’indépendance de la Pologne, notamment face à l’ennemi russe : accepter tout ce que l’Entente attribuera à l’Ouest, mais compter sur ses propres forces à l’Est où ne saurait être acceptée la ligne Curzon passant par Brest-Litovsk. Cela ne signifie pas pour autant que les frontières occidentales de la Pologne ne sont pas questionnées par le Comité. C’est ainsi que le Duché anciennement autrichien de Teschen en Silésie (2 300 km², 430 000 habitants), est un dossier rendu sensible par la présence d’un très riche bassin houiller. Alors que les affrontements militaires entre Tchèques et Polonais y ont éclaté depuis trois mois, Pichon expose au Comité les arguments de Prague qui revendique Teschen « en vertu du droit historique et de sa liaison vers les hauts-fourneaux d’Ostrau auxquels il fournit le charbon ». Mais en face, les Polonais invoquent l’argument ethnographique ‒ les Polonais y sont majoritaires ‒ et l’antériorité historique – le territoire avait été polonais jusqu’au xiiie siècle, avant d’être cédé au roi de Bohême. On le voit de nouveau ici, tout est affaire d’évaluation et d’arbitrage entre différents facteurs, surtout lorsque le litige met aux prises, comme c’est le cas ici, deux alliées de la France39.
20Comme nous l’avons vu, c’est parfois l’intérêt des Puissances de l’Entente qui prime dans l’examen des dossiers. Ainsi, les pays baltes ne sont pas envisagés per se, mais immanquablement analysés au prisme de la menace allemande et des avantages russes : s’il leur était octroyée une très large autonomie, quels bénéfices ces pays baltes pourraient-ils offrir à une Russie fédérale, voire confédérale ? Le traité de paix de Brest-Litovsk de mars 1918 entre l’Allemagne et la Russie clarifie la position française en autorisant le soutien direct du Quai d’Orsay aux indépendances baltes, même si l’organisation des forces blanches en Sibérie durant l’été 1918, pousse la diplomatie française à la prudence40. Dès lors, les débats du Comité sont eux aussi porteurs des contradictions des multiples arrière-pensées françaises concernant les régions baltes : empêcher les Soviets d’y avoir accès, permettre aux Russes Blancs de s’y organiser, soutenir le droit des peuples. Le même traitement tourné d’abord vers les enjeux géopolitiques, est réservé à la cause de l’indépendance ukrainienne par Haumant : « La grande-Russie qui renaîtra un jour, ne peut être séparée de la mer Noire et privée des mines du Donetz. On doit souhaiter la constitution d’une Russie fédéraliste, formée d’une douzaine d’États autonomes, parmi lesquels la petite-Russie [c’est-à-dire l’Ukraine] compterait pour trois ou quatre. » Dans le dossier belge, c’est jusqu’aux enjeux tactiques de la prochaine guerre contre l’Allemagne qui sont évalués : seule une étroite alliance politique et militaire franco-belge est susceptible d’assurer la défense du Nord de la France, il faut dès lors appuyer la Belgique dans ses revendications sur le Limbourg, territoire qui lui permet de se défendre d’une attaque dans le secteur de la Meuse.
21Le dossier roumain est sans doute celui où le Comité se montre le plus unilatéral. Le 10 novembre 1918, le roi de Roumanie Ferdinand Ier déclare la guerre à l’Allemagne, faisant ainsi d’une pierre deux coups : il marque son appartenance au camp de l’Entente et annule de facto le traité de Bucarest, diktat conclu le 7 mai 1918 avec les Puissances centrales. Dès lors la monarchie danubienne, assurée des très généreuses promesses alliées du traité secret d’août 1916, réclame la Bessarabie, la Bucovine (qui n’est pas discutée dans nos archives), la Transylvanie, le Banat et le nord de la Dobroudja. Elle trouve en la personne de Martonne, considéré comme un des pères de la Roumanie ‒ le centenaire de sa naissance sera commémoré par Ceaucescu en 1973 ‒, un brillant défenseur. Assumant pleinement sa position maximaliste sur ce dossier, il va jusqu’à s’engager sur le respect des droits des minorités par l’État roumain, notamment à l’égard de ses allogènes magyars41. Pour la Dobroudja, Martonne insiste sur la géographie humaine – les liens économiques ‒ et l’histoire – la thèse de l’origine romaine de la province ‒ pour la désigner comme « terre roumaine », alors qu’il admet que ses traits physiques en font une continuation des plateaux bulgares : « rien ne justifie les revendications des Bulgares sur ces pays », conclue-t-il, avec un ton d’autant plus tranchant qu’à la date où Martonne présente ce rapport, le 6 mai 1918, la Roumanie a cessé le combat et se trouve à la veille, au sens propre du terme, de signer un traité de paix laissant à la Bulgarie la Dobroudja du Sud42. Lorsqu’il rapporte sur la Transylvanie en revanche, l’isolement de la Roumanie vaincue, les ravages de l’offensive de printemps allemande semblent affecter ses certitudes, et il se contente prudemment d’établir que du fait des taux de natalité des populations hongroises et roumaines, la région est destinée à la Roumanie.
***
22L’Europe de Versailles reflète la tentative magistrale et inédite de retracer les frontières de tout un continent, à la suite de l’effondrement des empires multinationaux allemand, austro-hongrois, russe et ottoman. Le centenaire de 14-18 qui commémore toute la guerre, et donc également les traités de paix qui y ont mis fin, offre la bienheureuse occasion de revenir sur un certain nombre d’idées reçues au sujet de ces négociations. En effet, si les règlements territoriaux issus de la Première Guerre mondiale ont permis de diminuer de moitié les minorités nationales – c’est-à-dire les individus habitant un État dont ils ne constituent pas le groupe national dominant – elles restent tout de même trente millions après 1920, tandis que les frontières européennes se sont dans le même temps inévitablement multipliées. À ceux qui ont beau jeu de dénoncer ce résultat, les études dont nos archives témoignent ici, donnent un argument supplémentaire de rétorquer : comment faire plus ? Nos experts ont plus d’une fois signalé l’extrême complexité de situations sur lesquelles les chefs d’État devront se prononcer. L’œuvre de meilleure compréhension des traités de paix intervient par touches historiographiques depuis une vingtaine d’années. L’originalité des sources qui sont ici livrées au public, c’est qu’elles proviennent d’un homme qui a nourri ces clichés sur la conférence de la paix, alors même que les papiers qu’il laisse permettent d’être largement plus nuancé que ne le furent ses mémoires. Avec amertume, ses souvenirs dressent un portrait à charge des négociations officielles qui seraient devenues un « concours de divagations et d’incohérences » entre quatre Grands qui « se chamaillèrent sur des questions qu’ils ne connaissaient que peu » et qui auraient, en conséquence, « déréglé le sort du monde43 ». Charles Benoist constitue donc un nouvel exemple d’un témoin de la paix déçu, qui va se transformer en détracteur injuste de l’œuvre finie, pour le plus grand danger de celle-ci. À présent, les historiens s’accordent à réévaluer à la fois le sérieux de l’entreprise, et la lisibilité du résultat en tant que meilleur compromis possible en 1919-1920, en attendant de nécessaires réarrangements dans le cadre de la SDN. De la conscience avec laquelle le gouvernement français s’est posé les grands enjeux de la paix, de la complexité des situations concernées mais aussi, bien entendu, des accommodements qui se sont imposés, ces archives attestent.
Notes de bas de page
2 C. Benoist, Souvenirs de Charles Benoist, Tome III : « 1902-1933. Vie parlementaire, vie diplomatique », Paris, Librairie Plon, 1934, p. 324.
3 Après la guerre, Charles Benoist participera à la Commission de l’Assemblée nationale chargée d’examiner le traité de Versailles, où il recommandera de signer mais de prévoir de revenir sur certaines clauses dans le cadre de négociations internationales, comme d’ailleurs la souplesse du traité l’autorisait. Il sera ensuite nommé ministre de la France à La Haye. Il publiera en 1920 son propre compte-rendu des négociations de paix : Les Frontières de l’Allemagne et les Clauses politiques européennes.
4 C. Benoist, Souvenirs, op. cit., p. 325.
5 G.-H. Soutou, « La France et les marches de l’Est, 1914-1919 », Revue Historique, 528/octobre-décembre 1978, p. 341-388.
6 5e séance : Les Experts français et les frontières d’Après-guerre. Les procès-verbaux du comité d’études 1917-1919, Introduction et notes par Isabelle Davion, préface par Georges-Henri Soutou, Bulletin de la Société de Géographie, Hors-série juin 2015, 248 p.
7 O. Lowczyk, en coupant ce fonds avec des sources diplomatiques, a montré dans sa thèse que ces archives étaient incomplètes : il y eut en tout 15 réunions en 1917, 17 réunions en 1918 et 13 réunions en 1919, ainsi que deux réunions d’une commission polonaise ad hoc, les dimanches 22 octobre 1918 et 9 mars 1919. O. Lowczyk, La Fabrique de la paix. Du comité d’études à la Conférence de la Paix, l’élaboration par la France des traités de la première guerre mondiale, Paris, Economica, 2010, 533 p.
8 On note une même différence de moyens entre le ministère français du Blocus et des Régions libérées (53 personnes, dont 43 auxiliaires), et le britannique Ministry of Blockade (1 900 agents en étroite coordination avec le Foreign Office) : S. Jeannesson, Jacques Seydoux (1870–1929). Un diplomate européen, Paris, Presses universitaire de Paris-Sorbonne, 2013, p. 112.
9 L. Gelfand, The Inquiry : American Preparations for Peace, 1917-1919, New Haven, Yale University Press, 1963, 387 p.
10 G.-H. Soutou, « La France et les marches de l’Est », art. cit.
11 Le premier volume, sur l’Alsace-Lorraine, sort des presses en juillet 1918. Le second tome sort en 1919, sur les questions européennes. Comité d’études, Travaux, Tome Premier, L’Alsace-Lorraine et la frontière du Nord-Est, Paris, Imprimerie Nationale, 1918, 453 p.; Tome II, Questions Européennes, Paris, Imprimerie Nationale, 1919, 859 p.
12 Certaines études y voient une décision du haut commandement en vue d’influencer les échanges sur la frontière du nord-est : O. Lowczyk, « Le général Bourgeois, un militaire imposé ? L’influence de l’état-major français sur le Comité d’études en 1917 », Guerres Mondiales et Conflits Contemporains 229/Mars 2008, Paris, PUF, p. 5-19. Rien dans les archives militaires ni même dans l’histoire du Comité ne permet d’étayer cette hypothèse.
13 N. Ginsburger, « La guerre, la plus terrible des érosions ». Cultures de guerre et géographes universitaires, Allemagne-France-États-Unis (1914-1921), Thèse de doctorat sous la direction d’Annette Becker, 2010, p. 212-293.
14 N. Ginsburger, « La guerre, la plus terrible des érosions », op. cit., p. 18-19.
15 Le « Manifeste » était considéré comme incompatible avec l’appartenance à l’Institut, car il niait la responsabilité de l’Allemagne dans le déclenchement du conflit et tous les manquements aux traités et au droit des gens dont on accusait le Reich, constituant ainsi une déclaration de solidarité avec le « militarisme » allemand. M.-È. Chagnon, « Le manifeste des 93 : la nature de la mobilisation intellectuelle allemande au déclenchement de la Grande Guerre (1914-1915) », Mémoire de l’Université du Québec à Montréal, janvier 2007.
16 Mais les propos plus nettement antisémites sont dus aux membres de la délégation polonaise issue de la droite nationaliste de Dmowski, lors des séances dites « de la sous-commission polonaise en mars 1919 : « La densité considérable des Juifs en Pologne montre qu’ils n’y sont pas vraiment persécutés » déclare Stefaniki. 9 mars 1919 : Les Experts français et les frontières d’Après-guerre, op. cit.
17 C. Benoist, Souvenirs, op. cit., p. 328.
18 Parlant des Slaves mais aussi des Hongrois, Leroy-Baulieu écrit en 1908 : « [il est bon] de rappeler que, si légitimes que soient leurs droits et si nobles leurs ambitions, il y a, au-dessus de leurs intérêts particuliers… l’intérêt général de l’Europe » : cité par M.-T. Borrelly, « Ernest Denis et les intellectuels français au service de l’indépendance tchécoslovaque 1914-1918 », p. 214-232.
19 G.-H. Soutou, « Le Concert Européen, de Vienne à Locarno », G.-H. Soutou et Jean Bérenger (dir.), L’Ordre européen du xvie au xxe siècle, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 1998, 192 p.
20 G.-H. Soutou, L’Europe de 1815 à nos jours, Paris, PUF, 2007, p. 4 et alii.
21 J. Bariéty, « Les traités de paix de 1919-1920 et le projet d’un réseau européen de voies navigables », Relations Internationales 95/1998, p. 297-311.
22 I. Davion, « Medzi kariérou a históriou, osobná dráha a medzinárodné vzťahy – k metodológii a problematike biografií diplomatov » [Entre Carrière et Histoire, trajectoire personnelle et Relations internationales : méthodologie et problématiques des biographies de diplomates], Biografia a historiografia. Slovenský, český a francúzsky pohľad, Bohumila Ferenčuhová a kol., Spoločnosť Pro Historia, Bratislava, 2012, p. 57-65.
23 S. Jeannesson, Jacques Seydoux, op. cit., p. 131.
24 G.-H. Soutou, La Grande illusion. La France et la Paix, 1914-1920, Paris, Tallandier, 2015, p. 133.
25 G.-H. Soutou, La Grande illusion. La France et la Paix, 1914-1920, Paris, Tallandier, 2015, p. 137.
26 L'historien P. Jackson parle en effet d'"informed opinion": Peter Jackson, Beyond the Balance of Power. France and the Politics of National Security in the Era of the First World War, Cambridge, Cambridge University Press, 2013, p. 124-125 (chapitre : “War and the politics of national security”).
27 G.-H. Soutou, L’Or et le sang. Les buts de guerre économiques de la Première Guerre mondiale, Paris, Fayard, 1989, 963 p.
28 J. Bariéty, « Le rôle de la minette dans la sidérurgie allemande et la restructuration de la sidérurgie allemande après le Traité de Versailles », Centre de Recherches Relations Internationales de l’université de Metz, Travaux et Recherches 1972, t. III, Metz, S. M. E. I., 1973, p. 233-277.
29 G.-H. Soutou, L’Or et le sang, op. cit.
30 J. Bariéty, « Le “Comité d’études” du Quai d’Orsay et la frontière rhénane (1917-1919), in C. Baechler, Carol Fink (dir.), L’Établissement des frontières en Europe après les deux guerres mondiales, Bern-Berlin-Paris, Peter Lang, 1996, 457 p.
31 J. Bariéty, « Le rôle de la minette dans la sidérurgie allemande et la restructuration de la sidérurgie allemande après le traité de Versailles », Centre de Recherches Relations Internationales de l’université de Metz, Travaux et Recherches 1972, t. III, Metz, S. M. E. I., 1973, p. 233-277.
32 G.-H. Soutou, L’Europe de 1815 à nos jours, op. cit., p. 137 et alii.
33 G.-H. Soutou, « Les grandes puissances et la question des nationalités en Europe centrale et orientale pendant et après la Première Guerre mondiale : actualité du passé ? », Politique étrangère, 3/1993, p. 697-711.
34 G.-H. Soutou, L’Europe de 1815 à nos jours, op. cit. p. 137 et alii.
35 G.-H. Soutou, L’Europe de 1815 à nos jours, op. cit. p. 137 et alii.
36 J. Bariéty, « Le “Comité d’études” du Quai d’Orsay et la frontière rhénane », art. cit.
37 J. Bariéty, « Les occupations françaises en Allemagne après les deux guerres mondiales », Relations Internationales 79/1994, p. 319-334.
38 J. Bariéty, « La France et la naissance du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, 1914-1919 », Relations Internationales 103/2000, p. 307-327.
39 I. Davion, Mon voisin, cet ennemi. La politique de sécurité française face aux relations polono-tchécoslovaques entre 1919 et 1939, Bruxelles-New York-Francfort-Londres-Paris, Peter Lang, 2009.
40 J. Gueslin, « La France face aux indépendances baltes, de Brest-Litovsk à la conférence de la Paix », Relations Internationales 93/1998.
41 T. Ter Minassian, « Les Géographes français et les frontières balkaniques à la Conférence de la Paix en 1919 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 44-2/1997, p. 252-286.
42 J. Bariéty, « Le Comité d’études du Quai d’Orsay et les frontières de la Grande Roumanie », Revue Roumaine d’Histoire XXXV 1-2/1996, Bucarest- Académie roumaine, 1-2, p. 43-51.
43 C. Benoist, Souvenirs, op. cit., p. 333. Charles Benoist adhère à l’Action Française en 1928. Il devient également précepteur du comte de Paris.
Auteur
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Isabelle Davion
Isabelle Davion est maître de conférences en histoire contemporaine à Sorbonne Université.
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