Les cultures de guerre
p. 289-299
Résumés
L’objet de cet article est de répondre à la question suivante : le détour problématique par la notion de « culture de guerre » permettrait-il de mieux saisir — au sens des sciences humaines et sociales — le phénomène guerrier occidental du xxe siècle ? Issue d’un effort historique et muséal de type international et collectif, mené à partir des années 1980-1990, la notion de culture de guerre s’entend comme le champ des représentations de la guerre forgées par les contemporains, pendant la guerre d’abord et après celle-ci ensuite. Elle est née d’une réflexion sur les « objets matériels » de la guerre — qui entraient au musée, notamment l’Historial de la Grande Guerre de Péronne — et qui obligeaient les historiens à un déchiffrage des pratiques matérielles et de leur signification anthropologique. En ce sens, la notion sert de détour problématique permettant de « relire » le conflit de 1914-1918. C’est à une nouvelle intelligibilité du conflit que visait l’élaboration du concept. Sa fortune et sa réception ont été largement positives et elle a débordé son objet premier qu’était la Première guerre mondiale. Mais l’évaluation de ses acquis se fera avec le temps et dans une approche comparatiste approfondie.
Esta ponencia tiene como objetivo contestar a la siguiente pregunta: ¿permite la noción problemática de «cultura de guerra» una mejor aproximación —tal como lo entienden las ciencias humanas y sociales— al fenómeno de guerra occidental del siglo xx? Fruto de un esfuerzo histórico y museológico con carácter internacional y colectivo, llevado a cabo desde los años 1980-1990, la noción de cultura de guerra se entiende como el campo de las representaciones de la guerra forjadas por los contemporáneos, primero durante la guerra, luego después de ésta. Nació de una reflexión sobre los «objetos materiales» de la guerra que ingresaban en el museo —como por ejemplo el Historial de la Gran Guerra de Péronne— que obligaban a los historiadores a un análisis de las prácticas materiales y de su significado antropológico. En este sentido, la noción sirve como enriquecimiento problemático y de este modo, permite una nueva lectura del conflicto de 1914-1918. Con la elaboración del concepto se pretendía llegar a una comprensión distinta de la contienda. Su fortuna y su acogida han sido muy positivas ya que se aplica a otros objetos que la Primera Guerra mundial. Pero la evaluación de sus logros se hará a largo plazo en una perspectiva comparatista profundizada.
The aim of this paper is to answer the following question. Does the difficult notion of «culture of war» make a better approach to the phenomenon of 20th century western war, as understood by the human and social sciences, possible? The notion of the culture of war is understood as the field of the representations of war, invented by contemporaries, first during the war and then afterwards. It is the consequence of a historical and museological effort carried out as a collective, international enterprise since the decade 1980-1990. It was born as a result of a reflection on the « material objects » from the war which were collected in museums —like for example Péronne’s dossier on the Great War— which forced historians to analyse their material methods and their anthropological meanings. In this sense, the notion served as a problematic enrichment and led to a new reading of the conflict of 1914-1918. With the development of these concepts, historians attempted to reach a different understanding of the struggle. The Introduction an use of these concepts have been very positive, since they can be applied to other ends, apart from the First World War but the assessment of their achievements will be made over the long term from a deeper comparative perspective.
Texte intégral
1Le détour problématique par la notion de « culture de guerre » permettrait-il de mieux « saisir » — au sens des sciences humaines et sociales, évidemment — le phénomène guerrier, à tout le moins le phénomène guerrier occidental du xxe siècle ? C’est à cette question que voudrait tenter de répondre cette contribution. Mais au préalable, c’est une certaine forme de gêne qu’elle voudrait exprimer : le terme de « culture de guerre » fait partie de ces expressions dont le succès historiographique récent a manifestement dépassé les intentions initiales de ses promoteurs — Annette Becker et moi-même, qui l’avions forgé en l’appliquant au cas spécifique de la Première Guerre mondiale. Il serait sans doute possible d’écrire tout un traité d’historiographie centré sur le succès démesuré de certains mots dans notre discipline et, plus généralement, au sein des sciences sociales : ainsi le terme de « dérapage » (de la Révolution française) chez François Furet1, celui de « lieux de mémoire » chez Pierre Nora2, celui de « procès de civilisation » et de « civilisation des mœurs » chez Norbert Élias3, celui d’« exceptionnel normal » chez le micro-historien Edoardo Grendi4, etc. Dans le cas de la « culture de guerre », le sort enviable qu’a connu cette expression paraît d’autant plus encombrant que celle-ci a ensuite assuré dans son sillage la promotion d’autres trouvailles sémantiques : ainsi la « brutalisation », que l’on doit essentiellement à George Mosse5, et dont l’emploi déjà problématique en raison de la différence de signification entre les langues anglaise et française, est venu se compliquer en France de sa douteuse traduction/dénaturation par le concept d’« ensauvagement » ; citons encore la notion de « consentement » (à la guerre, s’entend) qui alimente depuis quelques années une polémique entre historiens de la première guerre mondiale dont les biais, en termes de posture académique et idéologique, sont désormais à la portée d’un public dont les limites excèdent nettement le milieu des chercheurs eux-mêmes6.
2De tels succès sémantiques sont évidemment meurtriers, en tout cas à moyen terme, pour les expressions en question comme pour leur valeur heuristique initiale. Les tropismes qu’elles suscitent dans le champ des sciences sociales tendent à susciter la contradiction sur des bases souvent simplifiées, simplistes parfois, et à arc-bouter leurs promoteurs sur des positions de défense ou d’illustration qui peuvent conduire à la réification de leur pensée et à toutes les formes de dogmatisme. Peut-être eût-il donc été préférable que l’auteur de ces lignes n’ait pas à revenir sur la notion de « culture de guerre ». Mais puisqu’il s’agit ici de faire de nécessité vertu, autant tenter de s’y appliquer en essayant de revenir quelques instants à la source. À cette fin, on proposera donc une réflexion rétrospective susceptible d’éclairer la genèse de cette notion dans le milieu des historiens français et étrangers spécialistes de la Première Guerre mondiale et alors regroupés, à la fin des années 1980 et au début de la décennie suivante, par la perspective de l’ouverture de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, dans la Somme.
3Il faut en effet le rappeler avec force : la notion de « culture de guerre » est issue d’un effort historique et muséal de type international et collectif, mené à partir de la seconde moitié des années 1980 autour du lancement de l’Historial et de son centre de recherche, intervenu en 1992. Pour autant, l’expression « culture de guerre » n’a été proposée pour la première fois que plus tardivement, dans une contribution à quatre mains destinée à s’insérer dans un ouvrage collectif dirigé par Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli, et qui se présentait lui-même comme un manifeste historiographique (la remarque n’est pas neutre, la perspective d’ensemble de l’ouvrage étant sans doute venue accentuer la tentation de l’expérimentation parmi les différents contributeurs…). Quoi qu’il en soit, et en employant l’expression entre guillemets, Annette Becker et moi-même avions alors proposé de définir la « culture de guerre » comme « le champ de toutes les représentations de la guerre forgées par les contemporains : de toutes les représentations qu’ils se sont donnés de l’immense épreuve, pendant celle-ci d’abord, après celle-ci ensuite »7.
4Au cœur de cette proposition de définition, on trouve donc l’idée de représentation de la guerre par les acteurs sociaux contemporains du conflit, représentation(s) pour les autres et représentation(s) pour soi-même étant ici à la fois distinctes et liées. À y réfléchir à nouveaux frais aujourd’hui, cette notion de « représentation » aurait mérité d’être davantage explicitée. Dominique Kalifa propose ainsi trois strates de significations pour cette notion, strates à la fois articulées entre elles mais séparées : à une première strate correspondraient les représentations matérielles et figurées (d’une rare abondance au cours des années 1914-1918, signalons-le au passage), pour lesquelles l’auteur propose le terme de figurations. À une seconde strate se situeraient les schémas de perception, les catégories de saisie et d’appréhension du monde, ouvrant ainsi sur les affects : il s’agirait alors des appréciations. Les exhibitions/mises en scène de soi et de l’autre par lesquelles individus et groupes se signifient socialement, politiquement et symboliquement viendraient constituer un étage supplémentaire : c’est à ce niveau que l’auteur propose de réserver le terme de représentations au sens strict du terme8. Rétrospectivement, il me semble que le terme de « culture de guerre » englobait en fait ces trois strates en les envisageant de manière sans doute trop peu différenciée, ce qui s’explique aisément compte tenu de l’espace et du segment chronologique auxquels était censé s’appliquer le schéma descriptif et interprétatif sous-jacent au terme même de « culture de guerre ».
5Sans doute n’est-ce pas solliciter excessivement les faits que d’affirmer que « l’invention » de la « culture de guerre » a résulté d’un double choc historiographique, d’ailleurs très profond sur les plans aussi bien intellectuel que sensible. Un choc infligé par l’expérience muséale, plus exactement par l’image et par l’objet dans le cadre d’une expérience bouleversante, au sens affectif aussi bien que cognitif du terme.
6À dire vrai, le choc de l’image ne fut sans doute pas le plus important : l’outillage historien à la charnière des années 1980-1990, s’il s’est depuis cette période beaucoup enrichi en termes de maniement de l’iconographie par les historiens, n’en permettait pas moins d’absorber assez aisément les effets des collections réunies par l’Historial de Péronne. Mais le choc de l’objet en trois dimensions fut, lui, beaucoup plus profond. Parce que le monde de l’objet était alors à peu près inconnu des historiens et parce que sa découverte amenait, évidemment, à entrer dans la « culture matérielle » de la période de guerre, au sens anthropologique du terme. Une « culture matérielle » dès lors appréhendée dans toutes ses dimensions sensibles, voire tactiles, jusqu’à l’expérience de l’objet tenu dans la main, ouvrant vers la reconstitution spontanée de son usage social. À cet égard, on n’insistera jamais assez sur la distance qui sépare le rapport à l’objet placé dans une vitrine de celui qui peut être saisi avant toute intervention du travail muséal. C’était là une double et grande leçon : sur la méconnaissance historienne des objets contemporains de la Grande Guerre tout d’abord ; sur la méconnaissance de leurs usages sociaux ensuite. Une grande leçon d’historicité, pour être plus précis.
7En outre, les milliers d’objets rassemblés peu à peu par l’Historial de la Grande Guerre leur faisait jouer à plein ce rôle que définit l’étymologie même du mot « objet » : le noyau de signification d’objectum, qui donne « objection » en français, a trait à l’« obstacle », à ce qui vient se « jeter en travers ». Les objets de l’Historial se jetaient, en effet, en travers des chemins — jusque-là un peu trop bien balisés, sans doute — des historiens du premier conflit mondial. L’« objection » par l’objet pouvait parfois être indirecte, en désignant, par exemple, des territoires jusque-là demeurés longtemps inaperçus : ainsi les modalités de la prégnance du religieux dans le conflit, la question du deuil personnel, celle de l’enfant, celle de l’occupé, ou encore celle de la présence obsédante des « atrocités », pour ne prendre que quelques exemples parmi les angles morts de l’historiographie du moment, il est vrai largement comblés depuis, souvent grâce à la provocation suscitée par l’objet, précisément. En ce sens, ce dernier provoquait à la source un « effet d’attention » qui constitue peut-être — l’avenir historiographique le dira sans doute — un des acquis principaux du détour problématique par la notion de « culture de guerre ». Mais l’objection par l’objet se faisait aussi plus directe, en se jetant à la traverse des discours historiens les mieux rôdés, eux-mêmes en apparence solidement adossés aux récits des témoins — de certains témoins, pour être plus exact : ainsi était-ce le cas des objets de la violence interpersonnelle9 (poignards ou matraques de tranchée notamment), d’une évidence si lourde dans la collection réunie pas à pas (comme dans bien d’autres collections consacrées à la Grande Guerre) — et qui venaient faire objection aux présentations disculpatrices et infiniment rassurantes, jusque dans leur horreur même, d’une Grande Guerre industrielle, anonyme et dépersonnalisée, ne comptant que des victimes et aucun meurtrier.
8Comme on le voit à travers ce détour par les objets, la conception de la « culture de guerre » énoncée en 1997 ne séparait pas les représentations de la culture matérielle et les pratiques mises en œuvre entre 1914 et 1918 par les contemporains du conflit. En ce sens, notre définition était sans doute très marquée par une « leçon anthropologique » qui s’était exercée largement à notre insu, via une intériorisation de longue date de certains des attendus les mieux balisés de l’anthropologie historique. Il est vrai que le tableau s’est compliqué récemment, du fait de la remise en cause de la notion de « culture » par certains anthropologues eux-mêmes. Comme l’explique Alban Bensa, non sans agressivité à l’égard de sa propre discipline, « il n’existe pas de données qui ne soient les produits d’une histoire. L’anthropologie s’est pourtant plue à en effacer les traces au prix de théories hors-sol qui ont fait une large référence au concept de culture »10. Plus loin, l’auteur y insiste :
Qu’entend-on véritablement par ce terme passe-partout de culture ? Ne serait-ce pas, au fond, tout ce que l’on ne comprend pas lorsqu’on s’interroge sur la conduite ou l’action d’autres personnes que soi-même ? […] La culture émanerait mystérieusement de toute entité collective ; elle en serait l’essence irréductible11.
9On croit retrouver ici certaines critiques autrefois apportées à l’encontre du vieux concept de « mentalités », mis en cause, à juste titre, pour son immobilité d’eau dormante censée rendre compte de tout ce qui ne pouvait s’expliquer dans le champ du social. Mais précisément, il me semble que ce type d’attaque récente de la notion de « culture », par certains anthropologues eux-mêmes, rend d’autant plus adaptée l’application de ce terme à un « temps court » très spécifique : celui des quatre années de guerre. Ramenée à un moment culturel, et en quelque sorte à un moment des représentations (organisées en système) des contemporains du conflit, la notion de « culture » échappe ainsi à une forme d’immanence, en effet assez suspecte, pour faire place au temps court, à la contingence, pour se lier à la chronologie, et donc au changement. Réconciliation peut-être, sur le lieu précis du segment 1914-1918, entre la « culture », entendue au sens anthropologique du terme, et l’historicité ? Entre une « invariance » anthropologique infiniment souple et flexible, sans aucun doute, et une « variance » historienne, l’une et l’autre un peu trop confortables ?
10En associant ainsi les capacités de représentation des contemporains du conflit avec les pratiques elles-mêmes, dévoilées en particulier par les objets, il ne s’agissait pas exactement d’ouvrir un nouveau territoire à l’étude de la Grande Guerre. Il s’agissait bien davantage d’utiliser la notion de culture de guerre comme clé d’intelligibilité susceptible d’aider à relire l’ensemble du conflit de 1914-1918 à nouveaux frais. En ce sens, le détour problématique se voulait en effet radical : il s’agissait de prendre autrement « l’objet 1914-1918 ».
11On pourrait ici transposer un propos de Roger Chartier sur la dimension performative des représentations :
Toute histoire, écrit-il, est culturelle, et cela dans la mesure où tous les gestes, toutes les conduites, tous les phénomènes objectivement mesurables sont toujours le résultat des significations que les individus attribuent aux choses, aux mots, et aux actions12.
12Et en effet, il s’agissait bien pour nous de prendre pour point de départ la manière dont les acteurs sociaux des années 1914-1918 « donn[aient] sens à leurs pratiques et à leurs énoncés »13, de partir des représentations collectives en tant que « matrices de pratiques constructrices du monde social lui-même»14. La notion de culture de guerre était ainsi investie, d’ailleurs à titre d’hypothèse plutôt que de thèse absolument sûre d’elle-même, d’une fonction explicative des processus de totalisation du phénomène guerrier en 1914-1918 et des franchissements de seuils par l’activité guerrière au cours de ces quatre années, franchissements dont les conséquences, sur tout le xxe siècle, n’ont pas besoin d’être soulignées ici. Sinon pour dire, sans doute, la sensibilité (insuffisamment soulignée à l’époque, peut-être est-ce là un regret) à sa dimension tragique, à partir des années 1914-1918 précisément, et très au-delà de celles-ci.
13C’est donc bien un « gain d’intelligibilité » qui était recherché, la culture de guerre étant érigée en élément matriciel des formes, des modalités des différents registres de cette violence inouïe qui s’était déployée lors des quatre années de conflit. Il ne fait aucun doute ici que la notion de « brutalisation », développée par George Mosse, se révéla d’une aide précieuse pour penser un peu moins malaisément un tel processus, ne serait-ce qu’en aidant à mettre l’accent sur ce qui constituait tout simplement l’essentiel : la brutalité de la guerre et, par voie de conséquence, celle des individus « rendus brutaux » par elle.
14Sur cette base, quels aspects nous avaient paru essentiels ? Au premier chef se trouvait certainement la dimension d’homogénéité — jamais absolue, évidemment, même au tout début de la guerre — des cultures de guerre « nationales », étant bien entendu qu’un conflit interétatique comme la Première Guerre mondiale « nationalise » ou « renationalise » les perceptions, les comportements, les sentiments d’appartenance au détriment de toutes les appartenances alternatives, que celles-ci soient de l’ordre de la classe sociale, de l’appartenance religieuse ou idéologique, de la solidarité de type scientifique ou intellectuelle, etc. Alors que dans le même temps, d’autres clivages s’imposent avec une force extrême : entre l’« avant » et l’« arrière », entre populations « occupées » et populations restées « libres », entre femmes et hommes, pour ne prendre que quelques exemples parmi les principaux.
15Ce cadre conceptuel de la « culture de guerre » amenait aussi à poser autrement la vieille question de la « propagande ». Effet des images, effet des objets là encore : ce que l’on appelait « propagande » dans tant d’ouvrages sur la Grande Guerre — cette propagande censée souvent rendre compte de la mobilisation des « opinions publiques » — nous apparaissait bien davantage comme une facette parmi d’autres de l’auto-mobilisation des sociétés elles-mêmes. Tout au moins pour une part, l’existence de cette auto-mobilisation faisait de la « propagande » moins un processus vertical qu’horizontal.
16Nous avions été également très frappés par le jeu des systèmes de représentations dont les traits nous ont parus très comparables, très proches parfois, d’une nation belligérante à une autre, tout au moins dans le cas des puissances partie prenantes du front décisif, de la mer du Nord jusqu’à la Suisse. Ainsi le rôle d’un patriotisme défensif presque universel, structurant avec force le sentiment de devoir à l’égard de nations à défendre. Ainsi l’hostilité à l’égard de l’ennemi, ancrée dans la menace qu’il représentait partout pour chacune des nations belligérantes, et qui débouche sur une essentialisation allant jusqu’à l’ethnicisation de l’adversaire — parfois même son animalisation —, et ce au prix d’une brutalité de langage et d’images souvent inouïes. Les travaux récents de Bruno Cabanes15 ont fait justice, à cet égard, de la confortable certitude d’une absence d’hostilité des soldats entre eux, unis au fond dans une humanité commune et immergés dans une souffrance commune également, vivant dans un sentiment de proximité que la prolongation de la guerre et de ses horreurs n’aurait cessé de renforcer jusqu’à la fin du conflit. Tout au contraire, lorsque ce dernier approcha de son terme, le contrôle postal français signala, sans aucun doute possible, la pulsion de violence, de destruction et de haine des soldats français à l’égard de leur ennemi allemand, combattants mais aussi civils, les hommes et aussi les femmes, que les scripteurs destinent au viol systématique avec une évidence profondément dérangeante pour tout ce que l’on voudrait qu’aient été les armées françaises de la Grande Guerre.
17À cet élément, et faisant évidemment fort bon ménage avec lui, s’ajoutaient les traces de millénarisme, si aisément décelables dans les représentations contemporaines, et dont le thème français de la « der des ders » constitue une des manifestations centrales, et parmi les plus spectaculaires. L’approche par la culture de guerre permettait aussi de mieux apercevoir la dimension eschatologique des « grandes attentes » du conflit — grandes attentes qui donnaient sens aux souffrances endurées par les contemporains —, dimension eschatologique qui n’avait d’ailleurs pas échappé à Alphonse Dupront16. Présence ici du religieux dans des lieux où il était largement absent, d’où il s’était retiré en apparence, mais pour subsister, puis resurgir, avec d’autant plus de force peut-être, sous d’autres formes.
18D’où l’intérêt heuristique, mais aussi la complexité d’une notion comme celle de « démobilisation culturelle » proposée par l’historien John Horne17 — si complémentaire de celle de « culture de guerre » — afin de tenter d’analyser le processus de déprise de la guerre qui a succédé aux différents armistices de 1918. Il s’agit ici de mettre au jour les différents processus ayant permis — ou non !, aurait objecté George Mosse — le passage de sociétés en état de belligérance, et donc d’anomie, au retour aux normes du temps de paix. À travers cette notion de démobilisation culturelle et l’inventaire de ses rythmes, de ses obstacles, de ses difficultés, à travers cette notion en quelque sorte symétrique de celle de « culture de guerre », on souligne avec plus de force encore la question de « l’empreinte » de cette dernière — perceptible « en creux », en quelque sorte — sur les sociétés belligérantes au cours des années de conflit proprement dites.
19Il est bien évident que toute recherche de clés d’intelligibilité innovantes dans le domaine des sciences sociales court toujours le risque de « brutaliser le réel » et de prêter ainsi le flanc au soupçon d’avoir forgé, préalablement, la serrure permettant à la clef nouvelle de fonctionner. Ce type de critique, restée d’ailleurs confinée à la France, s’est développée selon deux axes d’intensité différente : le premier axe, radical, affirme que le concept de « culture de guerre » constitue non seulement une invention historiographique sans véritable fondement archivistique, ou basée sur une archivistique orientée dès l’origine, mais qu’aurait existé, au contraire, une véritable « culture de paix » propre aux contemporains de la Grande Guerre, en particulier chez les soldats18. Une culture de paix préexistante à la guerre et dont la prégnance ne cesserait de se manifester au cours des quatre années du conflit sous le boisseau de la répression militaire. Un autre axe critique, plus modéré, se montre prêt à admettre la présence d’une culture de guerre à l’arrière entre 1914 et 1918, mais nullement à l’avant, une fois détruites les illusions des premiers mois du conflit19. Faute de goût pour le débat historiographique, faute de foi surtout dans ses vertus heuristiques, je préfère ne pas entrer directement dans ce type de discussion.
20À y repenser pourtant, il me semble que ce qui n’a pas été compris dans la notion de culture de guerre, au sens où nous l’entendions avec Annette Becker, a trait — outre le caractère nécessairement expérimental de la notion — à la question de l’échelle sur laquelle nous prétendions nous situer. Ou plutôt des échelles. À un premier point, en effet, la notion de culture de guerre entendait se situer à un niveau « macro », dans une perspective qui se proposait de « mondialiser » la guerre mondiale en faisant éclater les cadres nationaux dans lesquels l’étude du conflit restait enserrée (à l’exception du domaine des relations internationales, certes), faisant de la Grande Guerre une série de conflits nationaux juxtaposés, mais sans que la cohérence d’ensemble du conflit soit prise en compte et analysée comme telle. Il s’agissait dès lors, devant les difficultés immenses d’une véritable histoire comparée, de proposer une perspective comparative dans le but d’aboutir à une histoire « relationnelle » permettant, à tout le moins, de bâtir de meilleures histoires nationales. Un bon exemple pourrait être ici la prise en compte du volontariat massif des pays anglo-saxons lors de la première moitié de la guerre (2 500 000 volontaires pour l’armée en Grande Bretagne, entre août 1914 et janvier 1916), permettant de mesurer, de manière plus exacte, les phénomènes de dissidence et de refus. À un second niveau, il s’agissait de travailler à une échelle « micro », celle des individus saisis dans leur négociation permanente avec les cadres de représentation et d’interprétation de la culture de guerre, plus ou moins profondément intériorisés dans des configurations évidemment variables et changeantes selon les acteurs sociaux, les moments et les situations spécifiques20. Ici, on fera sienne cette définition de la culture par Carlo Ginzburg, relevant que « comme la langue, [elle] offre à l’individu un horizon de possibilités latentes — une cage flexible et invisible dans laquelle exercer sa propre liberté conditionnelle »21. Le problème est formulé d’une autre manière par Alain Boureau, sous la forme d’une question cette fois : « Comment le collectif peut-il habiter les agents de l’histoire ? »22. C’est toute la question de la relation entre culture de guerre et acteurs sociaux lors des années 1914-1918. Certains historiens sont persuadés de la très large autonomie culturelle des acteurs sociaux en question, la culture de guerre se résumant pour eux à une propagande aussi artificielle que sans effets, notamment sur le monde combattant23. Nous pensons pour notre part que cette autonomie était faible — mais pas inexistante, évidemment — dans les conditions d’affrontement des années 1914-1918.
21Une part du malentendu trouve, sans doute en partie, son origine dans le fait que nous avons bien moins travaillé la notion de culture de guerre aux échelons intermédiaires de ses déclinaisons possibles : déclinaisons nationales ; déclinaisons en fonction des aires sociales ou géographiques de diffusion ; déclinaisons selon les différents moments de la guerre, cette temporalité du conflit étant à la source d’une extrême complexité dans l’articulation des représentations qui l’accompagnent, et dont la tendance est fort loin de suivre le schéma rassurant d’un désenchantement croissant au fur et à mesure de la prolongation du conflit24.
22Et à présent, peut-on sortir la notion de « culture de guerre » de la gangue historiographique des années 1914-1918 où elle est restée jusqu’ici enclavée ? Peut-on s’autoriser à parler de « cultures de guerre » au pluriel, pour d’autres conflits, voire en d’autres lieux que l’aire occidentale de la conflictualité ? Aujourd’hui en tous cas, on peut constater une certaine diffusion, il est vrai encore discrète, de cette notion de culture de guerre afin de caractériser les processus observables lors d’autres conflits que celui de 1914-1918. Se pose dès lors la question de l’adéquation, difficile à résoudre pour un non spécialiste des conflits en question, d’un tel concept, forgé à l’origine pour exprimer une configuration bien particulière du fait guerrier occidental au début du xxe siècle.
23A priori, il nous semble qu’il convient de se montrer très prudent face à l’extension d’un tel concept dès lors que ferait défaut une forte cohésion autour d’un système de représentations commun à l’ensemble d’une société belligérante. En revanche, pourquoi ne pas tester sa valeur heuristique pour analyser certaines sociétés en guerre lors du second conflit mondial, comme l’Allemagne, l’URSS, la Grande-Bretagne ou encore les États-Unis ? À l’autre extrémité du siècle, la Serbie en guerre, dont toute une anthropologie du contemporain a mis en valeur le rôle des systèmes de représentations collectifs dans la mobilisation et l’investissement guerrier à partir de 1990, ne serait-elle pas justiciable d’une analyse en termes de « culture de guerre » elle aussi, jusqu’à la signature des accords de Dayton en 1995 ? La suite pouvant même assez bien se lire en termes de démobilisation culturelle — une démobilisation dont la crise du Kosovo a démontré toute la lenteur et la complexité. Même un événement guerrier de nature d’abord symbolique comme le 11 septembre 2001 a pu faire l’objet d’une lecture en termes de « culture de guerre » par des historiens français sensibilisés à cette notion par la fréquentation de la Grande Guerre25, une lecture somme toute convaincante et éclairante du consensus social qui a accompagné le lancement de la guerre d’Afghanistan en 2002 et de la seconde guerre d’Irak en 2003, malgré les risques encourus.
24Pourtant, de manière beaucoup plus générale, et en tentant de prendre le plus de distance possible avec les travaux personnels et ceux d’amis proches, on se demandera si la valeur heuristique de la notion de « culture de guerre » ne réside pas surtout dans sa capacité à dirimer temps de guerre et temps de paix. Il me semble en effet que notre historiographie de la conflictualité — notre historiographie en général, en fait — ne se montre pas suffisamment attentive à tout ce que bouleverse en profondeur le passage de la paix à la guerre, au plan culturel tout particulièrement. Tout se passe comme si le temps de la guerre était souvent étudié au titre d’une séquence chronologique plus ou moins ordinaire, simplement transposé dans un environnement de conflictualité. C’est, selon nous, manquer l’essentiel, ne serait-ce que du côté de la temporalité historique elle-même, le rapport au temps des acteurs sociaux étant lui-même profondément modifié par l’expérience guerrière. Se saisir du fait guerrier exige, de la part des sciences sociales, des efforts particuliers et des outils spécifiques, notamment du côté de l’interlocution des disciplines. Si le terme de « culture de guerre » n’avait servi qu’à souligner cette exigence particulière qui s’attache à l’exploration du fait guerrier — cet objet si résistant aux protocoles de recherche et d’analyse de nos disciplines, histoire comprise — il n’aurait peut-être pas tout à fait manqué son objectif.
Bibliographie
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— La dynamique de l’Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1975 (1ère éd. 1939).
Furet, François et Richet, Denis, La Révolution française, Paris, Hachette, 1965 et 1966 (2 vol.).
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Rousseau, Frédéric, La guerre censurée. Une histoire des combattants européens de 14-18, Paris, Seuil, 1999.
Notes de bas de page
1 F. Furet et D. Richet, La Révolution française.
2 P. Nora (dir.), Les lieux de mémoire.
3 N. Élias, La civilisation des mœurs ; Id., La dynamique de l’Occident.
4 E. Grendi, « Mico-analisti e storia sociale ». Pour une discussion : voirJ. Revel (dir.), Jeux d’échelle.
5 G. Mosse, De la Grande Guerre aux totalitarismes.
6 J. Birnbaum, « 1914-1918, la guerre de tranchées entre historiens ».
7 S. Audoin-Rouzeau et A. Becker, « Violence et consentement », p. 252.
8 D. Kalifa, « L’histoire culturelle contre l’histoire sociale ? ».
9 S. Audoin-Rouzeau, « Pratiques et objets de la cruauté sur le champ de bataille ».
10 A. Bensa, La fin de l’exotisme, p. 123.
11 Ibid.
12 R. Chartier, « La nouvelle histoire culturelle existe-t-elle ? », p. 17.
13 Ibid., p. 23.
14 R. Chartier, « Le monde comme représentation », p. 1513.
15 B. Cabanes, La victoire endeuillée.
16 A. Dupront, Le mythe de croisade.
17 J. Horne, « Démobilisations culturelles après la Grande Guerre ».
18 Sur ce pan de l’historiographie, nous renvoyons à F. Rousseau, La guerre censurée et R. Cazals et F. Rousseau, 14-18, le cri d’une génération.
19 A. Prost et J. Winter, Penserla Grande Guerre.
20 S. Audoin-Rouzeau, « Micro-histoire et histoire culturelle de la Grande Guerre ».
21 C. Ginzburg, Le fromage et les vers, p. 16.
22 A. Boureau, « Propositions pour une histoire restreinte des mentalités », p. 1495.
23 A. Prost et J. Winter, Penserla Grande Guerre.
24 G. Hadad, « Le discours de protestation chez les soldats français en 1914-1918 ».
25 B. Cabanes et J.-M. Pitte, 11 septembre. La Grande Guerre des Américains.
Auteur
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Stéphane Audoin-Rouzeau
École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris
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