La mobilité des Savoyards aux portes de la Maurienne (1860-1914)
Résumé
Cet article concerne le phénomène migratoire à l’échelle d’un village de montagne, en Savoie, et des communes alentour. Le territoire est a priori géographiquement enclavé. Malgré tout, des relations ont eu lieu entre les vallées. Comment se sont-elles mises en place ? Quels furent les effets de cette situation sur le fonctionnement de la société locale ? À partir des registres de matricules déposés aux archives départementales de la Savoie et des sources privées, une étude fut menée sur une cohorte de 977 hommes, représentant pratiquement autant de familles différentes. Mobiles sur le territoire national voire international, ils voyagèrent à l’étranger dans une dimension européenne et intercontinentale. Se déplacèrent-ils toujours seuls ou bien furent-ils accompagnés par des membres de leur famille, par des femmes et des enfants ?
Texte intégral
Une ouverture sur le monde
1La Savoie a conservé de son histoire séculaire et de sa position frontalière à la jonction de trois pays, France, Italie et Suisse, des particularismes locaux dans des domaines variés. Si la circulation des hommes a toujours existé, elle se renforça et s’accéléra avec l’apparition de nouveaux moyens de communication, terrestres et maritimes, lors des révolutions industrielles successives, puis aériens, surtout après la Seconde Guerre mondiale. En quoi les portes de la Maurienne furent-elles impactées par le phénomène migratoire à partir du milieu du xixe siècle ? Comment mesurer scientifiquement la mobilité des habitants de cet espace montagnard au xixe et au xxe siècles ? Quelles trajectoires ont-ils suivi ? Pourquoi ont-ils privilégié une direction plus qu’une autre ? Quelles furent les conséquences de ces déplacements pour le territoire ? Dominé par les massifs du Grand Arc et de la Lauzière, au cœur d’un triangle reliant les villes de Chambéry, Albertville et Saint-Jean-de-Maurienne, ce territoire est a priori géographiquement enclavé, sans liaison directe par voie terrestre avec la vallée voisine, la Tarentaise. Malgré tout, des relations ont eu lieu entre les deux vallées, particulièrement dans une dimension internationale. Comment se sont-elles mises en place ? Quels furent les effets de cette situation sur le fonctionnement de la société locale ?
2Afin d’apprécier la mobilité des familles sur les pentes des massifs du Grand Arc et de la Lauzière (fig. 1), une étude fut menée à partir des registres de matricules déposés aux archives départementales de la Savoie1. Femmes et enfants étant, hélas, souvent absents des archives à l’échelle locale, il a été néanmoins possible d’envisager parfois leur mobilité par le biais du mariage, en étudiant notamment une cohorte de 977 hommes domiciliés dans le canton d’Aiguebelle. Ils sont tous âgés de 20 ans entre 1860, année du rattachement de la Savoie à la France, et la fin du xixe siècle, lorsque débute la Belle Époque2, synonyme de progrès sociaux, économiques, techniques voire politiques, et qui se prolongent jusqu’à la Première Guerre mondiale. La période retenue coïncide avec l’installation du chemin de fer dans la traversée de la Maurienne : le train arriva en gare d’Aiguebelle en 1856. Le suivi de la mobilité de cette cohorte masculine est rendu possible jusqu’à l’âge de 40 ans puisque la plupart des dossiers de soldats font mention de leurs lieux d’habitation dans le cadre du suivi de leur mobilisation. L’étude de ces 977 dossiers a consisté à repérer, dans un premier temps, le lieu de l’affectation des hommes, lors de la conscription, puis les localités où ils résidèrent par la suite. Plus de 95 % de la population étudiée était, à l’origine, native des portes de la Maurienne : les 977 hommes dont le parcours fut analysé sont tous nés entre 1840 et 1874, les plus jeunes ayant eu 40 ans avant le 1er janvier 1915. Au-delà de cet âge, les registres ne fournissent plus d’information.
Fig. 1. - Plan de l’espace Grand Arc - Bellachat - Lauzière : la ligne de crêtes sépare les vallées de la Maurienne et de la Tarentaise.

© DAO : Jean-Marc Villermet. Fonds de carte : Syndicat Mixte de la Lauzière (collectivité locale).
3Les résultats chiffrés de cette étude sont scientifiquement exploitables en raison de l’étendue de la population concernée, dans l’espace et dans le temps, bien qu’ils ne couvrent pas la totalité des hommes résidant sur le territoire puisque les registres de matricules ne font apparaître que les noms des individus tirés au sort durant cette période3. Cette étude ne permet donc pas d’enregistrer de manière exhaustive les mobilités masculines puisque, au cours du demi-siècle envisagé, un certain nombre d’individus échappèrent à la conscription. Bien que n’étant pas référencés dans les archives militaires, et s’il demeure difficile d’appréhender le phénomène, un certain nombre de ces hommes non repérés par l’Armée se déplacèrent tout de même et voyagèrent parfois vers des contrées lointaines, sans qu’il soit possible de connaitre avec exactitude leur destination (fig. 2).
Fig. 2. - Population masculine étudiée aux portes de la Maurienne (977 individus nés entre 1840 et 1874).

© Jean-Marc Villermet. D’après les registres de matricules (Arch. Dép. Savoie).
4Les sources consultées permettent d’établir des échelles de mobilité en distinguant l’étendue des relations entre la Basse-Maurienne et le reste du département de la Savoie d’une part, entre les localités montagnardes du canton d’Aiguebelle inscrites dans l’espace alpin et le reste de la France d’autre part. Il s’agit aussi d’identifier la proportion de séjours voire d’installations à l’étranger afin d’évaluer l’étendue des relations transfrontalières à l’entrée de la Maurienne, mais aussi l’importance des échanges dans l’empire colonial français et avec des pays plus lointains.
5Au total, les 977 individus étudiés, tous originaires des portes de la Maurienne, ont effectué au moins 3 612 déplacements (déménagements ?), temporaires ou définitifs, entre 1860 et 1915. Il est fort possible qu’ils se soient davantage déplacés encore puisque l’Armée n’assurait des relevés d’information qu’à des moments précis correspondant à une période de mobilisation. Les données sur les registres de matricules montrent qu’en moyenne un homme a changé 3,6 fois de lieu d’habitation durant les vingt années de son existence correspondant à une période de « maturité », entre 20 et 40 ans : le rapprochement entre les registres de matricules et ceux des recensements communaux de population permet d’établir que les Mauriennais voyageurs, en âge de fonder et faire croître une famille, contribuèrent souvent à la mobilité de femmes et enfants ; même si cette dimension demeure difficile à quantifier d’une manière générale4.
6Quelle fut la part de la mobilité justifiée par des considérations économiques sur un territoire montagnard réputé difficile5 et la part d’une mobilité davantage orientée sur une forme de « volontarisme » et un goût pour l’aventure ? Les motifs de cette mobilité et les comportements furent différents selon l’âge, la structure familiale ou encore l’évolution des ressources économiques, difficilement repérables6, en dehors des changements intervenus à propos de l’étendue des parcelles indiquée sur des registres de recensements communaux. Les plus jeunes, dans les familles non liées au travail de la terre, déménagèrent plus souvent, pour des motifs allant du désir d’autonomie, lorsque les individus avaient une vingtaine d’années, ils s’engagèrent par exemple durablement dans l’Armée, à la recherche d’une meilleure qualité de vie pour les plus âgés, comme en témoignent les travaux de Christian Villermet publiés en 20007. Aux portes de la Maurienne, en un demi-siècle (1860 à 1915), la mobilité de proximité fut dominante puisqu’un peu moins de la moitié des hommes étudiés (43,89 %) n’ont pas quitté leur canton ou leur département à l’occasion de ces changements de résidence. À l’opposé, près de 1/5e de la population masculine envisagée (19,21 %) connut un dépaysement plus significatif en s’installant dans les grandes villes françaises.
7Les raisons principales qui poussèrent les trentenaires à déménager plusieurs fois furent probablement différentes de celles des très jeunes individus quittant le service militaire. L’ambition de changer de lieu ou de statut professionnel motiva un certain nombre d’entre eux. Les individus de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècles trouvèrent-ils une certaine stabilité professionnelle ? Les archives consultées ne permettent pas d’avoir des certitudes à ce sujet. Dans l’hypothèse d’une stabilité, les hommes recherchèrent-ils davantage un logement plus grand, à la suite de la naissance d’enfants par exemple, un phénomène parfois repérable sur les registres de recensements communaux ? Cette explication pourrait justifier la mobilité des trentenaires voire des quadragénaires quittant la terre, comme l’attestent quelques cas dans les registres nominatifs de population au sein des archives communales. Bien qu’il ne s’agisse pas de l’objet principal de cette recherche, une étude sociologique plus fine comparant les fiches nominatives des registres de matricules et les informations contenues dans les registres paroissiaux ou communaux – sur les territoires d’accueil – permettrait sans doute d’aller plus loin dans l’analyse mais les sources demeurent pour l’heure fragmentaires.
8Il est également permis de s’interroger sur des aspects matériels et économiques motivant un départ, comme la possibilité de modifier la surface et la qualité des logements occupés à l’occasion d’une migration : un territoire offre-t-il davantage d’opportunités qu’un autre pour se loger et rayonner ? Concernant les jeunes en âge de fonder une famille, quelles furent les opportunités offertes pour louer, construire ou agrandir une habitation à la fin du xixe siècle et au cours du xxe siècle ? À propos des chantiers de construction, la question est posée au regard de l’évolution du cadastre aux portes de la Maurienne8 : il apparaît que les constructions nouvelles furent modestes au cours de la période étudiée ; la plupart des habitations étant souvent présentes au cours de la première moitié du xixe siècle. De quels moyens les jeunes bénéficièrent-ils pour s’installer ailleurs que sur leur terre natale ? L’étendue territoriale impactée par le bâti souligne que les familles, installées parfois depuis plusieurs générations, avaient déjà péniblement construit des bâtiments sur des terres d’altitude reculées et qu’il était sans doute difficile d’envisager des constructions nouvelles à la fin du xixe et au début du xxe siècle.
9Dans le cas d’individus ayant poursuivi des études, les mobilités liées à des raisons professionnelles représentèrent un peu moins de 15 % de l’ensemble de la population : elles furent plus nombreuses en fond de vallée que sur les territoires d’altitude aux portes de la Maurienne. Le dynamisme du territoire pourrait aussi être mesuré à travers l’évaluation du nombre de déménagements souhaités et en étudiant l’importance de la mobilité contrainte, mais il se trouve que les sources n’offrent pas d’éclairage particulier sur cet aspect. Constatons simplement que les jeunes hommes n’étaient logés au départ que de façon provisoire, chez leurs parents, dans la famille élargie ou chez des connaissances pour les plus humbles9.
10Plus généralement, l’Église et l’Armée offrirent des opportunités aux jeunes originaires des portes de la Maurienne pour rayonner à travers l’empire français, sur les terres coloniales : 8,58 % des déplacements à l’étranger furent réalisés en Afrique du Nord, en Algérie essentiellement, et 5,38 % d’entre eux concernèrent l’Indochine. Ces chiffres méritent toutefois d’être manipulés avec précaution dans la mesure où les registres de matricules font aussi parfois mention de l’Afrique sans autre précision (3,36 % des déplacements sont ainsi désignés). Il s’agit peut-être de contrées non francophones sur le continent, mais cela est peu probable en raison de la barrière de la langue à cette époque. D’une manière générale, quelques cas particuliers mis à part, les grands sites usiniers de la vallée de la Maurienne ont peu attiré la population des pentes de l’espace Grand Arc – Lauzière davantage au contact de la Combe de Savoie et de territoires plus éloignés10.
Des destinations très variées
11Spatialement, au sein de la cohorte étudiée aux portes de la Maurienne, plus de la moitié des déplacements (56,11 %) furent effectués en dehors de la Savoie, au sein de l’Hexagone et dans les territoires français d’Outre-mer : 30,9 % des changements de résidences se déroulèrent en direction de départements limitrophes ou sur un territoire très proche, principalement dans l’Ain, en Haute-Savoie, en Isère et dans le Rhône.
12La mobilité concerna particulièrement la région de Lyon (13,6 %) mais aussi Paris11 et la proche périphérie de la capitale (9,11 %) ou encore les Bouches-du-Rhône (3,86 %), dans la région de Marseille notamment, les trois grandes villes étant reliées par le P.L.M.. Lorsque la confrontation des registres de matricules avec les registres communaux permet de suivre le parcours de quelques chefs de famille au départ du territoire de Montsapey, il apparaît qu’à la fin du xixe et au début du xxe siècles la migration des jeunes hommes était souvent quasi définitive même si les migrations saisonnières, qui existaient depuis plusieurs siècles déjà12, se perpétuèrent tout au long de la période entre 1860 et 1914.
13Souvent employés dans des fermes, les cultivateurs de Montsapey et des communes environnantes se déplacèrent avec régularité entre les portes de la Maurienne (printemps-été) et les rives de la mer Méditerranée (automne-hiver) à Arles, Marseille, Cannes ou encore Tarascon. Autre particularité des portes de la Maurienne, un certain nombre de mineurs13 se déplacèrent au rythme des chantiers proposés à Saint-Georges-d’Hurtières et à La Motte-d’Aveillans, près de Grenoble, à Romanèche-Thorins, en Saône-et-Loire, à Sourcieux-les-Mines et à Sain-Bel dans le département du Rhône.
14La population masculine rayonna inégalement sur le territoire national. L’essentiel des déplacements se déroula sur un espace couvrant les départements compris à l’intérieur d’un arc de cercle joignant la zone située entre la Picardie au nord et les Pyrénées orientales au sud, le Massif central à l’ouest et la frontière italo-suisse à l’est. Néanmoins, à l’échelle de l’Hexagone, la plupart des autres régions françaises ont été concernées par le phénomène migratoire au départ du territoire de la Basse-Maurienne, entre la fin du xixe siècle et la Première Guerre mondiale. Au cours du demi-siècle étudié, les habitants de Montsapey et des communes riveraines ont irrigué le territoire national par leur mobilité, sauf dans trois directions : le nord-est, le cœur du Massif central proprement dit, et la région du sud-ouest, Bassin aquitain et Pyrénées. L’étude statistique démontre qu’en dehors de trois zones, globalement, le territoire national fut bien irrigué par des réseaux qui se mirent en place au fil des décennies (fig. 3).
Fig. 3. - Principales zones de déplacements dans les départements français de la population masculine, au départ de Montsapey et des communes riveraines en Basse-Maurienne, entre 1860 et 1915.

© Jean-Marc Villermet. Carte réalisée à partir des registres de matricules de 1860 à 1894 – Arch. Dép. Savoie.
15Outre les lieux d’habitation (résidence temporaire ou définitive ?), les registres de matricules recensent également la profession exercée par chacun des individus mobilisés sous les drapeaux. À l’échelle d’une cohorte de près d’un millier d’individus, il est possible de repérer avec une certaine précision le fonctionnement économique et social du territoire. S’il n’est pas surprenant que la grande majorité des hommes soient liés à la terre (68 %), presque tous les cultivateurs étaient propriétaires ou issus d’une famille de propriétaires (92,3 %) comme le montrent les recensements communaux de population, ce qui signifie concrètement qu’après leur départ, soit temporaire, soit définitif, le territoire a progressivement souffert de bras manquants sur les terres d’altitude qui ne furent pas nécessairement remplacés.
16Le phénomène de mobilité débuta assez tôt à la fin du xixe siècle et s’accéléra par la suite. Néanmoins, la déprise rurale ne fut pas immédiatement palpable, malgré une baisse du nombre d’habitants recensés. En effet, en diverses circonstances, et notamment entre les deux guerres mondiales, le départ des hommes dont les familles étaient ancrées sur le territoire montagnard depuis plusieurs générations fut compensé par une arrivée massive et temporaire de migrants italiens aux portes de la Maurienne. Le phénomène dura au moins pendant une décennie : les archives communales de Montsapey permettent de quantifier a minima les mouvements migratoires dans l’espace transfrontalier.
17Les statistiques concernant la répartition des émigrants par catégories socio-professionnelles soulignent que les départs ne furent pas uniquement liés à des considérations économiques. Si le territoire s’est progressivement vidé de sa population, cela est aussi en partie lié au degré de qualification des hommes. Près de 70 % des migrations concernèrent des individus liés de près ou de loin à la paysannerie qui obtenaient des rendements et des revenus modestes, aussi bien en fond de vallée qu’en montagne : beaucoup de Mauriennais quittèrent leur région d’origine pour cause de pauvreté et de morcellement des propriétés, comme l’a montré Pierre Judet14. Cependant, les artisans formés sur le terrain, avec souvent un haut degré de qualification furent particulièrement recherchés. Par exemple, les métiers de bouche furent valorisés : une partie de la population des portes de la Maurienne, engagée sous les drapeaux dans un premier temps, alimenta par la suite des filières et des réseaux, non seulement en France mais en Europe et même au-delà des océans.
Constitution progressive de réseau
18Les cuisiniers, garçons de cafés et d’hôtellerie-restauration exercèrent souvent à Lyon ou Paris, pour débuter, avant de se rendre à l’étranger, en Suisse, en Grande-Bretagne, voire aux États-Unis. Dès le rattachement de la Savoie à la France, un cuisinier né à Aiguebelle circula parmi les grands restaurants de son temps, et s’installa en alternance à Genève et à Londres durant une vingtaine d’années avant de gagner l’État de Rhode Island et la ville de Providence sur la côte est des États-Unis. À son retour en Europe, à la fin du xixe siècle, il rejoignit les rives du lac Léman, Coppet, dans le canton de Vaud, et Genève, avant de s’installer au Grand Hôtel de Bruxelles15. La plupart des autres cuisiniers des portes de Maurienne exercèrent leur profession dans les grandes villes françaises, essentiellement à Paris, Lyon, Marseille et Nice tout en revenant régulièrement dans les Alpes du Nord, notamment dans les villes thermales, Aix-les-Bains, Divonne-les-Bains ou encore Allevard.
19Dans le même esprit, confiseurs et pâtissiers formés aux portes de la Maurienne déployèrent leurs talents dans les grands hôtels européens de la Belle Époque au cœur de l’espace transfrontalier. Ainsi, après avoir fréquenté Grenoble au temps de la conscription, l’un d’entre eux fut installé professionnellement à l’Hôtel de San Remo, en Ligurie, au tournant du siècle, puis transféré à l’Hôtel Beau Rivage de Genève, avant de gagner la Méditerranée à Hyères. En alternance, il exerça ensuite en Suisse, à Nice, Lucerne, Londres, Versailles, Maison-Laffitte… et revint en Maurienne peu avant la Première Guerre mondiale. Le plus souvent, les spécialistes des métiers de bouche étaient engagés pour une saison, un ou deux ans tout au plus. Quant aux boulangers des portes de la Maurienne, la plupart d’entre eux, une vingtaine au total dans l’étude réalisée à partir des registres de matricules, gagnèrent les terres lointaines, sans doute engagés durablement par l’Armée. Beaucoup sillonnèrent mers et océans pour ravitailler les soldats en Cochinchine (dès 1883), puis sur l’île de Formose (1884-1885) et au Tonkin (1885-1886).
20Les translations entre les portes de la Maurienne et le reste du territoire national furent facilitées grâce au concours de professionnels engagés dans les métiers liés au transport. L’étude porte sur une cinquantaine d’entre eux. Au départ, tous étaient domiciliés sur les flancs opposés de l’Arc. Propriétaires le plus souvent d'une carriole, tractée par des chevaux pour les plus riches d’entre eux, ils vivaient essentiellement de la location ou du transport de marchandises et contribuèrent à mettre en relation différents territoires de la Savoie, mais aussi des espaces plus lointains en France. Les lieux de domiciliation de ces Mauriennais suivirent en général les grands axes de circulation. Si quelques-uns d’entre eux s’établirent dans la région parisienne ou dans le sud de la France, la plupart des voituriers évoluèrent entre le Rhône et les Alpes, ce qui leur permit de conserver des contacts avec leur milieu d’origine.
21Concernant les emplois dans les transports ferroviaires, l’étude menée à partir des registres de matricules souligne que les premiers employés originaires des portes de la Maurienne au sein de la compagnie du P.L.M. sont nés à Montsapey et à Saint-Georges-d’Hurtières en 1847. Cependant, au cours des décennies suivantes et jusqu’à la Première Guerre mondiale, un véritable réseau se structura entre la rive gauche de l’Arc et la région lyonnaise si bien que Les Hurtières fournirent plus des trois-quarts de la main-d’œuvre de l’entrée de la vallée employée par la Compagnie P.L.M. alors en pleine expansion. Nombre d’entre eux s’installèrent à Oullins, à partir du début des années 1880 où ils résidaient (fig. 4)16. Néanmoins, certains choisirent de rejoindre la même entreprise « à l’étranger », dans les colonies, notamment à Constantine, en Algérie (1888), et en Suisse (de 1898 à 1914). Globalement, les jeunes hommes originaires des portes de la Maurienne s’installèrent le long du réseau ferré, en Savoie et dans les départements limitrophes. Quelques employés de la compagnie P.L.M., nés au pied du Grand Arc et de la Lauzière, décidèrent aussi de s’établir à Paris tout en travaillant parfois dans la vallée de la Maurienne, à Modane par exemple17.
Fig. 4. - Cités ouvrières de la compagnie P.L.M. à Oullins où se constitua une communauté originaire des portes de la Maurienne dès la fin du xixe siècle.

© Droits Réservés.
22Quelques habitants des portes de la Maurienne se firent également embaucher par d’autres compagnies comme le Chemin de fer du Nord (en 1883 et 1884), mais aussi dans des villes à l’intérieur desquelles le réseau ferré prospéra. Plusieurs Mauriennais trouvèrent du travail au sein de la Compagnie de Tramway du Loir-et-Cher, à Blois (1900), de la Compagnie de Chemin de fer du Midi (1901), de la Compagnie de Tramway de Marseille (1899 et 1900) ou encore auprès de la Compagnie des Chemins de fer de Fourvière et de l’Ouest lyonnais (1900 à 1903).
23L’enquête menée à partir des registres de matricules permet d’identifier des translations de Mauriennais vers les principales villes françaises pour des raisons éducatives. Quelques habitants de Montsapey, d’Aiguebelle et des environs voyagèrent dans le but de parfaire leurs études : plusieurs d’entre eux menèrent des carrières professionnelles sans retour en Savoie. Les archives font mention de différents parcours vers des écoles normales, écoles de pharmacie, écoles vétérinaires ou encore vers l’École Polytechnique à Paris : par exemple, admis au concours de l’établissement de la rue Descartes, en1891, Louis-Joseph Piot, domicilié sur les pentes du Grand Arc obtint « une bourse avec trousseau »18 et devint ingénieur au sein d’une compagnie ferroviaire privée. Ne retournant pas en Maurienne après ses études, il évolua au Service central des Chemins de Fer du Nord occupant différents postes à Cambrai, Béthune, Douai, Valencienne et Arras avant de rejoindre la SNCF après la nationalisation des chemins de fer19. Son fils, également polytechnicien20 ne revint pas davantage sur les terres de ses aïeux aux portes de la Maurienne.
24Plusieurs autres jeunes, nés au pied du Grand Arc et de la Lauzière, intégrèrent la faculté de pharmacie de Paris (1893) et de Lyon (1894) en choisissant par la suite de poursuivre sur place leur vie professionnelle, sans retour en pays de Savoie. Dans un certain nombre de cas, dès le dernier quart du xixe siècle, la poursuite d’études, parfois conjuguée à la volonté d’embrasser une carrière militaire, constitua un mobile pour voyager, s’éloigner du berceau familial et de l’espace montagnard. Ainsi, Adolphe Pitton, né à Montsapey, intégra la Garde Républicaine à Paris, en 1883, avant de choisir une autre voie en s’expatriant aux États-Unis. D’autres jeunes Mauriennais, nés à Montsapey ou dans la périphérie proche, décidèrent de s’installer dans la capitale pour les mêmes raisons en faisant carrière dans l’infanterie ou la cavalerie : par exemple, un cultivateur né à Aiton, en 1869, fut formé à Paris avant d’être domicilié à Versailles. Lorsqu’ils revinrent dans les Alpes, les militaires de la Garde Républicaine firent carrière ailleurs qu’en Maurienne (promotions 1874 et 1875).
25S’il est difficile de suivre dans le détail le parcours des 977 jeunes référencés sur les registres de matricules, faute de documents susceptibles d’apporter des précisions utiles, en revanche, les dossiers de plusieurs Mauriennais déposés aux Archives générales des frères maristes à Rome permettent de comprendre leur parcours éducatif dans une dimension transfrontalière. Bien que peu nombreux aux portes de la Maurienne, des hommes se déplacèrent aussi pour apprendre et se cultiver. Leurs réseaux se constituèrent très tôt en raison de la conjoncture géopolitique du moment, à la fin du xixe et au début du xxe siècles (fig. 5, 6, 7, 8 et tab. 1).
Fig. 5 - Vue aérienne des portes de la Maurienne vers 1950.

Schéma réalisé à partir d’une carte postale.
Aiguebelle et Randens, L'Arc, 1950, Photographie aérienne de Roger Henrard ©, Réf. 3Fi1 1-252, Arch. Dép. Savoie.
Fig. 6. - Vue générale d’Aiguebelle et du Massif de La Lauzière.

Schéma réalisé à partir d’une carte postale non datée ; milieu du xxe siècle ? Le chantier du tunnel Isère-Arc (1948-1954) a déjà débuté (excavations visibles dans la montagne).
Aiguebelle - Vue générale aérienne de la Lauzière, Combier Imprimeur, Mâcon – Réf. 2Fi 3000, Arch. Dép. Savoie.
Fig. 7. - La voie ferrée au pied du Grand Arc : passage à niveau en gare d’Aiguebelle au début du xxe siècle.

Cette photographie illustre aussi la mise en culture des terres, très haut en altitude, sur des pentes abruptes, pour nourrir une population nombreuse.
Aiguebelle, Passage à niveau, et Randens, Photographie de L. Blanc ©, Montmélian, Réf. 2Fi 3012 – Arch. Dép. Savoie.
| Afrique | 90 |
| Amérique | 36 |
| Asie | 35 |
| Europe | 51 (hors France et hors Allemagne en 1914) |
| Océanie | 1 |
Tabl. 1. - Nombre de déplacements (temporaires ou définitifs) des jeunes originaires des portes de la Maurienne sur les cinq continents entre 1860 et 1915.
© Jean-Marc Villermet. D’après les registres de matricules, Arch. Dép. Savoie.
Fig. 8 - Pays et colonies françaises (en rouge) fréquentés par 147 jeunes originaires des portes de la Maurienne entre 1860 et 1914.

© Jean-Marc Villermet. D’après les registres de matricules, Arch. Dép. Savoie.
Bibliographie
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Format
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Notes de bas de page
1 Archives Départementales de la Savoie (Arch. Dép. Savoie) : Série complète des registres de matricules entre 1860 et 1894 – canton d’Aiguebelle 1R – États signalétiques et des services : registres de matricules de recrutement militaire : Classes 1878 à 1892 : cote 1R 13-98. Classes 1892 à 1909 : cote 1R 99-198. Classes 1910 à 1926 : cote 1R 199-297 (étude jusqu’à la cote 1R 199-225).
2 D. Lejeune, La France de la Belle Époque.
3 Bulletin des Lois de la République Française, Ed. Imprimerie nationale. Texte de référence : Année : 1872-07, BnF Gallica. Identifiant : ark:/12148/bpt6k210062f
4 P.-A. Rosental, « La migration des femmes (et des hommes) en France au xixe siècle ».
5 J.-Cl. Duclos, S. Gros et J.-F. Lyon-Caen, Habiter. Centre de Culture Scientifique, technique et industrielle, Eurêka Chambéry, Habiter la montagne, Espace montagne, Exposition permanente.
6 C. Villermet, Un balcon en montagne – Aspects de la vie en altitude depuis le seizième siècle dans un village de Savoie.
7 Idem.
8 Arch. Dép. Savoie - Étude comparative à propos du village de Montsapey. Cadastre napoléonien : plan cadastral. - Bonvillaret, Bourgneuf, Chamousset, Saint-Georges-d'Hurtières, Montgilbert, Montsapey, Saint-Pierre-de-Belleville, Randens. Cadastre Montsapey - 1911-1944. 3P 2130-2133 ; 3P 7467. Cadastre Montsapey rénové - 1911-1944. 1280W 206-207.
9 Arch. Dép. Savoie - Registres communaux, Montsapey, Cote 1876-1936 (6M 2128-2139).
10 F. Hachez-Leroy, « Chambéry première usine de transformation d’aluminium de Pechiney (1912-1947) ». « Xénius », magazine de la connaissance, enregistré le 27 octobre 2015 pour Arte. Invitée : Florence Hachez-Leroy, maître de conférences, institut universitaire de France, université d'Artois, membre du comité scientifique de L’Espace Alu à Saint-Michel-de-Maurienne. Diffusion : 27 janvier 2016. D. Dequier, Maurienne, la vallée de l’aluminium.
11 Chr. Sorrel, « Savoyards de Paris », La Savoie et l’Europe 1860-2010. Dictionnaire historique de l’Annexion, p. 448 à p. 451.
12 D. Varaschin, Aux sources de l’histoire de l’annexion de la Savoie, p. 34. Musée de l’Histoire de l’immigration, « Économie et immigration : qu’est-ce que la migration saisonnière ? », Palais de la porte dorée, Paris.
13 Dossier « Mines et mineurs », L’Alpe, Grenoble, Ed. Glénat – Musée Dauphinois, no 74, 2016, p. 6 à p. 57.
14 P. Judet, «Savoie 1860 – une société assez largement ouverte vers la France ».
15 V. Jourdain, L’hôtellerie bruxelloise 1880-1940 – Acteurs, structures et logiques spatiales d’un secteur multiforme.
16 Chr. Chevandier, Cheminots en usine, les ouvriers des Ateliers d’Oullins au temps de la vapeur.
17 M. Vicini, Une communauté cheminote au temps des compagnies : les employés de la gare internationale de Modane (1871-1936).
18 Courrier des Alpes, 6 octobre 1891, p. 3. Courrier des Alpes, 21 novembre 1891, p. 3.
19 Bibliothèque Centrale de l’École Polytechnique, Piot, Louis Joseph, X 1891, 1872-1959.
20 Bibliothèque Centrale de l’École Polytechnique, Piot, Jacques Antoine Joseph, X 1920, 1900-1929.
Auteur
-
Jean-Marc Villermet
Professeur d’Histoire-Géographie, docteur en Sciences Humaines, du Politique et du Territoire, associé au laboratoire LLSETI (Langages, Littératures, Sociétés, Études Transfrontalières et Internationales), université Savoie – Mont-Blanc
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Signes et communication dans les civilisations de la parole
Olivier Buchsenschutz, Christian Jeunesse, Claude Mordant et al. (dir.)
2016
