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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral La tradition orale des contes et récits populaires Un nouveau genre littéraire : les contes alsaciens Des formes modernes de transmission au xxe siècle Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Pratiques de la médiation des savoirs

    Ce livre est recensé par

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    Entre l’oral et l’écrit : la transmission des contes et récits populaires en Alsace

    Marie-Noële Denis

    Résumé

    Il est de tradition d’admettre que la transmission de la littérature populaire se faisait oralement, à la campagne, par l’intermédiaire de conteurs, lors des veillées d’hiver. Mais l’écrit intervint très tôt dans la diffusion de ces récits. Ce fut le cas avec les folkloristes, nourris de romantisme et de « gothique » allemands, tel Auguste Stoeber (1808-1884), qui, à l’imitation des frères Grimm, se préoccupèrent de recueillir ce matériel inédit de manière scientifique et littéraire. En milieu urbain, le passage à l’écrit est encore plus ancien. Dès le xive siècle, les chroniqueurs spécialistes de l’histoire légendaire les recueillent, tel Koenigshoffen (1346-1420), et jusqu’à l’abbé Grandidier (1752-1787). Il faut y ajouter les exempla illustrant les sermons oraux des grands prédicateurs, par exemple Geiler de Kaisersberg (1445-1510), qui prêchait à la cathédrale de Strasbourg. De nos jours, outre les multiples publications qui font office de conservatoire, le récit oral renaît par l’intermédiaire de nouveaux conteurs, qui maîtrisent la forme parlée de la narration et utilisent les canaux médiatiques modernes (la chaîne de télévision FR3 par exemple) pour diffuser largement leur savoir et recréer une communauté culturelle bien identifiée.

    Texte intégral La tradition orale des contes et récits populaires Les exempla Les chroniques Un nouveau genre littéraire : les contes alsaciens Des formes modernes de transmission au xxe siècle L’édition Les nouveaux médias Qu’en est-il aujourd’hui de la littérature orale ? Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    À la mémoire de Marie-Claude Groshens

    1Il est de tradition d’admettre que la transmission de la littérature populaire s’est faite oralement, à la campagne, par la voix des conteurs, lors des veillées. Mais en fait l’écrit intervint très tôt dans la mémorisation des récits, contes et légendes. Dès le xive siècle, les moines et les chroniqueurs, puis au xixe siècle les travaux des folkloristes, ont assuré une transmission écrite de ces textes.

    La tradition orale des contes et récits populaires

    2Il est de coutume d’attribuer la tradition orale des contes populaires aux longues veillées d’hiver qui réunissaient tour à tour, dans l’une ou l’autre maison, tous les voisins d’un même quartier rural. En effet, le lieu par excellence du récit populaire était la veillée. Il s’agissait d’une forme particulière de sociabilité paysanne, qui touchait surtout les fermes d’élevage de montagne, et beaucoup moins les populations des villages et des vallées. Les invitations tournaient de ferme en ferme, pendant les longues soirées d’hiver. La fête n’était pas improvisée. La pièce à vivre (le pal dans les Vosges, la Stub en dialecte germanique) servait de cadre aux veillées. On préparait du pain, des brioches, et les invités arrivaient dès 5 heures du soir. Chacun s’activait : les hommes réparaient leurs outils, jouaient aux cartes et buvaient autour de la table, les femmes filaient ou travaillaient à des ouvrages de broderie ou de tricot autour du poêle, tous émondaient des noix. Souvent un conteur venait distraire la soirée avec un répertoire d’histoires merveilleuses ou fantastiques de l’ancien temps. Loups et sorcières étaient destinés à effrayer les jeunes filles qui repartaient ainsi chez elles sous la protection de leur galant. Mais cette transmission orale, par des personnes plus ou moins reconnues, était depuis longtemps soutenue par une transmission écrite, surtout en ville.

    Les exempla

    3Les exempla sont des récits populaires recueillis et transcrits par les religieux à l’usage des grands prédicateurs, qui en assurent la diffusion. Les sermons de Geiler de Kaysersberg, qui prêchait à la cathédrale de Strasbourg, recueillis par Pauli, en sont un bon exemple. Ces contes moraux mettent en scène les différentes classes de la société du temps. Ils opposent maîtres et compagnons, bourgeois et domestiques. Les récits sur les femmes sont nombreux et le clergé même est ridiculisé. Ces histoires, diffusées oralement lors des prédications, se développent surtout après la Réforme et sont reprises par les conteurs.

    Les chroniques

    4Dès la fin du xive et jusqu’au xviiie siècle, les contes populaires vont s’inspirer des chroniques. Les chroniqueurs sont nombreux. On peut citer Closener († 1384 ?), Koenigshoven (1346-1420), Schadaüs (1384-† ?), Schould Buheler, Trausch (1578-1636), Daniel Specklin (1536-1589), Künart (1589-† ?), Kleinlauel, Schelter et A. Silbermann (1752-1797).

    5Il est difficile de distinguer, dans leurs textes, outre leurs propres inventions, les éléments populaires authentiques des vérités historiques. Mais il est un fait, par exemple, que les récits du Wasigenstein et la légende de Trebeta sont les témoignages d’un va-et-vient entre l’oral et l’écrit, entre le populaire et le savant.

    6Le combat des héros au Wasigenstein est considéré comme la version populaire du Waltharius, poème en latin du xe siècle, lié à la geste de Gauthier d’Aquitaine. Siegfried aurait été tué par Hagen dans les Vosges. Selon la deuxième légende, la ville de Strasbourg aurait été fondée par Trebeta, fils de Ninus, roi d’Assyrie. Pour fuir l’amour de sa belle-mère Sémiramis, Trebeta aurait pris un grand bateau avec ses serviteurs et abordé à l’embouchure du Rhin, où il aurait fondé Trèves, baptisée d’après son nom. Toutes sortes de peuples, parlant toutes sortes de langues, se joignirent à lui et construisirent successivement les villes de Cologne, Worms, Strasbourg et Bâle1.

    7Closener et Koenigshoven cherchèrent à fixer la tradition historique à partir de textes écrits, de « on-dit » et de témoignages. Au xviiie siècle, la recherche de la vérité se précise avec l’abbé Grandidier2 (1752-1787). Toutes ces chroniques, où se mêlent à la fois récits légendaires et références savantes, sont récupérées de manière fragmentaire par les conteurs populaires, qui les diffusent oralement. Puis le goût des récits populaires en tant que tels apparaît et donne naissance à un genre littéraire nouveau.

    Un nouveau genre littéraire : les contes alsaciens

    8Au début du xixe siècle, le mouvement romantique, influencé en Allemagne par Herder, réveille dans la classe moyenne et supérieure cultivée, en particulier dans les milieux protestants, le goût des expressions populaires. Une nouvelle littérature se crée, où les auteurs enchâssent des propos entendus dans la rue et des observations directes. Il fallait, dans un but politique, créer une communauté bien identifiée par une culture spécifique. Dès le milieu du xviiie siècle, Schoepflin et son disciple Oberlin3, en rapport avec les milieux allemands et suisses, avaient initié ce mouvement. Arnold (1780-1829) avait déjà fourni aux frères Grimm des contes alsaciens pour leur propre recueil, et Jacob Grimm entretint toute sa vie des relations avec les intellectuels de la région, notamment avec le jeune pasteur Auguste Stoebler (1808-1884). Celui-ci publie en 1836 un petit recueil de légendes, avec des compléments de son frère Adolphe, Alsa-Bilder. En 1842, un recueil plus ample portera le titre de Elsässisches Sagenbuch ; puis paraîtra de 1852 à 1858 Die Sagen des Elsasses, légendes et traditions d’Alsace pour la première fois recueillies et expliquées d’après les souvenirs du peuple, chroniques et autres sources imprimées ou manuscrites4.

    9Auguste Stoeber travaille scientifiquement, dans l’esprit des frères Grimm, avec l’aide de l’archiviste-bibliothécaire Louis Schneegans, et applique leur principe de fidélité : ne rien ajouter à ce qui a été recueilli « de la bouche même du peuple ». En fait, il combine aux souvenirs des conteurs les récits des chroniqueurs. Il y a aussi chez lui une part de reconstitution à partir de la tradition orale, bien que son style essaye de se conformer à l’expression populaire de son temps.

    10Du côté catholique, l’abbé Braun publie les Légendes du Florival en 18665 et l’abbé Kramer le manuscrit Contes s’il en fut en 1848.

    11Les folkloristes ont contribué à réinjecter leur littérature dans le corpus des contes populaires. Les thèmes des chroniqueurs, qui se présentaient sous forme de longs récits, ont été découpés par eux en courts textes légendaires. Leurs recueils vont être le conservatoire de la littérature orale populaire, à laquelle ils assurent ainsi une matérialité.

    12Certaines catégories de population, surtout urbaines mais pas seulement, produisirent aussi à cette époque des textes diffusés oralement : pamphlets, complaintes, chansons de métiers, chroniques, légendes hagiographiques. Dans les campagnes, les colporteurs et les vagabonds, nombreux au xixe siècle, vendent des petites feuilles appelées « canards ». Des lectures collectives ont lieu sur les places des villages. Les complaintes sont reprises chaque jour dans un nouveau lieu, transformées par les rencontres, par le public, par le chanteur, réécrites le soir à l’auberge. C’est la prise de parole du monde des paysans, des artisans des bourgs, du peuple des villes, parole populaire s’il en est. À Strasbourg, les échanges sont constants entre peuple et lettrés.

    Des formes modernes de transmission au xxe siècle

    L’édition

    13Au xxe siècle, on observe une pléthore, aussi bien régionale que nationale, dans l’édition des contes et récits populaires. Jean Variot publie en 1936 les Contes populaires et traditions orales de l’Alsace, qui sont en partie une traduction française des textes d’Auguste Stoeber. Après lui, les auteurs les plus connus furent Joseph Lefftz, qui a publié des récits en dialecte dans la revue Elsassland de 1924 à 1935, Anselme Pfleger, qui a écrit en allemand pour cette même revue, en 1939, et en français dans la Revue d’Alsace. Des éditeurs nationaux sont intéressés, comme en témoignent les Contes et légendes d’Alsace6 parus chez Nathan en 1957 et les volumes de la collection « Récits et contes populaires » chez Gallimard en 19797. Dans cette très abondante littérature, les textes souvent se copient les uns les autres.

    Les nouveaux médias

    14Les médias modernes vont donner une nouvelle chance à la littérature orale, inspirée, en grande partie de ces éditions. Ils vont favoriser la naissance d’une nouvelle forme d’oralité. La chaîne de radio régionale créée en 1945 pour assurer la réintégration de l’Alsace à la France va développer le genre à travers les émissions de Martin Alheilig. La chaîne de télévision régionale FR3 Alsace (créée en 1975) en prendra le relais avec des émissions consacrées aux arts et traditions populaires. Radio et télévision assureront la diffusion des nombreux recueils de contes, récits et légendes édités jusque-là.

    Qu’en est-il aujourd’hui de la littérature orale ?

    15Si l’on a pu se réjouir récemment d’un regain d’intérêt pour les conteurs professionnels sollicités par les écoles, les théâtres et les centres culturels, quels sont aujourd’hui les authentiques informateurs de la littérature orale populaire ? À Strasbourg, nous avons rencontré sur ce thème8 des agents du tourisme relativement marginaux, comme un sacristain de la cathédrale, le rédacteur d’un guide de Strasbourg, et de vieilles Strasbourgeoises de souche appartenant à la bourgeoisie protestante. À la campagne, les personnes compétentes sont aussi des gens instruits et âgés : institutrices, religieuses, et plus généralement les habitants de forte tradition catholique ou protestante. Leur inspiration doit beaucoup à des récits de tradition orale locale, qui s’appuient sur des éléments immuables de leur environnement : châteaux forts, fontaines, pierres dressées, monuments divers. Les conteurs populaires se sont approprié ces récits. Les enquêtes contemporaines permettent de constater que les thèmes abordés, les longs textes des chroniques, se trouvent de nos jours fragmentés dans les catégories classiques de la littérature orale : contes, légendes, contes moraux ou facétieux, anecdotes, devinettes.

    16Cette réappropriation populaire se manifeste aussi par la langue. Les textes écrits au xixe siècle le sont en allemand, les recueils plus récents généralement en français. Les conteurs contemporains les traduisent souvent en dialecte ou en patois vosgien (le welsche), leur redonnant ainsi une certaine authenticité.

     

    17On a accusé longtemps le curé, le pasteur et l’instituteur, qui luttaient contre la superstition, d’avoir accéléré la disparition de la littérature orale populaire, alors qu’ils ont été parmi les premiers folkloristes à s’y intéresser. On a accusé aussi la presse, la radio et la télévision de distraire leur public par une large ouverture sur le monde. Pourtant, les émissions régionales et les journaux tels que Elsassland, la Revue d’Alsace ou la Revue du Club vosgien ont œuvré pour la conservation et la transmission de ce type de récits.

    18On assiste néanmoins à la fin d’une culture locale ancienne. Les contes oraux supposaient un univers clos, immobile, où l’on disait dans les mêmes termes les mêmes récits, où chacun reconnaissait son identité dans une connivence réciproque. Les nouvelles formes de diffusion vers un large public sont différentes, mais donnent à penser que la littérature populaire, orale ou écrite, est en renouveau, dans une démarche d’affirmation d’une identité régionale forte. Enfin, l’expression orale ne doit pas être comprise comme une exclusion radicale de l’écrit. C’est grâce à un va-et-vient continu entre les deux modes d’expression que perdure, depuis le xive siècle, la transmission de ce type de récits jusqu’à nos jours.

    Bibliographie

    Braun Charles (abbé), Légendes du Florival ou la mythologie allemande dans une vallée d’Alsace, Guebwiller, impr. J. B. Jung, 1866.

    Grandidier Philippe André (abbé), Essais historiques et topographiques sur la cathédrale de Strasbourg, Strasbourg, Berger-Levrault, 1762.

    Groshens Marie-Claude, Denis Marie-Noële, Lucius Henriette, Récits et contes populaires d’Alsace, Paris, Gallimard, 1979.

    Groshens Marie-Claude, Denis Marie-Noële, Lucius Henriette, L’Alsace contée, Thionville, Klopp, 1986.

    Hinzelin Émile, Contes et légendes d’Alsace, Paris, Nathan, 1957.

    Koenigshoven J. T. von , Die älteste teusche, so wohl allgemeine, als insonderheit Elsässische und Strassburgische Chronik von Iacob von Königshoven, Strasbourg, Jonas Städd, 1698.

    Lipowsky Günter et Morgen Daniel, Die Sagen des Elsasses : les légendes d’Alsace, anthologie bilingue d’après Auguste Stoeber accompagnée d’une documentation complémentaire, Strasbourg, J. J. Do Bentzinger, 2009.

    Oberlin Jean-Jacques, Essai sur le patois lorrain, Strasbourg, J. F. Stern, 1795.

    Stoeber Auguste, Elsässisches Sagenbuch, Strasbourg, Schuler, 1842.

    Stoeber Auguste, Die Sagen des Elsasses : légendes et traditions d’Alsace pour la première fois recueillies et expliquées d’après les souvenirs du peuple, chroniques et autres sources imprimées ou manuscrites, Saint-Gall, Scheitlin und Zollikefer, 1858.

    Stoeber Auguste, Légendes et traditions orales de l’Alsace, Paris, Grès, 1920.

    Stoeber Auguste et Stoeber Adolphe, Alsa-Bilder : Vaeterlaendische Sagen und Geschichten, mit Anmerkungen, Strasbourg, 1836.

    Notes de bas de page

    1 J. T. von Koenigshoven, Die älteste teusche, so wohl allgemeine, als insonderheit Elsässische und Strassburgische Chronik von Iacob von Königshoven.

    2 P. A. Grandidier, Essais historiques et topographiques sur la cathédrale de Strasbourg.

    3 J.-J. Oberlin, Essai sur le patois lorrain.

    4 Au. Stoebler et Ad. Stoebler, Alsa-Binder ; Au. Stoebler, Elsässisches Sagenbuch ; Die Sagen des Elsasses.

    5 C. Braun, Légendes du Florival.

    6 É. Hinzelin, Contes et légendes d’Alsace.

    7 M.-C. Groshens et al., Récits et contes populaires d’Alsace.

    8 Dans le cadre des enquêtes pour l’édition des ouvrages Récits et contes populaires d’Alsace et L’Alsace contée, par M.-C. Groshens, M.-N. Denis et H. Lucius.

    Auteur

    • Marie-Noële Denis

      Chargée de recherche honoraire au CNRS

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    1 J. T. von Koenigshoven, Die älteste teusche, so wohl allgemeine, als insonderheit Elsässische und Strassburgische Chronik von Iacob von Königshoven.

    2 P. A. Grandidier, Essais historiques et topographiques sur la cathédrale de Strasbourg.

    3 J.-J. Oberlin, Essai sur le patois lorrain.

    4 Au. Stoebler et Ad. Stoebler, Alsa-Binder ; Au. Stoebler, Elsässisches Sagenbuch ; Die Sagen des Elsasses.

    5 C. Braun, Légendes du Florival.

    6 É. Hinzelin, Contes et légendes d’Alsace.

    7 M.-C. Groshens et al., Récits et contes populaires d’Alsace.

    8 Dans le cadre des enquêtes pour l’édition des ouvrages Récits et contes populaires d’Alsace et L’Alsace contée, par M.-C. Groshens, M.-N. Denis et H. Lucius.

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