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    Plan détaillé Texte intégral Les aspirations du photographe Mise en valeur de la force brute Capture de l’osmose entre l’homme et l’animal Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    L’animal : une source d’inspiration dans les arts

    Ce livre est recensé par

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    Sublimation du taureau de combat à travers l’objectif photographique de Francisco Cano

    Justine Guitard

    Résumé

    Francisco Cano (1912-2016), boxeur, torero puis photographe, illustre le monde taurin avec une vision singulière. Il sait saisir l’instant propice et égayer le regard du spectateur. L’artiste offre des clichés époustouflants de cette rencontre unique entre l’homme – le torero – et l’animal – le taureau. Le taureau de combat prend une place prépondérante dans ses photographies et les habite complètement. Ses portraits sont toujours très révélateurs du combat à mort auquel se livrent l’homme, doué de raison, et le taureau, cette force brute (Francis Wolff). Très peu d’études se sont centrées sur les photographies de Cano et, en ce sens, nous nous proposons d’apporter un regard novateur sur la fusion ou l’osmose quasi parfaite entre le torero et le taureau dans l’arène qui existe dans l’immense œuvre photographique de Cano. Notre communication, en s’appuyant sur des photographies inédites de son auteur, interrogera l’apport esthétique de ces clichés à teneur historique.

    Texte intégral Les aspirations du photographe Mise en valeur de la force brute Capture de l’osmose entre l’homme et l’animal Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Francisco Cano fut boxeur et torero avant de devenir photographe (fig. 1). Au cours de sa très longue carrière artistique, il a photographié tous les toreros en vogue dans toutes les arènes d’Espagne, et même en Amérique. Dans une certaine mesure, il est envisageable de considérer que ses clichés photographiques reconstituent l’histoire de l’Espagne, puisque le philosophe espagnol José Ortega y Gasset déclarait qu’il était impossible de comprendre convenablement l’histoire de l’Espagne sans avoir reconstruit l’histoire des corridas1. Par là même, il voulait suggérer l’importance de la tauromachie dans la société espagnole et dans son évolution.

    Fig. 1 : Francisco Cano. Madrid. 1945.

    Image

    C. Baeza et J. V. Rodríguez (dir.), Cano : figura entre maestros, p. 33.

    « Les photographies de Francisco Cano, Canito pour les intimes, sont révélatrices d’un travail soigné qui met en lumière la présence du taureau dans ce combat si singulier, cette « lutte entre deux formes de vie, le pouvoir serein de l’intelligence – la ruse – contre la puissance de la force brute – l’instinct aveugle. »2

    2Deux ouvrages dédiés aux photographies de F. Cano ont été récemment publiés : Los mitos de Cano3 et Cano : figura entre maestros4, c’est dire la quantité de photographies conservée par l’auteur. Parler de sublimation du taureau de combat à travers son objectif photographique ne semble en rien abusif parce qu’il s’agit véritablement d’une méta-représentation de l’animal dans un univers très codifié, celui de la corrida, qui apparaît de manière presque sacrée. Le fait d’avoir exercé la profession de torero et d’avoir côtoyé les taureaux permet, sans doute, au photographe récompensé par le Prix national de Tauromachie 2014, d’appréhender différemment le spectacle et de réaliser des clichés originaux qui centrent l’attention sur l’animal. Comment Francisco Cano parvient-il donc à sublimer le taureau de combat dans les arènes à travers ses photographies ?

    Les aspirations du photographe

    3Lorsque F. Cano commença sa carrière de photographe dans les années 1940, l’information était contrôlée par un régime franquiste à la fois oppressif et répressif5. Pour gagner sa vie, le jeune free-lance qu’il était à cette époque vendait ses clichés à l’unité pour les journaux nationaux, tels que ABC, El Ruedo ou encore Dígame. Il s’initia à la photographie par obligation matérielle, mais aussi et surtout par passion voire par dévotion. Le photographe natif d’Alicante est un « voyageur universel qui suit le sillage des toreros »6 et qui raconte leur histoire. Il fréquenta tous les toreros de son temps et entretint avec certains d’entre eux une amitié intime. Les photographier devint une habitude et l’on dit de lui aujourd’hui qu’il est le plus rapide pour capturer la scène la plus éphémère qui soit7. Il fut même engagé par les toreros les plus célèbres de l’époque franquiste pour rendre compte de leur talent et pour sublimer leur image publique.

    4Force est de constater qu’il apporte un regard novateur sur le spectacle tauromachique et sait capter l’instant propice, le moment fugace durant lequel l’homme et l’animal se rencontrent de manière si singulière. S’il est aussi adroit l’appareil à la main et si sa dextérité met en lumière des photographies qui subliment le combat taurin, c’est que son passé de torero lui permet d’envisager le spectacle différemment. Il a ce temps d’avance et cette vision singulière sur la lutte taurine que d’autres n’ont pas. Toutefois, contrairement à d’autres photographes, F. Cano étaye l’illustration du taureau de combat qui est généralement donnée à voir. En effet, il tend à mettre en valeur la force brute de l’animal et capture avec aisance l’osmose entre l’homme et le taureau.

    Mise en valeur de la force brute

    5Les clichés photographiques de F. Cano mettent en valeur la force brute du taureau de combat dans l’arène. La puissance et la vigueur taurines sont représentées dans cette lutte si singulière avec l’homme : extrêmement imposant, l’animal apparaît fougueux et dominateur.

    6L’agressivité du taureau de combat est relevée en 1962 lorsque le photographe immortalise Curro Romero, stoïque et immobile, qui affronte un taureau nerveux (fig. 2). Ce terme d’agressivité semble tout à fait justifié par le rôle que l’on attribue communément au taureau de combat. Qui dit combat dit agressivité dans le but d’imposer sa propre domination. En effet, par la force brute qui le caractérise, l’athlétique taureau s’élève pour blesser son ennemi. Sur ses pattes arrière, il prend une énorme impulsion qui le met en mouvement, mouvement perceptible à travers le flou poussiéreux du sable qui apparaît précisément autour des sabots arrière du taureau et de sa queue qui semble suspendue dans les airs. Ce déplacement rapide contraste avec l’impassibilité du torero, vissé sur le sol de l’arène. La force brute, symptomatique du taureau brave, est aussi suggérée par la robe noire de l’animal. D’ailleurs, il faut souligner que l’adjectif espagnol bravo signifie sauvage et désigne la combativité de l’animal ainsi que son instinct agressif8. Ce noir ardent qui ressort indéniablement de la photographie est symboliquement associé à la peur et à la mort. Il y a une profonde dichotomie entre le taureau, très sombre, très noir (même les cornes de l’animal sont très foncées), et le reste de l’image beaucoup plus clair, clarté exacerbée par l’habit de lumière de Curro Romero et le public en arrière-plan. Cette noirceur est d’autant mise en évidence que le taureau a la gueule ouverte et semble mugir dans son mouvement. Par là même, le taureau est presque humanisé, personnifié, puisqu’il s’exprime certes furieusement et sauvagement, mais avec une certaine humanité, en donnant à voir à son adversaire sa rage et sa détermination, dans ce que l’on pourrait appeler un sursaut d’orgueil, exprimé par l’élévation de l’animal vers le haut. Le spectateur a l’impression qu’il va sortir du cadre, tant sa révolte est imposante. L’homme, quant à lui, reste impassible, son visage est fermé et son regard habité. Tous les regards convergent vers le centre de l’arène, vers le taureau qui, dans sa bestialité la plus noble, démontre sa force et sa brutalité face à l’homme aux bas clairs.

    Fig. 2 : Curro Romero. Malaga. 1962.

    Image

    Photographie de Francisco Cano, tirée de C. Baeza et J. V. Rodríguez (dir.), Cano : figura entre maestros, p. 118.

    7La noblesse de la force brute du taureau est alimentée par une photographie tout à fait spectaculaire qui date du 16 mars 1971 (fig. 3). Ce cliché pris dans les arènes de Valence retient l’attention du spectateur qui, perplexe, observe Francisco Rivera Paquirri relever sa cape et faire passer dessous l’animal qui cherche à toucher avec ses cornes le tissu qui s’agite, en relevant le mufle au maximum. Les yeux clos, le cou épais relevé, les cornes dirigées vers le ciel, le taureau adopte une position peu habituelle. Le photographe met en exergue la musculature impressionnante de l’animal. C’est le cou étonnamment large et musculeux du taureau qui dénote réellement la force affranchie du fauve. Sur cette photographie plus que sur n’importe quelle autre, se manifeste ce que le philosophe français Francis Wolff appelle :

    « Le combat réglé entre un homme et un animal, autrement dit la représentation de la lutte entre […] l’intelligence – la ruse – [et] la force brute – l’instinct aveugle. »9

    8Effectivement, Paquirri sur la pointe des pieds, une main sur la taille, induit le mouvement et la posture du taureau. L’homme, doué de raison et d’intelligence, ruse à l’aide de sa cape avec une force de la nature indomptable. Naturellement, le clivage entre ces deux « formes de vie »10 saute aux yeux : le costume et la coiffure impeccables du torero se distinguent de la robe bicolore du taureau, noire tachetée de blanc. L’habit de lumière est d’un blanc immaculé, ce qui suggère entre autres le début du combat, la préparation de l’homme en amont ainsi que l’humilité de celui qui affronte le taureau11, au pelage moucheté12, d’ores et déjà empreint de combat, dès qu’il entre en piste, le taureau sauvage charge, il attaque le leurre instinctivement, le noir symbolisant la rébellion et la mort. Les sabots de l’animal sont enfoncés dans le sable de l’arène, ce qui lui permet de dresser le haut de son corps à la verticale, révélant aux spectateurs une souplesse tout à fait impressionnante, uniquement possible dans ces circonstances tauromachiques.

    Fig. 3 : Francisco Rivera. Valence. 1971.

    Image

    Photographie de Francisco Cano, tirée de C. Baeza et J. V. Rodríguez (dir.), Cano : figura entre maestros, p. 132.

    9Le caractère irréfléchi, spontané et virulent du taureau brave est capturé le 15 mai 1978 par F. Cano dans les arènes madrilènes de Las Ventas (fig. 4). Rafael de Paula, statuaire, entrouvre ses jambes comme un compas et déroule sa cape autour de ses hanches pour effectuer une « véronique », passe particulièrement artistique et appréciée des puristes. Le fauve noir de jais mat fonce, tête baissée, à la recherche de la cape qui tournoie lentement. La très légère contre-plongée de la photographie accentue peut-être la ruse du torero que l’animal n’est pas capable de déjouer. L’œil et la corne blanchâtre gauche du taureau démontrent le mouvement vers l’avant, le mufle étant orienté vers le sol. Ce déplacement rapide est illustré par la poussière sableuse qui masque les sabots de l’animal. Cette poussière soulevée par la course de l’animal est significative parce qu’elle montre l’agitation extrême du taureau qui défie l’homme, immobile, et qui cherche à le percuter. La force brute que représente l’animal est perçue à travers son regard qui semble perdu, noyé dans le décor, cherchant à voir quelque chose de difficilement identifiable qui s’agite afin de le frapper de ses cornes recourbées. La vaste étendue sablée de l’amphithéâtre donne l’impression qu’il s’agit d’une rencontre naturelle fortuite entre l’homme et l’animal, d’autant que l’aire n’est pas lisse et que le sable est retourné à de nombreux endroits. La spontanéité de l’animal qui attaque est relayée par la réflexion artistique menée par celui qui mène la danse, le torero. Le taureau semble réfléchi dans la corporéité de l’homme puisque Rafael de Paula, menton rentré dans le cou, regarde vers le bas en direction de la cape, tout comme le taureau finalement. Sur le cliché, la force brute animale est animée par le torero, par sa prouesse avec la cape. La virulence et la spontanéité de l’animal sont visibles sur cette prise de vue en plongée : l’animal fonce littéralement sur ce qu’il voit s’en face de lui. Ses pattes avant sont rapprochées tandis que ses pattes arrière sont largement écartées, comme pour donner de l’élan à cette masse noire qui se rue sur l’étoffe sans discernement.

    Fig. 4 : Rafaël de Paula. Madrid. 1978.

    Image

    Photographie de Francisco Cano, tirée de C. Baeza et J. V. Rodríguez (dir.), Cano : figura entre maestros, p. 138.

    Capture de l’osmose entre l’homme et l’animal

    10Les photographies de F. Cano sont révélatrices de l’osmose qui existe dans l’arène entre le taureau et l’homme. Le photographe taurin capture des instants insolites durant lesquels les deux combattants ne forment qu’un. Cette fusion difficilement pensable de prime abord s’exprime à travers l’objectif du désormais centenaire.

    11Au mois de mai 1955 à Madrid, Manolo González s’approche si près du taureau combattu que F. Cano ne peut s’empêcher d’appuyer sur le bouton de son appareil photographique : il immortalise l’instant où les corps se frôlent de manière très risquée (fig. 5). La photographie offre, en plongée, une vue imprenable sur la scène : le torero, bras tendu, brandit sa cape tout en regardant l’animal foncer vers elle, les cornes en direction du tissu. Le corps à corps entre les deux adversaires est particulièrement mis en évidence puisqu’un réel travail photographique est effectué à partir de la corporéité des deux êtres, les têtes n’apparaissant que partiellement ou dans l’ombre. La tête du taureau est cachée par la cape de l’homme. Cette absence visuelle réifie ici l’animal. Elle peut également être envisagée comme une réinterprétation artistique de la figure du Minotaure : cette fois, le personnage aurait un corps de taureau et une tête humaine. Le corps énorme de l’animal est frappant du fait que l’on ne peut voir sa tête et qu’il occulte l’intégralité des jambes du torero. L’animal semble freiner sa course, c’est à tout le moins ce que suggère l’enfoncement de ses deux pattes arrière qui voient le sable se soulever légèrement et suivre la direction empruntée. Les trois banderilles blanches qui pendent sur le dos de l’animal suivent le mouvement ralenti du taureau, puisqu’elles sont faiblement floutées. Il s’agit bien d’une fusion, d’une osmose entre l’homme et l’animal. Le photographe met en scène ce que l’on pourrait appeler le syncrétisme des corps dans l’arène : l’homme et l’animal ne forment plus qu’une seule et même entité, du moins quelques fractions de seconde durant. Là, l’intelligence humaine et la brutalité animale se confrontent et se réunissent sous les yeux ébahis des spectateurs. F. Cano ne néglige ni l’homme ni l’animal, il les sublime ensemble.

    Fig. 5 : Manolo González. Madrid. 1955.

    Image

    Photographie de Francisco Cano, tirée de C. Baeza et J. V. Rodríguez (dir.), Cano : figura entre maestros, p. 102.

    12Le 10 mars 1963, dans les arènes de Lorca, F. Cano photographie avec génie un moment insolite (fig. 6). Un énorme taureau noir accroche Manuel Benítez El Cordobés, le torero le plus célèbre de sa décennie. La puissance de l’animal apparaît nettement sur ce cliché : le taureau occupe la largeur de la photographie, ce qui témoigne de son poids colossal et de sa force sauvage. L’homme se retrouve sur le dos du taureau, complètement renversé. La tête du taureau est en face des pieds de l’homme, dans les airs. Le taureau suit sa trajectoire cependant que le torero tente de s’accrocher au dos de l’animal, son visage laissant apparaître une grimace de souffrance, accentuée sans doute par de la peur mêlée à de l’angoisse. El Cordobés semble tout petit, presque miniaturisé, face à ce taureau peut être trois fois plus gros et plus robuste que lui. Les deux forces en présence semblent disproportionnées : l’attention se centre sur l’animal qui est gigantesque et qui sort vainqueur de ce duel puisqu’il soulève l’homme, tout décoiffé, avec une facilité déconcertante. Les pattes ancrées dans le sol de l’animal contrastent avec les zapatillas13 en l’air du torero. Le rapport de force est remporté momentanément par l’animal : l’osmose qui lie les deux adversaires dans cet unique moment de fusion des corps montre que le taureau a le dessus et l’emporte sur le petit torero. Au second plan, les regards des spectateurs sont dirigés dans la même direction : tous regardent les deux forces s’unir en un seul et même corps. Les émotions sont variables. À gauche, une femme hurle de terreur ; en dessous, un homme au costume gris clair donne libre cours à sa surprise dans un léger recul, la bouche entrouverte ; au centre de l’image, un homme semble imperturbable, les coudes sur la barrière et la tête rentrée dans les épaules ; à droite, un homme coiffé d’un chapeau noir sourit discrètement derrière sa moustache. Tous les sentiments sont éprouvés devant l’envol du torero. La gueule ouverte, le taureau semble mugir. L’osmose des combattants ajoute au combat une incertitude presque terrifiante.

    Fig. 6 : Manuel Benítez. Lorca. 1963.

    Image

    Photographie de Francisco Cano, tirée de C. Baeza et J. V. Rodríguez (dir.), Cano : figura entre maestros, p. 124.

    13Présent dans les arènes de Murcie au mois de septembre 1974, F. Cano propose un cliché taurin un peu différent d’une rencontre entre Antonio José Galán et le taureau (fig. 7). L’homme, légèrement penché, pose la main entre les cornes du taureau comme s’il s’agissait d’un animal domestique. Les deux combattants sont immobiles, l’un en face de l’autre. Toutefois, leurs regards ne se croisent pas : le taureau regarde les spectateurs qui sont en face de lui ; le torero, la bouche entrouverte, regarde au-dessus du taureau, potentiellement vers les gradins. L’attitude des deux êtres semble relativement détendue, si ce n’est qu’ils évitent de se regarder dans les yeux. Le moment de la prise de la photographie est calme puisque rien ne bouge. Les deux combattants se trouvent dans la partie d’ombre tandis que les spectateurs, au fond, sont en plein soleil. Le terrain du combat est d’autant plus assombri que le taureau est noir et que l’habit de lumière du torero est foncé. Cette obscurité choisie rend compte de l’osmose inquiétante et passagère qui unit les deux protagonistes de la photographie. L’événement est assez troublant parce que l’on sait que le combat va recommencer de plus belle incessamment. La cape, jonchée sur le terrain sableux de l’arène derrière l’homme, et la montera14, délaissée à même le sol à droite du taureau, donnent à l’espace d’ombre une certaine consistance : le champ du combat semble avoir été aménagé l’instant d’une photographie. Le torero regarde dans le hors-champ comme s’il attendait patiemment que le photographe ait pu capturer ce morceau de réel dont il fait partie intégrante. La supposée mise en scène de l’instant est un leurre, l’osmose existe bel et bien entre l’animal et l’homme qui lui caresse le mufle. Un bon mètre sépare les deux forces en présence qui sont solidement vissées sur le sable. Le torero est de profil et cache une partie de son corps à l’animal, il représente la ruse humaine ; le taureau est de face et ne cache rien à l’homme, il est comme dans la nature, instinctif et impulsif, la force brute animale.

    Fig. 7 : Antonio José Galán. Murcie. 1974.

    Image

    Photographie de Francisco Cano, tirée de C. Baeza et J. V. Rodríguez (dir.), Cano : figura entre maestros, p. 135.

     

    14En fin de compte, F. Cano réalise un travail artistique de haute tenue. Il sublime le taureau de combat à travers son objectif photographique durant presque soixante-dix ans, ce qui est tout à fait colossal. Les photographies de Cano sont le reflet de l’Espagne de l’après-guerre dans laquelle une société divisée dissimulait sa douleur dans les arènes, ce sont également les années des plans de développement et les années 1960, et bien sûr l’Espagne du changement et de la transition15.

    15Son travail met en valeur la force brute de l’animal dans son sens le plus noble d’une part, et l’osmose entre l’homme et l’animal d’autre part. Être photographe taurin, c’est avant tout être passionné de taureaux. F. Cano aime le monde taurin et s’il parvient à sublimer le taureau de combat dans l’arène, c’est aussi et surtout parce qu’il a un regard différent sur la corrida pour avoir été torero lui-même par le passé. Il sait toujours capturer l’instant propice avec originalité et génie. Celui qui a pris l’habitude de signer le négatif de ses œuvres par quatre lettres unies sans soulever le crayon est avant tout un amoureux de la photographie. Ses clichés lui ressemblent en ce sens qu’il y met son inspiration, sa technique et sa vision des choses. Le combat sanglant s’il en est entre l’homme et l’animal sort sublimé des remarquables instantanés de F. Cano. Si la figure du torero impressionne et fascine les aficionados, le taureau n’est pas un laissé-pour-compte dans l’immense œuvre photographique de F. Cano. L’apport esthétique de ses photographies à teneur historique n’est désormais plus à démontrer.

    Bibliographie

    Amorós Andrés, Los mitos de Cano, Valence, Rom editors, 2009.

    Baeza Concha, Rodríguez José Vicente (dir.), Cano : figura entre maestros, Valence, Diputación Provincial de Valencia, 2005.

    Bennassar Bartolomé, Histoire des Espagnols : vie-xxe siècle, Paris, Robert Laffont, 1992.

    Wolff Francis, Philosophie de la corrida, Paris, Fayard, 2011.

    Notes de bas de page

    1 La citation de José Ortega y Gasset est la suivante : « No puede comprender bien la historia de España quien no haya construido, con rigurosa construcción, la historia de las corridas de toros ». Consulté en ligne le 7 avril 2016. http://www.tauroarte.com/47.html

    2 F. Wolff, Philosophie de la corrida, p. 111.

    3 A. Amorós, Los mitos de Cano.

    4 C. Baeza et J. V. Rodríguez (dir.), Cano : figura entre maestros.

    5 B. Bennassar, Histoire des Espagnols : vie-xxe siècle, p. 859-866.

    6 « Digamos que Cano se hizo viajero universal siguiendo la estela de los toreros ». C. Baeza et J. V. Rodríguez (dir.), Cano: figura entre maestros, p. 44.

    7 « Cano era (es) el más rápido en disparar, el vaquero que nos dejó perplejo cuando cierta tarde desenfundó su arma a la velocidad del rayo y dejó clavada la estampa de un matador de renombre en los ladrillos del túnel de Las Ventas », Ibid., p. 45.

    8 A contrario, un taureau manso est un animal peu combattif qui cherche à fuir l’affrontement avec l’homme.

    9 Francis Wolff, Philosophie de la corrida, p. 111.

    10 Ibid., p. 111.

    11 Une fois paré de l’habit de lumière, le torero éprouve la vergüenza taurina (dignité taurine), notion particulièrement importante dans le monde de la tauromachie.

    12 En espagnol, salpicado.

    13 Les zapatillas sont les chaussures légères noires du torero, elles ressemblent à des ballerines.

    14 La montera est la coiffe traditionnelle des toreros. C’est Francisco Montes Reina, plus connu sous le pseudonyme de Paquiro, qui impose définitivement son usage au milieu du xixe siècle. Les toreros se servent de la montera pour offrir la mort du taureau à une personne en particulier ou à l’ensemble du public.

    15 « Las fotografías de Cano son el reflejo de la España de posguerra en la que une sociedad dividida disimulaba su dolor en la plaza de toros, son también los años de los planes de desarrollo y del seiscientos, y por supuesto de la España del cambio y la transición ». C. Baeza et J. V. Rodríguez (dir.), Cano: figura entre maestros, pp. 50-51.

    Auteur

    • Justine Guitard

      Docteur en Études hispaniques à l’Université de Perpignan Via Domitia, Faculté des Lettres et Sciences Humaines

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    Henri Bresc (dir.)

    2016

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    1 La citation de José Ortega y Gasset est la suivante : « No puede comprender bien la historia de España quien no haya construido, con rigurosa construcción, la historia de las corridas de toros ». Consulté en ligne le 7 avril 2016. http://www.tauroarte.com/47.html

    2 F. Wolff, Philosophie de la corrida, p. 111.

    3 A. Amorós, Los mitos de Cano.

    4 C. Baeza et J. V. Rodríguez (dir.), Cano : figura entre maestros.

    5 B. Bennassar, Histoire des Espagnols : vie-xxe siècle, p. 859-866.

    6 « Digamos que Cano se hizo viajero universal siguiendo la estela de los toreros ». C. Baeza et J. V. Rodríguez (dir.), Cano: figura entre maestros, p. 44.

    7 « Cano era (es) el más rápido en disparar, el vaquero que nos dejó perplejo cuando cierta tarde desenfundó su arma a la velocidad del rayo y dejó clavada la estampa de un matador de renombre en los ladrillos del túnel de Las Ventas », Ibid., p. 45.

    8 A contrario, un taureau manso est un animal peu combattif qui cherche à fuir l’affrontement avec l’homme.

    9 Francis Wolff, Philosophie de la corrida, p. 111.

    10 Ibid., p. 111.

    11 Une fois paré de l’habit de lumière, le torero éprouve la vergüenza taurina (dignité taurine), notion particulièrement importante dans le monde de la tauromachie.

    12 En espagnol, salpicado.

    13 Les zapatillas sont les chaussures légères noires du torero, elles ressemblent à des ballerines.

    14 La montera est la coiffe traditionnelle des toreros. C’est Francisco Montes Reina, plus connu sous le pseudonyme de Paquiro, qui impose définitivement son usage au milieu du xixe siècle. Les toreros se servent de la montera pour offrir la mort du taureau à une personne en particulier ou à l’ensemble du public.

    15 « Las fotografías de Cano son el reflejo de la España de posguerra en la que une sociedad dividida disimulaba su dolor en la plaza de toros, son también los años de los planes de desarrollo y del seiscientos, y por supuesto de la España del cambio y la transición ». C. Baeza et J. V. Rodríguez (dir.), Cano: figura entre maestros, pp. 50-51.

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    Guitard, J. (2018). Sublimation du taureau de combat à travers l’objectif photographique de Francisco Cano. In S. Costa & C. Maître (éds.), L’animal : une source d’inspiration dans les arts. Paris: Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques. https://doi.org/10.4000/books.cths.4203
    Guitard, Justine. « Sublimation du taureau de combat à travers l’objectif photographique de Francisco Cano ». In L’animal : une source d’inspiration dans les arts, édité par Sandra Costa et Claire Maître. Paris: Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2018. doi:10.4000/books.cths.4203.
    Guitard, Justine. « Sublimation du taureau de combat à travers l’objectif photographique de Francisco Cano ». L’animal : une source d’inspiration dans les arts, édité par Sandra Costa et Claire Maître, Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2018, https://doi.org/10.4000/books.cths.4203.

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    Costa, S., & Maître, C. (éds.). (2018). L’animal : une source d’inspiration dans les arts. Paris: Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques. https://doi.org/10.4000/books.cths.4167
    Costa, Sandra, et Claire Maître, éd. L’animal : une source d’inspiration dans les arts. Paris: Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2018. doi:10.4000/books.cths.4167.
    Costa, Sandra, et Claire Maître, éditeurs. L’animal : une source d’inspiration dans les arts. Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2018, https://doi.org/10.4000/books.cths.4167.
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