Introduction
Texte intégral
1L’animal a toujours représenté pour l’homme une source d’inspiration féconde dans le domaine artistique ; tous les arts font appel à lui, dans des statuts et relations à l’homme qui ont largement varié selon les époques et les disciplines. De nombreux exemples en témoignent, qu’il s’agisse des arts visuels, des formes littéraires, de la musique ou de la danse. L’examen de ces œuvres constitue une matière riche pour l’étude de la relation entre l’animal et l’homme dans son évolution au fil du temps.
Les arts visuels
2La représentation des animaux est attestée dès l’époque préhistorique, puis dans l’Antiquité, dans des fonctions qui ne sont pas toujours assurées. Au Moyen Âge, la documentation devient très abondante : textes, images, chansons, l’animal est partout. Sa représentation obéit alors davantage à des critères culturels qu’à un souci de réalisme, afin notamment d’incarner des valeurs positives ou négatives.
« Il semble bien qu’en Occident, aucune autre époque ne l’ait aussi fréquemment et intensivement pensé, observé, sollicité ou mis en scène. Les animaux sont présents partout et prolifèrent jusque dans les livres, où ils sont non seulement abondamment cités ou décrits par les textes, mais où ils constituent aussi une bonne part du décor figuré et du répertoire des images. Aucun livre, dans quelle culture que ce soit, ne semble montrer autant d’animaux que le livre enluminé médiéval. »1
3À partir de la Renaissance, si la peinture d’histoire réserve parfois aux animaux une place comparable à celle de l’homme dans l’illustration des mythes, c’est surtout avec l’autonomie des genres et la mode des galeries que la représentation des animaux prend une place considérable. À la période moderne, émergent progressivement des peintres et sculpteurs spécialisés dans le domaine animalier ; Il serait pertinent de poser la question de la date d’apparition de ce type d’artistes, des modalités de leur formation, de leur public, etc.
4Les Salons de peinture et de sculpture au long du xixe siècle voient s’élever encore la place des animaux dans la hiérarchie des genres. Quelles sont les espèces les plus représentées ? La base de données du musée d’Orsay permet d’en juger pour les sculptures qui y sont conservées. Le cheval arrive en tête ; à la fois moyen de transport, objet de pouvoir et sujet d’affection privilégiée, ce musée en compte 63 représentations sculptées.
5Dans le domaine photographique, la règle veut que l’homme n’intervienne pas sur le milieu ou l’animal lui-même, les artifices sont proscrits, l’homme ne doit pas instrumentaliser l’animal. Ce genre donne lieu à de nombreuses publications et expositions. Il faut en outre mentionner le photographe Yann Arthus-Bertrand, qui sort d’un cadre purement artistique pour militer en faveur de la protection de la nature.
6Les animaux sont beaucoup utilisés dans la publicité pour leur charme et leurs dons comiques, ainsi :
- les lapins roses des piles Duracell (1973). Malheureusement, en 1989, le concurrent Energizer lance le lapin rose au tambour et aux lunettes de soleil ; c’est la guerre des lapins ;
- les ours Prosper youpla boum, le roi du pain d’épice (1977-1990) créé par la maison Vandamme, et Bob, l’ours bleu de Butagaz (1969) ;
- le lion, roi des animaux, flatte l’ego de l’homme, comme le lion rugissant de la Metro-Goldwyn-Mayer (1916) ou le lion de Peugeot (1858) ;
- la vache qui rit (1921), dessinée par Benjamin Rabier ou la vache violette du chocolat Milka (1948) ;
- le chameau des cigarettes Camel (1913) ; le crocodile de Lacoste (1926) ; ou encore, parmi tant d’autres, la coccinelle de Volkswagen (1938).
La littérature
7La relation est ici à double sens, l’animal peut aussi observer les humains. La question de la frontière entre les genres est posée : le sort que les hommes réservent aux animaux, la disparition de races animales sont des sujets d’actualité qui renvoient l’homme à lui-même. L’animal peut se présenter non seulement comme le compagnon de l’homme, mais comme un double révélateur.
8Après les médiévaux Romans de Renart et de Fauvel, à l’époque moderne il faut au moins citer :
- Colette, Dialogues de bêtes (1905), La Chatte (1933),
- Marcel Aymé, Les Contes du chat perché (1934-1946), deux petites filles sont complices des animaux contre les adultes,
- Hermann Melville, Moby Dick (1851), un cachalot blanc féroce chassé par le capitaine Achab. Cette chasse prend une dimension symbolique entre le bien et le mal,
9Les contes et les fables ont souvent fait parler les animaux. Dans ces récits imaginaires, l’homme les utilise pour enseigner la sagesse sans s’appesantir. En France, Charles Perrault (1628-1703) et Jean de La Fontaine (1621-1695) ont créé des modèles universels.
10Dans un autre registre, les romans policiers recourent parfois aux services des animaux. Lilian Jackson Braun (1913-2011), met en scène un journaliste propriétaire de deux chats siamois qui donnent des indices sur la manière de résoudre des énigmes. C’est le cas également avec Qui a tué Glenn de Léonie Swann (née en 1975) : un troupeau de moutons y recherche l’assassin de son berger.
11Au cinéma et dans les arts animés en général, des œuvres mettent en scène des animaux assez souvent tirés du domaine littéraire, qu’elles réinterprètent avec une grande plasticité. Dans les documentaires, l’homme observe, analyse, admire des animaux, sans apparaître forcément à l’écran. Sources d’une inspiration qui n’est plus seulement de nature esthétique, les animaux filmés peuvent demander plusieurs années d’études. Citons parmi beaucoup d’autres :
- Microcosmos : le peuple de l’herbe (Claude Nuridsany et Marie Pérennou, 1996), consacré aux insectes ;
- La Marche de l’empereur (Luc Jacquet, 2004), récit à la première personne d’un couple de manchots sur leur vie et celle de leur colonie.
- En sortant du documentaire, les contes animaliers ont inspiré certains cinéastes :
- L’espion aux pattes de velours (Robert Stevenson, Studios Walt Disney, 1965). Un chat, joué par un chat réel, permet de déjouer un enlèvement ;
- Babe, le cochon devenu berger (Chris Noonan, 1995), joué par un authentique porcelet qui découvre la ferme et ses habitants. Pour échapper à l’abattoir, il décide de se rendre indispensable.
12Le contact de l’homme avec l’animal a également été évoqué dans de nombreux films :
- Tarzan, d’après un personnage créé par Edgar R. Burroughs en 1912, a donné lieu à plusieurs films et bandes dessinés ;
- Lassie, chien fidèle (Fred M. Wilcok, 1943). Cette chienne colley a donné lieu à de nombreux films et séries télévisées jusqu’en 2014.
13L’animal peut également inquiéter :
- Double meurtre dans la rue Morgue (Edgard Allan Poe, 1841 ; Charles Baudelaire, 1856), l’assassin se révèle être un orang-outan ;
- King Kong (nombreuses éditions, 1933-2005), le gorille géant effrayant arraché à sa forêt primaire par des explorateurs cupides.
14Les films d’animation illustrent souvent une confrontation-cohabitation entre humains et animaux, qui peut prendre une valeur de parabole :
- Mickey Mouse, créé en 1928 dans les studios Disney. Avec ses compagnons, Dingo, Pluto, Donald Duck, ils forment une société en miroir de celle des humains ;
- Babar (1931), l’éléphant de Jean de Brunhoff a rencontré un immense succès (mis en musique par Francis Poulenc, 1945),
- Le Chat botté (Charles Perrault, 1695) utilise la ruse pour apporter le pouvoir et la fortune à son maître. Il a inspiré nombre d’auteurs, dessinateurs, compositeurs, chorégraphes.
La musique et la danse
15Dans le domaine musical, la présence de l’animal semble historiquement contrastée.
16Au xvie siècle, la chanson française développe une joie profane, dans laquelle les chants d’oiseaux jouent un rôle prééminent avec un usage fréquent de l’onomatopée comme, par exemple, Le Chant des oiseaux ou La Chasse de Clément Janequin (ca 1485-1558).
17Au xviie siècle, le relais est pris avec la musique instrumentale, particulièrement de clavier : La Linotte effarouchée de François Couperin (1668-1733) ; Le Rappel des oiseaux de Jean-Philippe Rameau (1683-1764).
18Au xixe siècle, les animaux occupent une place de choix dans des genres variés. Dans le domaine lyrique, La Pie voleuse de Gioachino Rossini (1792-1868) ou La Petite Renarde rusée de Leos Janacek (1854-1928) ; le poème symphonique Le Carnaval des animaux de Saint-Saens (1835-1921) ; le ballet Le Lac des cygnes de Piotr-Ilitch Tchaikovsky (1840-1893).
19Enfin, au xxe siècle, l’animal est omniprésent dans la musique, comme si l’homme éprouvait une tentation grandissante de se contempler ou s’analyser à travers les animaux :
- Les Ballets russes de Diaghilev (1872-1929) avec Le Chant du rossignol ou L’Oiseau de feu de Stravinsky (1882-1971) ;
- La musique de clavier : Poissons d’or de Debussy (1862-1918) ; Oiseaux tristes de Maurice Ravel (1875-1937) ;
- La mélodie : Histoires naturelles de Maurice Ravel (1875-1937),
- La chanson littéraire : La Fourmi de Robert Desnos (1900-1945).
20Le rapport de l’animal à l’homme a été multiple dans les domaines artistiques, sans oublier les détournements de relations établies, qui multiplient encore les approches, comme La vérité sur l’affaire des trois petits cochons (Jon Scieszka, 1991), une interprétation décalée d’un conte traditionnel ; ou l’utilisation par Les Frères Jacques du lied de Schubert, La Truite.
Notes de bas de page
1 M. Pastoureau, « L’animal », dans Jacques Dalarun (dir.), Le Moyen Âge en lumière, Paris, Fayard, 2002, p. 65.
Auteurs
-
Sandra Costa
Professeur des universités en muséologie, critique artistique et restauration à l’université Alma Mater Studiorum de Bologne, Italie, directrice du master Arts visuels
-
Claire Maître
Directrice de recherche émérite au CNRS, professeur agrégée habilitée à diriger des recherches, membre de l’IRHT (Institut de recherche et d’histoire des textes), CNRS
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Signes et communication dans les civilisations de la parole
Olivier Buchsenschutz, Christian Jeunesse, Claude Mordant et al. (dir.)
2016
