L’éclectisme du style dans le « canard » au xixe siècle
p. 15-39
Résumé
On appelle « canards » au xixe siècle les feuilles d’information non périodiques, dernière forme des occasionnels des siècles passés. Le canard se présente à nos yeux dans un style éclectique combinant des éléments apparemment archaïques : titre, image et texte évoluent progressivement vers une plus grande expressivité et une personnalisation croissante, accolés à une complainte dont la forme paraît immuable. Contrairement aux idées reçues, cette forme de publication reste plutôt vivace jusqu’au seuil du xxe siècle, en dépit de la concurrence des périodiques à bon marché, qui se placent sur le même segment commercial : le fait divers. En fait, c’est sans doute moins le supplément illustré du journal qui tuera le canard que l’apparition d’une presse spécialisée, qui va y puiser des éléments narratifs en les combinant avec une force de frappe supérieure et une logique de marque, ou plutôt de titre.
Texte intégral
1L’intérêt de l’imprimé pour la diffusion de « nouvelles » est apparu très tôt. Le premier recensé pourrait être un feuillet vendu en 1488, relatant la prise de Fougères par les troupes françaises, très peu de temps après l’événement lui-même1. Très tôt, également, les informations à caractère politique, comme les batailles, les couronnements, les entrées de ville, etc., doivent laisser une place grandissante à ce que l’on appellera plus tard en France des « faits divers » : catastrophes, accidents spectaculaires, crimes, phénomènes fabuleux, naissance de monstres…
2Ces feuilles imprimées, tirées à l’occasion d’un événement, ont été tardivement appelées « occasionnels ». C’est un terme générique relevant plutôt de la langue savante et du vocabulaire propre aux historiens du livre, ou plus exactement « de l’écrit » ; car ces occasionnels ne sont généralement pas des « livres ». Leur aspect matériel2 les fait ressembler aux livrets de colportage, desquels ils ne se distinguent pas toujours. Quant à leur nom, il prend tout son sens rapporté à une autre catégorie d’imprimés d’information, les « périodiques », publiés, comme leur nom l’indique, avec une certaine régularité. Dans le courant du xixe siècle, ces occasionnels sont plutôt appelés des « canards ».
3Contre toute attente, le canard a peu intéressé les historiens. Beaucoup moins que la littérature de colportage, souvent appelée « bibliothèque bleue », en référence aux impressions troyennes. Dans le domaine français, on ne peut guère citer que deux noms d’historiens : Jean-Pierre Seguin et Maurice Lever.
4L’abondante production de Jean-Pierre Seguin se distingue par l’exhaustivité et la qualité de ses recensements d’occasionnels. Ses ouvrages et articles font encore référence ; mais il faut reconnaître que ce sont finalement davantage des œuvres d’érudition3, de bibliophilie, ou des publications de sources4 que des analyses historiques poussées. Quant à Maurice Lever, son seul et unique ouvrage sur la question est une anthologie d’occasionnels particulièrement bien choisis, augmentée d’une préface remarquable, mais qui ne fait qu’introduire le sujet5. Pour le xixe siècle français, la seule véritable étude historique complète sur la question des occasionnels est celle de Thomas Cragin, professeur associé au Muhlenberg College, en Pennsylvanie6.
À l’affût du canard
5Sont plutôt appelés « canards » les occasionnels du xixe siècle. Mais cette convention est elle-même bousculée par Jean-Pierre Seguin, qui sous-titre l’un de ses ouvrages : « 517 canards imprimés entre 1529 et 16317 ». Nous avons choisi de présenter le canard sous sa forme tardive, celle qui s’impose à partir des années 1810, en effectuant quelques plongées dans les époques antérieures pour mettre en relief ruptures et continuités de style : feuille unique de moyen ou grand format, tantôt imprimée sur le seul recto, tantôt recto-verso, parfois pliée, l’illustration occupant une place importante ; diffusion principalement urbaine. Par ces caractéristiques, notre « canard » se distingue de la production imprimée diffusée ordinairement par le colportage : feuilles pliées en cahiers aboutissant à des livrets de formats plus petits, pagination plus importante, place réduite de l’illustration.
6Sur l’origine du terme même de « canard » pour désigner ce type d’occasionnel, certainement issu de l’argot des imprimeurs, les propositions de Balzac, Nerval et d’autres, rapportées par Jean-Pierre Seguin, se révèlent plutôt floues8. Elles concordent sur un point : un certain mépris pour le contenu des informations, traitées de « racontars », « billevesées », de « fait qui a l’air d’être vrai mais qu’on invente pour relever les faits-Paris9 quand ils sont pâles », de « nouvelle quelquefois vraie, toujours exagérée, souvent fausse10 ». Nous retrouvons presque mot pour mot l’appréciation de Pierre de L’Estoile, grand amateur d’occasionnels et de placards, occasionnels qu’il égratigne pourtant en les qualifiant de « balivernes », « fadezes », « fables », « sornettes11 »…
7Mais c’est surtout l’objet désigné par ce terme qui reste plutôt imprécis. Le canard est-il la nouvelle elle-même ? L’imprimé qui rapporte cette information ? Le personnage qui la vend dans la rue, en criant, ou plutôt caquetant « comme un canard » ? Sans être dépourvu d’ambiguïtés, l’exposé le plus clair à ce sujet se trouve dans les Français peints par eux-mêmes12. Le terme y désigne à la fois la feuille, imprimée par un « canardier », et le crieur lui-même. Selon cette source, en 1841, le nombre de lieux de production de canards est limité à deux cents pour Paris, et « on ne peut en créer de nouveau sans extinction ou démission du titulaire de la charge13 ». Le canardier est responsable de sa publication ; il porte son manuscrit au visa de la préfecture de police, section des mœurs, et reçoit son permis d’imprimer. Les crieurs lui achètent les canards et se chargent de les vendre. Ils sont achetés à la centaine, au prix de 1,50 F, et revendus 5 centimes l’exemplaire. Un bon crieur peut en placer ainsi mille par jour14.
8Comme on le voit, la diffusion du canard est considérable jusqu’à la fin du siècle, en dépit de la concurrence croissante du périodique, en particulier du « journal à 5 sous », créé dans le sillage du Petit Journal fondé en 1863 par Polydore Millaud. Cette ténacité de l’occasionnel a sans doute été mal jugée par certains historiens, comme Jean-Pierre Seguin ou Michelle Perrot qui écrit, à propos de l’affaire Troppmann, fin 1869, qu’elle « suscite une ultime gerbe de canards15 ». La vitalité de ce type d’imprimé est encore attestée tard dans le siècle, et le canard ne meurt vraiment qu’à partir du premier quart du xxe siècle. On en trouve encore en 1938, publiés à l’occasion de l’affaire Weidmann16, une affaire qui, pour employer un cliché très parlant, « défraie la chronique ».
9Gaëtan Delmas, dans Les Français peints par eux-mêmes, distingue trois sortes de canards : politique, criminel et scandaleux. La troisième catégorie apparaît un peu mystérieuse : Delmas suggère qu’elle plaît particulièrement aux femmes. Peut être s’agit-il d’une forme ancienne de ce que nous placerions aujourd’hui dans la presse « pipole ». La politique en 1841 est un sujet éminemment délicat. Reste la dernière catégorie, la plus intéressante en termes de tirage puisque, à en croire l’auteur :
« Le canard criminel fait les délices du peuple parisien, qui le gobe avec un plaisir toujours nouveau ; aussi le crieur le met-il à toutes les sauces. Cependant, depuis quelques années, les amateurs se montrent plus difficiles, il leur faut un bon crime avec circonstances aggravantes, un crime bien conditionné, un crime no 1, sans cela, bouillon complet17. »
10Nous prendrons donc comme objet d’analyse le « canard criminel », qui offre deux atouts : un contenu plutôt homogène, voire répétitif, un corpus encore suffisamment abondant, en dépit de pertes considérables dues au manque d’intérêt manifesté pour les conserver.
11Prenons deux exemples de canards : le premier, d’un grand format très courant, imprimé sur le seul recto, issu de l’imprimerie Gambin, à Paris, daté de la fin de 1835 (fig. 1) ; le second, plus tardif – dépôt légal 1876 –, sur une feuille recto-verso, imprimé par Claverie et Baudet (fig. 2).
12Ces deux pièces sont composées de la même manière, avec un titre en gros caractères, surmontant une image occupant presque la moitié de la feuille, sous laquelle figurent un texte qui développe le titre, et une complainte. La quasi-totalité des canards se présentent selon cette formule. Il faut maintenant procéder à l’« autopsie » du corps de l’animal, en le démembrant de la tête aux palmes.
Autopsie du canard : le titre
13Nous désignerons sous le nom de « titre » un ensemble de mots placés en chef du ou des feuillets, composés dans un corps de caractères plus grand, en regroupant titre proprement dit et sous-titre, quand il existe.
14Le canard de chez Gambin (fig. 1) montre parfaitement la structure d’un en-tête de canard du milieu du xixe siècle : un titre en lettres capitales, qui attire le regard et attise l’appétit du lecteur – « Condamnation et exécution » –, une suite du titre apportant des bribes de détails destinés à susciter sa gourmandise.
15Dans l’exemplaire recto-verso plus tardif (fig. 2), le lecteur est également happé par un titre plein de promesses, qui joue moins sur le registre de l’horreur que sur celui de l’énigme et de la révélation – « crime mystérieux » –, le reste de la phrase étant rejeté en caractères maigres. Un déterminant, « le », place ce « crime mystérieux » dans la catégorie des grands mystères dont tout le monde parle ; un qualificatif de lieu est destiné non seulement à situer et nommer ce crime, mais également à le placer dans la proximité du lecteur, comme pour dire : « C’est arrivé près de chez vous ».
16Un en-tête composé dans deux corps de caractères différents – titre, suite de titre – est typique des imprimés occasionnels. Dans les plus anciens, il s’agit d’un texte assez long, purement descriptif, amorcé par un ou plusieurs mots mis en relief (fig. 3 et 4). Mais on voit apparaître progressivement, sur certaines feuilles (fig. 5), un vocabulaire plus accrocheur – « misérable », « remarquable » –, assorti d’un grossissement du titre encore plus appuyé.
17Le canard du xixe siècle sait admirablement décliner une échelle de corps de caractères et de graisses, et parfaitement épingler des termes frappants et intrigants pour construire des titres attractifs (fig. 6). Le canardier puise dans un lexique très codé et très attendu par le lectorat. Dans ce lexique se côtoient des mots destinés à provoquer le frisson – « horrible assassinat », « crime affreux », « tortures effroyables », « femme coupée en morceaux », « suites funestes », « le petit martyr alsacien »… – et des termes frisant la démesure – « événement extraordinaire » (fig. 6), « aventure singulière »... La suite du titre, loin de résumer avec honnêteté et brièveté l’affaire traitée par l’occasionnel, est surtout prétexte à allécher le chaland en lui promettant une succession de détails « curieux », « intéressants » (fig. 6), « horribles » (fig. 10), « affreux », « épouvantables », « exacts » ou « circonstanciés »…
18Dans les canards les plus tardifs, la combinaison titre – sous-titre évolue. On choisit un titre plus personnalisé, moins passe-partout, moins interchangeable, qui gagne au final en expressivité (fig. 2). C’est à l’illustration, plus vivante, plus descriptive, que revient le rôle de sous-titre, qui attire le regard vers les « détails » qui seront développés dans le texte.
Autopsie du canard : l’image
19L’illustration est l’un des éléments apparemment les plus indispensables au canard. Pourtant, son apparition est tardive, et beaucoup d’occasionnels ne sont pas vraiment illustrés avant le début du xixe siècle. Si l’importance de l’image dans l’impact de l’occasionnel sur le public a très tôt été perçue, son utilisation semble avoir été freinée par des considérations techniques et économiques. Graver une planche à partir d’un dessin est un long et délicat travail, qui coûte cher. Il est difficile d’associer deux éléments essentiels : rapidité d’exécution et d’impression, prix de vente plutôt bas.
20C’est ce qui explique l’utilisation très courante de bois de réemploi, surtout quand il ne s’agissait pas de grandes affaires criminelles pour lesquelles une commande spécifique auprès d’un graveur pouvait être rentable. Jusqu’à l’aube du xixe siècle, quand les occasionnels sont illustrés, c’est le plus souvent avec des images passe-partout, inlassablement réutilisées, parfois découpées et combinées, pour répondre à peu près au déroulé de l’affaire citée. Quoi de plus anonyme qu’une scène montrant un supplicié roué vif (fig. 4 et 5) ? L’image stéréotypée du châtiment est parfois combinée avec une évocation très approximative du crime lui-même, à partir de bois susceptibles d’illustrer un peu n’importe quoi (fig. 4).
21La technique paresseuse et peu coûteuse du réemploi est utilisée encore au xixe siècle, même tardivement. Les images sont parfois totalement fantaisistes, comme en témoigne ce canard, que l’on peut dater des années 1830 ou 1840, sobrement titré « Nouvelles du jour » – sans que l’on précise lequel… (fig. 7). Le choix des vignettes qui figurent sur cette feuille paraît plutôt mystérieux ; deux décapitations sont visiblement tirées de vies de saints, une autre semble montrer un roi endormi… Toutes, en dehors des trois petits personnages en haut à gauche, sont plutôt anciennes et gravées au xvie siècle, ou retaillées à partir de modèles du xvie siècle. Il est intéressant de noter que la scène de décapitation d’une sainte, en haut à droite, a déjà été repérée par nous sur la couverture en papier bleu d’un livret de colportage intitulé Histoire de la vie et du procès du fameux Louis-Dominique Cartouche, imprimé chez Charles-Louis Baudot18, qui fut actif entre 1830 et 1848 à Troyes.
22Le plus souvent, le canardier est plus subtil, et le réemploi ne peut être mis en évidence qu’en comparant plusieurs feuilles entre elles (fig. 8). L’utilisation de bois de réemploi n’était pas toujours facile car plusieurs mois, voire plusieurs années pouvaient séparer deux impressions, et les occasionnels avaient une espérance de vie plutôt brève puisque peu de lecteurs les conservaient après lecture – comme les journaux et les tracts publicitaires d’aujourd’hui.
23Ces pratiques astucieuses de certains canardiers se font ensuite de plus en plus rares. Les lecteurs sont plus nombreux, plus exigeants, moins crédules, la concurrence plus farouche entre les imprimeurs, la menace des journaux illustrés plus redoutable. Si l’on ajoute les progrès des techniques de gravure et d’impression et une répartition des coûts de fabrication sur un plus grand nombre d’exemplaires, on comprend pourquoi l’image dans les canards gagne progressivement en qualité informationnelle, décrivant un fait divers précis et devenant une illustration à usage unique, non réemployable.
24L’analyse des illustrations d’occasionnels sur le long terme montre que s’effectue un déplacement du sujet représenté : le supplice cède la place à l’image du crime, une image choisie avec soin, à la fois pour résumer et pour intriguer – le moment-clé, celui où tout bascule, ramassé en une seule image (fig. 6, 9, 10) ; décomposition en épisodes scabreux (fig. 1), procédé que la presse illustrée transposera plus tard en véritable bande dessinée ; découverte du cadavre. Mais on trouve également des illustrations à mi-chemin entre ces deux styles, l’étape intermédiaire étant l’image de l’échafaud comme horizon final du crime (fig. 8b et 8c).
25Cette évolution est également lisible dans le titre lui-même (fig. 1, 6 et 2). Les plus anciens titres mentionnent toujours la peine subie par le criminel, avec des détails ; les plus récents donnent plutôt les faits eux-mêmes – également avec des détails.
26L’illustrateur doit donc camper le crime, les protagonistes et le lieu des événements en fonction des informations contenues dans le texte. Pour les portraits, le plus souvent des assassins, parfois de la victime, le procédé généralement utilisé est celui des vignettes entourant la scène du meurtre (fig. 9 et 10), réalisées vraisemblablement à partir des photos de l’identité judiciaire ou de dessins d’audience. Cette disposition de portraits des acteurs du drame associés à la représentation de l’acte criminel va devenir une habile convention, y compris dans la presse périodique illustrée, et ce jusqu’à nos jours.
27Certains illustrateurs ajoutent des éléments informatifs supplémentaires, un plan des lieux – procédé que l’on retrouve à la même époque dans le roman judiciaire, notamment chez Gaboriau – ou la « maison du crime » (fig. 10).
28À partir du moment où l’image décrit le fait divers, au lieu de simplement l’évoquer, on ouvre la possibilité de transférer les informations contenues dans les longs sous-titres des anciens occasionnels vers l’illustration. L’image fait office de bandeau d’appel incitant à lire le texte ; le titre se réduit à ses éléments expressifs, des mots-clés en caractères gras destinés à attirer le lecteur, et à des données de localisation et de personnalisation exigées par la clientèle : lieu du crime, nom des assassins…
Autopsie du canard : le texte narratif
29Le texte est censé raconter le fait divers et répondre aux promesses figurant dans le titre, le sous-titre ou l’image, laquelle, comme toute image, a besoin d’une légende pour être tout à fait comprise. La disparition du sous-titre, qui faisait office de table des matières, conduit parfois à insérer dans le texte des intertitres, dont la formulation attrayante en rappelle les termes (fig. 2).
30Si les feuilles diffusées aux xviie et xviiie siècles à l’occasion d’exécutions, et sans doute la plupart du temps sur les lieux mêmes de l’exécution (fig. 3, 4 et 5), portaient une date précise, beaucoup d’autres occasionnels avaient la fâcheuse habitude de situer les faits rapportés dans un temps flou ; ce qui permettait de réimprimer le même texte à plusieurs mois d’écart en le faisant passer pour une nouveauté. Cette pratique est encore présente dans les canards du xixe siècle. Certains se placent hors du temps (fig. 7), d’autres ne mentionnent pas l’année. De même que pour le titre et l’illustration, l’évolution du canard tend à dater précisément les faits divers représentés.
31Le texte suit une évolution parallèle à celle du titre et du sujet de l’illustration. Dans les occasionnels les plus anciens, la description détaillée du supplice domine (fig. 3 et 4). Dans le canard du xixe siècle, c’est le récit du crime qui occupe la place la plus importante, la condamnation et l’exécution n’étant souvent mentionnées que comme des suites logiques de l’acte criminel, voire totalement passées sous silence. Le style du texte adopte un ton fréquemment proche du récit romanesque – vif, dialogué, détaillé sur des points mineurs… – rappelant le roman judiciaire : goût du mystère, du rebondissement, parfois détails de l’enquête.
Autopsie du canard : la complainte
32Dernier élément récurrent du canard au xixe siècle, la « complainte ». La complainte est un mode de communication très ancien, antérieur même à l’invention de l’imprimerie. Il s’agit d’un texte en vers assez long mais formé de courtes strophes et, surtout, destiné à être chanté. Il existait avant la Révolution des chanteurs publics, certains spécialisés dans la complainte criminelle. La profession était réglementée ; à Paris, ils officiaient généralement au Pont-Neuf19.
33Pour qu’elles puissent être chantées immédiatement, souvent au moment même de l’événement – par exemple l’exécution d’un criminel – ces complaintes ne sont que rarement, et en principe jamais, des créations musicales. Elles sont chantées sur des airs connus du chanteur et des auditeurs, on dirait aujourd’hui des standards musicaux. Le plus répandu, au xixe siècle, est le fameux « air de Fualdès » (fig. 2 et 9), du nom d’une affaire emblématique de 1817, le meurtre d’un ancien magistrat à Rodez, qui a donné lieu à un engouement de spéculations plus ou moins fantaisistes et de rumeurs sur un prétendu complot royaliste.
34La complainte présente une structure tripartite. Elle commence par une formule d’appel (fig. 1) :
« Ecoutez le triste récit
Du plus affreux de tous les crimes
Commis par un lâche bandit
Sur ses frères, faibles victimes,
Vraiment on frémit d’horreur,
Quand on pense à ce fratricide ;
On est plongé dans la douleur
En voyant cet homme perfide. »
35Suit la narration détaillée des méfaits de l’odieux criminel. La complainte se termine par une brève morale :
« Trembles [sic], scélérat, car pour toi
Il n’est plus d’espoir sur la terre.
Ton cœur qui palpite d’effroi,
Te fait prévoir ton heure dernière.
Couché au fond d’un noir cachot,
Tu vois l’image des victimes
Que tu fis descendre au tombeau
Et qui te reprochent tes crimes. »
36La complainte est, à l’évidence, le témoignage d’une époque lointaine où la communication orale était prépondérante en matière d’information. On aurait pu s’attendre à ce que cet archaïsme s’efface progressivement de la forme finale de l’occasionnel, le canard du xixe siècle. Or non seulement ce genre ne disparaît pas, mais il reste vif et répandu jusqu’aux premières années du xxe siècle, et on trouve encore des complaintes dans les années 193020. Notons que certaines complaintes font l’objet d’impression spécifiques, généralement sur une feuille recto, souvent sans illustration, et ce même tard dans la période concernée, ce qui atteste encore de leur vitalité.
37Pour donner un indice de l’importance de la complainte dans la structure du canard, il suffit de renvoyer à l’emplacement choisi dans de nombreux cas par l’imprimeur : encadrant l’image (fig. 9), au recto d’une impression recto-verso, avant le texte narratif lui-même (fig. 2), etc. Dans les publications mentionnant plusieurs affaires distinctes, il arrive fréquemment que l’on prenne soin de rédiger scrupuleusement une complainte par affaire.
Ruptures et continuité
38La leçon à tirer d’une étude menée sur ce qui reste aujourd’hui de la production des canards du xixe siècle est claire : contre toute attente, le périodique ne tue pas l’occasionnel. Le journal à grand tirage, qui publie chaque dimanche un supplément illustré, est certes un redoutable concurrent, s’adressant au même lectorat et captant la même matière à « faits divers ». Alors comment expliquer la vigueur du canard ?
39La réponse est complexe et fait appel à plusieurs registres. Techniquement, il est indéniable que le canard, s’il n’est pas, au sens propre, un périodique, n’est pas non plus si occasionnel ; il n’existe pas d’étude quantitative sur la production des canards au xixe siècle et au tournant du xxe siècle, mais les éléments dont nous disposons suggèrent des impressions régulières, des imprimeurs connus ; le périodique n’a pas vraiment d’intérêt pour la relation de faits divers, faisant partie par définition d’un ensemble discontinu.
40Culturellement, ensuite, le lien entre publications occasionnelles et fait divers paraît solidement ancré dans les esprits. Comme nous l’avons vu, ce type d’imprimé conserve encore dans sa forme même les traces de ses formes passées, la mémoire des nouvelles chantées, sous la forme de complaintes, un lexique de mots récurrents connus, reconnus, répétitifs, qui parlent immédiatement aux imaginations et proposent une sorte d’éclectisme rassurant. Le terme nous paraît d’autant mieux choisi qu’il correspond à une tendance propre au xixe siècle à habiller avec des formes anciennes les innovations techniques et artistiques, à dissimuler les poutrelles de fonte sous des placages néo-gothiques, néo-byzantins, néo-baroques, ou sous un joyeux tintamarre de tous les styles qui les ont précédées.
41Thomas Cragin va plus loin encore en supposant une structure mentale « populaire » attachée à un système de pensée séculaire qui voit le crime comme la pure manifestation du Mal, dans une interprétation totalement sourde aux développements de la science criminologique du xixe siècle :
« La représentation de la criminalité dans le canard au xixe siècle illustre un rejet des idées nouvelles à propos du crime et privilégie les anciennes conceptions. S’inspirant en partie des croyances catholiques et des théories classiques, le genre explique le crime comme l’acte froidement calculé d’un être mauvais21. »
42Pour Cragin, le canard livre au peuple les faits divers qu’il réclame depuis le xvie siècle22. À l’inverse d’une opposition schématique entre une approche archaïque du crime (l’occasionnel) et une approche résolument neuve (le périodique illustré bon marché), ne faudrait-il pas plutôt examiner les influences du premier sur ce dernier ? Formellement, les journaux illustrés se distinguent-ils radicalement des canards ? La vision du crime et du criminel qui habite les périodiques est-elle fondamentalement différente de celle des occasionnels ?
43Ce que permet le périodique, c’est de suivre une enquête, de coller à l’actualité d’une affaire. Mais ce n’est vraiment intéressant que pour les « grandes » affaires, fertiles en rebondissements. Même sur ce créneau, le canard et l’imagerie « populaire » parviennent à résister, comme en témoigne l’affaire Troppmann, qui du 22 septembre 1869 à fin janvier 1870 tient la France en haleine, décuple les tirages du Petit Journal, mais suscite également un nombre important d’occasionnels, de complaintes, etc.
44La supériorité du périodique, c’est de pouvoir diffuser des feuilletons, qu’il s’agisse de fiction ou d’un fait divers à rallonge. La différence ne saute d’ailleurs pas aux yeux pour le lecteur.
« En somme, l’affaire Troppmann apparaît comme une sorte de "feuilleton vrai", qui vient en contrepoint du feuilleton romanesque situé dans la partie basse de la première page des journaux populaires, que l’on appelle, dans le jargon de la presse, le "rez-de-chaussée". Pendant cinq mois, Le Petit Journal vit sur un petit nuage, partageant sa une entre un feuilleton fictionnel et un compte-rendu, parfois très romancé, des rebondissements de ce fait divers exceptionnel, intitulé d’abord "le Crime de Pantin", puis "l’Affaire Troppmann", brouillant les frontières entre réalité et fiction23. »
45Pendant cinq longs mois, Le Petit Journal propose chaque jour une première page coupée en deux : la partie basse, le rez-de-chaussée en termes techniques, étant occupée par un feuilleton romanesque, la partie haute étant consacrée à l’autre feuilleton, l’affaire Troppmann, dite également du « crime de Pantin ».
46Mais pour la plupart des faits divers, les faits banalement divers, la périodicité n’apporte rien. De fait, il va se développer, au tournant du siècle, un nombre considérable de journaux, souvent hebdomadaires, explicitement orientés vers le fait divers : Le Crime illustré, Les faits divers illustrés, le fameux Œil de la police… qui viennent s’ajouter aux suppléments hebdomadaires des grands journaux parisiens et provinciaux. Ces types de publications ne diffèrent vraiment des occasionnels que sur un point : ce que l’on appellerait aujourd’hui une « signature graphique » et un nom de « marque », qui les distinguent de la masse des autres publications et suscitent à la longue une attente d’un lectorat fidélisé, si le nouveau titre est parvenu à séduire.
47Ce sont plutôt ces publications-là qui vont faire disparaître, à terme, les canards criminels, non pas en les démodant, en les « ringardisant », mais plutôt en s’en inspirant pour une part, en les vampirisant, en jouant également sur deux registres réellement nouveaux : une force de frappe financière supérieure et l’insertion dans un nouveau modèle commercial, celui de la marque, que l’on appelle un « titre » dans le monde de l’imprimé et de la presse.
Bibliographie
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Format
Cragin Thomas, Murder in Parisian streets. Manufacturing crime and justice in the popular press, 1830-1900, Cranbury, Lewisburg Bucknell University Press, 2006, 273 p.
Delmas Gaëtan, « Le canard », dans L. Curmer, Les Français peints par eux-mêmes, vol. 3, Paris, Curmer, 1841, p. 43-56, 2 pl. h.t.
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10.4000/criminocorpus.2562 :Le Floc’h Joseph, « Les complaintes judiciaires », dans Histoire et justice : panorama de la recherche, hors-série de Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière », 2001, p. 93-103.
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Perrot Michelle, « L’affaire Troppmann (1869) », dans M. Perrot, Les ombres de l’histoire. Crime et châtiment au xixe siècle, Paris : Flammarion, 2001, p. 283-298 (rééd d’un art. paru dans L’Histoire, no 30, 1981).
Seguin Jean-Pierre, Nouvelles à sensation. Canards du xixe siècle, Paris, Armand Colin, 1959, 226 p.
Seguin Jean-Pierre, L’information en France de Louis XII à Henri II, Genève, Droz, 1961, 133 p.
Seguin Jean-Pierre, L’information en France avant le périodique : 517 canards entre 1529 et 1631, Paris, Maisonneuve et Larose, 1964, 129 p.
Seguin Jean-Pierre, Canards du siècle passé, Paris, Pierre Horay, 1969, 80 p.
Annexe
Fig. 1. – Un canard de 1835 : « Se vend chez Gambin, imprimeur fabricant d’images », Paris.

Coll. P. Nieto.
Fig. 2. – Un canard de 1876, « Dépôt général : chez M. Claverie : imprimeur-commissionnaire […] et M. Baudet : imprimeur », Paris.

Coll. P. Nieto.
Fig. 3. – Un occasionnel de 1728, « De l’imprimerie Loüis Coignard », permis d’imprimer et de colporter dans l’Héraut.

Coll. P. Nieto.
Fig. 4. – Un occasionnel de 1678, s. l.

Coll. P. Nieto.
Fig. 5. – Un occasionnel de 1700, « Sur l’imprimé à Rennes ».

Coll. P. Nieto.
Fig. 6. – Un canard de 1836, Chassaignon, Paris.

Coll. P. Nieto.
Fig. 7. Un canard non daté et non signé (années 1830 ou 1840 ?).

Coll. P. Nieto.
Fig. 8. Un exemple de réemploi de bois gravés, Chassaignon à Paris.

(a) Cour d’assises de la Seine, procès de la « bande Thibert », 1847 ;
(b) Cour d’assises de la Seine-et-Oise, s. d. ;
(c) Cour d’assises du Loiret, 1842.
Coll. P. Nieto.
Fig. 9. Un canard de 1892, L. Baudot, Paris.

Coll. P. Nieto.
Fig. 10. Un canard de 1891, L. Bayard, Lille.

Coll. P. Nieto.
Notes de bas de page
1 J.-P. Seguin, Nouvelles à sensation, canards du xixe siècle, p. 9.
2 Ibid., n. p. : « Jusqu’en 1631, leur format conserve les dimensions moyennes de 10 x 16,5 cm ; les brochures ont de six à seize pages. Après 1631, la plupart adoptent le format petit in-4o des gazettes ; le nombre des pages imprimées varie alors entre deux et quatre. »
3 J.-P. Seguin, L’information en France de Louis XII à Henri II, et : L’information en France avant le périodique.
4 J.-P. Seguin, Nouvelles à sensation, et : Canards du siècle passé.
5 M. Lever, Canards sanglants : naissance du fait divers.
6 T. Cragin, Murder in Parisian streets: manufacturing crime an justice in the popular press.
7 J.-P. Seguin, L’information en France avant le périodique.
8 J.-P. Seguin, Nouvelles à sensation, p. 23-26.
9 « Faits-Paris » : nous dirions aujourd’hui : faits divers.
10 G. de Nerval, Histoire véridique du canard et autres textes, p. 118.
11 P. de L’Estoile, Registre-journal du règne de Henri III (1575-1589).
12 G. Delmas, Les Français peints par eux-mêmes, t. 3, p. 44 sq.
13 Ibid., p. 49.
14 Ibid., p. 47.
15 M. Perrot, Les ombres de l’histoire, p. 292-293.
16 « Le crime du monstre », Paris, L. Cotté éd.
17 G. Delmas, Les Français peints par eux-mêmes, t. 3, p. 49. Les italiques sont de l’auteur.
18 Voir P. Nieto, « La question de l’image dans le fait divers criminel », p. 203, fig 2.
19 J. Le Floc’h, « Les complaintes judiciaires », p. 94.
20 Sur la permanence du genre, voir T. Cragin, Murder in Parisian streets ; J.-F. Heintzen, « Le canard était toujours vivant ! ».
21 T. Cragin, Murder in Parisian streets, p. 218: « The canard’s despictions of criminality illustrate its maker’s rejection of the century’s new ideas about crime in favor of older ones. Drawing incompletely from Catholic belief and classical theory, the genre explained crime as the cold calculated act of an evil being. »
22 Ibid.: « Troughout the century, the canards gave the public the faits divers they had been demanding since the sixteenth century. »
23 P. Nieto, « Troppmann, portraits d’un monstre criminel », p. 301.
Auteur
-
Philippe Nieto
Conservateur aux Archives nationales
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2016
