D’hier à demain : la mise à jour du dictionnaire provençal-français de Frédéric Mistral
p. 7-14
Résumé
Depuis sept ans, le Conseil de l’écrit mistralien (CEM), sous l’égide du Félibrige, l’association créée par Frédéric Mistral, travaille à la mise à jour du Tresor dóu Felibrige, le dictionnaire provençal-français publié par Frédéric Mistral en 1879. Il s’agissait, au départ, de créer et d’ajouter des néologismes au dictionnaire ; mais bien vite il apparut qu’il fallait aussi ajouter certains mots plus anciens et cependant absents du Tresor dóu Felibrige, compléter certaines familles de mots par les dérivés, corriger des approximations et des erreurs. Le manque d’homogénéité de certaines transcriptions graphiques a aussi obligé à réfléchir sur certaines règles, quitte à devoir les modifier ou les compléter. Il s’agit donc d’un travail de longue haleine. Le but du CEM est d’élaborer une nouvelle version imprimée du Tresor dóu Felibrige, mais surtout une version numérique en ligne permettant à tous, en particulier aux étudiants et autres apprenants, de l’utiliser aussi comme un dictionnaire français-provençal et d’écouter la prononciation de chaque mot.
Texte intégral
1Jean-Marie Le Clézio, prix Nobel de littérature comme Mistral, parlait de l'impuissance de la parole pour dire notre vie quotidienne. Les mots que nous avons sont incapables de tout dire, et nous n’en aurons jamais assez… Il en est du provençal comme de toutes les langues. C’est pourquoi, voici bientôt huit ans, à l’initiative du majoral Bernard Giély, des Provençaux réunis dans la salle des états généraux de Provence, à Aix, ont créé sous l’égide du Félibrige un Counsèu de l’escrit mistralen (Conseil de l’écrit mistralien : CEM) dans le but premier d’effectuer une mise à jour, une révision et une modernisation du dictionnaire de Frédéric Mistral, le Tresor dóu Felibrige (TdF), cela afin de pouvoir continuer à employer notre langue dans la vie quotidienne actuelle. Cette décision a été entérinée par le bureau du Félibrige et par le consistoire en date du 25 novembre 2006.
2C’est ainsi que le CEM, nouvel organe du Félibrige, avec le soutien du Col’oc (Centre de l’oralité en langue d’oc, à Aix-en-Provence) et pendant un temps du Ciel d’oc (le Centre international de l’écrit en langue d’oc), a pu commencer son travail et se réunir une fois par mois à l’Oustau de Prouvènço, à Aix-en-Provence. Le CEM se veut une sorte d’académie, un conseil culturel, une autorité en matière linguistique pour tous les mistraliens. Il est en liaison permanente, pour le soutien logistique, avec le bureau du Félibrige, support de ce conseil. Le Counsèu de l’Escrit Mistralen peut créer des commissions spécialisées sur des thèmes précis et s’associer à des personnes extérieures.
3Le CEM s’était à l’origine fixé trois objectifs :
principalement, la numérisation du dictionnaire provençal-français ;
l’ajout des néologismes validés par le Conseil de l’écrit mistralien (depuis 1884, il n’y avait pas eu de mise à jour – cela fait 133 ans – et aucun apport nouveau, alors que cela se fait pour tous les dictionnaires) ;
l’enregistrement oral de chaque entrée du TdF et des néologismes.
4Il s’agissait de créer un dictionnaire informatique, dans le but de sauvegarder la graphie mistralienne, de conserver sa modernité et de mettre à jour de façon permanente le Tresor dóu Felibrige, en associant ceux que j’ose appeler les « savants » (grammairiens, écrivains, linguistes) à ceux qui pratiquent réellement et quotidiennement la langue. Mais il est très vite apparu que cela ne suffisait pas. En effet, nous nous sommes aperçus que le TdF devait lui-même être corrigé, ce qui s’est ajouté à nos objectifs.
5Nous avons prévu d’éditer une version papier du dictionnaire original (simplement expurgée de quelques coquilles ou fautes d’impression) et une édition du Tresor dóu Felibrige modernisé, à jour des néologismes validés par le Conseil de l’écrit mistralien. Le but final est de réaliser une nouvelle édition numérique complétée du Tresor dóu Felibrige, avec un moteur de recherche permettant de trouver les mots, de les lire et de les écouter s’il en est besoin.
La numérisation
6Concrètement, le premier travail fut la numérisation du TdF. Ce travail est aujourd’hui terminé. Le texte numérisé est bien sûr lu et relu par les membres du CEM, qui doivent corriger le texte obtenu, souvent mal reconnu par le scanner. Il faut mettre des majuscules à la place de minuscules et vice-versa, corriger les sauts de ligne manquants ou en trop, corriger les lettres et accents erronés. Pour cela, le travail est réparti par équipes.
La création de mots nouveaux
7Le CEM a essuyé une averse incroyable de reproches lors de sa naissance : réflexions des mécontents et réactions négatives en tous genres. La critique ressassait que le provençal n’a pas besoin de mots nouveaux, qui ne servent à rien et que l’on n’emploie jamais. À croire que les Provençaux n’ont pas besoin des mots du vocabulaire international, ne voyagent pas, n’utilisent pas Internet, vivent dans une sorte de Provence musée, isolée de toute influence moderne. Il est pourtant nécessaire de nommer une réalité ou un concept nouveau comme télévision, ordinateur, hélicoptère, scooter ou d’autres réalités scientifiques ou médicales, par exemple.
8La terminologie scientifique ne peut guère s’accommoder de désignations populaires. Nous devons remplacer cette façon de dire par des termes formés sur le grec ou le latin. Il est difficile d’employer le même mot, boufigo par exemple, pour une ampoule de médicament, une ampoule derrière le talon, un phlyctène, un aphte, un bourgeon, un abcès, un furoncle, etc.
9On doit également admettre que la langue n’est pas seulement fonctionnelle : la vie n’est pas faite que d’utile, il y a aussi le besoin intérieur, personnel, le plaisir. Notre langue doit permettre à chacun de s’exprimer dans n’importe quelle situation s’il le désire, en famille, entre amis, etc. N’oublions pas non plus les écrivains, qui peuvent avoir besoin des termes les plus nouveaux pour leurs romans, les articles de journaux et autres essais.
10Parmi les mécontents, il y avait aussi — et il y a sans doute toujours —, ceux qui se disent les « vrais mistraliens », pour qui Frédéric Mistral est un prophète et pour qui les mots qu’il nous a légués suffisent. Nous continuerions donc de nous promener en vélocipède et nous ignorerions les avions – que Mistral connaissait pourtant déjà, puisqu’un aviateur était allé le saluer en atterrissant à Maillane !
11Le provençal, comme toutes les langues vivantes, s’enrichit sans cesse de nouveaux termes. Il faut voir là sa capacité à s’adapter à l’évolution de la société, des techniques et de la technologie. En réalité, les termes se créent dans toutes sortes de domaines de la vie quotidienne pour répondre aux besoins du monde actuel. Le dictionnaire s’enrichit pour nommer et désigner de nouvelles réalités.
12Ces créations lexicales se font de maintes façons, comme pour toutes les langues :
par dérivation ;
par composition ;
par raccourcissement ou abréviation ;
à partir de sigles ;
par emprunt à d’autres langues.
La dérivation
13Pour former un mot nouveau par dérivation, on ajoute un préfixe ou un suffixe à un mot ou un radical déjà attesté dans le TdF.
Par exemple : loucau > loucalisa > loucalisacioun > desloucalisacioun.
14Mistral a souvent donné un ou plusieurs mots d’une série, sans noter de façon exhaustive tous les dérivés. Nous les ajoutons, mais on ne peut pas toujours parler de vrais néologismes. Il s’agit, dans ce cas, simplement de mots manquants mais qui devaient exister à l’époque de Mistral, ou qui existent depuis longtemps dans la langue parlée.
La composition
15La composition est une forme de création lexicale très employée dans les langages techniques et scientifiques, mais aussi dans la vie de tous les jours. On associe des éléments qui représentent une unité de sens (souvent d’origine grecque ou latine) entre eux ou avec un mot déjà existant.
ludo- (jeu) + -tèco (réceptacle) > ludoutèco (service de prêt de jeux).
giga- (multiplié par 109) + óutet > gigaóutet (unité de capacité de mémoire en informatique de 1 milliard d'octets).
16Les mots-valises, comme Internèt + astrounaute > internaute, se forment en provençal comme en français, seule la prononciation différant.
Le raccourcissement
17Le raccourcissement est une façon de créer un mot nouveau en supprimant une ou plusieurs syllabes d’un mot trop long – à ne pas confondre avec les abréviations, qui se lisent comme si le mot était écrit entier.
un aristoucrato > un aristò.
un autoubus > un bus.
Madamisello > Damisello.
cinematougrafe > cinema > ciné.
La création à partir de sigles
18De plus en plus de sigles passent dans le langage actuel. Ils sont formés par la première lettre de chacun des mots ou bien des éléments qui composent l’expression.
lou TGV (trin à grando vitesso), reste le même en provençal.
la BD (bando dessinado), etc.
19Des sigles et acronymes peuvent servir de base, comme en français, à la formation d’autres mots par dérivation :
RMI > eremisto (vo Rmisto).
BD > bedefilo.
L’emprunt à d’autres langues
20Le provençal, comme toutes les langues, emprunte des mots nouveaux à des langues étrangères. De nos jours, les emprunts viennent surtout de l’anglais. Certains sont utiles, d’autres non. Le jogging, qui est simplement de la marche ou de la course à pied, est inutile. Nous avons les mots nécessaires. En revanche, pour le vêtement, nous sommes bien obligés de dire « jogging », qu’on peut orthographier joguin ou jouguin pour mieux l’adapter à la phonétique provençale. Un « zoom » ne se rapproche guère de notre façon d’écrire, mais le mot se prononce [zum] et on peut valider zoum ou zoume en provençal. Au contraire, le français « building » se traduit facilement par grato-cèu ; nous n’avons pas besoin de créer un « monstre ». On sait aussi qu’il y a des mots qui ne font que passer et changent avec la mode. « Dancing » signifie « discothèque », mais on a besoin du mot si l’on ne veut pas faire d’anachronisme dans un récit.
21Le plus amusant a trait à des mots que nous avions oubliés et qui reviennent maintenant avec une identité anglaise. Lou bóuget, la bóugeto, un petit sac ou une petite bourse. Ce mot serait parti d’Aquitaine au temps de l’occupation anglaise pour devenir budget de l’autre côté de la Manche et nous revenir dans le TdF de Mistral en buget. Et maintenant nous l’avons comme base des néologismes bugeta, bugetàri, bugetisa, bugetisacioun et bugetivore.
22Par la force des choses, le français est pour nous la référence en matière de néologismes. Nous sommes pratiquement obligés de nous aligner sur la façon de parler française. Nous l’avons vu, par exemple, pour l’ordinateur. Le provençal a le verbe coumputa. Il est clair que le computer américain aurait pu se dire coumputaire ou coumputadou, mais on a dû coller au français avec ourdinatour formé sur « ordinateur ». Le mot était déjà socialisé, le CEM l’a validé.
23Les emprunts ne sont pas nouveaux : il y a déjà longtemps que les mots arabes azzahr, sukkar, kharroûba avaient donné l’asard, lou sucre, lou carròbi, etc. Aujourd’hui, les circulations étant facilitées, des emprunts se font dans des langues plus lointaines. Le japonais nous fournit par exemple kimonò, aïkidò ou judò, facilement « provençalisables ».
24Bien sûr, tant que faire se peut, nous évitons les emprunts, surtout les anglicismes qui nous envahissent, et nous les remplaçons par des termes plus provençaux.
25L’ouvrage français de référence est le Grand Robert de la langue française (version en ligne). Les membres du CEM, chargés à chaque fois d’une tranche de vingt pages du TdF, les comparent avec le Grand Robert pour recenser les termes qui manquent. Ils proposent une création, parfois un choix et nous renvoient les résultats de leur travail. Nous sommes deux à superviser, à accepter ou rejeter ce qui nous paraît de toute évidence mal formé, à compléter ce qui a pu être oublié, à rectifier et homogénéiser la présentation. Pour cela nous nous basons aussi sur des dictionnaires français-langue d’oc comme Piat1, Xavier de Fourvières2, Jules Coupier3 etc., puis nous regardons la façon dont les autres langues romanes ont formé les mêmes mots, en particulier le catalan, mais aussi l’italien, l’espagnol ou le portugais.
26Lorsque tout est au point, nous l’envoyons à tous les membres pour vérification. Nous récoltons alors des remarques, que nous centralisons. Là encore, nous en acceptons ou rejetons certaines, et une fois par mois nous présentons le résultat à l’équipe réunie à Aix-en-Provence pour une dernière discussion et une validation définitive. Désormais les collaborateurs du CEM ont pris l’habitude des méthodes de travail et se conforment mieux à la présentation demandée, mais nous devons toujours corriger, compléter, et malgré tout, le jour de la réunion, nous nous apercevons qu’il y a encore quelques fautes ou erreurs qui ont échappé à la relecture. Nous avons fini de valider les néologismes et les ajouts de mots dérivés des 1 196 pages du tome 1 du Tresor dóu Felibrige et nous en sommes à la lettre J du tome 2. Nous en validons des centaines à chaque réunion.
L’enregistrement oral
27Outre le texte du dictionnaire, la version informatisée donnera le son des mots. En cliquant sur le mot, on entendra la façon dont il doit être prononcé.
28L’enregistrement est fait au Col’Oc, à Aix-en-Provence, en collaboration avec le Cep d’Oc. Chaque semaine, on y lit des centaines de mots devant un micro avec une technicienne qui fait tous les réglages. Chaque mot est dit par une voix de femme puis par une voix d’homme.
La modernisation du corpus de Frédéric Mistral
29Nous nous sommes heurtés à certains problèmes de graphie dans le Tresor dóu Felibrige, et le CEM s’est donc proposé d’améliorer quelques usages graphiques, trop souvent gênants pour les écoliers et les étudiants d’aujourd’hui qui n’entendent pas la langue chez eux.
30Nous avons aussi rencontré différents problèmes : erreurs, oublis, etc. Par exemple, Mistral donnait souvent la définition d’un mot sans en indiquer l’équivalent français. Nous devons ajouter cet équivalent afin de rendre possible une prochaine recherche informatique. Mistral vivait avec son temps et souvent les mots (en particulier ceux désignant un métier, mais pas seulement) n’apparaissent qu’au masculin. Nous devons donc ajouter les désinences féminines. Le Tresor dóu Felibrige comportait aussi des erreurs de genre, des oublis, des fautes d’impression et les séries à compléter.
31Si le CEM garde pour but essentiel de fixer les règles qui concernent la façon d’écrire notre langue en graphie mistralienne, c’est-à-dire de valider ou de créer des mots nouveaux adaptés au monde d’aujourd’hui et de faciliter la langue parlée en employant cette graphie, au fur et à mesure d’autres objectifs se sont imposés. Comme vous avez pu le constater, c’est bien le Tresor dóu Felibrige de Mistral qui reste le centre de nos préoccupations. Nous ne modifions rien, sinon quelques erreurs manifestes, nous n’ôtons rien ; et tout ce que nous ajoutons est bien sûr clairement signalé. Notre souhait est que ce travail donne à tous l’idée d’une langue vivante, moderne et en perpétuelle évolution, telle que la considérait déjà Frédéric Mistral.
Bibliographie
Coupier Jules, Dictionnaire français-provençal, Aix-en-Provence, association Dictionnaire provençal-français, 1995.
Fourvières Xavier de, Lou pichot tresor : dictionnaire provençal, Raphèles-les-Arles, CPM, 1987 (1902).
Mistral Frédéric, Tresor dóu Felibrige ou Dictionnaire provençal-français embrassant les divers dialectes de la langue d'oc moderne, Aix-en-Provence, Ramondet-Aubin, 2 vol., 1878-1886.
Piat Louis, Dictionnaire français-occitanien donnant l’équivalent des mots français dans tous les dialectes de la langue d’oc moderne, Aix-en-Provence, Edicioun Ramoun Berenguié, 1970 (1893).
Notes de bas de page
Auteur
-
Pierrette Bérengier
Docteur ès lettres, professeur de mathématiques
Majoral du Félibrige (Languedoc), membre du Conseil de l'écrit mistralien
Secrétaire générale de l'Association pour les langues et cultures européennes menacées
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Signes et communication dans les civilisations de la parole
Olivier Buchsenschutz, Christian Jeunesse, Claude Mordant et al. (dir.)
2016
